‹ Annibal dans les AlpesChapitre 31 sur 89 · L'ITINERAIRE DE GRENOBLE AUX ALPES · texte numérisé non relu

L'ITINERAIRE DE GRENOBLE AUX ALPES

Nous n'étudierons l'itinéraire du colonel que dans la partie qui

(1) Tome II, liv. V, ch. III, p. 182.

(2) Tome II, liv. V, ch. III, p. 182 et 183.

lui est personnelle, c'est-à-dire de Grenoble à l'arrivée en Italie.

L'entrée des Alpes. — Annibal, ayant choisi Grenoble comme « base d'opérations secondaires (1) », s'engage dans la vallée du Drac, et par cette route arrive non loin de Saint-Bonnet, au « débouché connu des anciens sous le nom d'entrée des Alpes. » Non seulement aucun texte ancien ne désigne Saint- Bonnet ou ses environs comme étant placé près de l'entrée des Alpes, mais il n'y a jamais eu, du côté de Saint-Bonnet, aucune entrée ni aucune sortie, puisqu'il n'y a pas de défilé. Laissons ici la parole à un habitant de ces pays, J. Roman, correspondant du Ministre de l'Instruction publique, qui a tenu à rectifier quelquesunes des erreurs géographiques du colonel Hennebert (2). Il a écrit, à propos du passage que nous venons de citer : « Onrecon- » naîtra avec quelque difficulté sous ce déguisement la riche et » large vallée du Champsaur. Le défilé de Saint-Bonnet n'a » jamais en effet existé que dans l'imagination de M. Thiers, » auquel M. le colonel Hennebert a vraisemblablement emprunté » ce détail. En effet, voici ce que M. Thiers a écrit à la page 85 » du tome XIX de Y Histoire du Consulat et de l'Empire : « Le défilé » de Saint-Bonnet commence au sortir de Gap, traverse une » haute montagne au col de Saint-Guigues, et descend ensuite » sur Saint-Bonnet. » Il n'y a point de défilé entre Gap et Saint- » Bonnet, mais seulement une montagne très ouverte, largement » accessible à passer ; elle n'est dominée par aucune cime rappro- » chée. Le col de Saint-Guigues, du reste, loin de séparer Gap de » Saint-Bonnet, sépare Corps d'Aspres-les-Corps, c'est-à-dire le » Champsaur de Trièves. »

Le premier combat. — Cette erreur rectifiée, voyons par où le colonel Hennebert va faire continuer la marcbe d'Annibal. Il le mène par le col de Saint-Guigues à Forest-Saint- Julien. De là, il lui fait traverser le contrefort de 2,500 m qui sépare la vallée du Drac de celle de la Durance, et c'est à cet endroit, avant de passer le col de la Pioly, lequel « s'impose

(1) To:ne II, liv. V, ch. IV, p. 184.

(2) La traversée des Alpes par Annibal à propos du livre du colonel Hennebert. Gap. Jouglard 1894, p. 2o.

absolument (1) », qu'il place le premier combat contre les Allobroges.

Nous n'insistons pas sur les altitudes que nous rencontrons dans ce « pays plat » des auteurs ; nous voulons seulement remarquer la manière dont le colonel s'excuse de la présence des Allobroges au col de la Pioly : c'est là, dit-il, une « dénomination générique » (2), et il reconnaît que c'étaient les Katoriges qui habitaient ces régions. Dans tout ce qu'il expose concernant ces deux peuples (3), nous ne trouvons rien qui fournisse une explication satisfaisante de la transposition ethnographique qu'il admet.

La Druentia. — Quoi qu'il en soit, reprenons les Carthaginois au col de la Pioly. « Us ont à sauter de là dans la vallée de la Panerasse (4) ». Des géographes ont cherché en vain cette vallée. M. Roman a enfin découvert que le colonel avait voulu désigner le torrent de Saint-Pancrace ou du Sappey, qui est écrit en effet Saint-Pancrasse sur la carte d'État-major. « L'auteur de » l'histoire d'Annibal, écrit-il (5), n'a pas vu le Saint (peu visible » en effet), et il a lu Panerasse au lieu de Panerasse, donnant » ainsi naissance à un nouveau torrent. » Laissons là ce détail amusant, et suivons Annibal qui descend vers la Durance.

L'arrivée à la Druentia se trouve ainsi placée après l'arrivée à l'entrée des Alpes, après le premier combat, ce qui est en contradiction formelle avec le texte de Tite-Live, disant qu'Annibal ne fut pas attaqué jusqu'à la Druentia (Tite-Live, XXI, 31). Annibal atteint cette rivière au-dessus du confluent del'Ubaye; nous ne revenons pas sur son peu de ressemblance en ce point avec la Druentia décrite par Tite-Live.

Le second combat. — Annibal marche sur Embrun, puis est assailli par les montagnards sur la route de Briançon, au Pertuis Rostan. Ce second combat, raconté par le colonel en des

(1) Tome II, livre V, chap. IV, p. 208.

(2) Tome II, livre V, chap. IV, p. 207, note 4.

(3) Tome II, livre V, chap. III, p. Toi et suivantes.

(4) Tome II, livre V, chap. IV, p. 207. (o) Ouvrage cité, p. 27.

termes enthousiastes et imagés (1), ne nous apparaît pas comme une restitution exacte du récit fourni par le texte ancien ; nous aimerions moins de lyrisme et plus de précision.

