OCCUPATION DE LA VALLÉE DE CHAMBÉRY
Pendant que le nom de la branche méridionale du Rhône bifurqué s'eflaçait de la mémoire des hommes, les vesliges qu'elle avait laissés s'eflaçaient aussi du terrain. Le fond de la vallée abandonné par les eaux avait d'abord été inhabitable; c'est sur les flancs du Mont Granier qu'au temps de la domination romaine s'était fondé un centre d'approvisionnements, un magasin de grains (granarium); plus tard, à une époque inconnue, en dessous du village, s'établit la ville de Saint-André, qui dut être la plus considérable de la région, car elle fut le chef-lieu de l'autorité ecclésiastique qui s'étendait sur toute la contrée; et, jusqu'à sa destruction, elle fut le siège du décanat de Savoie, une des grandes subdivisions de l'archevêché de Grenoble. Les évaluations tirées des dîmes ecclésiastiques portent à plus de 3,000 âmes le nombre de ses habitants (M. Ferrand). La chute du Mont Granier engloutit en même temps d'autres villages et hameaux, en 1248.
La ville qui devait succéder à Saint-André dans la domination de cette vallée était déjà fondée depuis trois siècles.
Fondation de Chambéry. — Il existe une donation à un abbé, en 1029 environ, de la terre de Lémenc (quw vocalur Lememis), afin d'y établir un couvent (1) ; parmi les personnages importants qui interviennent à cet acte, figure un certain Witfred de Chambéry, Witfredus de Camberiaco ; « là se trouve la plus » ancienne notion qui nous soit parvenue sur Chambéry et ses » seigneurs (2). »
Dans une charte de 1057, il est fait mention de Chambéry le Vieux, Camberiacum Vêtus, hameau peu éloigné de la ville actuelle (3). Ainsi l'homme, qui dans cette région avait autrefois cherché un refuge dans des constructions sur pilotis, s'établissait
(1) Fondation du prieure^ de Lémenc par Rodolphe III et sa femme Hermengarde. Voir Guicheuon. Savoie, Preuves, p. 4 et 5 ; et abbé Trépier, p. 36.
(2) Histoire de Chambénj par Léon Ménabréa. Joseph Perrin ûls à Chambéry.
(3) Guichenon. Hist, de la maison de Satoie.
progressivement sur le terrain abandonné par les eaux. Il n'y avait pas encore de communication facile le long de la vallée ; mais une grande route marquée sur la Table de Peutinger la coupait transversalement : elle venait d'Aoste par Lavisco (les Échelles), et, traversant Lémenc, elle gagnait la Tarentaise et le Petit Saint-Bernard ; le tracé précis n'est pas exactement déterminé.
La circulation dut être de bonne heure facile dans la région sud-est de la vallée. Aux environs de Chjimbéry, et surtout an nord, les eaux stagnantes persistèrent plus longtemps ; encore aujourd'hui toute la partie inférieure de la Leisse est bordée de marécages que Ton dessèche peu à peu.
Si Ton veut avoir une idée de Chambéry dans sa période de transformation, il faut lire l'intéressant ouvrage deT.Chapperon, intitulé : Chambéry à la fin du XfV^ siècle. (Paris, Dumoulin, 1863.) On y voit comment les chemins, forcés d'abord de serpenter sur les coteaux, descendaient au fur et à mesure que les eaux disparaissaient. Les observations de cet historien l'ont conduit à la même certitude que des géologues ont acquise d'une autre manière : il croit que la présence ancienne des eaux dans la vallée de Chambéry « estattestée d'une manière irréfragable (chapitre I, » p. 22) )) :
« l^ Par les marais qu'on trouve encore, au-dessous, à Bissy, la » Motte, Sainte-Ombre, Voglens, le Bourget, Monlagny, Méry ; » au-dessus, à Challes et jusqu'à Apremont.
» 2<> Par la nature marécageuse des terrains qui entourent la » ville, soit du côté de Mâché, soit du côté de la Cassineetdu » Colombier.
» 3** Enfin par cette expérience, qui se répète tous les jours, » qu'on ne saurait creuser le sol à quelques pieds dans l'intérieur » de la ville, sans que l'eau se présente aussitôt. »
Disparition de l'Arar. — A cent kilomètres à l'ouest, le nom de l'Arar avait depuis longtemps été remplacé par celui de Saône. Déjà au iv* siècle, Ammien Marcellin disait que les habitants appelaient l'Arar Sauconna; elle arrosait la première Germanie et perdait son nom au confluent de Lyon; ce point était regardé comme le commencement des Gaules. Ammien Marcellin,
décrivant le cours du Rhône, écrit en effet (1) : « Et emensus spatia » fluxuosa, Ararim, quem Sauconam adpellani, inter Germaniam » primam fluentem^suum in nomen adsciscit: qui locm exordium » est Galliorum )), c'est-à-dire : « Le Rhône forme brusquement le » coude après s'être associé TArar, originaire de la première » Germanie, qu'on appelle dans ce pays Sauconna, et qui perd » son nom dans cette rencontre. C'est là que commence la Gaule. » Au septième siècle, Frédégaire disait Saogonna (2). Les dénominations actuelles étaient dès lors adoptées (3).
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(1) Ainmion Marcellin. Coll. des aut. lat. pub. par Nisard. Paris, Dubochet, 1849. Liv. XV, chap. xi, p. 45.
(2) Fréd(^gaire, dit le Scholastique, chroniqueur du vu' siècle, a laissé une chronique en 5 livres; M. Guizot a traduit le o' livre dans ses Mémoires relatifs à l'Histoire de France, et on peut y lire (page 2,%) : « Flaochat frappé » du jugement de Dieu fut attaqué de la lièvre. On reml>arqua dans un )) bateau sur le fleuve de la Saône, et, naviguant vers Saint-Jean de Losne, il n rendit 1 ame dans le voyage. » Dans ce passage, le texte latin porte : « Etecla naralia per Ararivi flutium qui cognominatvr Snuconna. » Dans un autre passage, on trouve Saogonna : « Usque Aranm Saogonnam fluvium percenit. »
(3) Voir M. Valentin-Smith. Monographie de la Saône, p. 39 :
« Vers le x' et xi' siècles, dit-il, où il était d'usage général de supprimer » souvent aux mots, et particulièrement aux noms propres, une ou plusieurs )) lettres, et quelquefois même une ou plusieurs syllabes, l'on fit de Saucona » ou de Sagonna, Saôûa, d'où plus tard Saône. »