‹ Années de printemps;Chapitre 4 sur 10 · ET PREMIERS DEBOIRES LITTERAIRES · texte numérisé non relu

ET PREMIERS DEBOIRES LITTERAIRES

Vers la fin de 1849, tandis "que je me préparais à entrer en rhétorique, mon père prit une détermination qui modifia notablement notre genre de vie. Il avait compris qu'en s'obstinant à rester à Barle-Duc, il entravait sa carrière administrative. Il se décida donc à demander son avancement n'importe où, et on le nomma conservateur des hypothèques dans une petite ville du Poitou, en lui promettant de le rappeler dans la Meuse dès qu'un emploi de même nature y serait vacant.

Ma mère tenait à son pays natal; elle espérait, d'ailleurs, que ce séjour en Poitou ne durerait pas longtemps, et mon père partit seul, pendant que j'achevais mes humanités à Bar-le-Duc. — Cet événement me donnait, à dix-sept ans, une indépendance relative que je me hâtai de faire tourner au profit de la littérature.

La surveillance de ma mère sur l'emploi de mon temps et sur mes lectures était, en effet, purement nominale. Je n'allais plus à V étude des externes ; en dehors des heures de classe, j'étais libre de disposer à mon gré de mes loisirs et je travaillais chez moi. — Nous avions quitté la rue du Bourg et nous habitions une maison que mes parents avaient fait bâtir sur l'emplacement de la vieille demeure de feu ma grand'tante. De la fenêtre de ma chambre, perchée au deuxième étage, je voyais la ville haute, en amphithéâtre, détachant ses toits aigus et ses flèches d'églises sur les molles ondulations de nos coteaux de vigne. Là, devant une petite table, je brochais mes devoirs et je dévorais surtout les poètes de l'école romantique. Le premier usage que je fis de ma liberté fut de prendre un abonnement à la bibliothèque municipale, qui était abondamment pourvue d'ouvrages modernes.

Je lus ainsi les Méditations, JoceJyn, les Orientales, les Feuilles d'automne, le théâtre d'Hugo, les Poésies de Sainte- Beuve. Les après-midi de dimanche, pendant la belle saison, j'allais m'installer avec de vieux tomes de la Revue des Deux-Mondes sous les pruniers de ma grand'tante et j'y restais jusqu'au soir. Ces lectures assidues me donnèrent

6o ANNÉES DE PRINTEMPS

d'abord comme un éblouissement. Tout le fécond et merveilleux mouvement littéraire de 1850 à 1840 m'était soudain révélé. L'éclosion de cette riche floraison de poètes, de romanciers et de critiques se produisait simultanément pour moi; ivre de parfums et de couleurs, je ne savais où me prendre. Peu à peu, je recouvrai mon sang-froid et je commençai à analyser mes sensations. — Dans ce nouveau monde de l'esprit où je pénétrais avec une admiration respectueuse, tout ne m'enthousiasmait pas au même degré.

Ainsi George Sand me fit d'abord éprouver une déception. J'avais débuté par Lèlia, Spiridion et les Sept cordes de la lyre. — Mérimée, de Vigny me donnèrent, pour la première fois, la joie exquise qu'on éprouve devant une œuvre exécutée par un maître artiste. Je pleurai en lisant la Grenadière de Balzac. Mais celui qui m'enchanta et me passionna entre tous, ce fut Musset. Ses Nouvelles me parurent inimitables, ses Proverbes m'emportèrent dans un pays étrange où la fantaisie et la réalité se fondaient si harmonieusement que tout y semblait plus vivant, plus vrai, plus puissamment intéressant que la vie elle-même.

La lecture de ces œuvres si variées de ton, de couleur et de saveur, m'enlevait de terre. J'étais pris d'une fièvre intellec-

tuelle qui se traduisit bientôt par un désir d'aligner sur le papier les vers qui commençaient à me bourdonner dans la tête.

