PÉRÉGRINATIONS ADMINISTRATIVES
Pendant que je préparais mes premiers examens de droit à Paris, mon père obtenait enfin la conservation des hypothèques de Bar-le-Duc et la famille H... quittait D... Peu de temps après, je profitai moi-même d'une vacance et je vins achever mon surnumérariat à Bar. A mon retour, je trouvai le chef-lieu terrifié par rinvasion du choléra. Il mourait trente personnes par jour et, dans une ville de quinze mille âmes, cette mortalité anormale mettait Teffroi au cœur des survivants. Les cloches ne sonnaient plus pour les enterrements, qui se faisaient en hâte et d'une façon quasi clandestine. Les maisons gardaient leurs portes et leurs volets clos, les rues étaient désertes, et chaque soir on y allumait de grands feux de genévrier, dont les flammes fumeuses ajoutaient je ne sais quoi de tragique à
l'aspect désolé des carrefours taciturnes que de rares passants traversaient d'un pas précipité. L'épidémie sévissait surtout dans les faubourgs habités par les tisserands et les ouvriers des filatures. Comme les médecins étaient sur les dents, on avait organisé à la mairie un comité chargé de visiter les malades, de centraliser les demandes de secours et de donner chaque nuit les indications nécessaires aux docteurs. Des jeunes gens appartenant à la bourgeoisie s'étaient spontanément offerts pour ce service. Parmi eux, je retrouvai plusieurs anciens condisciples qui venaient de terminer leurs études de droit ou de médecine. Les uns médicamentaient les indigents afin de se créer un embryon de clientèle, les autres travaillaient chez le notaire ou l'avoué auquel ils espéraient succéder, quelques-uns avocassaient au tribunal. Tous avaient à peu près le même âge que moi, tous regrettaient la vie parisienne qu'ils venaient de quitter et d'où ils rapportaient, avec une culture littéraire assez développée, des goûts de libre discussion et d'indépendance, dont les habitudes provinciales gênaient fort l'expansion. Bientôt s'établit entre nous une étroite intimité qui se continua après la disparition de l'épidémie et qui charma nos soirées d'hiver.
Nous ne fréquentions ni les cafés ni les
cercles du cru, nous nous préservions soigneusement du contact des philistins, vivant à l'écart, entre nous, et formant un petit groupe très fermé. Ce fut le commencement d'une sorte de cénacle qui nous isola du reste de la jeunesse locale et nous préserva de Tinfluence endormante ou débilitante de la province. Pendant le jour, nous nous retrouvions fidèlement, aux mêmes heures, sur les trottoirs d'une longue rue plantée d'arbres, qui sert de promenade aux indigènes ; le soir nous réunissait au coin du feu. Nous avions offert notre concours à la bibliothèque municipale, ce qui nous permettait d'avoir des livres à discrétion, et, comme nous étions très amoureux de théâtre, nous organisions à huis clos des représentations où nous jouions pour nous-mêmes des saynètes à deux ou à trois personnages. Quand revint la belle saison, nous nous primes d'un goût très vif pour la campagne, et nous éprouvâmes le besoin de changer nos quotidiennes réunions en de vagabondes déambulations à travers champs.
Un matin d'avril, pendant une de ces promenades nous fîmes halte dans un petit bois de bouleaux et de sapins, situé au sommet delà Chalaide de Véel, aune demi-lieue de la ville. Ce boqueteau, clos de haies vives et contenant environ deux
hectares, semblait délaissé par le propriétaire ; les arbres y avaient poussé à la bonne aventure, les sentiers étaient devenus des fourrés et Fherbe envahissait les allées. Il nous plut précisément par cet air d'abandon et de sauvagerie. On y trouvait une maisonnette , un grand chaume rustique servant de salle à manger, une citerne et même un potager où ne croissait que de la folle avoine. Il y avait surtout une ombreuse avenue de sapins , bordée de fin gazon, étoilée de stellaires blancs, qui nous séduisit. Nous découvrîmes que ce coin de bois abandonné appartenait à l'oncle de l'un de nos amis et, à force de diplomatie, nous obtînmes qu'il nous en accorderait la jouissance. La prise de possession eut lieu un beau dimanche de mai, et comme notre domaine était, à ce moment, plein de fleurs sauvages, nous le baptisâmes du nom de' c Boisfleury ». A dater de ce jour, le cénacle s'y rendit assidûment, le matin dès l'aube, et le soir après dîner. Nous nous proposions de défricher le potager et, Chaque matin, mettant habit bas, nous bêchions le sol couvert de mauvaises herbes. On meubla la maisonnette d'une batterie de cuisine et de quelques douzaines de vieilles faïences à fleurs et à coqs, on installa un hamac sous le chaume — et la colonie de Boisfleury fut fondée. —
D'après les statuts, le nombre des colons — tous célibataires — était limité à douze ; les élections des nouveaux venus devaient avoir lieu à l'unanimité, et, pour éviter tout ferment de discorde. Feutrée du domaine était formellement interdite aux femmes et à la politique.
