LA VIE D'UN FLEUVE
Si les descriptions du Rhône ont varié avec les temps, il faut aussi reconnaître que le cours du fleuve a subi bien des modifications. Un fleuve est « un organisme véritable, une personnalité » réelle. Il a son développement et sa vie propre. Il a commencé » à l'origine des temps, il se transforme à travers les âges ; il se » modifie à chaque instant sous nos yeux. Le fleuve d'aujourd'hui » n'est pas celui des siècles passés; il n'est pas davantage celui » des siècles à venir. » C'est en ces termes que s'exprime M. Ch. Lenthéric dans la préface de l'ouvrage où il a écrit l'histoire du
Rhône, « comme on écrit celle d'une famille ou d'une dynas- » tie (1). »
Noire tache n'est pas aussi vaste, elle est au contraire localisée : nous voulons simplement étudier l'histoire d'un tronçon du fleuve, pendant une période déterminée. Nous allons exposer d'abord les idées exprimées avant nous sur les phases de la vie du fleuve.
Opinion de M. Reclus. — M. Elisée Reclus les a résumées et vulgarisées en des pages assez vagues, sans données géologiques sérieuses, et les a l'ait suivre d'hypothèses peu précises ; son étude se développe avec trop d'ampleur peut-être, et traite le sujet de trop haut, mais elle donne de la vie du fleuve une idée générale qu'il est bon de connaître:
a Nul doute que le superbe détroit de montagnes ouvert de » Seyssel à Grenoble par la dépression où se trouve le lac du » Bourget et par la vallée du Graisivaudan n'ait été autrefois le lit » bifurqué des deux grands glaciers du Rhône et de l'Isère, comme » le prouvent les débris de toute espèce et les gros blocs erratiques » trouvés sur les pentes des deux vallées, et jusqu'à 500 mètres » de hauteur à l'ancien confluent au sud de Ghambéry.
» Aux glaces succédèrent les eaux, un lac tortueux s'amassa » dans ces longs couloirs de montagnes, avant que le Rhône eût » creusé son lit à travers les arêtes occidentales du Jura, et que » l'Isère eût scié en deux les remparts de roches néocomiennes et » crétacées qui s'élevaient à l'orient du bassin actuel de Grenoble. » Alors le Drac, la Romanche, l'Isère, le Rhône unissaient leurs » eaux dans une grande mer intérieure, de 500 mètres plus » profonde que l'est le lac du Bourget, pauvre reste de l'ancien » réservoir.
» La percée du Jura fit changer de pente à tout le système » hydrographique. Actuellement, la partie septentrionale du lac, à » demi comblé déjà par les alluvions, s'épanche au nord par le )) tortueux canal de Savières, dont la faible longueur et les fonds >) marécageux portent à croire que le changement du cours du » Rhône est un fait récent dans l'histoire de la terre (2). »
(1) Ch. Lenthéric. Le Rhône. Histoire d'un fleuve. Paris, Pion, 1892. Préface.
(2) Nouvelle géographie universelle^ livre II, p. 216 et suiv.
Opinion de M. Lenthéric. — Voici la description que donne M. Lenthéric, après le confluent du Fier :
« La vallée s'élargit alors, et la plaine commence. Le fleuve » ramifié y serpente en lacis innombrables qui s'entrecroisent et » donnent naissance à un nombre considérable d'îles basses, » submersibles, aux contours variables et indécis, que chaque » crue colmate, ronge, agrandit, déplace, quelquefois même fait » disparaître, et qui sont désignées sous le nom générique de » brottcaux ». A gauche, la plaine marécageuse de Chautagne » conduit par degrés insensibles, et sans la moindre dépression » de terrain, au lac du Bourget, dont elle constitue en faitl'extré- » mité septentrionale, récemment comblée par les alluvions.
