‹ Annibal dans les AlpesChapitre 47 sur 89 · COMPARAISON AVEC LES TEXTES · texte numérisé non relu

COMPARAISON AVEC LES TEXTES

Le récit de Polybe. — Nous croyons que par pays plat (iv -:>; ïû'-iozi:. Pol. 111. 50. 2) et par montagne (r.poq xaî; ôxepfcXaîç, Pol. III. 50. 5), Polybe a voulu différencier les terrains au point de vue des transports, c'est-à-dire ceux où l'on pouvait employer les charrois et ceux où il fallait mettre les charges à dos d'animal. Quoi qu'il en soit, nous pensons que cette expression se trouve satisfaite par notre itinéraire le long de la vallée de l'Isère mieux que par tout autre ; les quelques accidents de terrain rencontrés sur cette route ne peuvent pas, il nous semble, la faire considérer comme traversant un pays de montagnes. Quant à l'expression « le long du fleuve » (-api tbv peTayèv Pol. III. 50. 1), elle n'est pas choquée par un écart de 15 kilomètres à droite de la vallée.

Examinons maintenant la longueur de cet itinéraire, en évaluant exactement les dislances.

De GhAteauneuf-suiM'Isère à Saint-Quentin ... G3 kilom.

De Saint-Quentin par Montaud à Veurey (ancien

chemin) 12 kilom.

De Veurey à Gomboire (le long des pentes). . . 10 kilom.

De Gomboire à Gières (en traversant le Drac et en

coupant la plaine de Grenoble) S kilom.

De Gières au Bréda 35 kilom.

Du Bréda au Pontet 20 kilom.

Tolal 154 kilom.

Les 800 stades de Polybe, qui a compté en chiffres ronds. ( AvvQSa; o iv ft[i.£patiç oév.y. ^cps'jOîlç 7:apà t;v t.z~x[j.zv zl: èxTaxocCsuç erras*:: j; Pol., III, 50. 1), font 142 kilomètres. Nous trouvons l'accord suffisant (1). Le parcours que nous indiquons est donc bien conforme aux expressions de Polybe « huit cents stades le » long du fleuve, en pays plat ».

Bien plus, il explique comment Annibal parcourut ces huit cents stades « en dix jours », faisant de la sorte des étapes moyennes de 15 kilomètres à peine. La lenteur de cette marche résulte en effet de la nature marécageuse du pays, de l'obstacle de l'Echaillon, et du passage du Drac. Enfin, pour l'historien grec, tous les peuples des bords de l'Isère sont compris en bloc dans la mention « Allobroges »; Ïm: \tàv yap h xoîç ï-'-ioc: fcav, lrzv:/y>-z -iv-

■zt: ûmt,$v ol y.atà [J.ipoq r^z\j.bvzq -ur/ 'AXXoj3pÉYwv ; les « petits chefs »

avaient une individualité distincte, mais ils formaient une confédération désignée par le nom de la tribu la plus puissante. Notre itinéraire s'accorde donc très bien avec la présence des « petits chefs allobroges ».

D'autre part, nous avons vu plus haut qu'il était impossible do continuer à suivre l'Arc, et qu'il fallait traverser par les Cucherons la chaîne de Belledonne pour aller aux Alpes. Getlc condition s'harmonise fort bien avec le récit de Polybe, qui dit que « les » chefs allobroges occupèrent les positions favorables, celles par

(1) Nus évaluations sont faites sans arrière-pensée, sans chercher à obtenir le chiffre voulu. Peut-être même axons nous fait erreur à notre détrimenl en augmentant certaines distances. Nous lisons en effet dans Osiander

Btannib&lweg, p. 98J que la distance de Valence à Montmélian le long de 'Isère est exactement de 142 kilomètres ; il n'y a qu'à regarder une carte tour voir que la nôtre, de Chàteauncuf au Pontet, ne doit pas être supé-

pou

rieure à cette distance.

