VIE INTERIEURE PREMIÈRES AMOURS ET PREMIERS VERS
Nous menions une vie étroitement et prosaïquement casanière dans cette petite maison de la rue du Bourg que mon père avait choisie pour y installer son bureau. Le logis, de construction relativement récente, n'avait rien de l'originalité des vieilles demeures du voisinage. — Une cour sombre et humide comme un puits reliait la cuisine à un arrière-bâtiment où se trouvaient le bûcher et les pièces réservées au bureau. Cette cour sans verdure était séparée par un mur assez bas de celle de nos voisines, les demoiselles Damain ; — trois vieilles filles fort dévotes, couturières de leur état et, de plus, membres de la congrégation du Rosaire. — Ces respectables personnes confectionnaient les robes de bal et de gala des élégantes de la ville ; mais, comme compensation à ce travail profane, après avoir bouillonné des tulles, ajusté des rubans
et échancré des corsages décolletés, elles entendaient la messe chaque matin, ne manquaient pas la prière du soir et chantaient des cantiques en tirant Taiguille. Par une singulière ironie du sort, ces pieuses filles eurent deux nièces, Hortense et Héloïse Damain, qui entrèrent au théâtre et obtinrent un certain succès.
Tune comme soubrette à TOdéon, et l'autre, dans les rôles d'ingénue, au Palais- Royal.
Les jeudis et les dimanches, j'avais la ressource de fugues au bois de mon grand-père ou dans le jardin de ma grand'tante, mais, pendant le reste de la semaine, mes seuls plaisirs consistaient à baguenauder dans notre cour en écoutant les cantiques de nos dévotes voisines. En dehors des heures de classe à l'école primaire, je voyais peu les garçons de mon âge ; on me défendait depolissonner avec les gamins de l'école, et les enfants des familles riches, trouvant sans doute que notre intérieur manquait de distractions, ne frayaient guère avec moi. Timide d'ailleurs et un peu sauvage, je vivais très solitaire, très replié sur moi-même. A la maison, on n'avait pas trop le temps de s'occuper de ma personne. Mon père était tout le jour absorbé par le travail de son bureau et ma mère avait fort à faire pour remplir ses devoirs de société, mener à
bien son ménage, surveiller la préparation des repas, entretenir le linge et les vêtements, le tout sans dépasser les limites d'un budget restreint. — Elle était très économe, très ordonnée, très discrète, besognant beaucoup sans bruit, maintenant toutes choses dans un état de propreté reluisante, — le modèle de la femme d'intérieur. Esprit calme et sensé, cœur sûr mais renfermé et peu expansif, elle m'a rendu le service de ne pas me gâter, bien que je fusse son enfant unique ; elle m'a appris à vouloir et à discipliner ma volonté. Par exemple, elle n'était nullement romanesque et, n'ayant d'autre idéal que le devoir méthodiquement et sévèrement accompli, elle me rabrouait ferme à propos de mes vagabondages d'imagination et de mon enthousiasme pour le théâtre. Au rebours de ma grand'tante, elle n'envisageait qu'avec un dédain mêlé d'appréhension tout ce qui touchait à la littérature. Pour elle, les auteurs étaient des fous ou des paniers percés. Elle rêvait de me voir à l'École polytechnique ; c'était en ce temps-là l'idéal des familles bourgeoises ; et pour couper le mal à la racine, elle décida qu'on ne me conduirait plus au spectacle.
Mon père, lui, était d'un naturel tout opposé à celui de ma mère. Il tenait de son terroir bourguignon un esprit vif, gai,
pétulant, très en dehors. Agréable causeur, il aimait le monde et la société des femmes, auxquelles il prodiguait de joviales mais toujours respectueuses galanteries. Pourtant le goût du plaisir ne lui faisait pas négliger son bureau, qu'il gérait avec un zèle exemplaire. Contrairement à beaucoup d'employés, il avait Tamour de son métier. Très savant domaniste, très ferré sur la jurisprudence fiscale, il prenait feu en discutant de subtiles et obscures questions d'enregistrement.
