‹ Annette et le criminelChapitre 5 sur 16 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Annette fut bien vile auprès de la calèche ; et , sur le bord d'un rocher, apparut comme un ange aux deux messieurs qui gissoient au fond d'un ravin.

Le postillon nétoit pas blessé , les deux inconnus en étoient quittes pour des contusions; mais les roues de leur calèche étoient brisées à ne s'en pas servir.

Annette , tout émue , leur demanda s'ils d* a voient pas quelque blessure sérieuse : les deux inconnus restèrent dans Tétonnement

(99) le plus profond en apercevant , sur le bord de ce rocher et sur une route qu'ils venoient de voir déserte , une jeune fille , les cheveux épars , en robe blanche , et inquiète comme si elle eût eu quelques droits sur eux Ils la regardèrent avec surprise sans lui répondre , et Annette ne put soutenir le regard singulier de l'un d'eux : elle sentit en ellemême quelque chose d'indéfinissable à son aspect , et , tout honteuse de se voir seule , elle rougit et se retira. Alors la diligence arriva , lesvovageurs s'empressèrent de descendre et d'aider au postillon à dégager deux chevaux qui restoient vivans , car les deux autres avoient été écrases : après avoir tout arrangé , l'on remonta les deux inconnus sur la route.

Celui qui avoit si fort frappé Annette regarda la calèche , et vit que les deux essieux étoient tellement brisés , qu'il devenoit impossible de continuer leur route avec cette voiture : il tira alors sa bourse , donna quelqu 'argent au postillon en lui recommandant de garder la calèche et de la faire raccommoder, disant qu'à son premier voyage il la reprendroit.

Cette affaire étant terminée , il monta dans la diligence avec son compagnon, après avoir repris les effets de la calèche , et notamment un porte-feuille assez grand auquel il parut donner l'attention que Ton a pour une chose précieuse.

— J'aurois , dit-il après être remonté , j'aurois voulu passer de

( ioi ) jour le bout de la forêt de Saint- Vallier , car on dit qu il y a des voleurs en ce moment, et il ne nous manqueroit plus que cela pour avoir eu tous les accidens qui puissent fondre sur des voyageurs. »

En entendant ce discours , la pauvre Annette serra dans son sein For qui lui avoit coûté tant de peine à acquérir , et dont chaque pièce représentoit des heures entières passées dans l'occupation fastidieuse de tirer lentement l'aiguille : elle fit ce mouvement machinalement , car son cœur étoit rempli d'une douleur profonde que l'aspect de Pauline et de son cousin renouveloit à chaque instant.

— Yous avez été heureux , messieurs , dit Pauline , sur cent per-

sonnes qui verseroient ainsi , la moitié, et beaucoup de l'autre moitié , y auroit péri.

Les inconnus ayant répondu par un signe de tète, personne ne fut tenté de renouer la conversation.

Alors chacun se mit à regarder avec curiosité les nouveaux venus , ainsi que cela se pratique , et cet examen se fit en silence. Celui qui paroissoit le maître , et fétoit en effet , pouvoit avoir trente-cinq ans , mais il paroissoit atteindre la quarantaine parla nature de ses traits : il étoit très-basané , un peu gros , petit, foeil plein d'une énergie étonnante et d'une assurance prodigieuse.

11 étoit habillé tout en noir , mal-

( ïo3 ) gré la saison : le luxe de son linge et le diamant énorme qui déeoroit sa chemise , annonçaient un homme très-opulent. Une chose qui saisissoit tout d'abord , cétoit un air de majesté répandu sursa figure , dans ses traits , et qui indiquent un homme né pourle commandement, et qui a en effet commandé. Ses gestes, en harmonie avec la conscience qu'il avoit de sa supériorité , ne détruisoient point l'illusion , et il régnoit , dans sa pose et ses manières, dans ses traits et le contour de sa bouche , des indices d'une force qui sentoit en quelque sorte la férocité : il auroit pu , comme l' aigle , déchirer sa proie ; mais, comme le lion , il auroit su pardonner.