— J'ai retrouvé le cahier où je transcrivais

ces premières rimes. C'était un gros volume relié, recouvert de toile, réglé à la mécanique, rempli aux trois quarts de rédactions géométriques et que j'avais choisi précisément pour dérouter les curieux. Derrière ce rempart de théorèmes, mes vers fleurissaient à Taise et en sûreté, comme des violettes à Tabri d'une haie

d'épines. Je viens de les relire : ils m'ont paru enfantins et plats ; mais, à cette époque, je les pourléchais avec la même admirative sollicitude qu'une chatte qui mignote ses petits.

Si médiocres que fussent ces vers de la dix-septième année, ils me semblaient très réussis, et j'étais hanté du désir de les voir imprimés. Quelques mois après, j'eus la joie de réaliser mon rêve, grâce à la complicité de mon professeur de rhétorique. — Ce nouveau maître se nommait Edouard Mennehand. Presque aussi jeune que ses élèves, il ne sentait en rien le cuistre et le régent de collège. Sa nature fine et élégante tranchait vivement parmi les personnalités un peu lourdes et maussades de ses collègues. J'avais confiance en lui, et il avait flairé en moi un apprenti rimeur ; il m'encouragea à lui lire mes vers, me donna d'utiles conseils ; puis, un beau jour en pleine classe, il m'apprit qu'il avait porté un de mes manuscrits au Journal de la Meuse, et, grâce à lui, je goûtai pour la première fois le plaisir de me voir imprimé. Quand je sortis du bureau du journal où je venais de corriger mes épreuves, je me crus grandi de dix coudées et je baissai la tête de peur de heurter du front le réverbère suspendu au-dessus du porche...

Ce début m'avait mis l'eau à la bouche.

— A quelque temps de là, le bruit se répandit qu'un poète était débarqué à Barle-Duc. Cela me donna une secousse.

Dans ma ville natale, un homme ayant pour unique profession d'écrire des vers était un oiseau aussi rare et aussi inconnu qu'un ibis ou un ornithorynque.

Sauf mon propre reflet dans un miroir, je n'avais jusque-là jamais vu un poète en chair et en os. Celui qui venait d'échouer parmi nous se nommait Arsène Barberot ; il rédigeait une petite feuille intitulée le Souvenir littéraire, dont j'achetai immédiatement le premier numéro . Les vers de Barberot étaient sombres et désespérés ; il s'y posait funèbrement en frère de Gilbert et d'Hégésippe Moreau. — Un soir, j'aperçus enfin Arsène au théâtre, car maintenant que j'avais la bride sur le cou, je ne manquais pas une représentation. Le poète était un petit homme grêle, ^'une trentaine d'années, à la figure déjà vieillie "et fanée, aux yeux d'un bleu pâle, aux cheveux blonds clairsemés ; il portait un habit noir lamentablement râpé et un chapeau de soie infiniment plus fatigué que son visage . A côté de lui était sa femme, toute jeunette, vingt ans à peine, étriquée dans une pauvre petite robe noire élimée ; — mais charmante avec sa peau blanche, ses yeux noirs, ses bandeaux plats et sa maigre poitrine qui la faisait

ressembler à une vierge de l'école préraphaélite. — J'avoue qu'Arsène Barberot ne réalisait pas pour moi l'idéal du poète romantique ; je trouvais qu'il manquait d'ampleur et que sa figure n'avait rien d'olympien. En revanche, son aspect paraissait réjouir les bourgeois qui remplissaient les loges de leur rotondité de notables commerçants et qui semblaient dire à leur fils : « Voilà à quel degré de maigreur et d'aplatissement conduit le détestable métier d'enfileur de rimes . . . Que cela vous serve d'exemple ! »

En dépit de cette légère désillusion, je fus mordu par le désir de lier connaissance avec Arsène et de voir mes œuvres manuscrites publiées dans son journal.