» De même que le lac d'Annecy, le lac du Bourget est géologi- » quement un aflluent du Bhône. Les grands blocs erratiques que » l'on retrouve, alignés à 500 mètres de hauteur, sur les pentes des » deux versants du lac, et qui couronnent le poétique coteau de » Tresserve, attestent le séjour et le retrait de l'ancien glacier » delphino-savoisien qui se bifurquait au Sud memedeChambéry, » et dont l'une des branches suivait la vallée du Graisivaudan, en » recevant sur sa route l'apport des glaciers secondaires du Dracet » de la Romanche, tandis que l'autre s'engageait dans le couloir du » Bourget, entre la Dent du Chien et le Semnoz, et se souciait par » Guloz au grand glacier du Rhône. Lorsque les glaces commen- » cérent à fondre, et que la période torrentielle succéda à la période » glacière, un grand lac sinueux remplit toutes les gorges du Drac, » de la Romanche, de l'Isère et du Rhône, formant une sorte de » mer intérieure dont le niveau s'est peu à peu abaissé. Les deux » lacs d'Annecy et du Bourget sont les pauvres restes de cet ancien » bassin ; et le Rhône a serpenté dès lors librement, en frayant » son lit dans la vallée couverte de boues et de débris glaciaires, » depuis Guloz jusqu'à Lyon (1). »
Ce rapide exposé d'une période intéressante est plus précis et plus exact peut-être que celui de M. Reclus ; néanmoins, il n'indique pas les transformations qu'a pu subir le Rhône entre l'époque où les glaciers recouvraient son lit, et celle où le cours actuel s'est dessiné ; ce sont ces transformations successives que nous voulons préciser.
(1) Ch. Lenthéric. Le Rhône. 1892. Sec. partie, ch. III, p. 341-342 du t. I.
LES TRANSFORMATIONS DU RHONE
C'est à la géologie qu'il faut nous adresser pour avoir l'explication des phénomènes dont nous nous occupons.
Sans doute, en nous plaçant à un point de vue plus étroit, nous pourrions affirmer que nous faisons de ta géographie, puisque nous voulons spécialement étudier le Rhône à une période qui appartient à l'histoire, mais ce ne serait là qu'une question de mots, à laquelle nous attachons peu d'importance. Nous préférons rappeler, après M. Maurice Lugeon (1), la définition donnée par M. Maekinder, d'Oxford, du programme exact des deux sciences sœurs. « La géologie, dit-il, est l'étude du passé à la lumière du » présent; la géographie est l'étude du présent à la lumière du » passé. » Aussi n'avons-nous pasliésilé à étudier le sol, à examiner les terrains, et surtout à consulter ceux qui par leurs travaux antérieurs étaient à même de nous renseigner, pour connaître les arguments qui pouvaient confirmer ou amoindrir notre hypothèse du Rhône bifurqué.
Le Rhône bifurqué. — Nous pensons qu'il y a une vingtaine de siècles, le Rhône n'avait pas le même aspect qu'aujourd'hui. Au lieu de s'écouler uniquement par le chenal de Pierre-Chûtel, il avait encore dans cette région un large épanouissement; il était même, par la cluse Chambéry-Montmélian. en communication avec l'Isère actuelle, et ce bras latéral constituait delà sorte un Rhône bifurqué ; la branche septentrionale suivait à peu près le lit du Rhône actuel, tandis que la branche méridionale, constituée par l'Isère d'aujourd'hui, communiquait avec la branche septentrionale par la vallée de Chambéry. La zone interfluviale comprise entre les deux branches du Rhône bifurqué s'appelait l'Ile.
