ANCIENS SOUVENIRS
Si, dès l'an 44, les hommes pohtiques et les lettrés romains connaissaient le cours du Rhône et employaient déjà les dénominations modernes, il est moins probable que le langage populaire se soit plié au changement avec la même souplesse. Les gens du pays durent encore conserver longtemps les anciennes dénominations; malheureusement, ils n'écrivaient pas.
Il serait cependant bizarre que toute trace des confusions qui
(1) Nous disons bien le Pelvoiix, le mont Blanc, le massif de la Vanoise ; ces termes n'ont rien de contradictoire avec la désignation générique des Alpes.
(2) César même n'y a point échappé. A propos de la Grande-Bretagne, il dit que le côté occidental, celui qui regarde l'Irlande, est tourné rers l'Espagne. (Liv. V, xiii, 2.) Tacite en a dit à peu près autant.
ont pu se produire eût disparu des écrits qui nous sont parvenus. Nous avons déjà vu l'insistance avec laquelle Slrabon précise les points où TArar et le Doubs perdent leurs noms.
Voici rangés par ordre chronologique les auteurs dans lesquels nous avons rencontré d'autres indices.
Strabon. — Il dit (L. IV, ch. v) que les Médulliens habitent les sommets les plus élevés « dont la hauteur verticale est dite » être de cent stades, et de même aussi la descente de là à la' » frontière d'Italie (1) ». Il ajoute un peu plus bas que les Médulliens sont placés principalement « au confluent de l'Isère et du » Rhône (2) )> ; il aurait dû dire « de la branche méridionale du )) Rhône », près de Montmélian. Macé indique comme ville leur ayant appartenu Miolans (au-dessus de Saint-Pierre d'Albigny), appelé dans les chartes du moyen-âge Castrum Medullum et Castrum Medullionis.
Pseudoplutarque. — 11 vivait, croit-on, au temps de Trajan et d'Adrien, c'est-à-dire au commencement du deuxième siècle. Il a consacré un chapitre à l'Arar (3), et il dit que ce fleuve se jette dans le Rhône au pays des Allobroges : § 1. "Apap rctaixiç
è<rrt Tfjç KeXTtxfJç, ty;v xpcor^Ysptav etAr^^wç Tzapot io ifipjJLCjOai tw *Pci5ava)* xataçépeTat yip elq tcutcv y^Ta ty;v ytlipa'^ twv 'AXac-
gpiywv. *ExaXstTo ?£ xpsTepcv Bp^YcuXc;. . . . Il a parlé aussi de la montagne et de la ville de Lugdunum (Lyon) ; il les place auprès de TArar, mais il ne dit pas que le Rhône soit à côté : § 4. Qapa-
xsiTat Se ajTÔ) cps; Ac-JY^suvc^ xaXoujJLSvsV pisTwvoiJLaaOY; 5e 2t* aiTtav
ToiajTT^v «Auprès de TArar est la montagne appelée Lugdunum, qui tire son nom du motif suivant » . . .Peut-être croyait-il le confluent de l'Arar et du Rhône à 12Q kilomètres en aval. Le
(1) La trad. Amédée Tardieu, Paris, Hachette, 1894, p. 337, donne : « . . . Sur » les dernières cimes des Alpes, les Médulles. Ces dernières cimes s'élèvent » tout à fait à pic : on compte cent stades pour y monter, et autant pour » redescendre de l'autre côté jusqu'à la frontière d'Italie. »
(2) Trad. Am. Tardieu, p. 338 : « Pour en revenir aux Médulles, c'est juste » au confluent de l'Isar et du Rhône qu'ils se trouvent placés. »
(3) Geographi grœci minores. Vol. II. Paris, F. Didot. 1861, p. 637. Plularchi libellus de fluviorum et montium nominibus et de iU quœ in illis inreniuntur, p. 644: Arar.
Pseudoplutarque est d'ailleurs — ce silence est-il un des motifs? — un auteur des moins estimés.
Polyen. — Il a compilé en grec, vers Tan 163, les Stratagèmes employés à la guerre. A propos de la première campagne de César, il dit que les Helvètes franchissaient le Hhône au moment où un canton fut écrasé par César (1). Nous avons vu que c'était VÀrar.
