CLASSIFICATION
Le groupement de données élémentaires aussi vagues, leur assemblage en un itinéraire complet, a donné lieu aux interprétatations les plus variées.
Le colonel Hennebert déclare avoir lu plus de cent cinquante mémoires sur la question et n'avoir pas toul lu.
Déjà en 1835, un savant (1) avait recensé 90 suffrages, et voici, d'après M. A. Bouciié-Leclercq (2), les résultats qu'avait donnés ce scrutin. Les divers systèmes proposés sont, comme d'habitude, caractérisés par le col de franchissement des Alpes :
(1) Delacroix. Statistique du département de la Drame.
(2) Revue critique du 19 septembre 1874. Note de la page 190.
Grand Saint-Bernard, 19.
Petit Saint-Bernard, 33.
Mont Cenis, 11.
Mont Genèvre, 24.
Mont Viso, 3.
Depuis, cette statistique s'est augmentée, non seulement par l'addition denouveauxsuffragespourchacundecessystèmes, mais encore par de nouvelles hypothèses sur le col de franchissement.
La méthode qui consiste à classer les systèmes d'après le col traversé a du bon ; elle montre les suffrages qui ont déterminé les autres, et explique pourquoi certaines théories ont prévalu à certaines époques. Mais elle présente l'inconvénient de ne pas donner une idée exacte des itinéraires adoptés.
Il arrive souvent, en effet, que des itinéraires aboutissant au même col sont très différents et même que les itinéraires d'un système chevauchent sur ceux du système voisin.
Et d'ailleurs le suffrage universel appliqué aux questions scientifiques ne peut donner que des résultats médiocres, car il fait compter pour le même poids dans la balance un avis donné au hasard de l'inspiration et un avis qui est le résultat de la réflexion. Honoré Bouche nous raconte qu'en 1654 déjà, un plébiscite eut lieu dans le monde savant de l'époque sur la route suivie par Annibal (1) ; nous constatons que ce plébiscite n'a pas résolu la question.
Valeur des opinions. — Si l'on veut se donner la peine de parcourir les auteurs qui ont écrit sur le passage d'Annibal dans les Alpes, on verra combien il en est peu qui aient approfondi le sujet. Beaucoup n'ont étudié la question que par occasion, et d'autres môme ne l'ont tranchée que pour satisfaire leur lecteur.
(1) La Chorographie ou Description de Provence. Aix. 1664, § 12, p. 396 : « Un curieux et sçavant homme de ce siècle, nommé Clément Durand, » docteur en théologie et ès-droits, et chanoine de l'église de Vienne en » Dauphiné, voulant entreprendre dans Paris une diatrihc ou exercitation » sur ce sujet, ne B'est pas contenté pour se résoudre en son opinion du » sentiment de tous les Auteurs qui ont écrit de cette matière jusques à » maintenant, dont il témoigne de n'ignorer aucun. Mais il prie et interpelle » tous les curieux du siècle, par un petit imprimé qu'il leur adresse de » Paris, l'an 1654, de luy faire sçavoir leur sentiment sur cinq demandes » qu'il leur propose. »
Go sont des biographes ou des historiens locaux qu'une tradition recueillie en passant a engagés à parler ; ce sont des touristes auxquels un guide a montré quelque rocher gardant le nom du général carthaginois ; ce sont des commentateurs qui ont traduit et annoté les auteurs grecs et latins, et qui ne sont jamais allés dans les Alpes ; ce sont des officiers que les exploits du grand stratège ont séduits, et qui font sur ses campagnes des hypothèses militaires ; ce sont des compilateurs d'histoire qui ont eu à raconter les hauts faits d'Annibal. Il est vraiment étonnant que certains d'entre eux aient eu l'honneur d'être cités par les critiques, et que leur opinion ait été reproduite et disculée par les savants.
Bibliographie. — Comme nous ne voulons néanmoins passer personne sous silence, et qu'il est indispensable de garder dans une élude de cette nature une impartialité absolue, nous établissons par ordre alphabétique la liste aussi complète que possible des ouvrages qui traitent de la question.
Nous avons pu consulter un grand nombre de ces ouvrages à la Bibliothèque Nationale, d'autres à la Bibliothèque de Chambéry, d'autres dans les bibliothèques de garnison ; nous devons aussi à des amis la communication de certaines brochures ; il est enfin un petit nombre d'ouvrages que nous n'avons pu consulter nousmêmes, el qui sont cités par des auteurs ; nous les reproduisons tels qu'ils y sont indiqués (1).
Les groupes de systèmes. — Il est peut-être un moyen d'établir une classification logique de cet immense amas d'opinions accumulées sur le sujet, c'est de différencier les s\ Pleines à la fois d'après le col de franchissement, et d'après les arguments tirés des textes ; nous arriverons ainsi, non pas à une foule de systèmes qui diffèrent d'après la vallée traversée, mais à
(1) Nous avons placé cette bibliographie à la lin de la première partie; peut-être nous reprochera-t-on de l'avoir trop chargée ; mais, s'il fallait éviter à d'autres de perdre dans un labeur pénible et inutile des heures précieuses, nous leur conseillerions de réduire la lecture préalable à un pelil nombre d'auteurs; les ouvrages de Deluc, Letronne, Larauza, le colonel Hennebert, Jacques Maissiat, le colonel Pétrin, E. Desjardins, C. Chappuis et W. Osiander sulliraient à donner une idée presque complète des discussions antérieures.
un petit nombre de groupes de systèmes qui se rapportent chacun à une région déterminée de la chaîne des Alpes. Celte classification particulière nous permettra une discussion plus simple et plus claire de la question.
Expliquons-nous sur le rôle que nous voulons faire jouer au texte dans notre classification. Nous ne voulons tenir aucun compte des diverses interprétations qui ont été données, ni des identifications topographiques qui ont été proposées. Aucun auteur en effet n'est embarrassé pour retrouver où il le veut des défilés montagneux, théâtres de combats pénibles, et pour s'extasier devant une roche blanche ou une roche nue. Quant au nombre de journées de route, il a la souplesse de les faire correspondre à un trajet plus ou moins long; et la longueur du chemin, connue seulement en nombre rond, présente de son côté des facilités assez grandes. C'est donc à Polybe et à Tite-Live euxmêmes que nous avons recours, et c'est en examinant sur quel mot, sur quelle phrase s'appuie plus particulièrement chaque, auteur, que nous arrivons à établir une classification reposant à la fois sur le col de franchissement choisi, et sur la partie du texte qui détermine l'itinéraire.