LES COLS ET LEURS ABORDS
D'après tout ce que nous avons vu, Annibal a donc remonté le Rhône jusqu'à son confluent avec l'Isère. Mais il est possible, même en l'amenant là, et en lui faisant suivre la vallée de l'Isère, de le conduire vers un des trois cols. Il suffit en effet, pour cela, de lui faire prendre, soit la vallée du Drac et de la Romanche, soit celle du Drac sur tout son parcours, puis les vallées de la Durance, du Guil ou de l'Ubaye ; en combinant deux à deux ces différentes directions, on a des solutions différentes.
Il s'agit d'examiner maintenant si ces cols et leur abords se prêtent à de telles hypothèses.
Objections générales. — Il est tout d'abord étonnant que Polybe en parlant du fleuve eût pris le Drac pour l'Isère, car le fleuve est facile dans ce cas à distinguer de son affluent. Nous venons déjà d'admettre qu'il a pris l'Isère pour le Rhône ! . . . Mais laissons ce point particulier.
C'est la montée des Alpes qui nous paraît difficile à retrouver. Car elle commence de la sorte avant le passage de la Durance (I) (Druentia), ce qui ne s'accorde pas avec le récit de Tite-Live.
Ce n'est pas le seul point sur lequel ces auteurs, qui affectent de négliger Polybe et qui se réclament plutôt de Tite-Live, sont en contradiction formelle avec l'auteur latin (2). Lorsqu'ils font en effet passer la Durance à Annibal, soit au-dessus d'Embrun, soit au-dessus de Briançon, non seulement ils ne peuvent expliquer le « campestri maxime itinere » parce qu'ils sont au cœur des Alpes, mais la Durance, aux points où ils la considèrent, ne ressemble en aucune façon à la description qu'en donne Tite-Live. Si on veut lire attentivement cette description, qui est détaillée et très précise, on s'apercevra qu'il est impossible de l'appliquer de bonne foi aux points en question. Nous reconnaissons bien que dans la partie inférieure de son cours, la Durance est une rivière
(1) A Saint-Bonnet pour Letronnc et pour le colonel Hcnncbert ; E. Desjardins n'a pas indique où il la place.
(2) 11 en est d'ailleurs comme Folard, qui ne s'inquiètent en réalité ni du texte de Polybe, ni de celui de Tite-Live.
torrentueuse « n'ayant pas de rives qui la contiennent, roulant des roches pleines de gravier », et se séparant en plusieurs courants ; mais cela n'est vrai que de Sisleron à Avignon, c'est-à-dire là où nul auteur ne fait passer Annibal. Dans sa partie supérieure au contraire, près du mont Genèvre, à Briançon, à Monldauphin, à Embrun, à Tallard, ce n'est d'abord qu'un simple ruisseau, puis une rivière profondément encaissée, et elle ne répond nullement au portrait de Tite-Live.
Ces objections générales étant posées, il nous reste à examiner les impossibilités particulières qui s'appliquent à chacun des trois cols.
Mont Genèvre. — On a répété souvent qu'au temps d' Annibal le mont Genèvre n'était pas praticable et que le irions Malrona ne devint une voie accessible que grâce à la route qu'y fit ouvrir le roi Gottius à l'époque d'Auguste ; on peut répondre à cela que Cottius ne fit qu'améliorer des sentiers gaulois plus anciens, et qu'au temps d'Annibal il n'y avait certainement pas de routes entretenues.
Mais parlons de l'aspect du col. Les abords du col du mont Genèvre, pas plus d'ailleurs que ceux du col de Cervières, par lequel on a voulu quelquefois le remplacer, ne répondent aux descriptions des auteurs.
Si en effet on essaie d'y faire arriver Annibal par la vallée de l'Isère, il faut le faire passer par le col de Lautaret, plus haut que celui du mont Genèvre, sans avoir aucun texte pour soi.
Si au contraire on le suppose arrivé à Briançon par la vallée de la Durance, deux chemins s'offrent à lui, celui du Genèvre et celui du col de Cervières.
Sur le chemin de Briançon au mont Genèvre, rien ne rappelle la route décrite par Polybe, et l'on ne peut trouver la position où a eu lieu la deuxième attaque. Une fois arrivé au col, il est impossible de voir les plaines d'Italie, même en s 'écartant de la route ; nous en appelons au témoignage de tous ceux qui l'ont traversé. « Du col du mont Genèvre, dit Ant. Macé, on n'aperçoit que des » sommets de montagnes, pas une plaine, pas môme une vallée (1) ». D'autre part, le sommet est garni de pâturages et
(1) Description du Dauphinê, page 323.
de sapins, et tout à fait différent de la région dépourvue d'arbres et complètement nue décrite par Polybe. Enfin, la descente n'a aucune ressemblance avec le chemin suivi par Annibal ; on arrive jusque vers le pas de la Coche, à la chapelle de Saint-Gervais, par des prairies en pente douce, au lieu de passer par des ravins déjà difficiles ; quant au défilé de trois demi-stades, il se trouve remplacé alors par une descente d'un kilomètre environ dans les rochers, suivie de deux kilomètres dans le ravin encaissé de la Doire(l).
Sur le chemin de Briancon au col de Gervières, on ne pourra pas trouver le défilé où était engagée l'armée carthaginoise lors de la deuxième attaque ; du sommet des petits cols qui mènent en Italie, on n'aura aucune vue des plaines, il sera impossible de trouver un campement, et on ne rencontrera pas à la descente le défilé de trois demi-stades. Enfin, l'arrivée en plaine, qui tarde déjà beaucoup en passant par le Mont Genèvre, serait encore beaucoup plus longue par cet itinéraire.
Le Mont Viso. — Le massif du Viso laisse passage à trois cols qui conduisent en Italie, le col de la Croix, la Traversette et le col d'Agnello.
Le col de la Croix est un passage étroit, un des plus difficiles des Alpes, et qu'Annibal n'eût certainement pas choisi.
Le trou de la Traversette n'existait pas du temps d'Annibal, et la galerie souterraine a été exécutée de 1475 à 1480, parles soins de Louis II, marquis de Saluées, et du dauphin Louis, devenu plus tard le roi Louis XL François Ier fit déblayer cette percée, et M. de Ladoucelte la répara en 1805.
Le col d'Agnello eût conduit l'armée carthaginoise dans une direction opposée à son objectif, et l'eût obligé à faire une contremarche extraordinaire pour aboutir à Turin.
D'ailleurs, la vallée du Guil, qui conduit à ces cols, ne peut avoir été suivie par Annibal, comme fa fort bien montré M. Chappuis (2), et cela à la fois parce qu'elle ne répond pas à la
(1) Voir Chappuis. Rapport au Ministre, pages 39-40.
(2) Rapport au Ministre de l'Instruction publique, Paris, 1860, page 38. « Les Gaulois l'auront-ils attaqué a la Viste, c'est-à-dire au-dessus de » Guillestre? On n'y reconnaît ni le défilé au bord du précipice, ni les » positions (pie les Gaulois occupaient à liane de montagne, ni la position
description de Polybe et parce qu'elle serait incompréhensible au point de vue stratégique.
Largentière. — Le col de Largentière et les cols avoisinants sont des points auxquels aboutit la vallée de Barcelonnette. M. Chappuis s'est fait depuis quarante ans l'apôtre de ce système ; détaché en mission spéciale par M. le Ministre de l'Instruction publique, puis par les Etats Sardes, pour étudier sur place la question qui le préoccupait, il a fait paraître en 1897 un remarquable ouvrage qui est le terme des efforts de sa vie (1), et dont nous parlerons dans un chapitre particulier.