DÉBUTS A LA « REVUE DES DEUX MONDES
J'avais toujours rêvé, pour mes débuts administratifs, d'être envoyé très loin, dans un milieu nouveau, au fond de quelque pittoresque province du Midi ou de rOuest. Ma nomination dans la Haute- Marne me causa d'abord une désagréable déception. Auberive ne disait rien à mon imagination ; je craignais d'y retrouver les mêmes paysages cent fois vus et les mœurs peu originales des campagnes meusiennes.
Je me préparai sans enthousiasme au départ; je fis de mélancoliques adieux à mes amis de Boisfleury et je quittai, le cœur gros, ma famille, qui, elle, au contraire, se réjouissait de la proximité de ma nouvelle résidence et se louait des attentions paternelles de l'administration. Mon père choisit dans sa bibliothèque ses meilleurs ouvrages de jurisprudence et de droit fiscal et me les donna, en ajoutant à ce
cadeau un sermon sur les devoirs qui incombent à un agent zélé du Trésor. Ma mère me rappela que dans ma caisse tout était rangé par douzaines, et qu'il fallait soigneusement replacer en dessous de chaque pile les chemises rapportées du blanchissage, afin de ne pas toujours se servir du même linge ; puis tous deux m'embrassèrent tendrement, et je montai dans le train, en compagnie d'une antique malle recouverte de poils de sanglier, qui contenait toute ma fortune.
Je remplaçais un receveur qu'on soupçonnait d'infidélité ; on l'avait suspendu, et l'employé supérieur, chargé de cette exécution, s'était déjà rendu à Auberive, où il devait me remettre immédiatement le service. Sans prendre le temps de souffler, il me fallut filer sur Langres, où je débarquai dans l'après-midi'. Le courrier était parti, et je me mis à errer par les rues en quête d'un moyen de transport. Un loueur consentit enfin en rechignant à me voiturer et, à la tombée du jour, nous détalâmes dans un mauvais cabriolet, traîné par un cheval qui s'effarait au moindre accident de terrain. — C'était, il m'en souvient, le 31 octobre 1856, par un vent âpre, sous un ciel couleur de suie, ce qui ne contribuait pas à dissiper mes humeurs noires. La route traversait le plateau de Langres, qui est particulièrement nu, gla-
cial et désert. Je songeais que j'allais tomber au milieu d'un service en désordre, et que j'aurais pour mes débuts un mois au moins de besogne supplémentaire ; je savais, en outre, que le bureau était installé dans une auberge, et ce gîte ne me souriait guère. Cette perspective, assombrie encore par l'aspect désolé du paysage, me faisait fort mal augurer de ma future résidence. — Après avoir couru pendant trois lieues sur cette plaine monotone et pierreuse, la route tout à coup dévala le long d'une rampe boisée, et je vis se dérouler devant moi, dans la pénombre, plusieurs plans de forêts onduleuses, coupées de gorges humides et profondes. Je venais de plonger brusquement en plein pays forestier, et les bois ne cessèrent plus jusqu'à l'entrée du bourg. — L'odeur de feuilles tombées, particulière aux taillis à l'arrière-saison, la nature mouvementée du sol, l'imposante majesté des grands massifs, me rassérénèrent peu à peu. Je me sentis replacé dans mon élément, et ce fut de meilleure humeur que je franchis le seuil de l'auberge du Lion d'or.
Je trouvai le vérificateur à table, en tête à tête avec mon prédécesseur, qu'il saboulait vertement. Ce dernier était petit, malingre, ratatiné et somnolent. La tenue fort néghgée, l'œil atone, il semblait
abruti par trois ans de vie de bureau et d'auberge ; il ne répondait aux remontrances de remployé supérieur qu'en pliant les épaules et en se fourrant dans le nez de copieuses prises de tabac. Je contemplais avec apitoiement ce garçon de vingt-cinq ans, sans initiative et sans ressort, à la mine vieillotte, aux vêtements fripés; je songeais qu'il était peutêtre arrivé dans ce village avec des rêves ambitieux, de l'entrain, de la jeunesse, et je me démandais avec effroi : « Est-ce ainsi que tu seras, toi aussi, dans trois ans? » — Après dîner, nous montâmes au bureau ; on passa la nuit à arrêter des comptes fort embrouillés, puis, le lendemain, le vérificateur retourna à Langres, l'ex-receveur regagna piteusement son pays, et je demeurai seul dans mon home administratif.
