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LE RHONE DE CÉSAR

C'est peut-être le même fleuve à branche méridionale que César a vu un siècle et demi plus tard, et qu'il a désigné dans ses

Commentaires, où le mot d'Isère n'est pas prononcé. Et cette nouvelle interprétation n'obligerait à modifier (pie sur deux ou trois points les idées généralement reçues sur l'histoire de ces temps. Nous allons les examiner.

Les Allobroges. — D'abord la position des Allobroges : ils occuperont toujours la haute vallée du Rhône de Genève à (Irenoble; mais ils auront seulement la partie sud (1) de la région entre Rhône et Isère, au besoin jusqu'à la ville devienne — ce qui représentera leurs bourgs et leurs possessions au-delà du Rhône — ; peut-être possédaient-ils à cette époque une partie du Yalenlinois.

Ce peuple aurait ainsi changé l'assiette de ses habitations comme voulurent le faire les Helvètes, puis comme le firent lis Roiens pendant le proconsulat de César ; les exemples de pareilles migrations ou plutôt de tentatives de migrations remplissent l'histoire des quatre à cinq premiers siècles de l'ère chrétienne.

Les Allobroges en 218 n'avaient rien dans l'Ile, où régnait Brancus; ils ne dépassaient pas^la vallée du Graisivaudan, et Aunibal ne s'engageait qu'avec crainte sur leur territoire (2). Ils durent profiter des dissensions de leurs voisins pour s'agrandir du côté de l'ouest, pour donner la main auxArvemes et combattre avec eux les Romains ; ils étaient môme descendus vers la Xarbonnaise jusqu'à la Sorgues, mais dans les campagnes de 121 et 63 ils avaient été vaincus, subjugués et maintenus sous la domination romaine.

Pendant les guerres des Gaules, ils restèrent les alliés de César; en récompense de leur fidélité, ils purent recevoir un agrandis-

(1) Us n'y occupaient peut-être que dos possessions disjointes, tics

enclaves, comme pins tard en formèrent les Voconces, qui avaient conservé leurs lois au milieu de la Province. Les Yertacomacori (Vercors) étaient eux-mêmes enclavés dans les Voconces.

(2) Voir I'ilot. Recherches sur les antiquités dauphinoises, 1833, t. 1, p. 1'.). 11 dit à l'égard du mot Allobroges qu'on peut l'interpréter Allbrig, c'est-àdire nation habitant les montagnes: ni (alla); brigx ou brogx, troupe de gens armés, peuple, nation, expression celtique d'où paraissent dériver nos mots bourg et brigade.

Le savant docteur allemand Diefenbach (Cellica I, p. 17, n" 10) donne la clef suivante: ail signifie haut, bro signifie terre, brohj campagne, hrù/j. broig, borg, bitnj, maison, village, de sorte que Allobroges voudrait dire hauts villages.

sèment de territoire vers le Nord, tout le pays jusqu'au cours actuel du Rhône. Lyon devenait ainsi la tète de la Gaule.

Si nous franchissons encore un demi-siècle, nous les retrouvons tels que les a décrits Strabon, « réduits à cultiver cette » plaine et les premières vallées des Alpes. » Ils n'étaient plus que les habitants de l'Ile, et Tite-Live écrivant l'histoire d'Annibal placera chez les Allobroges le différend entre Rrancus et son frère ; il étendait leur nom aux anciens possesseurs de l'Ile, à ceux qui s'y trouvaient deux cents ans plus tôt (1).

Au sud de l'Isère, les Ségalauniens étaient probablement un démembrement de la confédération allobroge.

Un siècle plus tard, le nom môme de ces peuples aura disparu de la géographie politique dans les montagnes qui avaient été leur berceau. Après le lac de Genève, nous dit Ammien Marcellin, a le Rhône coule en Savoie et chez les Séquanes (2). » La nation allobroge avait perdu son unité; les habitants de la métropole s'appelaient les « Viennenses », d'autres descendants allaient s'appeler les Grenoblois ou les Genevois.

Dans l'exposé qui précède, nous avons expliqué les consé-

(1) Do la même manière, Dion Cassius racontant la guerre des Gaules appelle Celtes ( KeXTo'i les peuples germains, tandis que d'après César le mot de Celles (Celtœ) était, celui par lequel les peuples de la Gaule se désignaient eux-mêmes dans leur propre langue.