» lesquelles de toute nécessité Annibal était obligé de faire son » ascension (l). » Il était bien en effet de toute nécessité dépasser par les Cacherons pour aller du Haut Graisivaudan vers les Alpes.

Le récit de Tite-Live. — Examinons maintenant si ce parcours convient au texte de Tite-Live. Toute la première partie de son chapitre XXI n'est que la reproduction du récit de Polybe ; comme l'auteur grec, il raconte qu'Annibal arrive à l'Ile en quatre jours, que cette Ile est l'endroit où l'Isère et le Rhône se réunissent après avoir été séparés par une langue de terre, et que près de là sont les Allobroges ; il place chez les Allobroges la lutte entre les deux frères ennemis au lieu de la placer chez les habitants de l'Ile, voilà la seule différence; nous en avons déjà parlé plus haut (2), et nous y reviendrons plus loin (3). Puis Annibal rend le trône a l'aîné et obtient en retour des provisions et des vêtements. Il n'y a donc là absolument rien qui s'oppose à notre Itinéraire.

Trois mots de transition. — MaisTite-Liveveutcompléler ensuite les données trop vagues de l'historien grec en énumérant les noms des peuples traversés, noms qu'il recueille dans d'autres auteurs. Pour relier les deux parties de sa narration, il emploie trois mots qui sont à eux seuls la cause de beaucoup d'erreurs commises sur le sujet: « Sedatis eerlaminibus Allobrogum » . . . Supprimons en effet cette phrase de transition, et lisons le texte qui la suit : (Sedatis Hannibal certaminibm Allobroyum) Cum jam Alpespeleret, non recta reyionc lier imtiluit, mi ad lœvamin Tricaslinos flexil; inde per extrernam oram Vocontiorum agri tendit in Tricorios, haud usquam impedita via primquam ad Druenliam flumen pervertit (Tite-Live, XXI, 31). Tout s'éclaire, tout devient logique : Tite-Live présente un résumé de l'itinéraire avec des noms de peuples à l'usage de ses lecteurs latins.

Du Rhône à la Druentia. — Annibal vient de traverser le Rhône : il ne prend pas la route la plus courte pour

(1) Pol., lit, 50. 3. Edit. Hultsch, p. 2.'i:;.

(2) Dans ce chapitre, article: Annibal n'est pas entré dans l'Ile. iNote.

(3) Au chapitre XVIII, article : Les Allobroges.

gagner les Alpes, il ne s'enfonce pas droit devant lui, mais il tourne à gauche, ce qui lui fait suivre le cours du Rhône, et il va de la sorte vers le pays des Tricaslins. Les Tricaslins habitaient bien en effet sur la rive gauche du Rhône, et ils étaient, au siècle d'Auguste, concentrés près d'Aousle et de Saint-Paul-Truis- Ghateaux (1).

De là, il longe la frontière des Voconces, ce qui le fait passer sur la rive gauche de l'Isère, puis il arrive sur le territoire des Tricoriens, qui habitaient la vallée du Drac. Il n'a, jusqu'à cette rivière, rencontré aucun obstacle. C'est alors que l'auteur décrit le Druentia.

Ainsi donc, Tite-Live, avec ses trois mots de liaison, a opéré une transposition géographique (2) ; il a reporté après le confluent de l'Isère et du Rhône ce qui se passait après le passage du Rhône.

En réalité, après avoir à peu près transcrit le récit dePolybe, il l'a repris pour le jalonner par les noms des peuples qui habitaient ces régions à son époque : mais il n'a su juxtaposer ses deux narrations qu'en les reliant par cette malencontreuse transition. Il a commis sans le vouloir une erreur due à ce qu'il n'avait pas une connaissance suffisante du pays ; c'est une mésaventure qui arrive souvent à ceux qui compilent sans avoir la science nécessaire ; dès qu'ils ajoutent à leur mosaïque littéraire quelque phrase de leur goût, ils y introduisent une sottise (3).

