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LA MONTEE DES ALPES

La Druentia passée, Annibal parvint jusqu'aux Alpes, marchant presque toujours en plaine, et nullement inquiété par les Gaulois qui habitent ce pays. En présence des Alpes, bien que les esprits

(1) M. Gaucher a traduit Druentia par Durance.

fussent déjà prévenus par la renommée, qui exagère toujours les proportions de l'inconnu, quand on vit de près la hauteur de ces montagnes, les neiges qui se confondaient avec le ciel, de misérables huttes suspendues aux rochers, le bétail et les chevaux engourdis par le froid, des hommes sauvages et velus, tous les êtres et tous les objets hérissés de givre et de glace, enfin tout un tableau plus hideux à voir qu'à dépeindre, l'armée sentit renaître son effroi. A peine essaye-t-on de gravir les premières pentes, qu'on aperçoit des montagnards postés sur les hauteurs. S'ils s'étaient cachés dans des vallées couvertes pour fondre à l'improviste sur les Carthaginois, c'était une immense déroute et un immense carnage. An ni bat fait halte aussitôt et envoie des Gaulois reconnaître les lieux. Apprenant que le passage est impossible sur ce point, il place son camp au milieu des roches et des précipices, dans la vallée la plus étendue qu'il peut trouver. Grâce encore à ces Gaulois, dont la langue et les mœurs diffèrent peu de celles des montagnards, et qui ont pu se mêler a leurs entretiens, il apprend que le défilé est gardé le jour seulement, et que, la nuit, chacun retourne dans sa cabane ; de grand matin, il s'avance au pied des hauteurs, comme s'il voulait profiter de la journée pour se frayer par force et ouvertement un passage. Le jour est ainsi employé à simuler un projet qui trompe sur le véritable, et l'on se retranche dans le lieu où l'on s'est arrêté. Dès qu'il s'aperçoit que les montagnards ont quitté les hauteurs et que les postes ne sont plus gardés, il allume un grand nombre de feux pour faire croire à la présence en ce lieu de bien plus d'hommes qu'il n'en va rester. Laissant, en effet, les bagages, la cavalerie et la plus grande partie de l'infanterie, il part avec un corps de troupes légères formé de ses plus vaillants soldats, franchit à là hâte les défilés, et vient s'établir sur les hauteurs qu'avait occupées l'ennemi.

Premier combat. — Au point du jour, on lève le camp, et le reste de l'armée se met en marche. Déjà les montagnards, au signal donné, couraient de leurs forts aux postes accoutumés, quand tout à coup, au-dessus de leurs têtes, ils voient des Carthaginois maîtres des rochers qu'ils occupaient eux-mêmes la veille; en même temps, le reste des ennemis s'avance par le chemin frayé.

Ce double spectacle, qui frappe leurs yeux et leurs esprits, les

tient quelque temps immobiles; mais bientôt ils remarquent l'embarras des troupes dans ce défilé, le désordre qui résulte de la confusion générale et surtout de l'épouvante des chevaux ; ils se disent qu'il suffit du moindre surcroît de terreur pour que c'en soit fait de l'ennemi. Ils s'élancent donc de rochers en rochers, accoutumés qu'ils sont aux pentes les plus difficiles et les plus escarpées. Les Carthaginois sont ainsi arrêtés, et par l'ennemi et par les difficultés du terrain. Il leur faut môme soutenir une lutte plus vive contre leurs compagnons que contre les montagnards, chacun voulant échapper le premier au péril. Les chevaux surtout rendaient la marche difficile. Epouvantés des cris confus, que rendait plus terribles encore l'écho des bois et des vallées, ils se cabraient, et, s'ils venaient à être frappés ou blessés, rien ne les retenait plus; ils renversaient de tous côtés les hommes et les bagages. Comme le défilé était bordé par deux précipices escarpés, plusieurs hommes furent ainsi jetés au fond de L'abîme avec leurs armes ; quand les chevaux y tombaient avec leur charge, on eut dit qu'une montagne s'écroulait. C'était un affreux spectacle, et pourtant Annibal resta quelque temps immobile avec son détachement, de peur d'ajouter encore à la confusion et au tumulte. Mais quand il vit que ses troupes étaient coupées, qu'il allait perdre les bagages, question de vie ou de mort pour son armée, il s'élança des hauteurs où il était et tomba sur l'ennemi qu'il culbuta, non sans causer un nouveau désordre parmi les siens. Toutefois, ce trouble fut apaisé en un instant, dès qu'on vit le chemin dégagé par la fuite des montagnards. Tous défilèrent aussitôt, tranquillement, et presque en silence. Annibal occupa ensuite un fort qui occupait la tête de cette contrée, et toutes les bourgades environnantes ; avec le blé et le bétail qu'il y prit, il nourrit son armée pendant trois jours. Comme ni les montagnards, consternés tout d'abord par cette défaite, ni les lieux même n'opposaient de grands obstacles, on lit quelque chemin pendant ces trois jours.

Un piège. — On arriva ensuite chez une peuplade fort nombreuse pour un pays de montagnes. Annibal faillit y périr, non dans une guerre ouverte, mais par ses propres armes, par la perfidie et les embûches. Une ambassade des chefs les plus âgés se rend près de lui. Rappelant que le malheur des autres leur a

été une utile leçon, ils aiment mieux éprouver l'amitié que la force des Carthaginois; « aussi obéiront-ils à tous les ordres ; ils » oflrent des vivres, des guides, des otages garants de leurs » promesses ». Annibal, sans les croire aveuglément, sans les repousser non plus, de crainte de s'enfairedes ennemis déclarés, leur répond d'un ton bienveillant. Il accepte les otages qu'ils offraient, use des vivres qu'on a déposés sur la route, suit leurs guides, mais sans permettre à son armée de marcher en désordre, comme on fait en pays ami. Au premier rang marchaient les éléphants et les chevaux ; il conduisait l'arrière-garde avec l'élite de l'infanterie, promenant de tous côtés des regards inquiets. On était entré dans un chemin étroit, dominé d'un côté par la cime d'une montagne ; tout à coup, les barbares sortent de leur embuscade; devant, derrière, de près, de loin, ils harcèlent les Carthaginois et font rouler sur eux d'énormes blocs de rochers. C'est sur les derrières que l'attaque fut le plus formidable. Mais l'infanterie fit volte-face : sans quoi, si l'arrière-garde n'avait pas été bien appuyée, il était inévitable que l'armée essuyât de grosses pertes dans ces gorges. Même ainsi défendue, elle courut le plus grand danger, et faillit être anéantie.

En effet, pendant qu'Annibal hésitait à engager son infanterie dans le défilé, car elle n'avait rien derrière elle pour la soutenir comme elle soutenait elle-même la cavalerie, les montagnards, accourant sur le flanc de l'armée, la coupèrent et s'emparèrent du chemin . Annibal passa une nuit entière séparé de sa cavalerie et de ses bagages.

Le lendemain, les agressions des barbares s'étaient déjà ralenties ; les troupes se rejoignent et l'on franchit le défilé, non sans faire des pertes, mais de chevaux plutôt que d'hommes. Dès lors, les montagnards ne se montrèrent plus en si grand nombre: et c'était en brigands plutôt qu'en ennemis qu'ils venaient fondre tantôt sur la tête, tantôt sur la queue de l'armée, selon la nature des lieux, ou selon qu'ils pensaient surprendre les détachements avancés ou les traînards. Sur ces pentes étroites et rapides, les éléphants retardaient beaucoup la marche; mais derrière eux on était à couvert de l'ennemi, qui craignait d'approcher de ces animaux inconnus.

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