Joyeux enclos de Boisfleury, maintenant déboisé et défriché, tu mériterais d'être chanté sur le mode épique ! — Il y avait une ombre si fraîche et si aromatique sous tes allées de sapins, tant de soleil et de fleurs sur tes pelouses, tant de chansons d'oiseaux, au printemps, parmi tes fourrés ! — Sifflets de merles, gazouillements de fauvettes, appels sonores et mvstérieux du coucou, trilles flûtes des loriots. — Du tertre gazonneux où s'ouvrait ta porte à claire-voie, on apercevait les rondes colHnes de la vallée de l'Ornain, toutes drapées de vignes vertes, et Ton distinguait les pointes des clochers de la Ville haute. — Dans les après-midi d'été, il régnait en ce coin de terre un profond silence. Assez souvent, tenté par cette ombre silencieuse, je fuyais le bureau, et je venais travailler sous bois à une nouvelle qui s'appelait le Mariage d'Urbain et qui n'a jamais vu le jour. Une fois même, la soirée était si tiède, le ciel si fourmillant d'étoiles, que je me décidai à passer la nuit en plein air. Je
me couchai dans le hamac, sous le chaume, et je m'y endormis délicieusement, bercé par le susurrement des sapins. Le réveil fut exquis. Des centaines d'alouettes montaient en chantant dans la plaine de Véel et leur musique aérienne me mettait Tàme en joie...
Et les colons de Boisfleury !... Il faudrait les célébrer dans un dénombrement à la façon homérique. Chacun d'eux avait une individualité bien marquée et portait un surnom qui résumait les traits de cette originale physionomie. — Le Z)of/^//r était un mystificateur de premier ordre : svelte et alerte, le nez au vent, l'œil et la lèvre ironiques, il passait son temps à inventer des charges, se relevait la nuit pour planter des salades monstres ou des asperges en branches dans le potager, et, le lendemain, d'un air de pince-sans-rire, nous complimentait sur la fécondité des jardins de Boisfleury. A ses heures de loisir, il élevait des hérissons et préparait un traité pour démontrer les vertus domestiques et sociales de cet animal. — Le Guichetier, détenteur des clefs et de la caisse de la colonie, était pharmacien de son métier ; il en abusait pour faire avaler aux colons des sirops inédits et d'étranges liqueurs de son invention. — NoreUas, brun, trapu, méditatif et taciturne, n'avait eu qu'un rêve ; entrer au théâtre et
débuter dans les rôles comiques. Il était prosaïquement stagiaire chez un avoué, et s'en dédommageait en se faisant Timpresario de nos fêtes théâtrales. Condamné à une profession casanière, il employait son temps à combiner des projets de voyage à pied, dans les Vosges, à étudier des plans et à piocher le guide Joanne.
— Le Mousquetaire Ara mis avait par contre des goûts sédentaires; délicat, tiré à quatre épingles, il soignait sa santé, ne faisait que de courtes apparitions à Boisfleury et ne s'asseyait jamais sur Therbe, par peur des insectes et de l'humidité. — L'un des plus remarquables membres de la colonie était un grand garçon robuste, rose, blond, timide, solidement charpenté et d'une force herculéenne — un géant, mais un bon géant.
— Il vous maniait un sapin comme une canne et démolissait une porte d'un coup de poing ; ces qualités lui avaient valu naturellement le surnom de Porthos. Avec cela il avait des rougeurs de jeune fille et des douceurs d'agneau. Son cerveau était farci de doctrines utihtaires, et il ne rêvait qu'au bien-être de l'humanité. Il se promenait à travers champs, les poches pleines de graines et de boutures ; lorsqu'il rencontrait un prunellier ou un aubépin, vite, avec son sécateur et une cire de sa composition, il y greffait un bourgeon de
cognassier ou de prunier ; dans les friches nues qui s'étendent sur nos plateaux, il semait à la volée des châtaignes ou des graines de pin, et déclamait tout haut :
Nos arrière-neveux me devront cet ombrage !
