CHAPITRE III
L'intéressante voyageuse avoit fort bien remarqué l'expression du mépris que le militaire manifesta , et elle s'en vengea en ne faisant aucune attention à lui , et prodiguant au contraire les marques de sa protection à Charles.
C'est ici le lieu de faire observer que Charles Servigné étoit bel homme et bien tourné : nous avons dit que sa contenance prévenoit en sa faveur, alors il n'y avoit rien d'étonnant à ce que l'inconnue remerciât avec un air très-gracieux celui qui
( 77) venoit de lui céder sa place pour un voyage aussi long : mais les regards dont elle accompagna son discours, VairdontelleregardaCharles, déplurent singulièrement à Annette , tandis que la rougeur dont le front du jeune avocat se coloroit, et le feu qui animoit ses yeux, annoncèrent qu'il étoit toute joie de plaire à la belle voyageuse , dont la beauté ravissante éclipsoit la pauvre Annetle comme un lis éclipse une violette.
Mademoiselle Gérard jeta un coup-d'œil à Charles ; et , ce coupd'œil de la vertu impérieuse , sans lui déplaire , le gêna , en le faisant rentrer en lui-même. L'étrangère , qui paroissoit fine comme la soie et accoutumée à de pareilles rencontres , s'aperçut de ce jeu muet des
( 7») yeux des deux cousins , et parut se faire un malin plaisir de tes désunir; et , pour que son plaisir fut plus vif, elle chercha à acquérir la certitude de leur tendresse mutuelle.
— Ce sont vos enfans , madame ?
demanda-t-elle avec une exquise politesse et un son de voix charmant à madame Gérard.
— Non , madame , répondit la bonne femme qui aimoit assez à causer , c'est un cousin et une couine que nous marierons bientôt.
— Et monsieur est votre fils ?....
— Non , madame , c'est mademoiselle qui est ma fille.
— Yous ferez un charmant ménage î s'écria l'étrangère d'une
voix réellement séduisante et en les regardant l'un après l'autre , de ma-
t 79) nière à lancer à Charles des regards de côté qui sembloient le provoquer.
Charles, que sa cousine regardoit fixement, n'osoit se hasarder à contempler cette sirène charmante :
il rougissoit comme un enfant , et , quoiqu 'il eût eu plusieurs aventures , il avoit tout Pair d'une novice qui n'est jamais sortie de son couvent.
Cette rougeur , cet embarras , étoient , pour l'inconnue , un langage plus délicieux cent fois que les éloges les plus outrés ; et voyant une foule à" obstacles défendre ce jeune homme , son imagination cherchoit déjà à les vaincre.
De son côté , Charles , à l'aspect de la richesse et de l'élégance des vêtemens de l'étrangère , en exa-
(8o ) minant ses manières , quoiqu'elles fussent affectées et eussent un peu de liberté , pensoit que la dame faisoit partie de la haute société. L'équipage qui favoit amenée , la défense qui lui étoit laite d'aller en poste , et sur laquelle elle ne s'étoit pas expliquée , tout confirmoit cette opinion et alors l'attention qu'elle lui accordoit le flattoit singulièrement.
Par instans , lorsqu'Annette quittait les yeux de dessus lui , il contemploit la voyageuse avec un plaisir d'autant plus grand qu'il étoit comme défendu , et que l'inconnue baissoit ses paupières avec une complaisance charmante, et le regardoit ensuite d'une telle manière , qu'il étoit impossible à Charles de ne pas s'imaginer une foule de cho-
ses , de ces choses que pense un jeune homme , et ne nous les expliquerons pas , pour cause.
Par fois le jeune homme s'aperçut que la dame prenoit plaisir à le voir ; alors il s'enhardit au point de la regarder à son tour , sans s'inquiéter de ce que les yeux d 'Annette lui disoient. Il n'y a voit pas un mot de proféré , et cependant ces trois êtres comprenoient tout ce qui se passoit dans leurs âmes encore mieux que s'ils eussent parlé.
