DIRECTIONS DE GENÈVRE, VISO ET LARGENTIÈRE
Les systèmes du Genèvre, du Viso et de Largentière ont ceci de commun qu'ils abandonnent en général l'hypothèse de l'Ile au confluent du Rhône et de l'Isère et qu'ils font passer Annibal par un point quelconque de la vallée de la Durance. Ils admettent dès lors un grand nombre de solutions différentes, parce qu'il y a une foule d'itinéraires qui permettent d'arriver à l'un des trois cols.
C'est le Mont Genèvre qui a les partisans les plus nombreux, tels que Acciajuoli, le P. Marcellin Fournier, Bouche, Jean Chorier, Mandajors, de Folard, d'Anville, Gibbon, Dutems, Fortia d'Urban, le général Frédéric-Guillaume de Vaudoncourt, Ladoucette, Paroletli, Félix de Beaujour, Barbie du Bocage, le général Saint-Cyr Nugues, Daudé de Lavalette, Carlo Promis,
Cristoforo Negri, comte Cibrario, Ernest Desjardins et le colonel Hennebert (1).
Les cols du Viso sont défendus par Saint-Simon, J. de Miïller, l'abbé Denina, Imbert-Desgranges et Lebas (col Lacroix).
Enfin, du Rivail, le docteur OUivier et M. Chappuis font passer Annibal plus au Sud encore, par des cols voisins de Largentière (2).
Impossibilités générales. — Nous avons précédemment démontré d'une manière positive que l'Ile était au confluent du Rhône et de l'Isère, et qu'Annibal avait suivi le Rhône jusque là. Si maintenant nous démontrons qu'il lui était impossible de quitter le Rhône avant ce confluent, c'est-à-dire qu'il ne pouvait passer ni par la vallée de l'Aygues ni par celle de la Drôme, nous aurons fait la preuve par l'absurde de notre première démonstration.
L'Aygues et la Drôme. — Nous ne reviendrons pas sur les distances, puisqu'elles nous ont servi à établir la position de l'Ile (3). Mais comment accorder les textes avec un itinéraire abandonnant le Rhône presque immédiatement pour suivre des vallées difficiles et tourmentées ? Sont-ce là des routes sur lesquelles on puisse retrouver, à partir du confluent, « huit cents stades le long du fleuve », et voyager « en pays plat » ? Il n'y a qu'à parcourir ces vallées (4) pour s'en rendre compte.
La vallée de l'Aygues, bien ouverte jusqu'à Nyons, entre à partir de cette ville en pleine montagne, et le lit du torrent se trouve souvent réduit au passage qu'il s'est creusé dans le roc. Aussi les délilés se succèdent-ils dès lors rapidement: c'est d'abord celui
(1) Le lieutenant-colonel Hennebert, pour donner plus de poids sans doute au système dont il se fait le champion, a établi une nomenclature stupéfiante : « La Solution du mont Genèvre. est admise par Polybe, Ïite-Live, Silius Italicus, Strabon, Ammien Marcellin .... » (Tome II, liv. V, chap. II, page 48). Si cette cnumération était exacte, la discussion serait close.
(2) M. Chappuis par le col de la Roure.
(3) Il est aisé de prouver que l'Aygues et la Drôme sont l'une et l'autre à moins de 600 stades et 4 jours de marche du Passage, et aussi à moins de 8 jours de marche de la mer.
(4) Le colonel Perrin en a donné des descriptions détaillées dans son ouvrage : Marche d'Ànnibal, 1887, pages 75 et 91.
formé par la crête Devaize, puis celui de la Bordelte, distants entre eux de 1,500 à 2,000 mètres ; c'est celui des Pilles, à 4 kilomètres plus loin ; c'est ensuite le long couloir qui s'étend de Rémuzat à Pont Sahune, et qui était impraticable avant que la nouvelle roule n'ait été taillée dans le calcaire ; enfin les sentiers sont forcés d'abandonner malgré tout le lit du torrent, pour suivie des pentes raides, dilïiciles et dangereuses.
La vallée de la Drôme, si on la remonte par la rive gauche, ne présente guère de difficulté jusqu'à Saillans, mais, au-delà, les obstacles deviennent fréquents : on rencontre le délilé de Saillans, où la route a été obligée de passer sous un tunnel artificiel, puis celui de Pontaix qui n'a pas moins de cinq à six kilomètres, et d'autres moins importants, avant d'arriver à Die. De là, des sentiers gaulois antérieurs à la voie romaine, et qui suivaient probablement sa direction générale, devaient aboutir au col de Cabre, mais en franchissant nombre de contreforts difficiles.
Ainsi donc, dans l'une comme dans l'autre de ces vallées, non seulement la route doitabandonner le fleuve, non seulement elle ne se déroule pas « en pays plat », mais encore il y a de nombreux passages où une poignée d'hommes peut arrêter une armée, et il est impossible. d'y trouver le champ de bataille décrit par Polybe.
On ne voit pas trop, d'autre part, où peut commencer la montée des Alpes, puisqu'on se trouve, presque dès le début du parcours, au milieu même du massif alpin.
Quant au point de vue stratégique, c'eût été folie pour An ni bal que de quitter la belle route que lui offrait la vallée du Rhône, pour se jeter dans ces montagnes, dont les habitants venaient de lui barrer le passage ; c'eût été s'exposer à leur laisser prendre, dans ces terrains hérissés de difficultés, une revanche facile et décisive.
Nous signalons enfin, en passant, la difficulté qu'il y aurait à placer les Allobroges et les autres peuples le long de ces itinéraires ; mais nous reviendrons sur cette question.
Les différentes objections que nous avons faites au passage d'Annibal par les vallées de l'Aygues et la Drôme s'appliquent a fortiori aux petits affluents intermédiaires.