(2) Ammien Marcellin. Coll. Nisard. Paris, J. .1. Dubocbet 1849. Livre XV, ch. xi, p. \'.\. Voici la description du cours du Rhône que donne cet auteur: .1 Pcmis Alpibus eflusiore copia fontium Rhodanus ûuens, ci procïvoi împetu ad planiora degrediens, prôprio agmine ripa» occultât, a païudi se$e ingurgitât Domine LemannOj eamque intermeans, nusquam aquis miscetur trierais: sed altrinsecus summitates undœ prœterlabens segnioris, quœritans exilas, riant sibi iaipcta celoci aïolilar. l'iule sine jactara remm jier SapaaiHaai fcriar cl Sequanos : lonije que progressif , Viennensem tateresmistro perstringit, (Ic.ciro Lugdunensem: ci emensus spatia jlaraosa, Ararim, quem Sauconam adpclhnit . inter Germanium prima/m flaenicai. suum in nomen adsciscit: qui locus exordium est Gallwrum. Ce qui est traduit dans l'ouvrage : « Le Rhône » au sortir des Alpes Pœnines précipite impétueusement vers les basses » terres une masse d'eau considérable, et, vierge encore «le tout tribut, » roule déjà dans son lit à pleins bords. 11 se jette ensuite dans un lac » appelé Léman, qu'il traverse sans se mêler à ses ondes, et sillonnant à la o sommité cette masse comparativement inerte, s'y fraye de vive force un » passage. De là, sans avoir rien perdu de ses eaux, il passe entre la Savoie » et le pays des Séquanais, poursuit son cours, laissant à sa droite la Vien- » noise, à sa gauche la Lyonnaise, et forme brusquement le coude après » B'ètro associé l'Arar, originaire de la première Germanie, qu'on appelle )) dans ce pays la Saône, et qui perd son nom dans cette rencontre. C'est ici » que commence la Gaule. »

quences qu'entraîne notre conjecture, c'est-à-dire la limitai ion du territoire allobroge vers le nord, vers Lyon, et son extension temporaire vers le sud de l'Isère. Cette opinion ne contredit pas les récils des anciens. César dit que les Ségusiaves touchaient à la province de l'autre côté du Rhône : Inde in Mlobrogum fuies, ah Allobrogibus in Segwiavos crereitum durit. Hi sunt extra Promnciamtrans Hhodanum primi (1). Il dit aussi que les Eduens et les Ségusiaves étaient limitrophes de la Province: Hœduis Segusiavisque, qui sunt fmitimi Provincial, decem millia peditum iniperot (2). Cela montrerait que les Ségusiaves ont occupé le Haul- Vivarais comme le Forez. Tous les autres textes ne décident en rien la question. Les deux archéologues qui s'en sont servi le pins abondamment, Macé (3) et Debombourg (4), sont loin d'être arrivés à des conclusions identiques (5). Ce sont leurs travaux qui ont servi de base aux caries modernes contradictoires figurant le territoire allobroge au temps des Romains.

Les campagnes de César. — Mais, avec cette modification, que vont devenir les campagnes de César ?

Elles peuvent rester ce qu'elles sont, sauf la première contre les Helvètes.

Rappelons sommairement les faits.

Guerre des Helvètes. — L'an 58 avant J.-C, les Helvètes voulaient émigreret s'établir danslaSaintonge; ilsdésiraient prendre le chemin le plus facile, qui partait de Genève et qui traversait la Province Romaine ; ils demandèrent donc l'autorisation au proconsul. César n'ayant qu'une légion sous la main,

(1) Voir plus haut, chapitre XV. Citation (li). Comm. de César. Livre I, x, U. Ed. Benoist et Dosson. Hachette, 1899, p. 18.

(2) Livre VII, lxiv, 4. Ed. Benoist et Dosson. Hachette, 1899, p. 455.

(3) Aymar du Rivait, traduit par Ant. Macé. Description du Dauphin/'. Grenohïe, irnp. Allier, 1852.

(4) G. Debombourg. Les Allobroi/es, Lyon. Aimé Vingtrinier, 18GC.

(5) Macé conclut « que l'Isère séparait les deux confédérations des Allo- » broges et des Voconees, et et que ces derniers possédaient la rive gauche » de cette rivière jusqu'à son contluent avec le Drac. » (Ouvrage cité, notes du chap. XVI, |». 193).

Debombourg pense au contraire qu'à l'époque du passage d'Annibal « les » Allobroges occupaient le Graisivaudan et avaient probablement pour clients » les Uceni et les Tricorii, mais n'allaient pas jusqu'au Rhône. » (Ouvrage cité, page 9).

parlemente pour gagner du temps ; il fait couper le pont de Genève, et tout le long du Rhône, sur 28 kilomètres de développement, il établit un mur (1) et un fossé. Grâce à ces fortifications, il repousse les tentatives de passage de vive force. Alors, en toute hâte, il va prendre cinq légions en Italie, les ramène chez les Allobroges, puis chez les Ségusiaves, les premiers au-delà du Rhône en dehors de la Province.