Si l'on parcourt de nos jours la vallée de Chambéry, les observations que l'on peut faire sur le terrain établissent à première vue la succession de deux états dans cette vallée, l'un solide, l'autre liquide. Ils sont visibles tous deux par les traces qu'ils
(1) Maurice Lugeon. Leçon d'ouverture du cours de géographie physique professé à l'Université de Lausanne. Corbaz, 1897.
ont laissées, le plus ancien par des blocs erratiques et des boues glaciaires, le second par les alluvions et par les formes adoucies des vallées. On peut observer, en effet, que tout le fond de la vallée depuis le lac du Bourget est formé par des alluvions, recouvertes en certains points par des marais et des tourbières; de plus, la profondeur, l'évasement et l'orientation des thalwegs dans la partie sud-est (au sud de Montmélian et dans le Glandon), semblent indiquer que le terrain a été modelé par des eaux puissantes s'écoulant vers l'Isère.
Il semble donc au premier abord que la vallée ait été parcourue par une branche du Rhône qui, après s'être détachée du fleuve vers Culoz, passait par Chambéry pour aller rejoindre la vallée» du Graisivaudan (1); mais, en réalité, les faits ont été plus complexes, et, pour bien les comprendre, il est nécessaire de s'arrêter sur le rôle géologique qu'a rempli à travers les siècles cette vallée de Chambéry.
La vallée de Chambéry à l'époque quaternaire. — Nous avons déjà vu que les glaciers du Khône, de l'Isère et des torrents alpins de la région s'étaient rejoints par la vallée de Chambéry pour étendre leur immense manteau jusqu'à la Bresse et à la région lyonnaise (2).
Après une glaciation, l'Isère passa par la vallée de Chambéry, et alla porter ses eaux au lac du Bourget et au Rhône ; cet écoulement est admis par tous les géologues, et il se manifeste par les alluvions laissées dans la vallée par le fleuve qui la suivait alors. « Il est certain, dit M. Hollande (3), que les eaux de l'Isère » et de ses affluents alpins, — en Savoie sûrement — , ont passé » à Chambéry ; mais cela a eu lieu entre la 2e et la 3e glaciation. » Ce sont ces eaux qui ont formé les alluvions inlerglaciaires. »
(1) C'est ce que paraît avoir pensé M. le colonel Perrin, Marche d'Annibal, 1887, p. 41.
(2) Voir d'ailleurs : Étude sur la vailéé du Rhône par M. H. Douxami, Paris. Bérenger, 1901, p. 16.
(3") Dans une lettre du 3 décembre 1901, de Chambéry. Il ajoutait: « c'est à ce moment, je crois, qu'un cours d'eau venant du côté de Grulîy, de Cusy,... a pu franchir la vallée des Mollasses jusqu'à Aix-les-Bains, où il rencontrait les eaux de l'Isère... formant dans la région une véritable petite mer. ("est ce cours d'eau que j'ai signalé dans ma note de la campagne 1894. »
Ainsi, M. Hollande précise: c'est entre la 2e el la 3* glaciation que l'Isère a coulé dans la vallée de Chambéry. M. Vivien est d'ailleurs arrivé au même résultai, et. selon les expressions de .M. Lugeon (1), « il a montré, par une sagaee étude des alluvions » entourant cette ville, quél'Isère, un moment donné, entre deux » grandes glaciations, a coulé dans cette dépression, à la suite d'un » barrage morainique. » M. Kilian et M. Douxami remarquent d'ailleurs que, d'après l'inclinaison des couches d'alluviondans la vallée, inclinées du sud au nord, c'est bien l'Isère qui devait s'écouler vers le Rhône. Cette phase de l'histoire de la vallée nous paraît donc établie.
• Mais, après le dernier retrait des glaciers, après la période torrentielle qui te suivit, et jusque vers le commencement de l'époque historique elle-même, nous croyons qu'il y a eu un écoulement du Rhône vers l'Isère. Nous allons expliquer de quelle manière cet écoulement avait lieu.
