ARRIVÉE AU PIED DES MONTAGNES
Nous allons décrire d'abord le terrain sur lequel pouvait opérer Annibal à partir du Bréda.
Topographie. — Ce terrain est limité à Test et au nord par l'Arc, à l'ouest par l'Isère. Avec la partie inférieure de cette dernière rivière, l'Arc coudé en potence cinq kilomètres avant son confluent dessine une sorte d'U, dont les branches seraient un peu ouvertes, et dont la convexité serait tournée vers le nord. Aiguebelle au nord-est et Chamousset au nord marquent la naissance des deux branches de l'U. Tout l'intérieur est rempli par les derniers contreforts du massif montagneux que les cartes désignent généralement sous le nom de Chaîne de Belledonne. , Le Gélon, coudé en forme de V, y ouvre deux grandes trouées. Par la branche aval, on débouche en plaine près de Chamoux ; par la branche amont, on arrive au Pontet.
Le col des Cucherons. — Coupée par le travers de Chamoux en allant de l'ouest à l'est, la montagne a 8 kilomètres de large sur au moins l,300mde hauteur, dominant de 900m les vallées du Gélon et de l'Arc. La coupure passe d'ailleurs par un grand ravin appelé ravin de Montendry, du nom d'une commune
(1) Ce n'est pas par le fond de la vallée du Bréda, suivi aujourd'hui par le tramway de Pontcharra à la Rochette, que passa Annibal ; le lit de la rivière était beaucoup trop encaissé pour cela. Mais il prit la route jalonnée actuellement par Pontcharra, le château de Beaurcgard et la Rochette, qui suit le Bréda en le dominant.
qui y est située; elle aboutit près d'un col de franchissement appelé le col du Petit Cucheron (1,235™).
A deux kilomètres au sud de celui-ci se trouve un autre col, un plus facile, celui du Grand Cucheron (1 ,180,n), qui sert plutôt de débouché à la haute vallée du Gélon.
Les deux Cucherons permettent ainsi de descendre par des sentiers actuellement peu praticables (1) dans la vallée de l'Arc ; sur ce versant, à la cote 530, la pente est interrompue par un long gradin où sont bAtis les deux villages de Saint-Alban-des- Hurtières au sud, de Saint-Georges-des-Hurtières au nord.
Le débouché de l'Arc. — Ces passages sont maintenant peu fréquentés ; le chemin de fer et la route, grâce à des remblais et à des ouvrages d'art, vont suivre le contour de l'Arc. Au-dessous du village de Montgilbert, la route a été taillée dans le roc dans une pointe qu'on appelle Rochebrune. Autrefois, avant qu'on n'endiguât l'Arc par la chaussée construite par Napoléon Ier, et qu'on fit du colmatage sur la plaine qui s'étend d'Aiguebelle à Ghamousset, ce terrain était le lit du torrent (2).
Au xvne siècle, l'Arc baignait le pied de ces rochers. Sully dit dans ses mémoires, à propos du siège de Charbonnières (3). que son artillerie éprouva de grandes difficultés à passer par l'étroit sentier qui existait à cette époque; une des roues du canon se trouvait souvent en dehors de la route, au-dessus du précipice.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si la Table de Peutinger, ni aucun des documents antiques, ne figure de route en ce point. A l'époque gauloise, il était impraticable.
d) 11 nous a paru absolument certain, par l'état même des lieux, que le col du Grand Cucheron a dû être jadis beaucoup plus fréquenté qu'il ne t'est actuellement (août 1900). Le chemin, dans la partie qui descend sur Saint- Alban, est encore bordé d'arbres qui semblent plantés régulièrement ; mais n'étant l'objet, d'aucun entretien, il a été ravine par les eaux, qui eu ont enlevé la terre et ont mis à jour un lit de cailloux ; aussi les piétons ont-ils créé un nouveau sentier qui le suit en bordure à gauche.
(2) Voir dans Marche d'Annibal, du colonel Perrin, p. 51, la description de ce débouché.
(3) Mémoires de Sully, Paris, Amable Costes, 1814, t. II, année 1G00, liv. XI, p. 542: « Le seul chemin qui y conduit (à Charbonnières) est extrêmement étroit, » bordé d'un côté par la rivière d'Are, dont toute lar rive est coupée de droit » lil, et de l'autre par des roches impraticables. On pouvait à peine l'aire une » lieue par jour, parce qu'à tout moment on était obligé de dételer le canon, » une des roues portant presque toujours à faux sur le précipice. »
Pour déboucher de la vallée de" l'Arc, on se servait des deux Gucherons. Le Petit Cucheron par la vallée de Montendry menait vers les Bauges ; le Grand Cucheron desservait plus particulièrement toute la vallée de la Basse Isère, par la Rochette. Une bonne route y est encore figurée sur l'atlas du général Bonnet, publié il y a un siècle.
Une discussion. — Ainsi Annibal avait deux chemins à suivre pour gagner les Alpes.
Il pouvait gagner Chamoux par un itinéraire qui serait tout-àfait conforme à l'expression « pays en plaine », et de là s'engager dans la vallée de Montendry, où se serait livrée la bataille. Ce système a été adopté par le colonel Perrin. Nous ne croyons pas que les opérations militaires puissent y être complètement restituées.
L'autre chemin était celui que nous' avons adopté, la haute vallée du Gélon ; cette route monte un peu il est vrai, mais par une pente régulière dont la moyenne est de cinq pour cent.