Cependant les Helvètes, repoussés d'un côté, n'avaient pas abandonné leur dessein ; ils avaient pris un autre itinéraire et obtenu des Séquanes et des Eduens la permission de passer par leur territoire. Déjà ils étaient arrivés sur les bords de l'Arar, que les trois quarts de leur troupes avaient môme franchie ; le quatrième canton était encore sur la rive gauche.

César, appelé par les Eduens et les Ambarres dont le territoire était ravagé, renseigné par ses éclaireurs, surprend et anéantit sur la rive gauche le canlon retardataire. Puis en un seul jour, jetant un pont sur l'Arar et le traversant, il se met à suivre les Helvètes qui continuaient leur route, et cherche une occasion favorable. Il marche ainsi quinze jours sans la trouver, mais, forcé de se ravitailler en blé, il se détourne sur Bibracte (le mont Beuvray) éloigné de 18 milles (26 kilomètres). Les Helvètes font alors demi-tour et s'engagent à sa suite. Mais César accepte le combat et remporte une victoire décisive.

Tels sont les faits.

Interprétation du colonel Stoffel. — Voyons comment le colonel Stoffel, rectifiant la première version de Napoléon III, les a expliqués (2). Les Helvètes ont passé au fort de l'Ecluse, puis ont suivi la trouée Culoz-Ambérieu et se sont trouvés devant les Dombes. Leur mince colonne s'est étalée pour traverser « ce large plateau », et est arrivée sur la Saône à une

(1) Par le mot mur, il faut entendre non pas une muraille continue en pierre ou en terre, mais un escarpement naturel recoupé et rendu plus raide. Le long des lignes, on trouvait le mur ainsi entendu doublé en quelques points par un fossé. Cette interprétation, due à Napoléon III et au colonel Stoffel, est admise aujourd'hui.

(2) Colonel Stoffel. Histoire de Jules César: Guerre ri ri le. Paris, imp. Nationale, 1887. Voir le Supplément, p. 439: Découverte du champ de bataille de Montraort, et planche 23 de l'Atlas.

— Même auteur. Guerre de César et d'Arioriste . Paris, imp. Nationale, 1890. Voir le Préambule, p. 2.5-40, et Explications et remarques, p. 79.

cinquantaine de kilomètres au nord de Lyon, entre Trévoux et Riottier; on y a retrouvé les traces d'un combat. C'est là que César aurait surpris le canton retardataire; il était parti du plateau actuel de Sathonay.

Voilà pour le commencement de la campagne.

Quanta la bataille finale, elle aurait eu lieu près du petit village de Montmort, éloigné de 2G kilomètres du mont Beuvray, ainsi que l'exige le texte. Les détails topographiques et le résultat des fouilles ne laissent à ce sujet aucun doute au colonel Stofïel. La marche des Helvètes est donc jalonnée par trois points, le pas de l'Écluse et Ambérieu, Villefrancbe, et Montmort. Elle est figurée par le croquis ci-joint.

Critique de ce système. — Ce système est discutable en plusieurs points. II y a d'abord la traversée des Dombes, qui sont bien « un large plateau », mais aussi un plateau coupé de marais, où les Helvètes n'avaient que faire d'aller s'embourber. Il y a ensuite l'identification de la zone Trévoux-Riottier, dont les fouilles ont reçu une conséquence que Desjardins regarde comme « inattendue » (1).

Admettons, si l'on veut, que les Ségusiaves, dont le principal établissement était sur la rive droite de la Saône, aient eu des possessions sur la rive gauche, afin que César, sur le plateau de Sathonay, soit campé dans leur pays.

Mais comment expliquer la lenteur des Helvètes, qui auraient marché quinze jours avec une vitesse moyenne de huit kilomètres par jour, comme l'indique le colonel Stofïel, et non pas de douze, comme l'avait d'abord pensé Napoléon III.

Cette vitesse de douze kilomètres avait déjà paru étrangement faible. On était dans la dernière quinzaine de juin ; les jours sont longs, le temps est généralement beau à cette époque.

En admettant que le convoi précédé de son avant-garde soit parti tous les matins à quatre heures, ce qui est plutôt tard, qu'il ait fait seulement trois kilomètres à l'heure, la tête de colonne serait donc arrivée à l'étape avant huit heures. Ce convoi avait

(1) Desjardins. La Gaule romaine, Hachette, 1878. Tome II, chap. V, § 1, p. 007: « On a tiré des fouilles, pratiquées en 1862 entre Trévoux et Riottier, » la conséquence inattendue que le combatavait eu lieu sur ce point. ( Vie de » César, n, p. 34 et note 1); niais rien n'est plus problématique. »

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