Cet homme offroit le singulier as-

( ro4 ) sembla ge d'un front qui contenoit de la bonté et de la grandeur même , avec une tournure qui , dans l'ensemble , avoit quelque chose de dur. Un physionomiste , d'après sa bouche , F auroit jugé un être dépourvu de sensibilité ; un autre , à l'aspect de ses yeux , y auroit vu cette vaste conception , celle grandeur , qui ne machinent rien de bas , et qui , dans un crime , ne commettent rien que de nécessaire , sans égorger, comme le tigre , pour le seul plaisir de se baigner dans le sang. 11 y avoir, dans cette tète bisarre , accès à la sensibilité , et tout à la fois la faculté de la refouler en lui imposant silence : à Ptome , l'inconnu auroit été le Brutus qui tua ses enfans ; à Sparte , Léonidas ;

( io5 ;

et, comme Thémistoele , il se seroit empoisonné plutôt que de marcher contre sa patrie : comme Pierre I.er, il anroit fait assassiner sous ses yeux lesrévoltés, mais, comme lui, il auroit aidé l'enfant timide à sortir du cercle fatal , en écartant les poteaux de l'enceinte où l'on égorgeoit les Strélitz et les familles des seigneurs insurgés. Enfin, la nature l'avoit taillé en grand : ses épaules étoient larges , sa tête grosse comme celles que Ton désigne dans les arts sous le nom de tètes de Satyres ; ses cheveux crépus et noirs se fri soient d'eux-mêmes en annonçant la force , et ses muscles saillans , ses contours , sa 'barbe fournie, ses favoris épais , indiquoient une force de corps prodigieuse. En effet , quand

( io6) il s'assit sur la banquette du milieu et qu'il posa sa main sur le dossier, il sembloit, qu'en pressant, il lui eût été possible de briser ce qu'il touchoit; ses mains étoient d'une grosseur étonnante , et , quoique couvertes de gands blancs, elles paroissoient habituées à soulever des masses.

Son regard pénétrant alloit droit à l'âme , et l'aspect de ce singulier •être imprimoit à l'imagination un certain ordre de pensées : c'est-àdire que Ton n1 attendent rien que d'extraordinaire et d'imprévu de son caractère , et l'on appliquoit a sa figure les idées que l'on conçoit de certains hommes historiques , doat en se trace un portrait idéal.

11 remplissoiti'àme toute entière , et

( ™7 ) Ton ne pouvoit pas le voir avec indifférence ; il falloit ou l'admirer ou détourner la tête avec répugnance.

Sa voix forte âvoit de la rudesse ; il régnoit peu de poli dans ses manières , et Ton voyott qu'il de voit avoir fait la guerre , car ce n'est qu'à la longue que les militaires perdent ce qui les distingue des autres hommes , diagnostique qui reste indéfinissable et échappe à l'analyse.

Après que chacun eut observé Fétranger et pris plus ou moins de ces idées sur son compte , on examina son compagnon , et Ton s'aperçut qu'il régnoit une singulière amitié entr'eux. Le second étoit grand , sec , maigre , nerveux > et

( io3) il auroit paru avoir an grand caractère de fixité s'il n'eut pas été à coté du premier: il y avoit chez lui moins d'idées et plus d'énergie , en ce sens qu elle étoit tout le caractère et qu'elle entroit pour la somme totale des règles de la conduite : cet homme-là , une route prise , de voit la suivre toujours , bonne ou mauvaise.

Pendant qu'on les examinoit ainsi , ils jetoient de leurs cotés des regards observateurs sur leurs compagnons de voyage. Le coup-d'œil du premier des deux inconnus ne fut pas favorable à Charles : cette ligure mielleuse , régulière et un peu fausse , ne lui convint pas ; il le témoigna à son ami par un geste , et ce geste exprimpit à la fois Paver-

( 109 ) 'slon et le mépris : Charles feignit de ne pas l'apercevoir. L'étranger regarda assez attentivement l'actrice , mais il revint toujours assez cavalièrement à la figure d'Annette, el finit par lui dire , en adoucissant sa voix : « C'est mademoiselle qui

est venue si vite à notre secours ?

je vous remercie. »

Puis , se retournant , il aperçut le colonel et lui dit: « Ah , ah ! voici un brave !.... car je gage , monsieur, que vous avez servi , et que vous avez quelque blessure ? » Le colonel s'inclina.

A miette , toujours occupée de son cousin , acquéroit de plus en plus les preuves de ce que le colonel lui avoit dévoilé. La nuit approchoit, on n'étoitplus qu'à sept lieues

( no) de Valence , et Pauline profitoit de l'obscurité pour faire plusieurs signes à Charles. Annelte resta plongée clans les réflexions les plus tristes , et sa vue étoit arrêtée sur l'homme extraordinaire que le hasard leur avoit amené. De son côté , il regardoit la figure d'Annette avec intérêt, car, expressive comme elle F étoit, sa mélancolie s'y peignoit à grands traits , et il sembla compatir à la peine qu 'il ignoroit , entraîné par le je ne sais quoi.