Les châtaigniers et les pins n'ont jamais poussé, mais la Providence a récompensé Porthos de ses bonnes intentions, en l'appelant à un poste qui convenait de tous points à son esprit droit et à son âme candide — il est devenu juge de paix dans une petite ville de la Champagne.
Chaque jour, en été, et même très avant dans la mauvaise saison, le bois de sapins recevait la visite de quelques-uns des colons. On y allait comme au cercle. Mais, indépendamment de ces réunions privées, le cénacle, à certaines dates consacrées, festinait solennellement dans la salle à manger rustique, que NoreUas en son amour pour la pompe théâtrale avait surnommée le « Palais des fêtes ». En l'honneur de ces grands jours, toute la colonie faisait l'école buissonnière ; on plantait là l'étude, le bureau et la clientèle, et la journée était employée à décorer le domaine. On suspendait des lanternes vénitiennes dans les arbres, on enguirlandait de fleurs et de feuillages des lustres de bois, et, le soir venu, nous nous donnions un dîner de gala, avec des intermèdes de
chant et des comédies improvisées. En ma qualité de rimeur, j'étais chargé de la partie lyrique, et il me revient encore aux lèvres des vers que nous répétions tous en chœur sur Tair de Roger Bonté lups :
Un vieux palais de mousse Où se font les festins ; Des tapis d'herbe douce A Tombre des sapins ; Puis une cave pleine D'un vin trop tôt tari ; Et gai, c'est le domaine Qu'on nomme Boisfleury 1...
On ne se séparait guère avant minuit.
La gaieté était bruyante, sans dégénérer jamais en grossièreté. La sève exubérante de la jeunesse s'y entravasait en chansons, en plaisanteries salées, en charges d'atelier. Nous nous grisions de paroles et de rires, bien plus que de vin. Pourtant, emportés par notre verve tapageuse, ivres de bruit, nous rentrions parfois un peu tumultueusement en ville, sans nous soucier de l'heure indue ni du repos des habitants. — Une nuit, après un de ces dîners d'été, nous nous en revenions en bande, parla rue de la Banque, tenant toute la largeur de la chaussée et précédés de l'un des nôtres qui jouait du fifre. Nous chantions en chœur, et le fifre accompagnait les refrains de sa petite voix aigre et perçante. Tout à coup, à un premier étage, une fenêtre s'ouvre et un
monsieur , en bras de chemise , nous somme « au nom de la loi » de ne plus troubler la paix publique. — Nous avions oublié que nous passions devant le logis du commissaire de police. — Les chants et la musique cessent un moment, puis reprennent de plus belle, cent pas plus loin, et se continuent irrévérencieusement à travers la ville endormie; mais, au détour d'une rue, le commissaire reparaît, en uniforme cette fois et accompagné d'un sergent de ville. Il saute sur le malheureux fifre, lui confisque son instrument et se met en devoir de verbaliser. Sauve qui peut !... La bande s'égaille, enfile des ruelles, gagne la campagne, en conspuant l'officier de paix. A travers les huées, on distinguait surtout la voix de clairon du gigantesque Porthos. Le futur juge de paix arpentait les vignes ; il avait déraciné un jeune cerisier et, le brandissant, il criait tout du haut de sa tête : € Exterminons les alguazils !... » Chacun finit par réintégrer son logis. Mais le fifre, appréhendé au corps, prit peur et se laissa arracher des aveux. La chose aurait pu mal tourner ; la police du second empire ne supportait pas qu'on lui manquât de respect. Heureusement, l'un des colons était attaché au parquet, et il obtint qu'on étouffât l'affaire...
Comme tout cela est loin, maintenant !...
Boisfleury a disparu. Un ancien boucher enrichi a achète' le bois, un beau jour, et a jeté bas le chaume et la maisonnette ; puis il a arraché les arbres, labouré le sol, planté des betteraves. Maintenant, quand j'y vais en pèlerinage, j'ai peine moimême à reconnaître la place où j'ai dépensé si gaiementtrois années de jeunesse. De tous ces compagnons qui avaient failli comparaître en simple police, quelques-uns sont morts, d'autres sont devenus de graves pères de famille. Je garde précieusement dans mes archives l'album C|ui contient les portraits des colons et le compte rendu fantaisiste des fêtes de la colonie. Je le feuillette de temps à autre, et je donne un souvenir de gratitude à ce cénacle de Boisfleury, grâce auquel j'ai pu doubler sans péril le cap scabreux de la vie de jeunesse en province.
