‹ Années de printemps;Chapitre 5 sur 10 · PREMIER VOYAGE. — PARIS ET LE POITOU · texte numérisé non relu

PREMIER VOYAGE. — PARIS ET LE POITOU

FRAGMENTS d'uX JOURNAL INTIME

LE CHOIX d'une CARRIÈRE

A la fin de juillet 1851, il fut décidé que j'irais, avec plusieurs de mes camarades, subir l'épreuve du baccalauréat à Paris. Ma mère devait m'accompagner et me conduire ensuite près de mon père. — Jusque-là je n'avais jamais quitté ma petite ville que pour quelques excursions aux environs. Ce voyage était donc une grosse affaire; tout y avait pour moi l'attrait de la nouveauté : le chemin de fer récemment inauguré entre Bar-le-Duc et Châlons ; — le Poitou lointain, qui m'apparaissait comme un pays méridional ; — et surtout Paris, la capitale lettrée et artiste où je ré vais déjà de conquérir la Toison d'or. — Bien que ma tête fût farcie de chimères et de visées ambitieuses, j'étais alors le plus gauche et le plus novice des jouvenceaux. Je me vois encore : maigre et quasi imberbe, sauf un soupçon

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de moustaches au coin des lèvres ; — habillé d'un pantalon de lasting- et d'une lévite marron, coupée par le tailleur de la famille dans Tampleur d'un manteau de mon grand-père. Le lasting luisait sur les genoux ; la lévite, trop courte de taille et trop longue de jupe, m'engonçait et me donnait, vu de dos, des airs d'ancêtre. Avec cela, j'avais un ton tranchant, une présomption insupportable et un enthousiasme sentimental pour les moindres coins de paysage entrevus par la portière du wagon. Je ressemblais à ce rat c de peu de cervelle > portraituré par La Fontaine :

La moindre taupinée était mont à mes yeux.

Néanmoins ma surexcitation tomba quand nous entrâmes à Paris. Un vieil ami de mon père, chef au ministère des finances, nous attendait à la gare de l'Est, et nous allâmes loger chez lui, à Grenelle. Je reçus tout d'abord une impression peu favorable à l'aspect de cette banlieue aux rues populeuses, noires et mal bâties. Le lendemain matin, sous l'escorte d'un étudiant en droit, je me rendis pédestrement à la Sorbonne, où je devais remplir les formalités préalables à l'examen et retrouver mes camarades de Bar-le-Duc. Dans le trajet, mon impression première se transforma. Je me sentis

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rapetissé, annihilé, noyé dans cette foule affairée et indifférente, sans cesse renouvelée, et où n'apparaissait pas un visage connu. Le brouhaha des voitures, les cris de la rue, l'animation des cafés, les murs tapissés d'affiches, les cabinets de lecture pleins d'habitués, la vieille Sorbonne bourdonnante d'étudiants, le jardin du Luxembourg avec ses beaux arbres, ses statues et sa population tapageuse, tout cela me disait une vie si différente de celle de ma petite ville ! — Une vie ardente, laborieuse, intelligente, où je ne comptais pas plus qu'un des graviers du chemin. — J'étais ahuri, ébloui, étourdi, et en même temps blessé dans mon amour-propre de jeune coq de province.

A la fois très timide et très vaniteux, j'apportais toute mon attention à ne pas avoir la mine provinciale, et cette préoccupation de ne point paraître ridicule me rendait encore plus guindé et empêtré que je ne l'étais naturellement. Plus je m'évertuais à me donner l'air parisien, plus je commettais de bévues. Cette sotte préoccupation me gâta ma journée et aussi un peu ma soirée, qui cependant devait me laisser un souvenir délicieux.

Mon hôte m'avait emmené à la Comédie-Française où l'on jouait les Caprices de Marianne. Marianne, c'était Madeleine Brohan, alors dans la prime fleur de sa

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triomphante et spirituelle beauté ; Delaunay, tout jeune aussi, jouait Cœlio ; Brindeau, dans le rôle d'Octave, avait un entrain, une verve inoubliables ; le juge Claudio était interprété par Provost, et Got donnait au valet Tibia un relief d'un comique étrange. Cette représentation m'enchanta. J'avais l'hallucination de l'Italie aux parfums d'oranger, célébrée dans la chanson de Mignon ; je me croyais transporté au bord du golfe de Naples.