Remarquons enfin qu'Annibal n'a pas voyagé dans l'Ile. Il ménageait ainsi les états de Rrancus, son fidèle allié ; il n'eut pas à s'en repentir, puisqu'il ne fut pas attaqué.

La Druentia. — Après avoir dit qu'Annibal était arrivé sans obstacle jusqu'à la Druentia, Tite-Live nous décrit cette

(1) Walckcnaër fait remarquer (Géographie des Gaules, I, .'il). 138 et II, 204) que Saint-Paul-Trois-Chàteaux est une ville récente par rapport à Aouste (Auguste Tricastinorum), et qu'elle n'est devenue le centre administratif du territoire qu'à cause de son évèché ; il ajoute qu'il ne faut donc pas identifier le pays des ïricastins avec le ïricastrin moderne.

(2) C'est aussi l'avis de C. Chappuis : Annibal dans les Alpes, Grenoble, 1897, p. 24 et 23.

(M) Nous sommes loin de prétendre que telle est l'habitude de Tite-Live ; nous avons précédemment expliqué que nous lui accordions malgré tout une assez; grande confiance; mais il est évident pour nous qu'il a commis une erreur de ce genre dans le passage que nous étudions.

rivière. Nous avons vu à plusieurs reprises que cette description ne répond nullement à l'aspect que présente la Durance dans la partie supérieure de son cours ; elle est au contraire une image fidèle de ce qu'est le Drac vers son confluent avec liseré (1).

Mais ce n*est pas suffisant d'avoir trouvé une rivière placée sur l'itinéraire d'Annibal, et dont la physionomie répond à la description de TNte-Live ; il faut encore expliquer pourquoi cette rivière porte le nom de Druentia. La raison en est que ce mot Druentia est un terme générique à rapprocher des Druyse, des Dranses, et peut être du celtique dur (eau), et qu'il ne représente pas nécessairement la Durance actuelle. Comme cet argument pourrait sembler introduit par parti-pris, et que des adversaires pourraient suspecter à juste titre, sinon notre bonne foi, du moins notre compétence, nous nous référerons à des savants qui ont étudié ces points spéciaux, sans nullement s'occuper d'Annibal et de son itinéraire dans les Alpes.

M. Adolphe Piclet a publié dans la Revue celtique (2) un article intitulé : La racine dru dans les noms celtiques de rivières ; il a montré comment cette racine dru se retrouvait en sanscrit et en zend, et signifiait « courir, courir vite » ; puis il a constaté sa présence dans un nombre très considérable de noms celtiques de rivières qui ne diffèrent entre eux que par les désinences (3).

a La racine de mouvement dru, écrit-il, qui, en dehors du » sanscrit et du zend, n'a été conservée comme verbe que par le » gaélique, et, moins sûrement, par quelques formes germani- » ques secondaires, ne nous a pas offert moins de cinq, et peut- » être six groupes de dérivés en gaulois, pour les noms des- » rivières seulement (4). »

(1) Voir plus haut, article : le Drac. Larauza avait d'ailleurs fait déjà la même remarque, et avait écrit llisi. critique du puss. des Alpes par Ârmibal, p. 88) : « Ayant observé le Drac près de Grenoble sur plusieurs » points de sou cours, je crois pouvoir affirmer qu'il serait impossible d'en » donner une idée plus exacte qu'en reproduisant mot pour mot la descrip- » tion latine. Il est vrai que les travaux qu'on a faits pour obvier à ses » ravages ont pu dénaturer en partie l'aspect qu'il offrait autrefois, mais ils » peuvent aussi donner une idée de ce qu'il devait être avant qu'on ne les » eut entrepris. »

(2) Revue celtique, tome I, Lib. A. Franck, 67, rue de Richelieu, Paris. 1870-72, pages 299-305.

(3) Dravus, Druentia, Drancia, Druna. . . ; Drùme, Droune, Droude, Druise, Dreusse, etc.