Un dimanche, n'y tenant plus, je mis en poche une copie de mes deux meilleures élégies et je grimpai chez le rédacteur du Souvenir littéraire. Il demeurait au deuxième étage d'une maison meublée, d'assez piètre apparence. — Arrivé très essoufflé au sommet de l'escaher, je lus sur une carte collée à la porte : « Arsène Barberot. » Je frappai timidement, on me cria d'entrer, j'obéis et m'arrêtai un peu décontenancé à la vue de l'intérieur des « bureau du journal ». — Dans une chambre pauvrement meublée, où le soleil de juin entrait à flots par la fenêtre sans Persiennes, le poète, en bras de chemise.

griffonnait au coin d\me table, tandis qu'à l'autre coin, sa femme, en grand négligé, écossait des pois dans une vieille boîte à sardines. Devant la cheminée, les reliefs d'un ragoût de mouton refroidissaient dans un poêlon de terre, et en travers d'un lit sans rideaux, un enfant d'un

an dormait couché sur le ventre. Le poète me dévisageait, et sa femme, sans souci de sa robe mal agrafée, souriait de mon air ébahi. Elle était si jolie quand elle riait que cela m'enhardit, et j'expliquai nettement l'objet de ma visite. Barberot prit la mine d'un maître qui accueille un débutant, lut mes vers à voix haute, y releva deux ou trois rimes indigentes, ce

qui me couvrit de honte, et finalement promit de les publier dans le prochain numéro du journal. Comme il finissait, l'enfant s'éveilla en pleurant. La jeune mère entre-bâilla sans façon son corsage et apaisa le marmot en lui donnant le sein. Ce que voyant, je me hâtai de prendre congé, et je dégringolai, assez troublé par le souvenir de la blanche poitrine et des yeux noirs de la jolie nourrice.

Le dimanche suivant, mes vers parurent dans le Souvenir, précédés d'une note où Barberot semblait solhciter l'indulgence des lecteurs « pour une jeune muse encore inexpérimentée ». Cette introduction n'était guère de mon goût, mais je me consolai en respirant avec délices le parfum de ma poésie imprimée. Quelques jours après, tandis qu'au fond du jardin de la grand'tante, je relisais mon œuvre pour la trentième fois, on sonna à notre porte ; j'allai ouvrir et me trouvai en face d'Arsène? — Je venais, dit-il, vous rendre votre visite... Avez-vous été content du journal? — Je balbutiai un vague remerciement et l'emmenai dans le jardin. Il y fit deux tours en s'extasiant sur le parfum des roses, puis brusquement : — A propos, ajouta-t-il, j'ai une petite traite à payer... Il me manque dix francs, et ma femme a pensé que vous auriez peut-être

l'obligeance de nous les avancer ? — C'était un coup droit et il n'y avait pas moyen de reculer. Heureusement je les avais, les dix francs, dans ma bourse de collégien, car je n'aurais jamais osé les demander à ma mère pour un pareil motif. La présentation de cette carte à payer l'eût jetée hors des gonds. — Je m'exécutai galamment. Barberot empocha mes deux pièces de cent sous, promit de me les renvoyer dans la huitaine, pirouetta sur ses talons et me laissa un peu refroidi, j'en conviens.

A partir de ce jour-là, quand je rencontrai mon poète, il n'eut pas l'air de me reconnaître et j'eus la naïveté de m'en étonner. — Je comprends , me disais-je, qu'il ne me rende pas mes dix francs, mais pourquoi diable m'évite-t-il ? — Un soir, comme je traversais une brasserie installée dans un jardin et fréquentée par la jeunesse tapageuse de l'endroit, il me sembla apercevoir Arsène Barberot au milieu d'un groupe de jeunes gens attablés autour de plusieurs cruchons de bière. Le poète, toujours en habit noir, était en train de tremper sa poésie dans les chopes mousseuses et déclamait des vers à la lune, qui montrait justement son croissant au-dessus des charmilles. — Hé ! hé ! pensai-je, il se la coule douce, le frère de Gilbert et d'Hégésippe Mo-

reau !... — Mais je n'étais pas au bout de mes surprises. A l'extrémité de l'une des allées — la plus obscure — je faillis me jeter dans un couple tendrement enlacé, et, à la faveur d'un rayon de cette même lune aux cornes d'or chantée par le poète, je reconnus la blanche, virginale et frêle M'"^ Barberot, au bras d'un grand brun aux robustes épaules. — Je baissai le nez, tout déconfit et rougissant, et je m'esquivai plus ébaubi et plus ému que si j'eusse été Arsène Barberot en personne. — Peu après, le Souvenir littéraire disparut et le poète imita sans doute son journal, car je n'entendis plus jamais parler de lui.