En littérature, il était resté à Béranger et à Casimir Delavigne et le lyrisme de l'école romantique le laissait très froid. Il avait néanmoins un esprit plus cultivé et lettré que la plupart de ses collègues. Fils de paysans, il s'était formé lui-même, presque sans maître, à l'aide de livres glanés un peu à droite et à gauche. Il avait appris seul le français, passablement de latin et un peu de grec. Son style bref, sobre, rapide, avait une précision et une netteté remarquables ; mais c'était le style administratif dans toute sa nudité correcte et austère. Mon père n'était pas cependant fermé à une certaine poésie.
Je me souviens de lui avoir entendu citer avec une véritable émotion ce vers de Virgile :
Et jam summa procul villaruin culmina fumant.
— Comme c'est juste! s'écriait-il..., quand je lis cela, il me semble que je vois encore les toits de mon village fumer à la tombée du crépuscule!...
Ce fut lui qui, — sans le vouloir, — me fit pour la première fois sentir la musique et Tenchantement du rythme poétique.
Un soir d'hiver, pendant que ma mère surveillait des marrons qui rissolaient sous la cendre et tandis que j'achevais mes devoirs à la lueur d'une lampe-quinquet, on vint, je ne sais comment, à parler de quelqu'un qui composait des vers. Ce mot de « vers » ayant pour moi un sens m3'stérieux, j'en demandai l'explication. Mon père me fit comprendre du mieux qu'il put la différence ^qui existe entre les vers et la prose, et m'initia sommairement aux secrets du nombre et de la rime. Cette façon de parler en rimant me parut quelque chose de merveilleux.
— Et toi, lui dis-je, saurais-tu écrire en vers ?
— Mais oui, répondit-il en riant. — Il prit une feuille de papier et y crayonna ces quatre vers :
Tombe, tombe, feuille éphémère.
Voile aux yeux ce triste chemin, Cache au désespoir de ma mère La place où je serai demain...
Je demeurai ébahi. Ce quatrain avait
une mélodie, un mouvement, un je ne sais quoi qui me charmaient, et j'étais plein
d'admiration pour mon père qui l'avait si facilement improvisé. — Comment, m'écriai-je, c'est toi qui as trouvé cela? — Mais il était trop sincère et scrupuleux
pour me laisser longtemps sous le coup d'une mystification. — Non, reprit-il, ces vers ne sont pas de moi, ils ont été composés par un poète nommé Millevoye, qui est mort très jeune. — Mort de misère, probablement, ajouta ma mère, à qui l'hôpital apparaissait comme la fin naturelle des poètes. — Mais elle aurait bien pu prêcher pendant des heures contre la poésie et les poètes, le coup avait porté. Ces quatre vers avaient produit en moi une secousse dont les vibrations devaient se prolonger indéfiniment ; c'avait été comme le clinamen qui pousse les molécules les unes vers les autres et détermine la cristallisation.
Cette vie étroite et renfermée dans la petite maison de la rue du Bourg ; ces journées endormies où les heures d'école alternaient réguHèrement avec les récréations solitaires dans la salle à manger et la cour aux murs gris ; ces semaines uniformes que coupaient seules les courses aux bois, le jeudi, et les visites du dimanche chez lagrand'tante, constituaient en apparence une existence d'enfant assez plate et peu accidentée. Pourtant je sais gré au sort d'avoir ménagé à mes jeunes années ce miheu tranquille et toujours le mèm«. Je lui suis reconnaissant de m'avoir maintenu jusqu'à dix-huit ans dans ce coin de province aux horizons bornés, où mes
plus longs voyages ne dépassaient point les coteaux de vigne et les grands bois qui enclosent de toutes parts notre vallée de rOrnain. Les hommes dont l'enfance, éparpillée en des milieux sans cesse changeants, a été ballottée en de continuels voyages et n'a pris de racine nulle part, peuvent avoir éprouvé de bonne heure des émotions plus aiguës, emmagasiné des images plus nombreuses et plus vivement colorées ; leur esprit peut s'être plus précocement ouvert et affiné ; mais ils n'ont pas goûté ce qui fait la douceur et l'intime poésie des années enfantines : — la continuité de la vie au milieu d'êtres et de choses qu'on pénètre chaque jour un peu plus, qui nous ont donné nos premiers étonnements, qui ont été témoins de nos premières joies et de nos premiers chagrins. L'àme s'équilibre mieux, se développe plus harmonieusement dans un commerce pacifiquement familier avec des paysages et des intérieurs que l'accoutumance rend progressivement sympathiques et suggestifs. Elle s'imprègne insensiblement de leur essence originale ; elle se répand à son tour amicalement en eux, et elle retrouve plus tard les impressions et les émerveillements d'autrefois, semés dans chaque coin de rue, fleurissant à chaque buisson du chemin.
