ÉTRANGE MÉTHODE
La méthode même qu'adopte le colonel Hennebert nous paraît sujette à critique ; il commence en effet par renoncer à l'examen topographique des lieux (2), en disant que toutes les régions des Alpes répondent aux descriptions des textes ; puis il répudie les données fournies parles auteurs sur les distances et les temps (3), sous prétexte qu'elles sont trop élastiques et peuvent se plier à tous les itinéraires. En cela il nous paraît déjà excessif.
La raison militaire. — Mais où il nous étonne encore davantage, c'est lorsqu'il affirme, lui qui vise à la méthode scientique par excellence, qu'il est « impossible de ne point tenir » compte de la raison géographique et militaire dominant la » question (4). » Malgré l'avis du colonel, nous pensons, comme beaucoup d'auteurs, qu'il ne s'agit pas de déterminer a priori ce qu'Annibal aurait dû faire, mais de reconnaître ce qu'il a fait. Et d'ailleurs, si nous voulions consulter a priori cette raison géographique et militaire, nous nous adresserions de préférence pour
(1) Hist. d'Annibal, 1878, tome II, liv. V, chap. II, p. 64, note 1.
(2) Tome II, liv. V, chap. II, p. 68: « Il faut donc renoncer à tirer parti d'un examen des lieux, si scrupuleux qu'il soit. »
(3) Tome II, p. 68 et suiv.
(4) Tome II, p. 73.
nous guider à Napoléon Ier, qui a toute sa vie parlé d'Annibal (1), et qui dans ses Commentaires a résolu la question en le menant vers le Mont Cenis (2). Le colonel Hennebert pose donc, après un éloge d'Annibal comme homme de guerre, le principe suivant : « La vallée de la Haute Durance s'imposait au sage Annibal (3) » ; les raisons qu'il en donne sont qu'elle correspond à un éventail de sept vallées divergentes en Italie, qu'elle les commande, et qu'elle est enfin « la vallée militaire » par excellence ! Nous ferons simplement observer que, malgré les avantages de cette route, les invasions en Italie ne l'ont pas toujours suivie, tant s'en faut ; les généraux qui les dirigeaient ne possédaient pas sans doute une « sagesse » militaire suffisante.
Pour amener Annibal jusqu'à cette vallée de la Haute Durance, le colonel expose quelques considérations dans lesquelles les textes n'interviennent absolument en rien, et conclut : a En » résumé, la raison géographique et militaire exige absolument » que la ligne d'opérations carthaginoise ait suivi le cours du » Rhône, de l'Isère, du Drac, et de la Haute Durance (4). »
Puis il établit par induction qu'Annibal a divisé son armée en plusieurs corps, parce qu'il avait déjà fait ainsi au passage de l'Èbre, parce que d'ailleurs Charlemagne, François Ier, et Napoléon ont procédé de cette façon (5).
Ce n'est qu'après avoir adopté d'une manière absolue cet itinéraire et ce mode de marche au moyen de la raison militaire, que le colonel en vient aux textes.
L'examen des textes. — Et alors, il recueille indistinctement dans Polybe, Tite-Live. Ammien Marcellin, Silius Italicus, et Strabon les termes qui peuvent servir de repères utiles à
(1) Voir Commentaires de Napoléon F\ tome I, Campagnes d'Italie, chap. II, § 6.
Idem, tome V. Notes sur le manuscrit venu de Sainte-Hélène d'une manière inconnue.
Ulnn, tome VI. Notes sur les considérations du général Hogniat. Correspondance de Napoléon I", tome XXXI, p. 417-418 passim. Voir aussi J.-B. Collot, Chute de Napoléon.
(2) Commentaires de Napoléon V\ Paris, 1867, p. 159.
(3) Tome II, liv. V, chap. II, p. 73.
(4) Tome II, liv. V, chap. II, p. 77. (o) Tome II, liv. V, chap. II,. p. 78.
l'itinéraire ainsi établi a priori ; il restitue avec eux une « directrice de marche ». Cette directrice étant bien déterminée, il passe au récit de l'expédition, nous présente Annibal, toujours grâce à une savante induction, comme un général d'armée actuel, entouré de son état major et de ses chefs de service. C'est ainsi qu'il reconstitue presque littéralement « les appréciations qui cou- » vraient la dernière page du mémoire placé sous les yeux du » générât en chef, à son quartier général de Grenoble » (1) ! et il conclut: « Annibal lut. attentivement les mémoires descriptifs » de ses ingénieurs militaires, il étudia leurs cartes, il discuta le » problème et s'entretint longtemps avec eux de toutes les » éventualités de l'opération. Ayant définitivement approuvé » leurs projets et décidé que la directrice de marche passerait, » suivant leur avis, par les vallées du Drac, de la Durance et du » Chisone, il dut clore la conférence de Grenoble. L'histoire ne » dit pas dans quelle forme eut lieu cette clôture, ni s'il fut pro- » nonce de discours. Mais si, à cette occasion, le jeune Annibal a » dit quelques mots, on peut facilement en induire le sens, en se » reportant aux paroles vives qui s'échappaient de la bouche du » jeune Bonaparte (2). » Nous nous sommes demandé un moment si le colonel Hennebert avait voulu plaisanter; mais comme il parle sérieusement, nous avons supposé qu'il avait eu sur cette partie de l'histoire des révélations particulières. Nous n'avons en effet pu retrouver dans aucun texte les détails si précis qu'il nous donne.
Il est d'ailleurs inutile de comparer le récit que fait le colonel Hennebert, soit avec le texte de Polybe, soit avec le texte de Tite- Live ; on y trouverait trop peu de ressemblance ; il sera plus simple de faire remarquer combien il s'en écarte dans chacune des parties de l'itinéraire qu'il nous décrit, et que nous allons examiner.