En octobre 1850, je quittai à regret la classe de rhétorique pour suivre le cours de philosophie. Mon professeur, M. D**'', était l'incarnation de la philosophie spiritualiste, officielle et universitaire. ■ — Froid, honnête, correct, scrupuleux, il ne connaissait que la raison pure et détestait la fantaisie ; Jouffroy et Cousin étaient ses dieux, et il avait un profond mépris pour la littérature romantique. Sa figure glaciale, coupée par de rigides favoris, ne souriait jamais. Il montait en chaire à huit heures, faisait son cours jusqu'à dix, sans une digression reposante, sans une lueur, sans une sailhe. — Cette année de j^hilosophie et de préparation au baccalauréat, qui s'annonçait d'une façon si austère, n'é-

voque cependant en moi qu'une succession d'images joyeuses et de frais souvenirs. Elle me rappelle Téclosion de ma première jeunesse et tous les éblouissements, tous les enivrements qui accompagnent l'avril de la vie. J'entends encore résonner à mes oreilles cette ouverture de la dix-huitième année, dont la musique était semblable à ces chœurs harmonieux d'oiseaux qui exécutent dans la forêt l'ouverture du printemps.

Le rossignol chante et je rêve, Grisé par son chant, que je bois.

Un philtre fait avec la sève Et les vertes santeurs des bois.

Sa voix monte, monte... J'écoute...

Et je crois retrouver la route Des beaux jours perdus d'autrefois.

En ce temps-là, mes camarades et moi, nous jetions déjà, par- dessus les murs du collège, des regards de convoitise sur nos aînés qui commençaient à fréquenter les bals de la préfecture, et nous rêvions de faire notre partie dans les sauteries qui s'organisaient chaque hiver. Pour cela, il fallait d'abord savoir danser. Un de nos condisciples, fils d'un gros fabricant de toiles de coton , nous offrit de nous réunir chez lui. Il avait une sœur et plusieurs cousines qui devaient prendre des leçons de danse en même temps que nous, ce qui constituait un attrait de plus. Trois jours par semaine, notre maître à

danser, M. Maret, nous initiait aux mystères des bûJJonnés, des jetés et des glissés. C'était un petit homme grêle, orné d'une perruque bouclée, tiré à quatre épingles et marchant sur les pavés comme sur des œufs. Il avait Tair de sortir d'une boîte. A peine arrivé, il accordait sa pochette aux sons aigres et pendant une heure nous faisait saluer, balancer et tourner en cadence. Cela nous mit en goût. Le dimanche soir on invitait les amies de la sœur et des cousines ; nous faisions venir un orgue de Barbarie ; Thomme en veste de velours tournait sa manivelle, et nous dansions jusqu'à minuit des quadrilles et des valses, tandis que les mamans et les tantes jouaient au boston dans la salle voisine. Bientôt nous eûmes l'idée de joindre au bal le divertissement de la comédie ; je dois même avouer que ce fut moi qui suggérai cette idée. Je venais de voir représenter la Ciguë d'Augier, Claudie de George Sand, et je ne rêvais plus que de monter sur les planches. Je communiquai un peu de mon feu sacré à mes camarades, et il fut décidé que nous édifierions un théâtre dans l'un des greniers du fabricant de cotonnades.

Ce grenier avait été coupé en deux dans sa largeur par une cloison de toile ; d'un côté était « le fo3'er des acteurs » ; de l'autre s'étendait, au fond, la scène.

et, en avant, la place réservée aux spectateurs. L'installation était primitive et rudimentaire, mais nous avions deux décors et notre rideau tombait avec une lenteur presque aussi majestueuse qu'au Théâtre-Français. Au-dessus de la salle, sombre et nue, les poutres enchevêtraient leur charpente touffue, et dans les encoignures, les araignées, au bruit de nos coups de marteau, interrompaient, effarées, l'ourdissage de leur toile. Le théâtre construit, on discuta sur le choix des pièces et on se heurta, dès le début, à une pierre d'achoppement : l'absence d'actrices. Les sœurs et les cousines refusaient énergiquement de paraître sur la scène, et nous autres garçons, bien que complètement imberbes, nous manquions du charme et de la souplesse nécessaires pour jouer des rôles de femme. Après de tumultueux débats, je proposai comme lever de rideau Passé minuit, où il n'y a que deux personnages mascuHns, et le quatrième acte de Ruy Blas où il n'existe qu'un rôle de femme, la duègne.