Annette , pleine de finesse , jugea que si elle avoit l'air de se contrarier de l'attention de Charles pour l'étrangère , la pente de l'esprit humain le conduiront à chercher à plaire à la voyageuse ; alors elle les laissa se parler des yeux tant
qu'ils voulurent et ne regarda plus son cousin : mais comme on cherche à défendre ce qui nous appartient, et qu'Annette, d'après son caractère , devoit être la plus jalouse des femmes y elle inventa une véritable ruse de femme. Elle commença par prétendre qu'elle étoit mal dans son coin , et elle offrit à la dame de prendre sa place.
La dame , qui connoissoit la jalousie d' A miette , d'après le dépit qu'elle avoit manifesté en ne regardant plus Charles , ne concevoit rien à cette manœuvre de la jeune fille; car Annette , en offrant son coin , mettoit précisément sa rivale en face de son cousin , et si bien , que leurs genoux se touchèrent et que leurs pieds furent comme en-
(83 ) trelacés. Ànnette feignit de ne rien roir de ce secret manège , et elle se mit h parler bas à sa mère. « Ma chère maman , lui dit-elle , vous seriez infiniment mieux au milieu puisque vous ne dormez jamais en voiture , et j'aurois la tète appuyée à droite au lieu de l'avoir à gauche comme tout-à-1'heure. »
Au premier relais Annette changea avec sa mère , de manière que madame Gérard fut à côté de l'étrangère. Ce fut alors que les desseins d'Annette commencèrent à paroître dans toute leur étendue , et sa rivale fut étonnée de la politique profonde que la jeune fille avoit déployée pour une si petite chose.
— Mon cousin, dit-elle avec un intérêt extraordinaire , ch ! comme
(84) vous rougissez et pâlissez par instans ! seriez-vous incommodé ?
— Non , ma cousine , je suis très-bien, je vous assure.
Quelques instans après , Annetle, saisissant l'instant où Charles rougissoit, dit à sa mère : «Voyez donc comme Charles rougit , je suis sûre qu'il n'ose pas nous dire qu'il ne peut pas aller sur le devant ; moi , cela ne me fait rien , et même je scrois mieux dans son coin, j'aurois la tête absolument comme je l'ai là , et de plus je verrois bien plus de
pays à la fois! Tu verras , ma
mère , que si c'est moi qui lui dis de venir prendre ma place , il ne le voudra pas , parce que je dois être sa femme et qu'il auroit l'air de m'obcir. »
A l'autre relais, madame Gérard s'étant convaincue que Charles rougissoit , exigea qu'il vînt à la place d'Annette, et la jeune fille prit celle de son cousin d'un air de triomphe.
Charles étojt sur le même rang que la dame , dans le fond , et il en étoit séparé par M."- Gérard. Ils ne pouvoient plus ni se toucher ni se voir, et Annette les embrassoit à la fois du même coup-d'œil : elle jeta un regard de supériorité sur l'étrangère, celle-ci se mordit les lèvres, jura de rendre la pareille et de se venger d'Annette. Charles , de son côté, éprouvant du mécontentement de la conduite de sa cousine , ne lui parla point et s'entretint avec Tinconnue.
Quand on s'arrêta pour dîner , il
( 86 ) descendit le premier et offrit sa main en tremblant à la voyageuse qui le remercia par un gracieux sourire : ce sourire lui parut d'un bon augure et il sembioit lui promettre beaucoup.