(4) Revue celtique, tome I, p. 30o.

On comprend dès lors comment les Romains, surtout ceux qui n'étaient jamais allés dans le pays, pouvaient confondre facilement entre elles ces rivières qui avaient des noms si peu différents, qui descendaient toutes des Alpes, et qui se dirigeaient toutes vers la vallée du Rhône; Vrmntia et Drantia furent les noms les plus communément répandus chez les Romains. Encore aujourd'hui, d'après M. Jacques Replat (1), « les habitants du Haut-Chablais » donnent à toutes les rivitîfts le nom de Drancc », et Drance est une abréviation de Dnrance. Quelle que soit la racine à laquelle on rapporte les noms de ces cours d'eau (2), on ne peut nier qu'ils ont une origine commune; il est dès lors facile de comprendre comment un mot tel que Drucnlia et Drantia a pu désigner des rivières différentes. Les auteurs nous fournissent d'ailleurs la preuve des confusions que cette ressemblance des noms, jointe à l'ignorance géographique, a pu causer chez les Latins, puisqu'ils désignent par le même nom des rivières qui sont séparées par de très grandes distances (3). Si Polybe avait nommé la rivière en question, il nous aurait été d'un précieux secours; pourquoi ne l'a-t-il pas fait? Il a suivi en cela la méthode qu'il s'était imposée, de ne pas reproduire de noms géographiques peu familiers à ses lecteurs ; le Drac était inconnu ou à peu près, qu'aurait-il ajouté à son récit en en parlant ? Mais il y a bien trace dans son texte de traversée de rivières, puisqu'il parle des pertes éprouvées par l'armée au passage des fleuves ; cette expression « des fleuves » traversés montre qu'il y en avait d'autres que le Rhône sur la route suivie par l'armée carthaginoise, et qu'ils étaient assez ditïiciles à traverser pour occasionner des pertes.

Les difficultés éprouvées au passage du Drac sont d'ailleurs pour nous une raison qui explique le temps assez considérable employé pour parcourir les 800 stades.

(1) Note sur le passage d'Annibal. Chambéry, 1831, p. 19.

(2) M. Replat indique, dans le même ouvrage, l'étjmologie celtique: dour, eau, et rhun, courir, aller vite. Le nourcelte serait donc aour-rhun.

(3) Strabon désigne sous le nom de Druentia (liv. IV, ch. 6, § 5) une toute autre rivière que la Durance du Mont Genèvre, et cette autre rivière, qui coule sur le versant opposé à la Doire et se précipite vers le Rhône, est probablement la Drance du Valais. Amédéc Tardieu traduit simplement : le Drucntias (Géographie de Strabon, Hachette, 1894, tome 1, p. 337).

De la Druentia aux Alpes. — « La Druentia passée, » dit Tite-Live, Annibal parvint jusqu'aux Alpes, marchant » presque toujours en plaine, et nullement inquiété par les Gau- » lois qui habitent ce pays (1). » C'est dans la belle vallée du Graisivaudan que se déroule là partie correspondante de notre itinéraire; nous croyons qu'aucune route ne répond mieux à l'expression campeslri maxime itinere, « presque toujours en pays » de plaine », car Annibal ne trouva quelques monticules que vers la fin, à l'endroit où il arrivait à la montée des Alpes, au point où allait avoir lieu le premier combat.

Ce combat étant longuement décrit aussi bien par Polybe que par Tite-Live, il y a lieu d'examiner par le détail si la région des Cucherons, à laquelle nous a conduit notre itinéraire, répond point pour point à ces descriplions, et si les phases du combat peuvent y être logiquement restituées.

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(1) Hannibal ab Druentia campestri maxime itinere ad Alpes cum bona peux ineolentium ea loca Gallorum percenit. (Tite-Live. XIX. 32. Ed. Gaucher, 1890, p. 56.)

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