J'employai mes premières heures de liberté à visiter ma résidence. Auberive est un village d'une soixantaine de maisons groupées au bord de l'Aube, qui prend sa source dans les bois à une lieue de là. C'était autrefois une riche abbaye de Cisterciens. Les bâtiments abbatiaux, qui existent encore, ont été depuis affectés à l'installation d'une maison centrale de femmes. Une chaussée plantée de tilleuls centenaires, et bordée de chaque côté par un bras de l'Aube, rehe l'an-
cienne abbaye à une confortable habitation moderne et à un grand parc. Plus haut, sur une sorte de terrasse de rochers, des maisons bourgeoises et quelques chaumières sont éparpillées un peu au hasard. Des vergers et des étangs s'allongent entre le bourg et les bois qui l'enserrent de toutes parts. — C'est une solitude forestière arrosée d'eaux vives, peuplée de braves gens, où les bruits mondains et le tapage de la politique n'arrivent qu'à l'état de rumeurs vagues. — Je l'ai revisitée récemment, trente ans après l'avoir quittée, et je l'ai trouvée toujours la même. Les vieillards de mon temps dormaient au cimetière, les enfants étaient devenus des hommes mûrs, mais le bourg avait conservé son hospitalière et paisible physionomie dans l'encadrement de ses admirables futaies. — Ce pays sylvestre m'alla droit au cœur dès le premier jour, et je me promis d'y flâner avec délices, sitôt que j'aurais rétabli un peu d'ordre dans le bureau.
Malheureusement la température vint contrarier mes projets. Le climat est rude à Auberive, l'hiver y est long et, dans certaines gorges exposées au nord, il gèle même au mois de juin. Je n'étais pas installé depuis une semaine que la neige se mit à tomber — une neige drue, tourbillonnante, qui ne cessa pas durant
trois jours et couvrit les bois, les vergers et les chemins d'une épaisse couche blanche, haute de plus d'un pied. Pendant un mois, il fut impossible de sortir du village.
Ma vie de bureaucrate commença alors à me sembler passablement pesante. J'occupais au Lion d'or deux pièces du premier étage : la chambre à coucher, donnant sur le jardin neigeux de l'ancienne abbaye, et le bureau, prenant jour sur une arrière-cour étroite, bornée par un mur de soutènement au-dessus duquel on n'apercevait qu'une bande de ciel blafard. L'auberge n'était pas précisément le temple de la paix ; fréquentée surtout par des roulierset des marchands de bois, elle résonnait du matin au soir de discordants tapages. L'hôte, un gros Bourguignon, qui ressemblait à frère Jean des Entommeures, la remplissait la nuit du bruit d'orgue de ses ronflements ; l'hôtesse, excellente femme, avait le verbe haut et la main leste, et, tout le jour, on entendait monter les notes aiguës de sa voix de tête, tandis qu'elle gourmandait ses garçons, deux jeunes drôles, l'un noir comme une mûre, l'autre blond comme de l'avoine, et que, pour cette raison sans doute, le père avait plaisara r.ent surnommés la Bourgogne et la Champagne.
Je mangeais seul en compagnie de
mon colossal maître d'hôtel, dont la conversation roulait le plus souvent sur les crus des vins qu'il avait en cave. Je passais le reste de mon temps dans mon bureau aux casiers noirs et aux poutres enfumées. La besogne n'abondait guère, et souvent je ne voyais pas trois contribuables dans la journée. Cette quasi-oisiveté rendait les heures encoreplus longues et plus ternes. Je n'avais aucun goût à lire les quelques livres que j'avais apportés. Dès mon arrivée, j'avais fait les visites d'usage aux notables du bourg : maire, notaire, percepteur, juge de paix; on me les rendit, et ce fut tout. D'ailleurs, avec ces braves gens, tous enragés chasseurs, les sujets d'entretien étaient vite épuisés ; les choses qui les intéressaient m'étaient indifférentes. Le curé seul me parut offrir plus de ressources. Quadragénaire, long, maigre, légèrement voûté, il avait une mine d'ascète passionné et intelligent. Son austérité n'était pas, néanmoins, exempte d'un peu de faiblesse humaine ; comme il était marqué par la petite vérole, il avait la coquetterie de s'asseoir à contre-jour, afin de rendre moins visibles les trous de grêle dont son visage était criblé. Il mit sa bibliothèque à ma disposition, et j'y pris les Pères de VEglise grecque. Ce choix le prévint en ma faveur, et il vint me visi-
ter ; mais mon paganisme ne sympathisait guère avec son ascétisme intolérant, et nos relations restèrent toujours cérémonieuses.