Affreuse compagnonne Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne.

Or, ce rôle-là devait être admirablement tenu par un de nos camarades, dont la barbe naissante et la bourgeonnante figure faisaient une duègne accomplie. —

Ce programme une fois arrêté, les répétitions commencèrent.

Le fils de notre hôte avait une cousine de dix-huit ans très jolie, et cette jeune personne, tout en refusant pudiquement d"être actrice, avait néanmoins offert ses services comme souffleuse . Delphine , c'était son prénom, venait à chaque répétition s'asseoir dans la couUsse , avec la brochure sur ses genoux, et son espiègle profil au nez retroussé s'enlevait en silhouette sur le jour froid des fenêtres. Elle était déjà très formée, svelte avec de mignonnes épaules, une figure rose où luisaient des yeux couleur noisette et qu'encadraient de jolis cheveux châtains. Je ne me lassais pas de la regarder, j'en devins passionnément amoureux, et je ne fus pas le seul de la troupe. Comme dit un vieux proverbe latin: « Ubi Helenci, ibi Troja >, là où il y a une Hélène, naît une guerre de Troie. » L'acteur qui jouait Don Giiritan et celui qui faisait la duègne^ se disputaient avec moi ses bonnes grâces, et comme Delphine était coquette, la rivalité de ces deux jeunes coqs menaçait à chaque instant de troubler le bon ordre.

Cependant les rôles étaient sus, la pièce se trouvait au point et on résolut de procéder à une répétition générale en costumes, à laquelle on convia les parents et amis. — On avait frappé les trois coups;

le rideau se leva solennellement devant une trentaine de spectateurs. Ruy Blas

était en scène, et débitait son monologue ; moi, je m'étais blotti au fond, derrière la cheminée d'où je devais dégringoler, quand, au moment où Ruy Blas disait d'une voix creuse :

Le sort trouble nos têtes Dans la rapidité des choses si tôt faites !

un tumulte s'éleva dans la coulisse, suivi d'un échange de gros mots et du claquement d'un soufflet vigoureusement appliqué. C'était Don Giirltan qui avait surpris la duègne en train de baiser la main de la souffleuse, et qui giflait violemment son rival. En un clin d'œil les parents et amis eurent envahi la scène : — Scandale, cris de réprobation, expulsion de don Guritan et de la duègne, fuite de la johe Delphine, tout cela fut l'affaire d'une minute, et la représentation s'en alla à vau-l'eau.

Mais l'effondrement de notre théâtre d'amateurs n'empêcha ni les sauteries de recommencer, ni mon amour pour Delphine de flamber. A dix-sept ans on est, comme Chérubin, grisé d'une vague sensualité et on s'amourache facilement.

J'avais le cœur plein de timides désirs et la tête bourrée de rimes audacieuses que je m'empressais de coucher sur le papier dès que j'étais rentré dans ma chambre haut perchée. Entre deux rédactions de

ps}xhologie, je célébrais la beauté de ma danseuse aux yeux couleur de noisette ; les élégies et les sonnets emplissaient ma cellule du son mélodieux de leurs rimes croisées, et comme je ne pouvais plus voir aussi fréquemment Delphine, je me servais de ma poésie comme d'un mode de correspondance amoureuse. Dès qu'une pièce était achevée, je l'envoyais au journal qui avait accueilli mes premiers vers et qui était lu chez la plupart des familles bourgeoises de la ville. De cette façon j'étais sûr que mes galanteries arrivaient à leur adresse. — Malheureusement, la presse venait d'être soumise aux rigueurs de la loi Tinguy, qui exigeait que chaque article fût signé ; le gérant eut un jour des scrupules, le journal était mal noté à la Préfecture, on craignait un procès et on m'obligea à me conformer à la loi. — Cela devenait dangereux. — Mais un auteur qui va être publié est comme une femme qui s'est décidée à jeter son bonnet par-dessus les moulins : rien ne l'arrête plus. J'en passai par tout ce qu'on voulut, et, le soir même, mes vers parurent en troisième page avec mon nom imprimé tout vif. — C'étaient, je me le rappelle, des stances sur un bouquet de myosotis donné à Delphine ; je m'inquiétais du sort de mes fleurs... Qu'en avaitelle fait?... Et les suppositions s'égre-

naient plus ou moins ingénieuses, plus ou moins hardies :

