‹ Annibal en GauleChapitre 21 sur 32 · VIII. -. ILE DE LA GAULE · texte numérisé non relu

VIII. -. ILE DE LA GAULE

Rhône, le terrain n'est pas aiguisé en pointe par les deux cours d'eau ; qu'il ne l'est même à aucune embouchure des divers affluents du fleuve qui viennent s'y jeter plus bas que la Saône. Celle-ci seule présente le caractère indiqué par Polybe, d'une longue pointe de terrain entre les deux cours d'eau qui viennent se réunir : caractère frappant de sa nature même, et que sans doute Polybe aura remarqué, dans son voyage en Gaule mentionné cidessus. Du reste, la suite de son récit va nous démontrer encore plus clairement qu'il s'agit bien ici du Delta compris entre le Rhône, la Saône et la chaîne des monts Jura. Mais auparavant, nous devons soumettre au lecteur une modification qu'il convient d'introduire dans la version de dom Thuillier. En effet, dans la phrase qui suit, dom Thuillier a omis de rendre distinctement le sens d'un premief membre de cette phrase qui est dans le texte grec, et qui est très-important pour la détermination de l'Ile dont l'auteur vient de parler, a Lorsqu'Annibaly dit Polybe, eut poussé sa marche jusque devant cette lie, il se trouva que, dans cette tle mème^ deux frères, armés l'un contre l'autre, se disputaient le royaume. — IIpoç ^v âfixo[jt.evoç, xal xaTaXaSùv h aÙT^ $uo à$e^foùç..é » Le sens général du récit et en même temps le rapprochement et l'opposition des deux mots irpoç et ev dans ce texte de Polybe, nous autorisent, croyons-nous, à rendre ici xpoç par le mot français devarU, qui équivaut à aupris^ et offre l'avantage d'évoquer naturellement dans l'esprit l'idée du fleuve interposé : ce qui rend le sens vrai du texte plus clair dans sa version

en français. Au lieu de tout cela, dom Thuillier dit simplement : a Anntbal trouva dans cette île deux frères qui, armés l'un contre Tautre, se disputaient le royaume. » On ne distingue donc plus ici, dans cette version incomplète, que depuis le moment indiqué dans la phrase précédente, « Annibal en quatre jours de marche arriva auprès d'un endroit appelé Ttle, » moment où il se trouvait déjà (dans la région de Saint- Vallier) sur le territoire des AUobroges, limitrophes de Ttle, et par conséquent où il était déjà jusqu'à un certain point auprès ('irpoç) de l'Ile, Annibal a encore poursuivi sa marche pendant un espace de temps indéterminé^ et qu'il est actuellement parvenu toutà-fait auprès ou en face de cette île (irpo; yjv), et y apprend ce qui se passe à l'intérieur (èv aÙTn), Reprenons donc maintenant le récit de notre auteur avec ce complément du texte, ainsi rétabli dans la version de dom Thuillier. « Lorsque Annibal eut poussé sa marche jusque devant cette île, il se trouva que dans cette île même deux frères armés l'un contre l'autre se disputaient le royaume. Le plus ancien mit Annibal dans ses intérêts et le pria de Taider à se maintenir dans la position où il était (1). Le Carthaginois n'hésita point, il voyait trop combien cela lui serait avantageux. Il prit donc les armes, et se joignit à l'aîné pour chasser le cadet. 11 fut bien récompensé du

(i) Premier exemple d'un prince gaulois faisant appel à Tintervention étrangère dans son intérêt personnel. Triste exemple qui Ait imité par d'aulnes, et qui devint au temps de Jules César une cause de désastres pour notre mère-patrie.

§ VIll. — ILE DE LA GAULE. 165

secours qu'ibavait donné au vainqueur. On fournit à son armée des vivres et des munitions en abondance. On renouvela ses armes qui étaient vieilles et usées. La plu-* part de ses soldats furent vêtus, chaussés, mis en état de franchir plus aisément les Alpes. Mais le plus grand service qu'il en tira, fut que ce roi se mit avec ses troupes à la queue de celles d'Ânnibal, qui n'entrait qu'en tremblatU sur les tenues des Gaulois nommés Allobroges^ et les escorta jusqu'à l'endroit d'où ils devaient entrer dans les Alpes, v (III, x.)