D'ailleurs, M. Roman, qui est allé voir le prétendu théâtre de ce combat, est encore obligé de rectifier une erreur commise par le colonel., et il nous dit (2) : « L'erreur vient d'une mauvaise » lecture de la carte de l'Etat-major. Le Pertuis Rostan n'étant » pas indiqué sur cette carte, le colonel, qui n'est pas venu sur les » lieux, a confondu avec ce Pertuis, le gouffre au fond duquel » passe la Durance, gouffre formidable en effet, de 80 mètres de » profondeur, et de 30 ou 40 mètres de largeur, mais où nul pied » humain ne passe jamais, car la rivière encaissée et bouillon- » nante en remplit toute l'étendue. »

Le col. — De Briançon, Annibal, suivant toujours sa « direc- » I lice de marche », va au mont Genèvre ; les Carthaginois « débouchent sur un vaste plateau couvert de champs de seigle » et bordé de forêts de mélèzes ; ils sont au col, leur tâche est » accomplie (3). » Est-ce là le col dénudé décrit par Polybe?. . .

C'est alors qu'Annibal prononce sa harangue : « Le jeune général » ne cherche point à soulever les passions de son auditoire

» exténué ; il se borne à un geste oratoire c'est à la

» raison qu'il fait appel (4). » Nous nous étonnons qu'un officier supérieur parle ainsi ; notre faible expérience de la troupe nous permet au contraire de supposer que de vaines argumentations n'auraient pas relevé le moral de soldats peu versés dans l'art oratoire et fatigués par de dures épreuves. Pour retourner contre le colonel des comparaisons dont il aime à se servir, nous rappellerons que les Dix mille de Xénophon ont repris courage en voyant la mer, les compagnons d'Enée en apercevant la terre d'Italie (5), les soldats de l'Empire en découvrant Moscou (6). Nous ajouterons enfin que, dans les marches d'Algérie à travers

(1) Tome II, livre V, chap. IV, p. 223 et suivantes.

(2) Ouvrage cité, page 29.

(3) Tome II, liv. V, chap. IV, page 229.

(4) Tome II, liv. V, chap. IV, page 230. (o) Virgile. Enéide III, v. 523.

(G) Thiers. Histoire du Consulat et de l'Empire, tome XIV, liv. XLIV.

des pays dénudés, la vue d'une source entourée de verdure ranime singulièrement le courage des soldats exténués par le soleil et la soif; les plus beaux discours n'auraient pas le môme effet.

La descente. — La directrice de marche nous conduit du col du mont Genèvre à Clavières, Césanne, le col de Sestrières, pour descendre de là la vallée du Chisone par Fenestrelle et Pignerol. Mais nous cherchons en vain le récit de la descente : il est esquivé au moyen d'une dissertation sur les accidents, empruntée d'ailleurs aux expressions vagues et générales des textes grec et latin, et se terminant par cette vérité : « Toute » opération de descente de montagne est, on le sait, plus ardue » que celle de la montée conjuguée (1). » On sent très bien à la lecture que le colonel a été vraiment embarrassé à ce moment de sa rédaction; pas un mot ne porte, pas une phrase n'est précise, il s'éblouit de mots, et essaie de faire passer dans l'esprit d'Annibal les hésitations qu'il ressent : « mais il s'agit du salutde » Garthage ; le sort en est jeté : on est maître du mont Genèvre : » l'hésitation n'est pas possible, il faut descendre en Italie. »

Sur cette descente, qui s'effectue par le col de Sestrières (!), nous adoptons sans réserve le jugement porté par M. Chappuis : « Est- » il besoin de combattre le système d'après lequel Annibal, une » fois descendu à Cézanne, c'est-à-dire à peu près au niveau de » Briançon, au lieu de suivre le cours de la Doire, aurait monté » le col de Sestrières, plus difficile et plus élevé que celui du » mont Genèvre, pour descendre par le Val de Pragelas ? Cette » supposition, invraisemblable en elle-même, que n'autorise en » rien la lecture des anciens, est d'autant plus vaine que le col de » Sestrières ne répond pas plus que celui du mont Genèvre à » leurs descriptions (2). »

Comment admettre en effet que le col de Sestrières fasse partie de « la descente », puisqu'il faut remonter à 2,069 mètres pour le passer ? . . .

Le défilé de trois demi-stades. — Quant au défilé de trois demi-stades, le colonel Hennebert en règle en quelques

(1) Tome II, liv. V, chap. IV, page 234.

(î) M. Chappuis. Rapport au Ministre, p. 39-40.

lignes la position (1) de la manière suivante : « Il serait assurément » puérilde songer à soutenir une discussion topographique contre » les commentateurs qui cherchent le point du val de Pragelas où » cet éboulement s'est produit ; nous ne nous proposons d'essayer, » à cet égard, qu'une simple description théorique, empreinte, » autant que possible, de clarté. » Et c'est alors qu'il entame une intéressante digression dans laquelle il décrit les travaux des t ingénieurs carthaginois », l'ouverture d'une piste de raccordement, les opérations de « pétardement » au moyen d'une substance qui était « similaire de la nilro-glycérine ». Nous ne le suivrons pas sur ce terrain dangereux.

Page 1