La prose exquise de Musset me montait au cerveau comme le lacryma-christi que buvait Octave. Quand Madeleine, avec sa voix nette, mordante, et pourtant veloutée comme une caresse, disait : « Qu'estce après tout qu'une femme ? L'occupation d'un moment, une coupe fragile qui renferme une goutte de rosée, qu'on porte à ses lèvres et qu'on jette par-dessus son épaule ?... » je sentais mon âme se fondre et une chaude sève printanière me couler dans les veines. Rentré dans ma chambre, à Grenelle, je rêvai aux mélancoliques amours de Cœlio, et toute la nuit j'eus l'éblouissante vision de Madeleine Brohan dialoguant avec Brindeau sous une tonnelle enguirlandée de pampres...

Le lendemain, je partis, le cœur anxieux, pour la Sorbonne où je devais passer mon examen. L'épreuve écrite (une version) avait lieu dès le matin ; puis ve-

naît un entr'acte de deux heures pendant lequel les examinateurs jugeaient les copies des candidats. Les dissipations de mon année de philosophie, le souvenir de tant de soirées employées à rimer, à jouer la comédie et à galantiser, ne laissaient pas de me donner de cruelles appréhensions. Je passai une vilaine heure d'angoisse dans la grande cour de la Sorbonne, dont j'arpentais fiévreusement les petits pavés inégaux. Je me voyais déjà retoqué. Les noires façades des bâtiments me regardaient avec des mines revêches, et je croyais apercevoir aux carreaux verdâtres de chaque fenêtre la figure austère de mon professeur de philosophie ; je croyais l'entendre me crier de sa voix glaciale : « Voilà où mènent les divagations d'une àme mal équilibrée! » Si j'échouais à Vécrit, adieu le voyage en Poitou, les heures de liberté et les beaux projets de poésie ! Il me faudrait retourner au collège et piocher de nouveau le manuel, sans compter que j'aurais à subir les reproches paternels, les sermons de ma "mère et les dédains de notre hôte de Grenelle, ce chef de bureau chez lequel nous étions descendus et qui m'avait déjà vertement tancé au sujet de ma manie « d'écrivailler ». — Je me souvenais d'un passage de ma version dont le texte m'avait paru obscur, et je commençais à

craindre d'avoir commis un contresens.

Au loin, du côté de la rue Saint-Jacques, un orgue de Barbarie jouait la valse de Rosita, et ces lambeaux de musique de danse, qui me rappelaient nos sauteries de l'hiver, se mêlaient encore désagréablement à mes craintes. — Enfin, après une heure d'attente mortelle, on afficha au mur la liste des admissibles ; j'y lus mon nom, et les solennelles fenêtres de la Sorbonne s'éclairèrent tout à coup d'un rayon de soleil.

Uoral m'effrayait moins, je me croyais sûr de mes matières. En effet, sauf une explication de Démosthène où je m'embrouillai piteusement et où je fus rudement rabroué par M. Le Clerc, doyen de la Faculté, le reste alla de cire ; je fus reçu avec la mention hien, et je courus annoncer la bonne nouvelle à ma mère, qui m'attendait dans le Luxembourg.

J'étais bacheher, c'est-à-dire débarrassé des entraves universitaires ; j'avais en perspective un lointain voyage à travers des pays nouveaux, et je me trouvais à Paris avec la bride sur le cou. Pendant quelques jours je goûtai une félicité inaltérée. Je partais de Grenelle dès le matin pour parcourir à pied les Champs- Elysées, les boulevards, les quais, où je flânais longuement devant les étalages des bouquinistes. Je me manifestai

d'abord à moi-même ma liberté en achetant, passage Choiseul, îes Comédies et Proverbes de Musset. Par un singulier hasard, qu'un fataliste ne manquerait pas de noter, le premier libraire chez lequel j'entrai à Paris occupait une étroite bou-

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tique d'angle où je devais revenir plus tard bien souvent, car ce fut dans ce même modeste magasin qu'Alphonse Lemerre commença en 1866 à éditer les poètes. — Mon Musset en poche, je gagnais lestement le quartier latin vers lequel m'attirait une secrète préférence, j'y déjeunais frugalement, puis j'allais déguster Loyen\accio ou On ne badine

pûs avec Tamoiir, sous les arbres de la Pépinière, non loin de la statue de Velléda...