Forcément claquemuré dans mon bureau maussade, je glissais insensiblement au fond d'un ennui noir. Les heures se succédaient si lentes et si vides, la solitude me devenait si odieuse, que je me sentais à la veille de commettre quelque sottise. Je commençais à trouver des grâces à la petite paysanne boiteuse qui blanchissait mon linge, et la rougeaude chambrière qui allumait mon feu me semblait de jour en jour moins répugnante ; je ne voyais plus que ses luisants yeux noirs et la verdeur de ses vingt ans. J'en arrivais peu à peu à de lâches compromissions nées de l'intoxication des heures d'ennui, quand tout à coup la figure veule, morne et hébétée de mon infortuné prédécesseur se dressa devant mes yeux. Je fus pris de la psur de devenir semblable à lui et je me ressaisis violemment. Un travail assidu pouvait seul me sauver. J'empoignai Goethe et Théocrite, que j'avais apportés avec moi ; je m'imposai chaque jour des essais de traductions en vers, qui finirent par m'absorber et qui me dérobèrent aux lamentables suggestions des journées de désœuvrement. Je me remis également à ma thèse de licence, que 'e devais soute-
nir en avril. J'atteignis ainsi la mi-décembre. La neige s'était fondue, le temps s'était radouci ; je pus sortir, et les marches forcées à travers bois achevèrent de rétablir mon équilibre moral un moment ébranlé.
Vers la même époque, j'appris que j'avais pour voisin, à Grancey-le-Château, un receveur qui avait fait son surnumérariat à Montmédy et dont j'avais entendu parler dans la famille H... M""^ H... m'avait lu quelques-unes de ses lettres, qui révélaient une âme préoccupée de rêve et de poésie. Il se nommait Camille Fistié, et je l'ai depuis souvent dépeint dans mes livres sous le nom de Tristan. Je lui écrivis pour lui parler de nos amis communs, et il me répondit par une cordiale invitation. Trois lieues nous séparaient. Par un clair matin de décembre, je partis en compagnie d'un facteur rural qui me servait de guide, car les deux chefs-lieux de canton n'étaient reHés à cette époque que par des chemins de traverse difiSciles à suivre.
, Non loin de Grancey, à l'orée du bois de La Faye, j'aperçus sur la route poudrée de givre un grand garçon de vingtsix ans, vêtu d'un paletot gris et marchant le nez plongé dans un livre qu'il tenait entre ses mains gantées de vieux gants de soirée.
— Voici le contrôleur, me dit le piéton en prenant congé de moi.
J'allai droit au promeneur ganté de gris perle, je me nommai, nous nous serrâmes la main, et je dévisageai pour la première fois celui qui fut mon fidèle compagnon de jeunesse et qui est resté depuis trente ans mon meilleur ami.
Mon collègue logeait comme moi à l'auberge, mais son auberge — presque un hôtel — était plus calme et plus confortable que la mienne. Il trouvait dans son village des ressources de société qui m'étaient refusées ; il pouvait causer littérature avec un jeune avocat fort lettré, nommé AUix, chez lequel il rencontrait un clerc de notaire, très épris de George Sand, qui n'était autre qu'Eugène SpuUer. De plus, il avait ses entrées dans le parc du comte de Grancey — dont le château, bâti dans le goût du xvii^ siècle, dominait du haut d'une terrasse une magnifique futaie close de murs. 11 me promena tout le jour à travers son « domaine » et m'en détailla complaisamment les beautés. Il ne me fallut pas longtemps pour deviner que le receveur de Grancey était, comme moi, piqué de la tarentule httéraire. Je le lui dis, et il ne se fit pas tirer l'oreille pour l'avouer. Le soir, au coin du feu, il me lut quelques-uns de ses essais : des récits très simples et peu mouvementés, de naïfs
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tableaux de la vie campagnarde, un peu dans le genre des Histoires de village de Berthold Auerbach.