Les folles journées de Boisfleury ne m'empêchaient ni de m'occuper de mes travaux préférés, ni de continuer mes études de droit. Je passais de temps en temps deux mois à Paris, et j'y préparai successivement trois examens que je subis sans encombre. J'en profitais pour porter des vers aux bureaux de la Revue de Paris, situés rue Louis-le-Grand, où je contemplais avec respect Théophile Gautier se promenant comme un gros ours ensommeillé dans la salle de rédaction.
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et où j'étais accueilli avec une bienveillante bonne grâce par Laurent-Pichat et Maxime Du Camp. La Revue publiait de
loin en loin une de mes poésies, et je me trouvais heureux. — L'administration ne me laissait pas non plus inactif. En qualité de surnuméraire, j'étais chargé d'aller
remplacer dans les bureaux de canton les receveurs en congé. Cela s'appelait « faire un intérim ». Ces intérims, considérés généralement comme des corvées par mes collègues, avaient cela de bon qu'ils m'initiaient aux détails familiers de la vie campagnarde. — Quand il s'agit de discuter ses intérêts avec le fisc, le paysan, tout à travers ses ruses et ses détours, met inconsciemment son âme à nu. Les roueries des redevables essayant de payer le moins d'argent possible au Trésor, les discussions intimes des héritiers à propos de la succession du défunt, les mœurs originales des rôdeurs de bois et des délinquants forestiers, tout cela était pour moi autant de curieux sujets d'études. Je me disais qu'il fallait tirer parti pour la littérature des aubaines que m'offrait une profession acceptée à contre-cœur — et je m'y appliquais de mon mieux.
Pour mon début, je fus envoyé à Varennes-en-Argonne, la petite ville où Drouet fit arrêter Louis XVL Le bureau était situé dans une vieille maison isolée, entre une cour gazonneuse et un grand jardin à l'extrémité duquel coulait la rivière d'Aire. De l'autre côté de l'eau, le terrain se relevait jusqu'aux épais massifs de la forêt d'Argonne, qui bordait l'horizon. C'était la première fois que je tenais une caisse, et l'idée d'être respon-
sable des deniers de TÉtat me mettait martel en tête. Je me couchais avec un sac d'écus sous mon traversin, et, la nuit, je me réveillais en sursaut, redoutant toujours d'être dévalisé dans cette grande bâtisse abandonnée, où rien ne fermait, ni portes ni volets. — Mais on s'habitue à tout, et la crainte même s'affaiblit par le retour régulier des mêmes vaines inquiétudes. Au bout de quelques semaines, je dormais tout d'une traite et ne me souciais pas plus de ma caisse que d'un sac de haricots. — Je prenais ma pension au Grand Monarque, une auberge tenue par une veuve, mère de deux filles, dont la cadette, nommée Lise, était fort johe : dix-huit ans, grande, bien faite, la peau blanche, avec des cheveux châtains, de langoureux yeux noirs et d'affriolantes fossettes au coin des joues.
Je ne manquai pas d'en devenir amoureux. Nous jouions, le soir, aux dominos, quand Clémence, la sœur aînée, s'absentait ; tout en mêlant les dés, nos mains se rencontraient, et je m'enhardissais jusqu'à baiser le bout des doigts de Lise. Elle les retirait lentement, avec des mines scandalisées, car elle était prude et fort dévote, mais au fond elle ne me rebutait pas trop.
Le bureau me laissait quelques loisirs, et j'en profitais pour parcourir les gorges
de TArgonne en compagnie d'un jeune garde général des forêts, qui était mon commensal. Je rapportais de mes promenades des bruyères et des branches de fruits sauvages que j'offrais à Lise, attention qui la flattait et détendait un peu sa pruderie.