Dans le jardin qui fut celui de ma
grand'tante et qui est devenu une dépendance de la maison paternelle, il y a un vieux platane au tronc tordu, que je ne puis jamais revoir sans que j'aie immédiatement devant les yeux le home antique de la tante Thérèse : — la cuisine carrelée, avec ses rideaux à petit quadrillé rouge, ses bassines de cuivre et sa haute cheminée, si bruyante et si parfumée d'odeurs de fruits à la saison des confitures ; — on descendait deux marches de pierre, creusées au milieu par les pas de nombreuses générations, et l'on se trouvait dans la chambre à coucher où des panneaux de noyer ciré encadraient des scènes de chasse peintes sur châssis. Le trumeau de la cheminée représentait un berger jouant de la flûte près de sa bergère, et une gravure de V Amour avec Psyché pendait au-dessus de l'encoignure où je m'asseyais pour lire les comédies de Molière, tandis que la tante recouvrait de parchemin ses pots de groseilles, en fredonnant Ja Belle Bourbonnaise. — A chacun de mes voyages, je retrouve, au détour d'une rue, certain pavé bleuâtre veiné de blanc, qui était déjà encastré dans la bordure du trottoir, lors de ma dixième année, et auquel je jetais un familier regard, chaque fois que je rentrais à la maison. Ce pavé a été mon ami et mon confident durant de longues années.
Je lui ai raconté mes craintes et mes déboires d'écolier, mes illusions et mes désespérances d'amour. Tantôt, quand j'avais eu un succès au collège, je foulais d'un talon vainqueur le pavé bleu veiné de blanc ; tantôt, quand mes compositions avaient été mauvaises, je passais .
près de lui en traînant piteusement mes semelles et en songeant à la semonce qui m'attendait au logis. ' ' ' Plus d'une fois, je me suis arrêté là ' ^ pour chercher mes premières rimes.
Depuis lors,. les révolutions ont jeté bas plusieurs trônes, l'invasion allemande a répandu ses troupeaux de lourds conquérants à travers les rues de ma petite ville, des jeunes gens et des vieillards se sont acheminés vers le cimetière, mes cheveux ont grisonné ; mais le pavé de grès bleu reste immuablement encastré dans la bordure du trottoir. Il n'a pas visiblement changé : à peine est-il un peu usé et déprimé sur les bords. — Et elle
n"a pas changé non plus, l'étroite fenêtre du grenier où nichaient des hirondelles et où je venais m'accouder pour lire Don Quichotte. Lorsque je repasse par la rue du Bourg, je lève la tête et, en apercevant la baie cintrée sous Tauvent du toit, il me semble voir mes imaginations d'enfant reprendre leur vol avec les jeunes générations d'hirondelles, qui reviennent fidèlement y nicher à chaque retour d'avril.
Don Quichotte I Ce livre marque pour moi la date d'une éclosion de sensations toutes nouvelles. Un ami de mon père me fit, au jour de Tan, cadeau de l'œuvre de Michel Cervantes. C'était la traduction de Florian en six petits volumes à couverture rose, ornés d'estampes amusantes, qui attirèrent d'abord mon attention. Dès les premières lignes, je fus mis en goût par la réalité de la sobre description qui introduit le lecteur dans le logis de Vlngènieux hidalgo, et qui me rappelait un peu les modestes menus de notre table de famille : « Un morceau de viande dans la marmite, plus souvent vache que mouton ; le soir, un hachis des restes du dîner ; le vendredi, des lentilles ; des œufs le samedi, et quelques pigeonnaux de surplus le dimanche, entamaient les trois quarts de son revenu... » Je ne quittai plus mon livre qu'à regret. Dès que j'avais une heure de liberté, je grimpais au grenier
et m'installais dans l'embrasure de la fenêtre, d'où Ton apercevait à l'horizon les vignes de la ville haute et les terrasses du couvent des Dominicaines. Don Quichotte me passionnait. La cruelle ironie de Cervantes m'échappait absolument; le côté chevaleresque seul m'intéressait.