A mon tour, je fis part à mon voisin de mes ambitions et je lui lus l'ensemble des petits poèmes que j'avais composés à Damvillers. Cet échange de confidences et cette communauté de goûts créèrent entre nous une camaraderie que le temps a transformée en une vieille et solide amitié. Nous nous visitions souvent. Les veilles de dimanche, nous franchissions à pied les trois lieues de bois qui nous séparaient, et nous passions, chez Fun ou chez Tautre, quarante-huit heures à flâner en forêt et à causer au coin du feu. Que de lyriques promenades faites dans les pâtis de Buxières et sous les futaies d'Amorey ! Que d'enthousiastes veillées, à la lueur de la lampe, dans l'obscur bureau plein de vieux registres ! Nous discutions philosophie, nous lisions à haute voix Musset et Goethe, et parfois nous étions étonnés de voir poindre à la fenêtre les premières blancheurs de l'aube, tant la veillée nous avait paru courte. — Fistié avait de l'humour et un tour d'esprit original, mais son style était embroussaillé d'images trop touffues et de subtilités germaniques; il n'avait pas, comme on dit aujourd'hui, Vécriture artiste. Je le poussais à prendre plus de soin de la
composition et à nettoyer ses phrases.
Lui, en revanche, me faisait mieux sentir Tintime poésie de la nature et me tournait vers Tobsen-ation minutieuse de la vie paysanne. Grâce à lui, je devins plus assidûment épris de la forêt, et je m'initiai aux mœurs des gens des bois. J'appréciai alors pleinement les beautés de ce sauvage pays d'Auberive, et je bénis l'heureux hasard administratif qui m'y avait amené. — Les combes ombreuses où de minces filets d'eau sourdaient au fond des entonnoirs feuillus, les fermes solitaires enclavées dans les bois, les silencieux pâtis semés de genévriers, les futaies solennelles comme un temple, les campements de charbonniers ou de bûcherons au revers des coupes ensoleillées ; tout ce monde mystérieux d'arbres, d'oiseaux et de fleurs agrestes, me devint familier et cher. Je m'appliquai à profiter des aubaines que me procurait ma profession d'employé pour pénétrer plus avant dans l'âme des paysans. Je les étudiais en forêt, dans mon bureau, à ma table d'auberge ; je les faisais causer des choses qui les intéressaient, je recueillais leurs chansons rustiques, je notais leurs pittoresques et énergiques expressions patoises ; chaque soir, je rentrais avec une nouvelle trouvaille, et les journées maintenant me semblaient trop brèves.
Le printemps arriva. Ma thèse était prête, et je demandai un congé d'un mois pour l'aller soutenir. Je débarquai à Paris au commencement d'avril ; l'impression et la soutenance de la thèse ne me prirent
pas plus d'une quinzaine. Mais dès que je fus débarrassé des soucis de la licence, je m'occupai d'une affaire c[ui me tenait bien plus au cœur et qui était le véritable but de mon Aoyage.
J'avais terminé mes poèmes du Poitou.
Une dernière lecture m'avait donné la conviction qu'ils n'étaient pas sans valeur; ils formaient un ensemble d'un millier de
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vers, et j'espérais frapper un grand coup en les publiant. J'avais assez pratiqué la Revue de Paris pour savoir qu'elle ne consentirait pas à insérer à la fois mille vers signés d'un nom inconnu. D'ailleurs je me disais que, tant qu'à frapper à la porte d'une Revue, mieux valait tout de suite s'adresser à la plus considérable. Les chances d'être éconduit étaient les mêmes partout, et si, par aventure, on accueillait mes vers, j'aurais du moins le bénéfice d'une grande publicité. La Revue des Deux- Mondes était la seule qui donnât de loin en loin des poèmes d'une certaine étendue et, bien que François Buloz eût la réputation d'être d'un abord peu facile, je pensai que la hardiesse d'un débutant se présentant avec un gros paquet de vers éveillerait peut-être sa curiosité. Je joignis à mon manuscrit une courte lettre où je m'excusais de ma hardiesse présomptueuse et où je priais néanmoins Buloz de lire ou de faire lire mes poèmes ; puis je me dirigeai rue Saint-Benoît, où étaient alors les bureaux de la Revue. Arrivé devant la porte cochère du n'' 20, ma timidité me reprit, et je n'eus pas le courage de déposer mon manuscrit à la rédaction. Je me bornai à l'introduire, non sans peine, dans une massive boîte de bois peint, fixée à l'un des battants de la porte — et je m'esquivai.