11 faisoit nuit noire , on traversoit le bout de la forêt de Saint-Yallier qui se trouve à quelques lieues de Valence , lorsque tout-à-coup la diligence s'arrêta, et le postillon eut beau fouetter ses chevaux, ils n avaneèrent pas. Le postillon descen-

( trr ) dit et jeta un cri d'alarme en trouvant des cordes tendues d'un arbre à l'autre , ce qui barroit le chemin : à peine le postillon cut-il crié qu'une troupe d'hommes à cheval parut , entoura la voiture en montrant une foret de canons de pistolets tendus , si bien, que les deux étrangers et le colonel virent qu'il n'y avoit aucune résistance à opposer.

Un des brigands détela les chevaux de la diligence, les attacha à un arbre, et Ton entendit alors frapper à coups redoublés sur la malle de la diligence. Le chef de la bande rassura les voyageurs en leur disant qu il ne leur seroit fait aucun mal, puis il ordonna à ses gens de s'acquitter lestement de leur besogne, en s emparant des sommes

qu'ils savoicnt être dans la voiture.

L'actrice se lamentoit , et Annette trembloit comme la feuille : elle avoit tiré la bourse de son sein pour la donner aussitôt et n'être pas fouillée ; l'étranger ouvroit son porte-feuille, et, par une présence d'esprit étonnante , défaisoit sa cravatle et y insinuoit un gros paquet de Juillets de banque , lorsqu'un brigand parut avec une lanterne allumée, en priant les voyageurs de descendre l'un après l'autre.

L'actrice Tut dévalisée avec promptitude; la pauvre mère Gérard n'offrit rien à la rapacité des brigands; on prit la montre de Charles, cinq cents francs au colonel , et Annette , en descendant , pria qu'on

ne la touchât pas, donna en pleurant l'argent qui lui avoit coûté tant de peine à acquérir, et en ce moment pensa au vendredi.

Les deux étrangers descendirent, mais chacun tenoit un pistolet à chaque main d'un air si déterminé, que les deux brigands reculèrent... Apres avoir contemplé ces deux personnages , le chef de la bande accourut, et se mettant entr'eux et ses gens :

« Ne tirez pas , s'écria-t il, et respectez leurs effets !..... diable ! »

et il lâcha un juron effroyable.

Alors toute la troupe accourut , et, sur le champ , chapeaux , bonnets , tout fut mis à bas par les bandits qui donnèrent les marques du plus profond respect à la vue des deux amis. Les voyageurs

étonnes regardèrent cette scène avec terreur , et chacun crut avoir fait route avec les chefs suprêmes de quelqu' association secrète.

Cétoit une chose curieuse que de voir , au milieu de la nuit , cette diligence arrêtée sur le grand chemin , les chevaux attachés à un arbre , les voyageurs ébahis d'un coté , le conducteur et le postillon tristes de l'autre , et , au milieu , les brigands en groupe presque prosternés devant deux hommes : ce tableau , éclairé par les lanternes qui ne donnoient qu'une fausse lueur à cause de la verdure qui paroît alors comme noire , étoit vraiment pittoresque t et un peintre auroit voulu être volé pour pouvoir le dessiner d'après nature.

— Parle feu saint "Elme!.. s'écria d'une voix tonnante l'étranger , je ne croyois guère me trouver en pays de connoissance avec ces brigands-la ! dis-donc ? ajouta-t-il en prenant le bras de son ami et resserrant ensemble leurs pistolets , combien leur donnes-tu de temps pour vivre encore sans être pendus ?

— Nous savons ce que nous risquons , mon capitaine , dit le chef, et vous

— Cbut ! ou je te brûle la

moustache , s'écria l'ami de l'étranger ; tu es en mauvais chemin, Navardin!... (i) Mais , puisque tu es

(i) Ce personnage était presqu'i aperçu dans le Ficaire des Ardennes,

( "6 ) leur capitaine , rends donc à cette jeune fille son petit trésor.

— Je t'en dédommagerai , ajouta l'étranger; allons, rends-lui? Elle est venue à notre secours la première , nous lui devons bien quelque reconnoissance.

A cette parole , le capitaine rendit la bourse à la tremblante Annette ; les voleurs laissèrent chacun remonter, et ils s'enfuirent au grand galop. On peut s'imaginer les divers sentimens dont les voyageurs furent animés pour les deux étrangers , en se rendant a Valence qui étoit la première ville qu'ils alloient rencontrer , et le terme de leur voyage :

cette rouie se seroit faite en silence sans l'actrice qui regrettoit à chaque instant son cachemire, ses diamans et ses dentelles.