Le soir de la Saint-Xicolas, fête patronale de Varennes , il fut convenu que nous irions tous au bal : Clémence, Lise, le garde général et moi. Je m'étais constitué le cavalier de la sœur cadette et je fis mon entrée avec elle dans la salle de la mairie. Pour la circonstance, cette grande pièce froide et nue avait été décorée de branches de sapin, et on avait arrosé le parquet raboteux afin d'abattre la poussière. Je m'arrangeai pour danser presque tout le temps avec Lise. Sous l'influence de la musique et de la danse, son cœur de dévote s'attendrissait. Elle livrait sa taille et s'appuyait à mon bras avec un plus mol abandon ; ses yeux pétillaient, un joli sourire creusait les fossettes de ses joues. Cela déplut à Clémence qui faisait tapisserie et qui en était fort dépitée. Elle reprocha à sa cadette son laisser-aller et comme la petite répliquait, elle lui allongea une maîtresse gifle, afin sans doute d'affirmer aux yeux de tous son autorité de sœur aînée. La pauvre Lise s'en alla pleurer dans un coin
et je dois dire qu'elle était adorable quand elle pleurait. Ses lèvres ne grimaçaient point, la pureté des lignes de son visage n'était nullement altérée par son chagrin ; seulement deux grosses larmes descen-
daient de ses cils baissés et coulaient lentement sur ses joues à fossettes. Très ému moi-même, je m'efforçais de la consoler, tandis que le garde général s'employait à pacifier l'irascible Clémence.
Enfin les deux sœurs s'embrassèrent en signe de réconciliation, et nous nous en revînmes à minuit, bras dessus bras dessous, par un ciel clair et plein d'étoiles.
1 6o ANNÉES DE PRINTEMPS
L'auberge était obscure et plongée dans un profond sommeil. Tandis que Clémence et le garde général dressaient la table du souper, Lise m'emmena dans une sorte d'office afin d'y chercher une assiette de fruits. Elle tenait entre ses doigts un minuscule bout de bougie, et, à la lueur de ce lumignon, elle me parut si jolie que je ne résistai pas à la tentation de lui appliquer un baiser sur les joues. Elle poussa un léger cri, laissa tomber le lumignon ; la grande sœur accourut, nous dévisagea sévèrement, et nos amours en restèrent là, car mon intérim prit fin quelques jours après.
Longtemps plus tard, en 1876, je parcourais l'Argonne à pied avec Bastien- Lepage. Nous nous arrêtâmes à ce même hôtel du Grand Monarque, et, dans la salle à manger, je vis une femme de quarante ans — svelte, brune, fanée, mais gardant encore des restes de beauté — qui achevait de déjeuner en tête à tête avec un garçonnet de dix à douze ans.
C'était Lise. Nous renouâmes connaissance. Elle s'était mariée â un négociant qui habitait l'Algérie. Nous évoquâmes avec un demi- sourire les souvenirs du temps passé ; au bout d'une heure, je pris congé d'elle, mais pendant le reste de notre course à travers les bois que rougissait l'automne, je restai hanté par la
mélancolie des printemps défunts et des heures de jeunesse envolées...
Je fus moins chanceux pour mon second intérim, qui eut lieu en plein été à Damvillers, un chef-lieu de canton situé en pa)^s plat, entre Verdun et Montmédy.
Je m'y ennuyai royalement, et je pris ce bourg en grippe, sans me douter combien il me deviendrait cher par la suite, grâce à l'amitié de Bastien-Lepage, qui y est né et qui Ta illustré. Le bureau me donnait peu de besogne ; je n'avais aucune ressource de conversation ni de lecture ; il me fallait faire plus d'une lieue en plein soleil pour gagner les bois, et cela m'ôtait le goût de la promenade. Je me rejetai vers la poésie.
Le souvenir de la pauvre miss C... et du triste dénouement de nos innocentes amours me hantait. Je revoyais à toute heure la pensive figure de ma « pâle verveine » du Poitou ; je commençai une série de petits poèmes où je revivais ma vingtième année et où je m'efforçais de ressusciter mes amours mortes dans le paysage où elles s'étaient épanouies.
Quand je rentrai à Bar-le-Duc, je trouvai la colonie de Boisfleury en rumeur. Le Docteur et Norellas avaient décidé de mettre enfin à exécution le fameux projet du voyage à pied dans les Vosges et cherchaient des compagnons de route.