Nous arrivâmes fin juillet dans le modeste chef-lieu poitevin où mon père vivait depuis deux ans déjà en garçon. — C'était une toute petite sous -préfecture nichée au bord de la Charente, dans un fouillis d'arbres, au creux d'un pli de vallée d'un vert rafraîchissant. La ville se composait d'une longue rue tortueuse, calme, sans pavés, avec de vieux logis aux façades grises et des bordures d'herbe en guise de trottoirs. Trois rués plus étroites et plus paisibles encore coupaient cette voie principale. Au milieu s'ouvrait la place des Halles, où une curieuse église romane arrondissait ses trois porches brodés de sculptures. Tout cela était solitaire et endormi ; devant les portes , quelques femmes coiffées du haut bonnet poitevin, filant au fuseau ou cousant, relevèrent la tête quand passa la diligence qui nous amenait, puis tout retomba dans l'assoupissement.

Ce que j'admirais surtout en ce coin du Poitou, c'était la nature plantureuse ment verdoyante. Chez nous, dans le Barrois, le paysage est généralement sec. Les coUines, malgré leur manteau de vignes, ont un aspect monotone et uniforme ; les plaines sont nues ; les prairies

sans ombre et, en dehors des bois, on ne trouve guère de verdure. Dans cette vallée de la Charente, au contraire, tout était couvert, partout il y avait des arbres et de la fraîcheur. A chaque pas dans la campagne, je rencontrais des sites dont Vimprévu me ravissait : — chemins creux, bordés de touffes de buis à l'odeur amère et de chênes surplombant en berceau; châtaigneraies profondes, prairies encadrées en des haies très hautes et très fournies ; larges tonnelles de vigne échevelée menant à des horderies aux bâtiments enfouis sous les no3'ers ; moulins sonores battant leur tic tac au long de la Charente. La séduction de cette nature séveuse et mouillée m'invitait â la paresse contemplative. Une ivresse voluptueuse, une sensualité toute païenne m'y envahissaient peu à peu. Je respirais l'amour dans l'air, et je rêvais de voir surgir d'idéales amoureuses au détour des traînes fleuries ou parmi les hrandcs plantées de châtaigniers.

Avec cette disposition d'esprit, le difficile n'était pas de rencontrer des amoureuses — idéales. J'en eus bientôt deux ou trois. Toutes ces aventures de la dixhuitième année se bornèrent, il est vrai, à de platoniques tendresses. Mais qu'importe ? le décor dans lequel s'épanouissaient mes romanesques amours était

charmant, et l'illusion, cette puissante magicienne, jetait sur mes rêves ses plus féeriques couleurs. — Dans un cahier aux feuilles jaunies, je retrouve le naïf journal de mes impressions. J'en extrais les fragments suivants, qui donnent assez exactement la note de mon état d'àme d'alors : — une sentimentalité juvénile mêlée de sensualisme.

« 3 août. — L'hôtel où mon père prend sa pension a une physionomie originale.

C'est une vieille maison à pignon, avec une porte au cintre surbaissé et tréflé. Un jasmin y grimpe. Au faîte du pignon se balance une cloche destinée à annoncer l'heure des repas aux pensionnaires dissiminés dans la ville. La table d'hôte est entièrement composée de fonctionnaires.

Tous se considérant ici comme en un poste de passage, n'ont pas pris la peine de se mettre dans leurs meubles ; ils logent en garni et même ceux qui sont mariés ou pères de famille prennent leurs repas à l'hôtel. Au nombre de nos commensaux, il y a un vieux percepteur bourru, et sa nièce, une intéressante jeune fille de vingt ans. Elle est petite, frêle et brune. Son nez et sa bouche laissent à désirer, mais elle a de grands yeux profonds couleur café, de beaux cheveux bruns relevés sur le front et retombant en deux boucles le long de ses joues

pâles; l'ensemble de sa physionomie pensive a une délicate et mélancolique distinction qui, dès le pre-

mier jour, m'ont touché. On dit qu'elle n'a pas toujours la vie heureuse dans la société de cet oncle atrabilaire et maniaque. Elle a passé sa première jeunesse

on Ancioterrc et c'est pour cela sans doute qu'on l'appelle 7)iiss C...., bien qu'elle soit Française d'origine. — Après dîner, nous sommes tous allés nous promener au bord de la Charente. J'ai eu occasion de me rapprocher de miss C...

et nous avons parlé des poètes anglais qu'elle aime et qu'elle connaît bien.

« 6 août. — Je suis allé la voir chez elle avec ma mère. Elle nous a reçus très amicalement. Sur ma demande, elle s'est mise au piano et nous a chanté plusieurs mélodies de Schubert. Elle a une voix de contralto qui pénètre jusqu'au fond de l'àme et l'imprègne d'une tristesse tendre. Le soir, comme d'habitude, on s'est promené en bande, cette fois, sur la route du Moulin -Minot. 11 faisait une nuit tiède, étoilée, égayée par la chanson des grillons. Nous avons traversé une châtaigneraie assez obscure et j'en ai profité pour offrir mon bras à miss C... Chemin faisant, nous avons reparlé poésie ; je lui ai avoué que je rimais moi-même et je lui ai promis de lui donner de mes vers.

