CHAPITRE XL
Annette et sa mère arrivèrent à Paris sans encombre et sans autre aventure. En entrant dans la cour des diligences , Annette fut singulièrement surprise en apercevant M. Maxendi dans un brillant équipage. Il étoit posté dans un coin , épiant tout de l'œil , et, lorsqu'il reconnut Annette , la joie parut sur son visage. De l'endroit où il étoit , il la suivit des yeux, la contempla, examina ses moindres mouvemens , et lorsqu Annette et sa mère montèrent dans un fiacre , Annette en-
tendit la voiture d'Argow suivre la leur.
Cependant lorsque madame ri mademoiselle Gérard furent parvenues à leur maison , bien qu'Annette se penchât , allât même jusqu'à se retourner, elle n'aperçut aucune voiture.
Leur arrivée surprit étonnamment M. Gérard qu'elles n'avoient point prévenu. Ce prompt retour étoil fait pour inquiéter; aussi lorsque madame Gérard et sa fille entrèrent chez la voisine , le piquet sentimenlal que M. Gérard faisoit avec elle fut brusquement laissé. Madame Gérard jeta un regard Inquisiteur sur son mari et la voisine, et, toute dévote qu'elle fut , son premier mot à madame Partoubat fut : « Je trouve M. Gérard bien maigri !....
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La voisine eut assez de politique pour ne pas répondre. Alors cette effusion de cœur , si naturelle entre un père qui revoit après un long voyage sa fille et sa femme , eut lieu avec un abandon qui ne laisseroit rien à désirer pour un romancier descriptif : les embrassemens , les questions multipliées , la joie , le bonbeur de revoir la maison , les longs discours et F embarras de vouloir tout dire à la fois , rien n'y manqua.
Quoique M. Gérard ne fût guère observateur , aussitôt que les premiers élans de la joie furent passés et qu'il lui fut permis d'envisager sa fille chérie , il s'écria : « Oh ! Annette , que tu es changée ! en
bien! » ajouta-t-ii sur-le-champ
— Eh que me trouvez- vous, mon père ?.... demanda-t-elle
— Ce que je trouve , Annette ?
répliqua M. Gérard embarrassé d'expliquer tant d'idées , mais ton visage annonce , ce me semble , de plus hautes pensées que lorsque tu es partie. On a raison de dire que les voyages forment la jeunesse : ta figure a pris un certain caractère qui en impose ; enfin , je m'entends.
Le bon père Gérard apprit avec chagrin la conduite de Charles , et plaignit sa fille d'avoir perdu en lui \in époux : il la plaignit d'autant plus que l'ex- employé voyoit en Charles un magistrat , et qu'un magistrat étant un homme employé par le Gouvernement ( selon les
( «o5 ) idées du bonhomme ) , sa fille se seroit trouvée sur une belle ligne dans l'ordre social. Annette et sa mère n'instruisirent pas M. Gérard de l'enlèvement d'An nette ni de la passion qu'elle avoit inspirée ; madame Gérard rangeant cette importante confidence parmi les choses qu'une femme ne dit à son mari que lorsque leurs têtes reposent sur l'oreiller conjugal.
Quelques jours après , Annette , sa mère et son père , avoient repris leur manière de vivre et leurs habitudes comme jadis ; et, sans l'absence de Charles , le souvenir du voyage et la conquête de M. de Durantal , le lecteur pourroit voir ces trois personnages tels qu'ils sont représentés dans les premiers cha-
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pîtrcs de cette histoire. Ànnette brodoit et étudioit son piano , alloit à la messe tous les matins , et vivoit paisiblement, presqu'heureuse de n'avoir pas revu Argow depuis huit jours. Quant à M. Gérard , on connoît sa vie, et madame Gérard n'avoit pas plus changé la sienne , si ce n'est qu'elle pensoit toujours que M. de Durantal auroit fait un beau parti pour sa fille ; du reste , elle se gardoit bien d'en entretenir Annette , qui , de son côté, n'en partait point.
En effet , les belles méditations d' Annette à l'église avoient suffi pour lui faire reprendre son empire sur les mouvemens de son cœur , et se remettre dansun chemin dont elle trou voit qu'elle s'étoit trop écar
( io7 ) tée : ce chemin étoit celui d'une véritable béatitude. INons avons expliqué comment Annelte entendoit l'exercice du principe religieux : ainsi , pendant son voyage , elle n'avoit pu se livrer à ces extases que , nouvelle sainte Thérèse , elle alloit chercher à l'église, méditalions pieuses où l'âme exaltée de la jeune fille s élançoit dans le domaine pur de la pensée , et voltigeoit dans les cieux. Or7 je le demande ? est-il une vie plus séduisante que celle où , s'inquiétant peu de la terre et des besoins corporels , on laisse la forme végéter ici-bas , tandis que l'esprit plane sans cesse dans la belle atmosphère
des visions célestes? Quest une
créature devant un tel spectacle ?....
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Au bout de huit jours , et le premier dimanche qu'Ànnette arrivoit à l'église , au moment où elle prenoit saplace habituelle, elle aperçut, à dix pas d'elle , un homme assis dans un confessionnal : elle reconnut aussitôt M. Maxendi. Il étoit là dans une attitude qui annonçoit combien tout l'appareil de la religion lui e'toit indifférent alors que la céleste créature qu'il adoroit en- Iroit dans l'église. L'aspect de cet homme produisit un effet extraordinaire sur Annette ; comme jadis, elle mêla involontairement son nom à ses prières , et elle ne put s'empêcher de jeter, à travers son voile, des regards furtifs sur M. de Durantal.
Au sortir de l'église , M. Maxendi se présenta, salua madame Gérard
et raccompagna jusque chez elle en lui demandant la permission de venir les visiter. Mme Gérard l'accorda.
Le lendemain t M. Maxendi ne manqua pas à venir , il fut reçu .
et commença par chercher à gagner l'amitié de M. Gérard : cela ne lui fut pas difficile.
En effet , M. Gérard lui ayant raconté l'aventure qui Ta voit privé de sa place aux droits réunis , M.
Maxendi s'offrit à lui procurer un autre emploi qui ne Tempêcheroit en rien de toucher sa pension Au bout de trois jours , M. Gérard fut installé caissier d'une vaste entreprise qui obtenoit le plus grand succès. Cette place valut à M. Gérard six mille francs d'appointemens , et son exactitude , sa probité .
le rendoient bien capable de l'occuper. On voit tout de suite combien M. Gérard dût-être reconnoissant envers l'homme qui le rendoit à ses habitudes et à la bureaucratie : aussi ce bienfait donna-t-il à Argow la facilité de venir comme il le voulut dans ce modeste appartement où résidoient sa vie et son bonheur. 11 profita souvent de cette permission , mais il trouva toujours Annette froide et réservée.
Un soir , Annette étoit dans sa chambre , M. Maxendi causoit avec madame Gérard, et , en causant, il tournoit maintes et maintes fois la tête du côté de la porte en attendant r arrivée d'Annette.
— M. de Durantal , lui dit madame Gérard , il est impossible de