J'avais pris au sérieux mon héros de la Triste figure, et je m'indignais des coups de bâton qui pleuvaient dru comme grêle sur sa maigre échine. Sancho ne me plaisait qu'à demi, je le trouvais prosaïque; mais mon cher chevalier, comme je m'identifiais avec lui, comme je me mettais de moitié dans ses enthousiasmes, et comme je souffrais de ses déboires ! L'incomparable Dulcinée m'apparaissait aussi belle et imposante qu'elle était sortie du cerveau fêlé du pauvre hidalgo. Ne rêvant plus qu'aventures et coups de lance, je chevauchais avec lui dans les plaines brûlées de la Manche, et à travers les gorges rocheuses de la Sierra Morena.
On prend les tics, les manies et les intonations des personnes avec lesquelles on vit, de même qu'on prend l'accent de la province où l'on a été élevé. Mon assidue cohabitation intellectuelle avec l'Ingénieux hidalgo eut pour résultat de m'imprégner le cerveau d'une douce folie semblable à la sienne. J'en vins ainsi que lui à me créer un monde imaginaire à
côté du monde réel, ou plutôt à romancer les incidents vulgaires de la vie de tous les jours, à l'aide de subtiles transformations qui leur donnaient une noble et merveilleuse tournure ; seulement, à la différence du gentilhomme de la Manche, j'avais conscience de mes inventions et, si je prenais des auberges pour des châteaux, c'était avec préméditation. Les Anglais ont un nom pour ces tromperies de l'esprit, ils les appellent des make-heJieve. Je trouvais un plaisir exquis à m'en faire accroire.
D'abord j'eus un royaume fabuleux dont j'étais le roi et que je nommai « le Kurdistan ». Ce nom oriental, rencontré par hasard dans un livre de voyages, m'avait plu par sa sonore étrangeté. Les quartiers de ma petite ville devinrent autant de provinces de mon fantastique royaume. L'Ornain en fut le fleuve aux rives bordées de lauriers roses ; l'enclos touffu de ma grand'tante en fut le jardin enchanté où je me promenais avec mes chevaliers, toujours prêts, sur un signe du doigt, à monter à cheval pour courir avec moi les aventures.
Chaque fois que j'avais été puni à l'école ou grondé à la maison, je me dédommageais des mesquineries et des ennuis de la réalité en me réfugiant en esprit dans mon Kurdistan, où mes pensums
et mon pain sec se changeaient en d'héroïques et immérités désastres, dus à la malignité d'un enchanteur, mon ennemi personnel.
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Une fois en possession d'un royaume et d'un palais, il ne me restait plus qu'à trouver une Dulcinée à laquelle je consacrerais mon amour et toutes les actions d'éclat que je ne manquerais pas de faire
par la suite. Ce ne fut pas long. Mon choix s'arrêta sur la petite fille d'un de nos voisins, une brunette au fin profil, au teint mat et aux yeux noirs, dontrorigine méridionale et la mignonne beauté m'avaient frappé. Son père était, je crois, inspecteur des droits réunis. Je ne l'avais pas vue en tout trois fois, et je ne lui avais jamais parlé, mais peu m'importait ; cela cadrait mieux avec mon chimérique Kurdistan, et je n'en devins pas moins passionnément amoureux de cette fillette de neuf ans. Elle se nommait Josèfe Bonnal ; je l'appelai Josefa, pour plus de couleur locale, et, sur-le-champ, mon amour m'ayant mis en verve, je résolus de lui adresser une déclaration en vers. Au bout de deux jours, j'accouchai d'une épître étrangement rimée, mais toute chaude d'admiration, et dont je fus fort satisfait. De cette première composition poétique, je n'ai retenu que les quatre derniers vers :
O Josefa, je t'aime
Et t'aimerai toujours, Jusqu'à ce que la Parque blême Tranche le fil de mes jours.