Annette ne savoit que penser de la manière dont son trésor lui avoit été rendu , et elle dit à l'étranger : « Je ne sais , monsieur , si je dois vous remercier ou me plaindre d'avoir recouvré ma bourse par votre faveur »

— Agissez comme bon vous semblera , mademoiselle , répliqua l'étranger.

Annette se tut.

Le colonel regrettoit fort ses cinq cents francs et ne pouvoit s'empêcher de penser que les inconnus étoient de connivence avec les brigands. Cependant , en se rappelant l'air déterminé dont ils descendirent , leur empressement à cacher leurs billets dans la cravatte et leur surprise , il devenoit clair qu'ils n'a-

voient pas couru risque de la vie en hrisant leur calèche pour le plaisir de présider à un vol , auquel leur concours n'avoit guère paru nécessaire , et surtout qu'ils ne seroient pas remontés avec les voyageurs. Jamais aventure ne renferma plus d'àlimens pour la curiosité , et néanmoins cette curiosité , toute vive qu'elle fût , ne pouvoit pas se satisfaire , puisque Y ou n'osoit faire aucune question aux deux étrangers.

En s' approchant de Valence , Ànnette éprouva une sorte de peine :

jusque-là elle s'étoit dispensée de parler à son cousin ; et , se séparant de lui par la pensée , elle avoit .

cette journée , vécu comme loin de lui : désormais elle alloit se trouver

( »9) sans cesse avec Charles , et dans une extrême contrainte qui nécessitèrent une explication. A ce moment la lune se levoit et jetoit dans la voiture assez de jour pour apercevoir lesfiguies des voyageurs. Les yeux d'Annette s1 arrêtèrent machinalement sur F étranger qui , ne se croyant pas observé , réfléchissoit sans doute à des choses d'une extrême gravité : son visage étoit farouche et portoit le caractère d'une méditation sombre : l'énergie extraordinaire de son âme brilloit comme Féclair parmi les nuages , et Satan , se levant du sein de son lac de feu pour haranguer les démons , n'avoit pas plus de fierté et de majesté sauvage dans les traits. La lune , laissant cette fi-

gure comme indistincte et n'en révélant que les masses les plus saillantes , ajoutoit encore à la profondeur des idées qui se peignoient sur celte tète énorme.

Annette tressaillit à cet aspect , un sentiment indéfinissable s'éleva dans son cœur , elle le prit pour de l'effroi et détourna lentement sa tète vers la campagne , mais elle fut ramenée , par la curiosité , vers cet homme qui apparoissoit à son imagination comme un monument: elle baissa les yeux une seconde fois , et , par l'effet de cette chasteté pure qui faisoit le principal charme de son caractère, elle s'ordonna à ellemême de ne plus contempler l'étranger.

La diligence rouloit dans les rues

de Valence que le jour avoit paru ; la voiture entra clans la cour d'une auberge , et le conducteur, en descendant , annonça qu'il avoit été arrêté et volé. Il s'approcha du directeur de l'entreprise qui , par hasard , se trouvoit dans la cour , occupé à fumer sa pipe , et il lui dit quelques mots à l'oreille. Sur-lechamp le directeur sortit , et le conducteur resta dans la cour sans ouvrir la portière et sans aider aux voyageurs à descendre.

— Qu'attendez- vous donc ? lui demanda le compagnon de l'étran-

ger : ouvrez-nous ?.

JjC conducteur monta sur le marche pied et répondit que l'on avoit été chercher du monde pour dresser un procès-verbal sur l'aventure de la nuit. » 1 1

— Nous serons aussi bien dans une salle que dans la voiture , répondit l'actrice.

Le conducteur ouvrit alors comme à regret, et tous les voyageurs descendirent en se dirigeant vers la salle. Comme l'étranger et son compagnon alloient entrer, le conducteur les arrêta et leur dit : « Messieurs , voulez-vous avoir la complaisance de me dire vos noms pour que je vous porte sur ma feuille ? »

— C'est inutile , répliqua l'étranger , puisque nous sommes arrivés :

le directeur ne nous ayant pas vus , cela doit être votre profit.

Impossible ! messieurs , répliqua le conducteur.

Oh , °b ! reprit l'étranger en

entrant dans la salle , ceci annonce

dos hostilités ; hé bien , mettez M.