€ 7 août. — J'ai écrit pour elle une trentaine de vers et je les lui ai remis à la promenade. Ce sont des strophes élégiaques, qui contiennent une déclaration très enveloppée, très timide... Devinerat-elle que ces vers ont été écrits pour

elle uniquement, et qu'ils sont l'expression du sentiment très vif qu'elle m'a inspiré à première vue ?

c 8 août. — Ce soir nous sommes retournés au Moulin-Minot et je lui ai offert mon bras. En traversant la châtaigneraie, comme nous restions en arrière, elle a murmuré : t J'ai lu vos vers, ils m'ont été au cœur... Est-ce bien vrai, tout ce qu'ils disent? » Je lui ai juré que tout était vrai, c Alors, a-t-elle repris, soyons amis... Je suis si seule et j'ai tant besoin qu'on m'aime ! » Nous nous sommes serré la main, puis quelques-uns de nos commensaux nous ayant rejoints, nous nous sommes séparés et je suis rentré tout heureux à la maison.

« 10 août. — Ce matin, pluie battante. Je suis resté dans ma chambre et j"ai lu Le lys dans la vallée. Quel charme dans les descriptions, quel style merveilleux que déparent à peine certaines métaphores outrées ! Que de situations émouvantes et qui me font venir les larmes aux yeux ! Je me suis dépité en lisant ce chef-d'œuvre. Je me suis écrié mentalement : c( Jamais je ne parviendrai à écrire ! » Un beau désespoir m"a pris ; j'ai laissé là ma lecture et, comme le ciel s'était éclairci, je suis allé au Moulin des Ages où j'ai cueiUi un bouquet de myosotis, de troènes et de chèvrefeuilles. Je

l'ai envoyé à miss C... Le soir, je suis entré chez elle. Succès du bouquet.

Musique. Elle nous a chanté une barcarolle de Gounod :

« Dites, la jeune belle, où voulez-vous aller ? »

a 15 août. — Ce soir, elle était triste. Pendant la promenade, aux environs du cimetière des Palatries, comme je m'approchais d'elle, elle a chuchoté : « Éloignez-vous... Je vous dirai pourquoi. »

a. 16 août. — Aujourd'hui, je l'ai trouvée seule chez elle et elle a pu m' expliquer son mystérieux avertissement d'hier. Il paraît que mes assiduités près de miss C... ont scandalisé quelques bonnes âmes et qu'on en jase dans la ville. Son oncle lui a fait une scène à ce propos. Elle se trouve trop malheureuse avec cet oncle maussade et cruellement dur; elle parle de retourner en Angleterre. — Je suis rentré chez moi désolé et le cœur navré.

« 20 août. — Le Moulin des Ages est un endroit 'délicieux. Le moulin est blotti dans les saules et les frênes, au milieu d'un îlot de la Charente. Des passerelles moussues et un chemin creux bordé de cormiers relient cet îlot à la rive droite, rocheuse, très escarpée et très boisée. Il y fait frais, même au plus gros de la chaleur. J'ai passé là aujourd'hui une exquise après-midi avec ma mère, M"^ E...

et miss C... Elles ont travaillé, assises sous les arbres, pendant que je leur

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lisais une Nouvelle de Musset. Vers quatre lieures, nous sommes allés au moulin chercher du pain bis et du caillé. Tandis qu'on était en train de nous pré-

parer le caillé, je suis resté seul avec miss C... dans une pièce délabrée, aux volets clos, du fond de laquelle on entendait le bruit cadencé des fléaux dans la grange. En cette obscurité je ne distinguais que la forme vague de miss C... et ses yeux bruns, qui avaient des lueurs d'étoiles. Elle rassemblait les plantes qu'elle avait cueillies et, en les liant, elle s'est éraflé le poignet avec une épine. J'ai pris doucement son bras pour voir de près Tégratignure , et brusquement j'ai effleuré de mes lèvres l'épiderme meurtri. — « Je voudrais vivre dans cette pauvre chambre avec vous! » ai-je murmuré...

J"ai été interrompu par la métayère, qui rentrait avec le caillé et le pain bis. Silencieusement nous sommes remontés sous les chênes, où nous avons goûté ; puis nous sommes revenus à la brune, à Civray, en suivant la Charente, où se reflétaient les étoiles...