Cette « Parque blême » sentait furieusement mes lectures mythologiques et les ressouvenirs classiques dont était peuplé le logis de ma grand'tante ; mais je n'en étais pas moins fier de ma strophe finale,
et je me la répétais du matin au soir, à satiété, comme le loriot qui n'a que trois notes et qui les redit sans se lasser. Ce n'était pas tout d'avoir composé une déclaration en vers : il fallait que celle à qui elle était destinée pût la lire. Un soir que j'étais seul dans le bureau de mon père, où l'on me cro5'ait occupé à conjuguer un verbe, je chipai une jolie feuille de papier rose, et j'y transcrivis de mon mieux ma poésie que je signai bravement. Il ne s'agissait plus que de faire parvenir à son adresse ma lettre pliée et cachetée tant bien que mal. Là gisait la difficulté. Pendant deux jours, mon billet précieusement serré dans ma poche, je rôdai devant la porte de ma Dulcinée, espérant toujours que Josèfe passerait dans le corridor et que je pourrais déposer mes vers à ses pieds. J'attendis en vain, elle ne parut pas et, de guerre lasse, je me décidai à jeter la lettre sur les dalles du vestibule, en me fiant pour le reste au dieu des amoureux. Le dieu ne daigna pas me protéger ; ce fut la mère de Josèfe qui trouva mon epître et qui la lut. Elle s'amusa fort de cette déclaration en vers adressée par un gamin de dix ans à une fillette qui en comptait neuf à peine, et se hâta de la lire à ses amis. Le lendemain, à une soirée de la préfecture, mon pauvre billet rose passa de main en main et contribua
pour beaucoup à Tébaudissement des invités du préfet. Je sus tous ces détails par un camarade de mon école, dont le père avait assisté à la soirée préfectorale. Ce rigide fonctionnaire était revenu scandalisé de la perverse précocité du « fils du receveur » et avait défendu à son rejeton de me fréquenter.
Je n'avais pas prévu ce dénouement et je commençais à être fort inquiet des suites probables de mon amoureuse aventure. Mes parents n'avaient pas été chez le préfet, mais ma lettre courait la ville, et il était certain qu'un jour ou Tautre elle serait communiquée à ma mère. Chaque après-midi, en sortant de Técole, je frissonnais à ridée de rentrer et de trouver ma famille instruite de mon méfait.
Enfin, un soir, à la brune, comme je m'en revenais avec mon cartable sur le dos, en passant devant la fenêtre du rez-dechaussée, je jette un craintif coup d'œil sur l'intérieur de la salle, j'aperçois mon père, rna grand'mère et ma mère groupés devant la cheminée, et j'ai le pressentiment que le fatal quart d'heure est arrivé. Je pousse la porte et je reste tout pantelant sur le seuil... Ma mère tenait mon papier rose dans sa main.
— Hé bien ! monsieur, dit ma grand'mère, nous en apprenons de belles !
Mon père, lui, se borna à s'écrier : —
Si seulement tu n'avais pas fait de fautes d'orthographe ! — Mais ma mère prit la chose au tragique et me sermonna d'importance. — Le plus clair résultat de mon équipée fut qu'on décida que je n'étais pas assez surveillé à l'école primaire et que j'entrerais au collège. Quant à Josèfe, on la mit au couvent des Dominicaines, puis son père eut un changement de résidence, et je ne la revis plus.
Néanmoins m.^ passionnette persista un an ou deux à Tétat de pure idéalité. Je l'avais transplantée en plein Kurdistan, où Josèfe jouait le rôle d'une princesse persécutée. — Plus de quarante ans se sont passés depuis lors, et dans ma mémoire je vois encore, comme à travers un fin brouillard bleu, la brunette au teint mat, aux yeux noirs et aux cheveux nattés, qui m'inspira mes premiers vers et mon premier amour, et qui n'en sut jamais rien.