.Le lit du Rhône était alors bien loin d'être aussi profondément creusé qu'il l'est aujourd'hui, l'érosion n'ayant pas eu le temps d'agir d'une manière aussi intense. Le fleuve, qui coulait donc à une altitude supérieure à celle d'aujourd'hui, se répandait dans ta plaine où sont les marais de Vions et de Lavours, et y rejoignait le lac du Bourget, beaucoup plus étendu à cette époque qu'il ne l'est aujourd'hui; la nappe d'eau ainsi formée constituait de la sorte un grand bras latéral du fleuve, aux eaux plus calmes, qui s'étendait jusque vers Chambéry (2).
Ainsi, le Rhône se jetait donc dans le lac du Bourget, le travei- „ sait, en sortait par des liras différents qui se réunissaient ensuite, puis il continuait sa route par son lit actuel : c'était là le Rhône septentrional. Mais d'autre part, vers Chambéry, le Bourget communiquait avec l'Isère par un chenal qui suivait la vallée. Le bras de rivière constitué par le lac du Bourget et ce chenal de communication se continuait par l'Isère actuelle jusqu'au point où elle se jette dans le Rhône, jusqu'au confluent, où il retrouvait la première branche du fleuve : c'était le Rhône méridional.
Telle est notre hypothèse. Nous allons maintenant étudier
(1) leçon d'ouverture <l» cour:; de géographie physique; 1897,, p. l'v.
(2) D'ailleurs te Rhône s'écoulait peut-être encore aux environs de Culoz par des liras multiples, et constituait ce que nous appelons le Uhône multiple ; mais cette étude serait en dehors du sujet que nous traitons en ce moment.
quelles ont été les causes qui ont permis ['existence de cet écoulement, et quelles sont celles qui ont amené sa disparition.
LES FORCES TRANSFORMATRICES
A l'époque où le Rhône bifurqué passait par la vallée de Chambéry, le modelé du terrain ne différait probablement pas beaucoup de celui que nos yeux sont accoutumés à apercevoir.
Actuellement, la vallée de Chambéry est presque partout à fond plat, mais parfois marécageuse, et, sur une grande partie de la longueur, l'œil distingue à peine des lignes de dépression par Lesquelles on croirait un écoulement possible. Cependant, en regardant les cotes sur la carte au ^m » on vo^ clue l'Isère au confluent du Glandon (cote 254) domine de 4 mètres le Rhône vers le confluent du Fier (cote 250 environ), et domine de 15 mètres le Rhône aux marais de Vions (cote 239), de sorte que la pente moyenne est en sens inverse de ce qu'elle a été autrefois.
Des environs du seuil placé auprès de Myans et coté environ 310, parle;;! trois dépressions divergentes par lesquelles s'écoulent des ruisseaux (1). Ce sont : l'Ai banne ; elle se dirige au nord sur Chambéry, et s'y jette dans la Leisse, qui mène ses eaux au lac du Bourget; vers le sud, le Glandon, qui va se jeter dans l'Isère ; enfin, un petit filet d'eau appelé Bon de Lauge (2), incomplètement figuré sur la carte au ^j^, fortement accentué sur celle au 155^ de l'Intérieur.
Entre l'Albanne et la Leisse est le seuil formé par les abîmes de Myans, dont nous parlerons plus loin.
En dehors de ces trois ruisseaux ou torrents, des marais encore abondants existent entre Chambéry et le lac du Bourget ; ils deviennent plus rares vers le sud. C'est tout ce qui reste des anciennes eaux (3).
(1) Les sources du Glandon et celles de l'Albanne sont à un niveau bien supérieur; nous envisageons seulement le cours en plaine.
(2) Ce ruisseau, qui sépare les communes des Marches et de Chignin, est porté sur le cadastre avec l'orthographe Bon de Loge.
(3) Lorsqu'on monte au sommet de la tour de Myans, sur la plateforme circulaire <|iii entoure la statue de la Vierge, rien n'est plus intéressant que de reconstituer des veux sur le terrain le parcours des eaux qui sillonnaient cette vallée il y a quelques siècles.