Jérôme et M Jacques î et ils allèrent tous deux s'asseoir , l'étranger à côté d'Annette , et son compagnon entre Charles et l'actrice.

Une jeune servante étoit dans la salle , et l'étranger , au bout d'un instart passé dans le silence , lui dit : « Mademoiselle , avez-yous ici des voitures ? »

— Oui, monsieur.

— Pourricz-vous nous en trouver une que nous vous renverrions ce soir ?

A ces mots, le conducteur, faisant un geste qui signifioit que les étrangers ne s'en serviroient guère, sortit, pour reparortre un instant après avec trois gendarmes , le directeur et un monsieur habillé en noir.

— Il paroît que vous avez été arrêtés à Saint-Vallier ? demanda l'officier de police , car c'en étoit un.

— Et volés , reprit l'actrice.

— Ces messieurs , continua Y officier en désignant les deux inconnus, paroissent connoître les voleurs à ce que l'on prétend ?

— Oui , monsieur, répliqua Charles en souriant.

— En ce cas , reprit l'officier nous allons recevoir vos dépositions , et ces messieurs me suivront.

A ces mots , il fit un signe aux gendarmes qui s'avancèrent vers les deux inconnus.

L'étranger plissa son front , ses yeux s'animèrent et les signes d'une effroyable colère se manifestèrent sur son visage , et avec la même

( 1^5) rapidité qu'un tonneau de poudre qui s'enflamme et part.

— Ah ça , s'écria-t-il d'une voix tonnante , jouons-nous la comédie ?.... et sur le oui d'un jeune freluquet allez-vous nous arrêter ? jour de dieu ! tout le monde est-il muet pour raconter ce qui s'est passé ? et

pour qui nous prend-on ?

L'officier de police n'écoutoit pas , demandoit à chacun ses passeports et chacun les cherchoit. Alors l'étranger alla rapidement à l'officier de police , et , le saisissant par le milieu du corps , il le secoua de manière à lui faire jeter les hauts cris ; il l'enleva en l'air , le tourna , et en un clin-d'œil s'en servit comme d'une toupie , sans que les gendarmes pussent l'en empêcher , quoiqu'ils fussent accourus.

— Cet homme-là , dît tout bas Pauline à Charles en riant v nous moudroit comme une meule écrase un grain de blé.

— Ah ! ciioit l'étranger, je t apprendrai le code de la politesse française et à écouter ce qu'on te dit, méchant pousse-procès !

Les trois gendarmes s'emparèrent de l'inconnu mais en un clind'œil il les envoya à trois pas de lui: alors les gens de l'auberge , le conducteur , le directeur , les gendarmes , l'officier , tombèrent tous sur lui et le continrent avec peine. Annette , tout effrayée se serroit auprès de sa mère , l'actrice admiroit la force étonnante de l'étranger, et l'ami de l'insurgé rioit à gorge déployée.

H alla vers son ami et luî dit :

« Tu n'en fais jamais d'autres !.,.. eh laisse-les instrumenter , ne sommes nous pas à Valence ? »

L'officier de police , voyant ce nouveau délinquant en liberté , fut épouvanté , car si l'un coûtoit tant a arrêter , qu'alloit-ii faire de Vautre ?.... alors il prit le parti de lui demander fièrement son passeport.

— Imbécille , lui dit ce dernier , si tu nous arrêtes , que nous ayons ou n'ayons pas de passe ports, qu'estce que cela fait à notre affaire puisque tu nous prends pour des brigands ? Tes gendarmes n'ont pas d'armes, tiens!.... Là-dessus il tira de son sein une paire de pistolets à deux coups , et les mit jusque sous

( is8) le nez de l'agent de la police valençaise qui recula brusquement en disant : « Monsieur , pas de gestes ! »

A ce moment , un piquet de gendarmerie arriva , et les deux amis furent mis ensemble au milieu des gendarmes ; celui qui avoit tiré ses pistolets les donna aux soldats qui les lui demandèrent , et l'officier de police se mit en devoir de questionner les voyageurs.

Alors l'étranger dit au marécbaldes-logis qui le gardoit de le conduire à la Préfecture , et comme on lui fit observer que le Préfet n'étoit pas levé , il répondit qu'il se leveroit pour eux. Cette réponse surprit la cohorte , et fair impérieux de V étranger devint tellement imposant

( 129 ) que les deux prisonniers furent emmenés à la Préfecture , au grand étonnement des voyageurs qui avoient contemplé cette scène avec des sentimens bien divers.

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