J'attendis dix jours ; point de réponse. Mon congé allait expirer, et je voulais cependant connaître le sort de mes vers avant de regagner Auberive. Je pris mon grand courage, je retournai rue Saint- Benoit, j'entrai tout transi de peur dans les bureaux de l'administration, et je demandai à parler à M. Buloz. C'était le i^"" mai, jour de numéro^ le seul jour où Buloz ne reçût pas. Cependant un jeune employé nommé Deschamps, qui est devenu plus tard l'un des plus affables administrateurs de la Revue, consentit à aller s'informer si le directeur voulait me recevoir. Le numéro, sans doute, avait été bon, et Buloz était d'agréable humeur. Il daigna m'accorder audience, et je suivis, avec le cœur palpitant, mon introducteur dans cet escalier et ce jardinet de l'entresol où avaient défilé tant de célèbres écrivains. Buloz m'attendait debout dans Tune des pièces ouvrant de plain-pied sur le jardin planté de maigres lilas.
Je me trouvai en face d'un homme entre deux âges, le cou planté sur de robustes épaules et portant une tête chauve, au front intelligent et volontaire , à l'ossature massive, à la bouche chagrine.
— Que me voulez-vous ? demanda-t-il brusquement.
Très ému, je lui exposai d'une voix étranglée et timide l'objet de ma visite.
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— Hein? cria-t-il, je n'entends pas î Je m'aperçus qu'il était sourd, et qu'il
me fallait hausser la voix, ce qui redoubla mon trouble.
— Je viens, repris-je plus distinctement, savoir des nouvelles d'un manuscrit que j'ai envoyé il y a dix jours.
— De la prose ?
— Non, des vers.
Ici, un pli dédaigneux des lèvres chagrines :
— Je ne sais pas de quoi il s'agit... C'est sans doute de Mars qui a reçu vos vers. Avez-vous laissé votre adresse sur le manuscrit?
— Oui, monsieur.
— Eh bien, on le lira, et on vous répondra... Allez, mon garçon, allez!
J'étais congédié ; je me retirai gauchement et je me trouvai dans la rue, encore ébaubi.
Je rentrai à Auberive sans grand espoir et, au bout de quinze jours, ne voyant rien venir, je me décidai à redemander des nouvelles de mon manuscrit. Par le retour du courrier je reçus une réponse. Buloz m'écrivait :
€ Si vous aviez donné à Paris des instructions pour le renvoi de vos lettres, vous auriez reçu celle que je vous ai écrite à l'adresse que vous aviez indiquée . Je vous y disais que vos vers
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seraient publiés dans la Revue, que nous désirions en causer avec vous et vous
demander quelques modifications. Ce serait déjà fait, si vous étiez venu nous voir ; mais vous êtes parti sans rien dire !... »
Pour ne pas avoir l'air trop provincial, j'avais mis sur mon manuscrit l'adresse de l'hôtel où j'étais descendu à Paris, et la lettre de Buloz, arrivée après mon départ, avait été refusée par un concierge oublieux ou indifférent. Mais enfin le mal était réparé, puisque j'avais maintenant la certitude du bon accueil fait à mes poèmes. Je relus vingt fois la lettre brève et bourrue de Buloz, puis, ne pouvant tenir en place, je m'enfuis à travers bois.
Du fond de sa verdoyante tombe des Palatries, la « pâle verveine » du Poitou m'avait porté bonheur. Mes vers étaient acceptés et allaient être publiés dans le plus important et le plus fermé des recueils français, dans cette Revue des Deux- Mondes dont l'autorité et la notoriété étaient européennes ! . . . J'étais doublement heureux : d'abord parce que cet accueil fait à mon millier de vers par le difficile Buloz me rassurait sur la valeur de mon manuscrit et me donnait confiance en moi-même ; puis parce que je me figurais que cette publication allait aplanir toutes les difficultés de mes débuts. En province, la Revue des Deux- Mondes exerçait un merveilleux prestige
sur les bourgeois lettrés et même sur ceux qui, ne Tétant pas, désiraient le paraître. Ma famille, qui ignorait la persistance de mes tentatives littéraires , serait certainement flattée en apprenant que j'étais devenu l'un des collaborateurs de la grande Revue et n'oserait plus mettre obstacle à ma vocation. Je me voyais déjà débarrassé de mes entraves administratives, appelé à Paris, — peutêtre par Buloz lui-même, désireux de s'attacher un jeune poète qui donnait des espérances ; — les éditeurs ne me manqueraient pas, il viendraient spontanément me demander de publier mes vers.