Grégoire de Tours. — (544-594). Il semble comme Strabon avoir obéi à la préoccupation d'éviter des confusions possibles quand il a fixé remplacement occupé par les Burgondes. Ils habitaient, dit-il, au delà du Rhône qui passe à Lyon « Rho- » danum quodadjacit civitate Lugdunensi (2). » Y avait-il donc un Rhône qui passait ailleurs?
Dans un autre passage, le même évêque parle d'un royaume avoisinant le Rhône ou TArar : « Regnum circa Rhodanum aut Ararem (3). »
Peut-on, comme on Ta fait parfois, traduire aut par el en restant fidèle à la pensée de Tauleur?
Landolf (le Sagace). — (977 à 1026). Il dit, comme Polyen, que César a rencontré les Helvètes sur le Rhône (4). Cette substitution du Rhône à TArar a-t-elle été faite par sagacité ou par erreur? En tout cas, Landolf s'est trompé plus d'une fois à
(1) Liv. Vni, cil. XXIII : César : a Enfin les Barbares arrivèrent au Rhône, )) et comme ils étaient sur le point de le passer, César campa auprès du » fleuve. Le fleuve est rapide, et les Barbares eurent bien de la peine à le » passer. » Bib. historique et milit. Paris, de Lacombe, 1851, 1. 111, p. 809.
(2) Edition de Hahn. Hanovre, 1885. Liv. Il, § 9.
L'édition Guadet el Taranne, Paris, 1836, porte (liv. II, 9, p. 162): « Durgundiones quoque Àrri.anorum sectam sequentes habitdbant trans Rhodanum qui adjacet cimtati Lugdunensi. »
(3) Edition de Hahn, 1885. Liv. II, § 32.
L'édition Guadet et Taranne, Paris, 1836, porte (liv. II, § 32, p. 220) : « Tune GundobadtAS et Godegiselus fratres regnum circa Imodunum aul Ararim cum Massilieîui provincia retinebant. »
(4) historiée misceUœ a Paulo Aquilegiensi diacono prinium collecta*, post etiam a Landulpho Sagaci auctîv productîeque. Ingolstadii, apud Andream Angerinarium, 1603. Il est dit, liv. VI, p 171 : « Quos cum ad Rhodanum flurium Cœsar obcios habuisset, magno diffwilique bello bis xicit, tictos ad deditionem coegit. »
fUiône Bhôite Ssoc^an
propos des campagnes de César; il a par exemple confondu Avaricumawec Cenapium (1) (sic).
La période de transformation. — Il ressort des citations que nous venons de faire, que la confusion est restée dans Tesprit des historiens, comme dans les dénominations usitées, longtemps après le changement du régime des eaux.
A quelle époque précise la transformation hydrographique sest-elle produite, il nous est impossible de l'indiquer; elle s'est accomplie lentement, progressivement, presque à Tinsu des populations qui habitaient ces régions ; elle est l'œuvredes siècles, et il serait téméraire de lui assigner une date.
Nous pensons toutefois qu'au temps de Polybe, le Rhône était encore le Rhône bifurqué, c'est-à-dire que le lac du Bourget avait encore un écoulement vers Tlsère. L'Isère à cette époque portait bien réellement le nom de Rhône. Sans doute, le régime n'était déjà plus le même que quelques siècles auparavant, à l'époque où les anciens habitants avaient donné le nom d'Ile à la zone comprise entre les deux bras du fleuve ; les eaux étaient déjà plus maigres dans la vallée de Chambéry, mais elles n'en fermaient pas moins complètement le circuit fluvial, autour de l'Ile de Poly'be.
Au temps de César, l'écoulement du Bourget vers l'Isère était devenu moins considérable, peut-être même n'était-il qu'intermittent, et ne se produisait-il plus que lors des grandes crues ; mais l'état marécageux de la région et le souvenir de l'ancien régime expliquent pourquoi César pouvait encore appeler Hhône la branche méridionale du fleuve, que d'autres commençaient à appeler Isère,
Après César, les confusions qui existent chez différents auteurs sont les traces d'indécision laissées chez eux par la transformation qui venait de s'accomplir; dans leurs esprits, comme dans les dénominations en usage, on retrouve longtemps le souvenir de l'ancien régime des eaux.
(i) HiMoriœ MhceUœ, liv. VI, p. 182. Cœsar tune oppidû nomine Cenapium obddione concluseral . . .