Quelles forces ont pu agir à partir d'une époque inconnue pour transformer ainsi le régime des eaux? Elles sont, croyons-nous* de plusieurs sortes.
Les érosions. — Les érosions causées par le frottement des eaux etsurtoul desgalets sont bien connues. Même en a vantde Lyon, dans quelques points particuliers, « la force d'entraînement est » telle que le fond du lit tout entier marche en même temps que le » fleuve. C'est une débâcle générale. ... Ce n'est pas un tleuve qui » chemine ainsi deLyon à la mer; ce sont deux fleuves superposes. » l'un liquide que l'on voit et que l'on touche, l'autre invisible » formé d'une infinité de petits corps solides qui se déplacent » sans cesse (1). . . . »
L'afïouillement du roc à Pierre-Chàtel a élé déterminé par une action de ce genre, puissante surtout au moment des crues et de la fonte des neiges ; l'abaissement du lit aurait ainsi favorise la concentration des eaux dans un chenal unique.
Tandis que l'érosion creusait ainsi progressivement le chenal de Pierre-Chatel, elle agissait aussi, mais d'une manière moins intense peut-être, dans la vallée actuelle de l'Isère.
Dans la branche de communication au contraire, l'action produite par l'érosion était faible. On conçoit en effet que le lac du Bourget et son chenal de déversement ne constituaient'en somme qU'un régulateur du système hydrographique de la région. Lorsqu'à l'époque des grandes crues, le Rhône charriait un volume d'eau trop considérable, le trop-plein se déversait dans le lac du Bourget ; et ce lac ne se surélevait pas beaucoup, d'abord à cause de sa superficie, ensuite à cause de l'écoulement immédiat qu'il avait vers le sud ; le surplus des eaux du Rhône septentrional grossissait de la sorte les eaux du Rhône méridional, sans y amener de crue trop subite : le lac du Bourget se trouvait là en effet pour régulariser l'apport de ses eaux.
Les alluvions. — Les alluvions ont été surtout considérables dans la grande plaine aujourd'hui comblée sur laquelles'etalait le lac du Bourget de l'époque ancienne. Les eaux s'étendaient sur tous les marais actuels de Lavours et de Vions, et le Rhône,
(1) Lenthéric. Le Rhône, tome II, seconde partie, chap. II.
apportant dans cette nappe d'eaux tranquilles les débris arrachés aux montagnes alpestres, jetait autour de lui dans un vaste épanouissement les terres les plus menues, et les répandait uniformément sur la plaine ; les gros galets au contraire, trop lourds pour sortir du lit principal, y continuaient lentement leur travail d'érosion.
Il est hors de doute que les plaines Occupées aujourd'hui par les marais de Vions, dont le dessèchement a continué progressivement, ont été comblées par lesalluvions du Rhône. Si ces alluvions ne se sont pas étendues très au sud, c'est précisément qu'elles n'ont pas trouvé dans les eaux tranquilles du grand lac de courant suffisant pour les entraîner.
Le Rhône septentrional en effet, comme nous l'ont indiqué M. Lugeon (1) et M. Douxami (2), devait à l'époque romaine se jeter dans le lac du Rourget, mais le traverser sans prendre comme nouvelle direction l'axe de ce lac. C'est bien ainsi d'ailleurs que nous envisageons les faits ; nous pensons seulement que ce lac donnait issue, pour le trop-plein des eaux qui lui étaient apportées des Alpes, à un chenal conduisant cà la branche méridionale du Rhône, à l'Isère actuelle.
Les alluvions apportées par le Rhône septentrional se déposaient donc de la sorte dans la partie qui avoisinait le fleuve, et on doit les retrouver sous des épaisseurs de plus en plus faibles jusque vers les anciens confins du lac. Plus au sud, la branche de communication ne doit contenir que des alluvions fort peu importantes provenant de la vallée de Chambéry, et ces alluvions sont d'autant plus difficiles à retrouver qu'elles ont été superposées et mélangées aux alluvions glaciaires, aux alluvions fluviatiles provenant de l'Isère, et aux alluvions plus modernes provenant de la Leisse et des ruisseaux qui constituent le régime hydrographique actuel.