Je mènerais la via indépendante de l'homme de lettres qui gagne honorablement sa vie avec ses livres... Que de félicités glorieuses je me forgeai pendant les trois heures enchantées que je passai à errer sous les hêtres, en caressant dans ma poche la précieuse lettre de Buloz !
Je retombai dans la réahté en songeant qu'il me priait de venir à Paris pour exécuter les légères modifications préalables à la publication. Il en parlait bien à son aise ! Paris était loin, j'étais réinstallé à peine, et ma bourse se trouvait fort dégarnie . Je chargeai un colon de Boisfleury, devenu Parisien, de passer à la Revue et de s'entendre avec M. de Mars au sujet des changements exigés.
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Après quelques pourparlers, les choses s'arrangèrent finalement par correspondance. On désirait la suppression d'une pièce dans laquelle je parlais avec enthousiasme du Lac de Lamartine. Pour certaines raisons mystérieuses, Buloz avait pris en grippe deux grands écrivains contemporains, Balzac et Lamartine, et défendait que leurs noms fussent prononcés dans sa Revue. Je m'exécutai et, peu de temps après, je reçus des épreuves que je me mis à corriger avec un saint respect. Mon poème, comprenant une dizaine de pièces, avait pour titre /;/ memoriam. C'était l'histoire très simple de mon platonique amour pour miss C... Des paysages poitevins, peints avec assez de vérité, Tencadraient. Bien des vers étaient faibles, ia langue manquait souvent de précision et de fermeté, mais l'ensemble avait plu sans doute au directeur de la Revue par une sincérité émue et une fraîcheur d'impression qui donnaient à l'œuvre une sorte de beauté du diable.
Je me suis appesanti un peu longuement sur ces détails, d'abord parce qu'ils prouvent avec quel soin attentif Buloz lisait tout ce qu'on lui envoyait, avec quel flair il savait deviner les pages qui annonçaient ou tout au moins promettaient un écrivain ; — et puis peutêtre convaincront-ils quelques débutants
de rinutilité des recommandations près des directeurs de périodiques. C'est surtout en littérature et en art qu'il ne faut s'attendre qu'à soi seul.
In memoriam parut dans le numéro du 15 août 1857. Deux jours après, je reçus un billet de mon ami Tristan : « Eh bien, m'écrivait-il , vous voilà connu . . . Avezvous déjà vérifié la justesse du mot de Vauvenargues sur les premiers feux de la gloire, qui sont plus doux que les rougeurs de Faurore?... > J'étais, en effet, à ce moment-là, illuminé par une charmante lueur d'aube. Je songeais ingénument que, tandis qu'au fond de mon obscure sohtude forestière, je relisais mes vers imprimés dans la Revue à couverture saumon, cette même livraison était dans toutes les mains, et mon nom sur toutes les lèvres. L'envoi du numéro avait été accompagné d'une aimable lettre du secrétaire, M. de Mars, qui me félicitait et m'engageait à continuer ma collaboration à la Revue. Je me disais fièrement : « Je suis de la maison !» et je me demandais déjà à quel éditeur je donnerais mon premier volume de vers... Hélas! cette belle lumière d'aube n'était qu'un mirage, et les véritables difficultés de la vie littéraire allaient commencer.
Ce premier succès inespéré marquait seulement la fin de mes printanières ,
insoucieuses et rêveuses années de jeunesse. Si j'avais été moins abasourdi par rémotion et Tivresse de ma vaine gloire, j'aurais entendu le plaintif bruit d'ailes de ces années de grâce, qui s'envolaient pour toujours. Le cycle des illusions candides se fermait. J'entrais maintenant dans la réalité. J'allais connaître les angoisses, les découragements, les perpétuels recommencemnets qui sont le lot des écrivains et des artistes . Peut-être les raconterai-je plus tard; pour aujourd'hui je veux m'en tenir au récit de ces impressions de jeunesse. Je m'y attarde avec une joie mélancolique, pareil à un voyageur qui a gravi les premières rampes de la montagne, et qui se retourne pour contempler, avec des yeux pleins de regrets, la fraîcheur des vallées et les lisières fleuries des taillis où il ne reviendra plus.
EVRELX. IMPRIMERIE DE CHARLES HERISSE Y
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Université d'Ottawa
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