Quelques-unes peut-être encor plus fortunées Ont trouvé le chemin de votre blanc peignoir, Et lorsque s'est flétri le bouquet, un tiroir A doucement reçu les fleurettes fanées Dans un secret recoin du meuble de bois noir...

Puis venait une invocation aux fleurs sèches ; chaque fois que Delphine ouvrirait le tiroir, les myosotis devaient réveiller dans son cœur les souvenirs du dernier bal :

Qu'elle repense alors à nos fêtes bruyantes. Et se rappelle tout jusqu'aux moindres détails Les bouquets effeuillés dans les valses ardentes Et les rires voilés par les grands éventails...

Entre nous, « les valses ardentes »

n'étaient là que pour la forme, car je valsais fort mal ; mais n'importe, je n'étais pas trop mécontent de ce petit morceau.

Le lendemain, j'entrai dans la classe de philosophie avec une certaine inquiétude. M. D..., grave et froid comme toujours, examina nos cahiers et commença une leçon « sur le libre arbitre ». Je reprenais un peu d'assurance, quand, vers neuf heures et demie, il tira de sa serviette un numéro de journal dont le seul aspect me fit monter le rouge au front.

— Messieurs, dit-il, je ne hs pas souvent les gazettes, mais hier soir je

suis tombé par hasard sur celle-ci et j'y ai lu des vers signés par l'un de vous.

L'un de nous?... C'était clair, car on connaissait ma manie. Je baissais le nez, je ne bougeais plus, j'aurais voulu entrer dans le mur.

— Ces vers sont détestables, continua le professeur, détestables au fond et dans la forme!... Je vais vous les lire, néanmoins, afin de montrer à cet élève la voie déplorable où il s'engage... Cela s'appelle les Myosotis, poursuivit-il froidement ironique.

Il éplucha vers par vers mes malheureuses stances, ergotant sur chaque image , épiloguant sur chaque rime , s'indignant aux moindres licences , se scandalisant aux mots un peu vifs. Il piétina sur mes pauvres fleurettes poétiques et n'en laissa pas une sur tige, au grand ébaudissement de mes condisciples, qui jouissaient de ma mine piteuse et faisaient écho aux sauvages plaisanteries de mon tourmenteur. — Blême, étouffant de douleur et de dépit, j'assistais, sans pouvoir articuler un mot, à ce massacre de mes vers les plus tendrement tournés, à la profanation de mes effusions amoureuses, livrées aux ricanements de cette bande de collégiens sans pitié.

La cloche de dix heures mit heureusement fin à mes tortures. Je m'enfuis du col-

78 AXXÉES DE PRINTEMPS

lège, les larmes aux yeux, la rage dans le cœur, et je me réfugiai au fond du jardin de la grand'tante. J'essayai de relire mes vers imprimés, mais, dès les premières strophes, je fus dégoûté de mon œuvre.

Le charme était rompu : la coupante ironie de mon professeur avait desséché sur pied toutes ces belles choses, que j'admirais si paternellement la veille. Mes vers m'apparaissaient brisés, disloqués, dédorés, défraîchis, comme des papillons qui ont perdu le lustre et la poussière colorée de leurs ailes meurtries.

Pour me rasséréner, je me remis à étudier La Fontaine , qui était devenu , depuis quelques mois, mon poète favori; je me vengeai des critiques de mon professeur en reHsant la fable qui a pour titre : Contre ceux qui ont le goût difficile. — Peu à peu, la spirituelle philosophie du Bonhomme, me détendit les nerfs et ce fut elle qui me consola le mieux de mon premier déboire littéraire.

Page 1