Des alluvions assez importantes ont en effet été constatées et signalées aux points que nous indiquons, etdes preuves irrécusables attestent bien qu'elles sont postérieures aux débuts de l'époque historique. C'est ainsi que « dans Terrenue, près du village du » Rourget, on a découvert à une profondeur de 0m80 dans le sable,
(1) Lett. du 6 nov. 1901, de Lausanne.
(2) Lett. du 21 nov. 1901, de Paris.
» des bois, des débris de barques et les restes d'un chemin : au )) canal de Savières, lors des travaux de redressements, on a » trouvé dans certains points les restes d'une voie pavée à plus » d'un mètre au-dessous du passage actuel (1). »
Il est d'ailleurs une autre série de phénomènes qui ont contribué à modifier assez profondément l'aspect de la vallée au sud do Chambéry, et qui ont beaucoup augmenté les difficultés relatives à l'élude des terrains dans cette région; nous voulons parler des écoulements des montagnes voisines.
Les éboulements. — Les débris de montagnes, entraînés généralement par les eaux, ont agi par effondrement dans la vallée du Rhône avec une intensité particulière ; dans plusieurs cas même, ils ont eu assez d'importance pour être notés au moins comme détails historiques.
Chute du Mont Tauredunum, — Le plus ancien des éboulements connus ne s'est fait sentir que par contre-coup dans la vallée de Chambéry : c'est la chute du Mont Tauredunum.
Elle est rapportée par deux auteurs, deux évêques. D'après l'un d'eux, Marins d'Avenches (2), elle se produisit en 563 dans le Valais (in territorio Yallensi) ; ce serait en amont de Genève.
D'après l'autre, Grégoire de Tours (3), voici le détail de ce qui arriva :
a En Gaule, un grand prodige eut lieu au fort de Tauredunum, » situé sur une montagne qui dominait le Rhône. Après avoir fait » entendre, pendant plus de soixante jours, une espèce de mugis- » sèment, cette montagne se détachant et se séparant d'un autre » mont contigu, avec les hommes, les églises, les terres et les » maisons qui la couvraient, se précipita dans le fleuve, et, lui » barrant le passage entre ses rives qu'elle obstruait, refoula ses » eaux en arrière ; car en cet. endroit, le terrain, fermé de part et » d'autre par des montagnes, ne laisse qu'un étroit défilé par où
(1) André PerHn. Etude préhistorique sur la Savoie, p. 28, dans les Mémoires de l'Académie de Savoie, 2e série. 12. Chambéry, 1872.
(2) Marins d'Avenches. Chron^ de la lin du vi" siècle. Voir E. Desjardins, t. 11, ch. ii.
(3) Grégoire de Tours, liv. IV, xxi. Traduction de MM. Guadet et Taranne. Paris, 1836.
» s'échappe le torrent. Alors le fleuve, inondant la partie supé- » rieure de son cours, couvrit et dévasta tout ce qui était sur ses » rives. Puis, cette masse d'eau, se précipitant dans la partie infé- » rieure, surprit les habitants comme elle avait fait plus haut, les » tua, renversa les maisons, détruisit les animaux et, le long des » rivages jusqu'à Genève, emporta et entraîna tout par la violence » de cette inondation subite. Plusieurs racontent que là les eaux » s'amoncelèrent au point d'entrer dans cette ville par-dessus les » murs. Ce qui est croyable, parce que, comme nous l'avons dit, » le Rhône en cet endroit coule resserré entre deux montagnes, et » qu'arrêté dans son cours, il ne trouve pas dans ses rives d'ouver- » ture pour écouler ses eaux. Puis quand il eut une fois débordé » par-dessus la montagne abattue, il submergea tout le pays. »
On ne sait pas si Grégoire de Tours place la chute du mont Tauredunum en amont ou bien en aval de Genève ; ces deux interprétations ont été soutenues ; peut-être la question n'est-elle pas tranchée définitivement (1).