Tous les soirs, on étalait la carte de Tétatmajor sur le gazon et Ton discutait Titinéraire. On devait visiter, sac au dos, Saint- Dié, le col du Bonhomme, le lac Blanc, la Schlucht, les lacs de Gérardmer, le Ballon d'Alsace et revenir par Strasbourg — le tout à des prix modérés. C'était tentant, et j'étais fortement travaillé du désir de me joindre à mes amis. Je venais de passer mon dernier examen de licence, je m'attendais à être prochainement nommé receveur de canton, et, avant d'aller m'ensevelir dans quelque trou de village, il me semblait doux de me payer quinze jours de libre école buissonnière. J'enjôlai si bien ma famille que j'obtins la clé des champs et les fonds nécessaires pour le voyage. — Un matin d'août, dès la prime aube, nous montâmes tous trois dans un train qui devait nous mener à Lunéville. Nous avions pris naturellement les troisièmes, car notre bourse était légère : nous possédions chacun à peine cent cinquante francs. Norellas avait décidé que cette somme devait suffire à nous défrayer, pendant quinze jours, les longues étapes devant être faites à pied, et les gîtes choisis dans de modestes auberges de village.
Cette partie du programme fut exécutée ponctuellement, car sur dix nuits, nous en passâmes au moins cinq dans des
greniers à foin. Ayant tous la tête farcie des Voyages en \ig\cig de Topffer, nous avions poussé jusqu'à l'exagération la simplicité de nos costumes de touristes : blouse erise, feutre mou, sac de toile,
guêtres de coutil et la gourde en sautoir; pour plus de couleur, le Dccteur, toujours facétieux, avait cru devoir chausser d'énormes bottes de tranchée à courroies de cuir rouge, qui avaient servi à son frère le commandant, pendant la guerre de Crimée. Cette exagération du pittoresque faillit nous jouer un vilain tour à Luné-
ville, OÙ un agent de police nous prit pour des camps volants et nous somma d'exhiber nos papiers.
A partir de Saint-Dié, on dit adieu aux voitures, à la vie civilisée, et Ton s'enfonça au cœur de la montagne. Pendant dix jours, nous menâmes une vie de Bohémiens à travers monts et vallées, au bord des lacs et sur les chaumes des ballons ; — dormant sur la paille des granges, soupant avec les pa^'sans, déjeunant d'airelles et de framboises, lavant nousmêmes nos chaussettes au fil des ruisseaux. — L'écumeuse fraîcheur des cascades ruisselant dans les taillis ; le vert miroir des lacs encadrés de rochers ; les profondes futaies de sapins aux branches desquels pendaient d'antiques barbes de lichen ; la rougeur parfumée des fraises sauvages, à côté de l'épanouissement des balsamines jaunes au tremblant éperon d'or ; la magie des levers de soleil, épiés du haut d'un Ballon et nous découvrant les plantureuses plaines d'Alsace, le Rhin vermeil, les massifs de la Forêt-Noire — toute cette féerie des pays de montagnes était nouvelle pour nous et nous enchantait. — Je me souviens avec déhces d'une halte matinale à Sultzeren, au pied de la Schlucht. — Le village était éparpillé sous des noyers, au long d'un ruisseau ; les hommes y cheminaient gravement.
coiffés de tricornes et engoncés dans de longues redingotes à taille courte ; les femmes, en corsages à bretelles et en jupes vertes, portaient les cheveux relevés au sommet de la tête et noués d'un large ruban en forme de papillon noir. Nous nous croyions transportés dans un conte de Hoffmann.
A Strasbourg, la proximité de Bade nous tenta. Le trio se mit en frais de toilette ; on tira des sacs les redingotes fripées et le linge blanc, et Ton débarqua fièrement à Thôtel de la Cour de Darmstadt. Bade était alors dans tout son éclat. Le spectacle de ces élégances nous tourna la tête ; nous fûmes pris d'une fringale de luxe et de plaisir, et nous résolûmes de tenter la fortune. Chacun confia vingt francs à Norellas, qui se chargea de les jouer prudemment à la roulette. Nous comptions sur notre gain pour nous livrer à toutes les jouissances de la haute vie. Au bout d'un quart d'heure, notre ami revint la tête basse : nos soixante francs avaient été raflés par le râteau des croupiers.
Nous jouâmes ensuite chacun sous notre responsabilité, et je perdis jusqu'à mon dernier florin. Il fallut qu'un de nos amis de Boisfleury, qui nous avait rejoints à Strasbourg, me prêtât l'argent nécessaire pour reprendre les troisièmes jus-
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qu'à Bar-le-Duc, où je revins comme le pigeon de La Fontaine :
Traînant laile et tirant le pied.
A la maison, une désagréable surprise m'attendait. L'administration venait de me nommer receveur des domaines à Auberive, un village perdu au fond des forêts de la Haute-Marne.