CHANGEMENT DES DÉNOMINATIONS
Nous venons de dire que le Rhône de Polybe comprenait encore une branche méridionale passant par le lit actuel de Tlsère; nous avons montré que l'existence de ce fleuve n avait rien dlncompatible^avec le texte des Commentaires. César, avons-nous dit, n'a jamais parlé de Tlsère ; il a nommé Vienne (1), mais il n'a pas dit que celte ville fût sur le Rhône. C'était la branche méridionale de ce fleuve, l'Isère actuelle, qui bordait la Province de ce temps.
Les Romains ne connurent bien le régime des eaux qu'une fois maîtres du pays, après la prise d'Alésia. C'est alors qu'ils furent
(1) Liv. VII, IX, 3. His constit ut is rébus,. . ., Vien7iam pertenit.
amenés à modifier leur vocabulaire géographique. La rectification de frontière que nous croyons s'être produite en raôme temps (1) augmentait la Province soumise directement à leurs lois, la Narbonnaise, qiie proconsuls ou propréteurs pouvaient exploiter et pressurer.
Lyon et Vienne. — Quand, huit années après la défaite de Vercingétorix, ils fondèrent Lyon, ils dirent que la ville nouvelle était au confluent du Rhône et de TArar (43 avant J.-C). C'est Munatius Plancus qui, avec Lépide, fonda cette ville, nous raconte Dion Cassius, « en faveur de ceux qui avaient ététîhassés » autrefois de Vienne par les Allobriges » ; nous ne connaissons pas de détails sur cet épisode, peut-être antérieur aux campagnes de César. Ce dernier, en tout cas, ne dit pas que Vienne ait appartenu aux Allobroges. Nous savons simplement, par la relation de Strabon rappelée au chapitre XV, qu'au temps d'Auguste, cette ville autrefois simple bourgade était depuis longtemps la métropole des Allobroges. Ce « depuis longtemps » représente combien d'années ?
L'Isère. — C'est encore, croyons-nous, le même Plancus, fondateur de Lyon, qui, dans ses lettres à Cicéron, a le premier en date prononcé le nom de l'Isère (Isara) « très grand fleuve situé » au pays des Allobroges » ; Itaque in Isara, flumine maximo, quod in finibus est Allobrogum, ponte uno die facto, exercitum a. d. IIII Idus Maias traduxi (2).
La géographie de Strabon. — Dès ce moment, la dénomination des cours d'eau était donc fixée. Mais nous nous expliquons pourquoi Strabon, dont nous ne possédons que les œuvres incomplètes, a eu soin, en parlant du Rhône, de l'Arar et du Doubs, de préciser l'endroit où chacun de ces cours d'eau perd son nom.
Quant à cette observation que le Rhône, l'Arar et le Doubs
(1) Voir au chapitre XVilI, l'article: Les Allobroges, page 204.
(2) Lelt. de Munatius Plancus à Cicéron. (Des Gaules, mai). Cicéron, t. V, Irad. Nisard. Paris, Dubochet, 1841. Les opérations militaires à propos desqueUes écrivait Plancus sont mai déterminées; une discussion n'éclairerait en rien la question dont nous nous occupons.
descendant des Alpes, commencent tous trois à se porter au nord, tournent ensuite au couchant, puis une fois réunis tournent à nouveau vers le sud, elle est étrange autant qu'inexacte.
Strabon comprenait-il dans la chaîne des Alpes la chaîne actuelle du Jura, mentionnée cependant par César (1) ? Les géographies du xix® siècle ne limitent pas toutes de la même manière celte chaîne du Jura. L'erreur serait alors moins choquante.
Le reste de la confusion n'est pas inexplicable.
Strabon a décrit cette région sans l'avoir visitée. Il a dû recueillir les renseignements des voyageurs qui avaient franchi le Grand Saint-Bernard, passage alors pratiqué ; il a pensé pour le Rhône à la partie qui va de Martigny au lac de Genève.
Pour l'Arar, il aura eu en vue la branche septentrionale du Rhône, du moins le parcours de Aoste à Lagnieu, quoiqu'il en eût déjà fait emploi sous son vrai nom. Par une confusion analogue, copistes et typographes redoublent parfois des groupes de lettres ou de motç. Des dérangements de souvenir plus singuliers s'observent chez les enfants, qui, dessinant un portrait de face, tracent l'ovale du visage et mettent le nez en saillie sur l'extérieur. Les déformations énormes des cartes anciennes facilitaient les méprises (2).