En tous cas, l'existence d'une chasse d'eau qui a balayé la vallée du Rhône est hors de contestation.
EBOULEMENT DU GRANIER
Un autre éboulement que nous citerons a eu lieu au treizième siècle, au seuil môme que nous étudions, à dix kilomètres au sud de Chambéry, à l'endroit connu sous le nom d'Abîmes de iMyans, auprès du village du môme nom.
Description de Saussure. — Voici comment Saussure décrit le terrain (2) ; sa description est encore exacte aujourd'hui.
(1) M. Douxaini nous rappelait à ce sujet: « Tauredunum est placé par un » grand nombre d'auteurs dans la vallée du Haut-Rhône, avant le lac de » Genève, près de Saint-Maurice-en-Valais. » (21 nov. 1901.)
M. Lugeonnous écrivait de son côté à propos de cette montagne : « Chacun » veut la placer dans son voisinage, beaucoup voient son emplacement sur » 1rs bords < 1 1 1 Léman, où sa place n'a jamais pu être détinie. L'emplacement » au pied du Grammont près Villeneuve, non loin de l'embouchure du » Rhône dans le Léman, est pour moi inadmissible, à la suite' de recherches » en cours. » (6 nov. 1901.)
(2) Voyage dans les Alpes. Neufchàtel, Genève et Paris, 1779-96, tome lit, p. 17 et 18."
« C'est une plaine d'environ une lieue en tous sens, couverte » de petites éininencesde forme conique, comme des taupinières, » de 20 à 25 pieds de hauteur. » Vers le haut du iMont Granier se voit « une très grande échancrure située directement au-dessus » de ces abîmes, et qui paraît (1) être le vide qu'ont laissé les » rochers qui s'en sont détachés. Les eaux ont entraîné les parties » les plus mobiles de ces éboulis. mais les fragments des rochers » les plus solides ont résisté à l'action des eaux, et ont servi de » noyau aux éminences qui subsistent encore ; c'est ce que l'on » peut aisément vérifier sur la plupart d'entre eux malgré la terre » et l'herbe qui les recouvrent. »
Saussure ajoute encore qu'une personne digne de foi aurait vu un missel très ancien renfermant une note manuscrite qui contenait en substance « que l'an 1249 et la vigile de Sainte-Catherine, à l'heure de minuit, se formèrent les abîmes de Myans par l'éboulement d'une partie de la montagne qui anéantit la plaine qui était en bas avec plusieurs villages d'alentour. »
Les abîmes de Myans. — Le chaos que présentent les abîmes est vraiment pittoresque. Des blocs énormes de rochers émergent de terre et, étalent, leurs formes grisâtres au soleil ; d'autres plus petits se dressent au milieu des terres dont l'homme a repris possession, et où poussent des vignes d'un excellent rapport. Le touriste qui parcourt à pied le terrain doit atout moment monter, puis redescendre, et il a la bonne surprise de rencontrer dans les creux d'élégants petits lacs qui s'appellent lac des Pères, lac Clair et lac Saint-André; dans le fond du paysage, vers le S.-O., il aperçoit toujours comme un décor grandiose l'imposante silhouette du Cramer. La légende de la catastrophe, rappelée à chaque instant par. l'aspect du terrain, par les noms mômes des lieux et par la dévotion populaire à N.-D. de Myans, fait planer sur ce paysage une poésie mélancolique.
La catastrophe. — C'est au xme siècle que l'événement a eu lieu. Connu jusqu'à 1878 par une assez vague légende, il a été
(1) Ce n'est d'ailleurs qu'une simple apparence.
Phot. Azan. 1900.