« 10 septembre. — Miss C... est partie ce matin pour l'Angleterre. J'ai été attendre le passage de l'omnibus sur la route de Saint- Pierre. Il faisait un temps orageux ; par intervalles, une courte ondée tombait menue, puis le soleil reparaissait. Un arc-en-ciel se voûtait comme un pont irisé et transparent au-dessus de la vallée. J'ai entendu tout à coup tinter les grelots de l'omnibus qui arrivait au grand

trot. MissC... était seule dans rintérieur. Elle m'a fait signe des yeux et de la tête, elle a posé son doigt sur ses lèvres, puis la voiture a descendu rapidement la rampe de la route. Elle a disparu, et avec elle tout ce qui m'enchantait ici. Plus rien ! plus rien ! Maintenant le Poitou me pèse sur la poitrine comme une montagne de plomb... Il a plu pendant le reste de la journée, et je n'ai pensé qu'à miss C... Le soir, promenade à Saint-Pierre. Si seulement je pouvais la revoir en rêve !,.. » Ce juvénile et platonique amour était entré dans mon cœur plus profondément que je ne l'avais cru tout d'abord. L'àme élevée et tendre de miss C..., avait eu une salutaire influence sur mes sentiments et mes pensées. Bien que mon amie fût partie et que nous fussions à jamais séparés, je l'avais sans cesse devant les yeux. Par elle, j'avais entrevu les misères et les mystérieuses douleurs de cette vie qui, jusque-là, m'apparaissait si souriante, si prometteuse. Grâce à miss C..., j'étais devenu plus sérieux, plus homme. Je me sentais attaché à elle par une solide, tendre, profonde affection, et je ne pouvais me consoler de l'avoir si vite perdue... L'automne avançait, et nous devions rentrer à Bar-le-Duc au commencement d'octobre. Pendant les dernières semaines de mon séjour, on discuta longuement

en famille, quelle carrière on me ferait suivre. Un moment il fut question pour moi de TÉcole normale. Mon père voyait intimement le sous-préfet, qui était Lorrain comme nous et se nommait L. Albert. Ce dernier avait un fils, Paul Albert, qui justement sortait de la maison de la rue d'Ulm, après avoir été reçu à l'agrégation. — Il est mort, il y a quelques années, après avoir brillamment marqué sa place au Collège de France, où il a laissé le souvenir d'un conférencier éloquent et d'un critique très fin.

Il vint passer ses vacances en Poitou et je le rencontrai chez son père. C'était, à cette époque, un jeune homme mince, élancé, à la figure imberbe, aux traits délicats et distingués. Il parlait lentement, d'un ton un peu dogmatique ; il avait l'esprit amer, traitait avec dédain les romantiques de 1830, Sainte-Beuve excepté, et réservait son admiration pour les écrivains du xv!!!*" siècle, surtout pour Diderot. — Le mépris littéraire qu'il marquait pour mes auteurs favoris me fit prendre en aversion les normaliens. — Si tel était l'esprit de l'école, je pressentais que je ne pourrais m'habituer à ce régime intellectuel ; et puis, pour préparer mes examens, il aurait fallu retourner au lycée, et je ne m'en souciais guère. Je renonçai assez facilement à l'idée d'entrer dans Tensei-

gnement; mais quand j'eus touché quelques mots de mon désir de suivre ma vocation littéraire, ma famille jeta les hauts cris. Mon père me représenta que je n'avais pas de fortune et que la littérature n'était pas une carrière, — en quoi il avait parfaitement raison. — Il ajouta qu'il était en situation, par lui et ses amis, de m'assurer un bel avenir, si je voulais entrer dans l'administration des domaines. J'étais un « enfant de la balle », observa-t-il, et je ferais dans les bureaux un chemin rapide, si j'y apportais un peu de zèle et de bonne volonté. — De guerre lasse, je consentis, mais en me réservant in petio de continuer à écrire et de lâcher l'administration dès que ma prose ou mes vers m'auraient mis en mesure de gagner le pain quotidien. Ma mère prit mon apparente soumission pour un renoncement formel à la littérature, et mon père m'apporta immédiatement un Code civil et un Manuel de l'enregistrement. Je reçus avec déférence ces deux bouquins aux tranches multicolores ; mais, tandis que le brave homme se frottait les mains, je ne pouvais m'empêcher de me répéter en mon par-dedans : « Ah ! le bon billet qu'a La Châtre ! »

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