Charles , après avoir conduit Annette et sa mère dans la salle de l'auberge , demanda au conducteur le nom de cette dame : alorsle conducteur , tirant sa feuille , lui fit voir qu'elle étoit inscrite sous le nom de mademoiselle Pauline. A ce nom y le vieux militaire dit à Charles : « C'est une actrice du théâtre de ****; » et il fit un tour à droite en lançant à Charles un regard qui sianifioit : « Jeune homme , prenez sarde !.... »
Alors le conducteur , se penchant à T oreille de Charles étonné ,
(87 ) lui dit avec un air de mystère :
« C'est la maîtresse du duc de N.***; elle voyage sous un faux nom et sans passe-port, car il lui est interdit de prendre ce congé-là : voilà pourquoi elle a été forcée de voyager par la diligence. M. le duc Ta conduite ce matin , lui-même , à la voiture , dans son équipage ; ils étoient venus la veille rotenir les places.
Le conducteur s'éloigna.
Ce discours fut pour Charles un trait de lumière : il eut comme une révélation, et vit,, dans ce voyage, le moyen d'arriver à la fortune et à une place brillante s'il pouvoit plaire à Pauline et l'intéresser. 11 rentra t et , loin de se mettre à côlé de sa tante et d' Annette , il s'empara avec avidité de la chaise qui éioit à côté
(88) de l'actrice , et Pauline , à son tour, regarda Annette en lui rendant fair de supériorité par lequel la jeune fille l'avoit comme humiliée.
Annette , confuse pour son cousin , lui jeta un regard empreint d'une douleur véritable : il n'osa pas le soutenir et baissa les yeux en feignant de ne pas la voir. Tout le temps du repas , il ne parla ni à sa tante ni à sa cousine ; il ehuchotta avec l1 actrice , et leurs discours parurent très-animés : en effet, Charles voulut briller par sa conversation , et brilla : il fut spirituel , parut passionné , fétoit morne ; et , à la fin du repas , la courtisanne habile lui marcha sur le pied pour le faire taire et lui donner à entendre que dès -lors ils étoient dintelli-
gence et qu'il falloit mettre autant de soin à le cacher qu'ils avoient mis d'empressement à se chercher et à se lier l'un Vautre.
Ils sortirent ensemble et parlèrent long-temps dans la cour. A peine Charles avoit-il quitté Pauline , qu'en se retournant il vit venir Annette ; elle étoit calme et pleine de dignité. « Charles, dit-elle, je ne suis pas contente de vous. »
— Ma chère cousine , Teponditil , j'ignore en quoi je puis vous déplaire.
— En voilà assez , répliqua- 1-
elle avec bonté.
On monta en voiture , et Ànnette dut être bien contente de Charles , car il fut empressé auprès d'elle et de sa mère , ne dit pas un mot à
(90) Pauline qui , de son côté, lui jeta par fois des regards de dédain , et s'entretint constamment avec sa femme - de- chambre. Annette fut rayonnante de joie et dupe du manège de l'actrice ; elle chercha à dédommager Charles des soupçons qu'elle avoit conçus , en étant affectueuse , expansive avec lui , et revenant par mille choses gracieuses à l'amitié qu'elle avoit semblé abjurer un instant.
Quand on descendit à onze heures du soir pour souper et se coucher , Charles laissa l'actrice descendre toute seule , et ne parut en aucune manière faire attention à elle : à table , il se plaça à côté (T Annette à laquelle il prodigua ses soins, il fut même d'une tendresse
qui auroit dessillé les yeux à toute autre qua Armette , et qui même fit sourire le vieux militaire.
Le lendemain matin , quand on se mit en route , Charles se mit dans son coin , et parut à Annetle accablé de fatigue : en effet , il dormit d'un profond sommeil. Le vieux militaire le regar.doit avec un air moqueur et sembloit rire de l'actrice qui , à chaque instant , se penchoit pour voir Charles , et surmontoit son propre sommeil pour veiller sur lui , sans pouvoir étouffer , dans ses regards , un sentiment vainqueur de sa dissimulation. Annette finit par s'apercevoir du manège de ce vieux militaire qui s etoit placé à côté d'elle , et un pressentiment terrible la fit frémir>
— Mademoiselle a sans doute peu dormi , dit le malin colonel y car elle a les yeux bien abattus et la figure fatiguée.
— Cest le voyage, répondit-elle d'un air de dédain.
