REJET INJUSTIFIÉ
Le colonel Hennebert, avant même de commencer l'étude de l'itinéraire qui nous occupe, essaie d'abord de prouver qu'Annibal n'a pas montré l'Italie à ses soldats; suivant lui, c'est au figuré qu'il faut prendre les expressions de Polybe et Tite-Live. « Nous ne chercherons donc pas, dit-il, à remplir une condition » que les textes sagement interprétés n'imposent à personne (1). »
Mais il n'est pas besoin, à notre avis, « d'interpréter sagement » des textes qui sont précis et formels. D'après Polybe, en effet, Annibal « se résolut à ordonner l'assemblée, sans autre motif » que de donner le spectacle de l'Italie » ; « il leur montra les
(1) Histoire d'Annibal. 1878. Tome II, liv. V, chap. II, p. 64.
» plaines du Pô, leur rappela longuement les intentions bienveil- » tantes des Gaulois qui y habitaient, enfin leur indiqua du doigt » où Rome même était située, et releva ainsi grandement le » moral de ses troupes. » Bwwsp Iv&eàvujAevsç xj-oî: -x -ip\ t:v Qaocv ïceîCa, v.x\ *a66Xcu ~ft: eivo(aç 6x0(iiffcv^ffxwv tîjç tôv y.x-ow.oùv-Mv x:j-x FaXarcôv, â';xa ce /.ai tsv r?;ç 'PtdjJrtiç ajr?;ç tôxcv ûxoîsttcvtftov èicl ^cabv cjOapj-:; bco(t)« t;j: àvOp(ô-;j-: (Pol. III, 54.3). On voit par ce texte que Polybe établit nettement la ditïérence entre ce que les soldats pouvaient voir de leurs yeux, et ce que leur imagination pouvait leur faire deviner ; tandis qu'Annibal leur montre les plaines du Pô, il leur indique simplement du doigt l'emplacement approximatif de Rome. D'ailleurs, Polybe donne fort bien le motif de rassemblée: Annibal ne l'a ordonnée que pour faire admirer à ses soldats le spectacle de l'Italie. Il sera sans doute arrivé à un point quelconque d'où la vue était particulièrement belle ; il aura été émerveillé, enthousiasmé, et il aura voulu faire partager son enthousiasme à ses Carthaginois. Il y a certainement là, en dehors du moyen militaire employé par tant.de généraux, un sentiment très naturel et très humain. Mais, sans faire de psychologie, il est facile de comprendre qu'Annibal n'aurait pas fait sonner l'assemblée pour le seul plaisir de prononcer un discours à images ; il fallait, pour « relever grandement le moral de ses hommes », un argument plus convaincant; c'est grâce à la vue des plaines circumpadanes que ses paroles pouvaient avoir quelque portée. Tite-Live n'est pas moins formel : « L'armée s'avançait lente- » ment, la fatigue et le découragement se lisaient sur tous les » visages. Alors Annibal prenant les devants arrive à une sorte » de promontoire d'où la vue s'étend au loin en tous sens, fait » faire halte, et, de là, montre aux soldats l'Italie et les plaines » baignées par le Pô au pied même des Alpes. En ce moment, » dit-il, ils escaladent les remparts, non seulement de l'Italie, » mais môme de Rome. . . » Vrtegressus signa Hannibal in promu ntorio quodam, unde longe ac laie prospectus eral, consistere jussis militibiis Italiam ostentat subjeclosque Alpinis monlibus Circumpadanos campos, « mœniaque eos tum transcendere non Italiœ modo, sed etiam urbis Romance. . . » (Tile-Tive, XXI, 35). On voit que le récit de Tite-Live présente les mômes nuances que celui de Polybe. Annibal montre à ses soldats, d'un promontoire, les plaines baignées par le Pô au pied môme des Alpes, et il leur
représente au contraire qu'ils escaladent en ce moment les remparts mêmes de Rome.
Le colonel Hennebert s'est donc débarrassé, avant même d'entamer sa discussion, de la condition la plus importante du problème, parce qu'elle le gênait. Il a cependant éprouvé un scrupule puisqu'il a écrit en note: « Le mont Genèvre, que nous » proposerons bientôt comme une solution satisfaisante, remplit » d'ailleurs la condition dont nous n'admettons point la » nécessité (1) », et pour cela il nous mène, après avoir passé le Genèvre, vers le col de Sestrières et le plateau de Balbotet, c'està-dire à plus de 15 kilomètres du col de passage ! Il ne nous paraît pas que la condition qu'il a préalablement voulu écarter soit ainsi satisfaite.