— Alors , reprit-il , nous serons privés à Valence du plaisir d'applaudir votre admirable talent , car ce soir vous serez encore bien plus fatiguée , et vous n'avez guère de temps à rester dans votre patrie.
— C'est vi ai , répliqua-t-elle sècbement.
— Ob ! il y a des grâces d'état , ajouta malignement le rusé militaire avec un sourire moqueur.
Pauline , vaincue par la fatigue , s'endormit bientôt ainsi que sa fcmme-de-chambre. Alors Annettc,
(93) que les paroles du militaire avoient singulièrement alarmée , lui demanda bien timidement:» Monsieur, oserois-je vous demander quelle espèce de talent possède cette dame? »
— C'est une actrice ! répondit
le colonel.
A ce moment Charles murmura bien faiblement le nom de Tactrice , mais avec un accent qui jeta dans Tàme d'Ànnette une glace presque mortelle ; il se fit en elle une révolution terrible , et elle regarda le militaire d'une manière qui lui inspira de l'effroi et de la pitié.
— Mademoiselle , dit-il tout bas , Vavois averti votre cousin par un mot , mais on ne peut pas empêcher les folies de la jeunesse. Ecoutez-moi ? je suis père, et j'ai une
(94) fille presque aussi aimable et aussi vertueuse que vous me paroissez Y cire ; je se rois fâché de lui donner un Caton pour mari ; mais si un jeune homme quelle dut épouser lui donnoit le spectacle d'une faute , et qu'elle ne pût pas croire son mari le plus vertueux des hommes , j'aimerois mieux me brûler la cervelle que de lui donner un époux dont elle connoîtroit les aventures de jeunesse ; ainsi je crois devoir vous dire que votre cousin n'est plus digne de vous.
Annette versa quelques larmes.
« Mais comment le savez-vous ?....
dit-elle. »
— Tenez , répliqua le colonel y ( il lira de son sein et remit à annette une bourse bien connue ; cette bourse
(95) contenoit le reste des huit cent trente francs en orque la jeune fille avoit consacrés au voyage de Valence. ) vous pouvez dire hardiment à votre cousin que vous êtes entrée ce matin a quatre heures dans sa chambre et qu'il n'y étoît pas ; que vous avez trouvé
— Je ne dirai point cela !.... s'écria Annette avec horreur.
— Et que ferez-vous pour le confondre ? demanda le militaire.
— Rien !.... dit Annette. Hélas l murmura-t-elle , nous sommes partis un vendredi , jour de malheur ; et, dans ce fatal voyage, vous verrez que ce ne sera pas le seul fâcheux événement dont je serai la victime.
En ce moment on étoit sur le
( 96) point de descendre une montagne., lorsque Ton entendit le bruit d'une voiture qui paroissoit aller extrêmement vite ; ce bruit , dans la situation d'âme où étoit Annette , retentit dans son cœur en le faisant battre comme de peur ; elle craignoit tout la pauvre petite !.... Cétoit une calèche très-élégante et légère qui sembloit voler : elle passa comme un éclair 7 et Annette frémit en la suivant des yeux , car elle lui vit descendre , au grand galop , une côte presqu1à pic : elle s'intéressoit aux personnes que contenoit le char, comme on plaint les passagers d'un bâtiment qui périt ; mais , en voyant la brillante calèche atteindre le bas de la montagne , elle rentra dans la voiture , tranquille sur leur sort.
(97 ) Tout-à-coup elle entend un choc terrible, les chevaux poussent un gémissement lamentable, des voix confuses crient au secours, alors Annette effrayée, regardant avec précipitation , ouvrit par sa brusquerie la portière qui n'étoit pas bien fermée, tomba à terre sans se faire de mal, et courut avec rapidité au secours des malheureux qui venoient de tomber dans une fondrière , car il lui fut impossible de retenir cet élan d'humanité qui remplit le cœur à F aspect de l'infortune.