Rien de plus naturel que tous ces détails sur le terrain où nous nous trouvons. Quel est le point où Annibal, en remontant le long du Rhône sur la rive gauche, dut arri-> ver devant notre île, devant la Bresse et le Bas-Bugey d'aujourd'hui ? C'est évidemment en face de L^on et de Miribel. Or là, le Rhône dans son cours rencontrant à droite la base d'un plateau notablement élevé, est repoussé contre sa rive gauche, laquelle n'est constituée que par une plaine basse, et se trouve ainsi incapable de le contenir dès que ses eaux sont un peu hautes. De sorte que le fleuve déborde fréquemment sur cette rive gauche, et persiste ensuite à y couler dans un grand nombre de bras variables qui circonscrivent des îlots ; si bien que d'ordinaire en automne, époque de l'année où Ânnibal arriva là en face de l'ancienne lie de la Gaule, il est assez facile de passer tous ces bras, les uns après les autres. Toutes les communications de l'armée carthaginoise avec l'intérieur de l'Ile durent donc avoir

lieu en cet endroit. Il est clair aussi qu'en arrivant devant rlle Annibal marchait, depuis le passage de risère, sur le territoire de ces Gaulois nommés AUobroges, où le texte dit qu'il n'entrait qu'avec beaucoup de crainte. Car c'était un peuple guerrier, qui combattait jadis avec des armées nombreuses, dit Strabon; et on en a la preuve de fait dans la lutte qu'il soutint un siècle plus tard contre les Romains. Déjà à ce moment du passage d'Annibal sur leur territoire» les chefs des Allobroges avec leurs troupes épiaient la marche de l'armée carthaginoise, comme Polybe va le dire bientôt. Ce qui explique l'inquiétude d'Annibal en passant sur leurs terres, et l'intérêt qu'il avait à se faire accompagner par ce petit roi de l'Ile avec ses propres troupes, afin d'avoir, en cas de besoin, des s^uxiliaires connaissant parfaitement le pays où il se trouvait et les ennemis auxquels il avait affaire. Notons enfin que l'armée carthaginoise dut se restaurer là et y prendre un peu de repos.

Ainsi, en résumé, nous croyons avoir démontré jusqu'ici avec certitude :

V Qu'Annibal, après avoir passé le Rhône à quatre journées de distance de la mer, au-dessus de l'embouchure de l'Ârdèche (dans la région de Bourg-Saint-Andéol), et après être remonté le long du fleuve sur sa rive gauche pendant quatre jours, se trouvait déjà parvenu (dans la région de Saint- Vallier) sur le territoire des Gaulois nommés Allobroges, limitrophes de ce pays de la Gaule appelé jadis l'tle (aujourd'hui la Bresse et le Bas-

Bagey), parce qu'il est isolé et enclavé de tous les côtés par le Rhône, la Saône et la chaîne des monts Jura : tle qui ressemble assez, et pour la forme et pour la grandeur, au Delta d'Egypte , sauf que le côté bordé par la mer au Delta d'Egypte, est représenté dans Ttle de Gaule par le côté que borde la chaîne des monts Jura;

2^ Qu'ensuite Annibal, après avoir poursuivi sa marche sur la rive gauche du Rhône jusqu'en face de cette tle de la Gaule (jusqu'en face de Lyon et de Miribel), apprit là que, dans l'intérieur même de l'tle, deux princes frères 9 armés l'un contre l'autre, s'y disputaient le trône; et que, sur la demande de l'aîné, il lui prêta main forte pour chasser le plus jeune. En reconnaissance de quoi, ce petit roi de l'Ile fournit à l'armée carthaginoise tout ce dont elle avait besoin, soit pour se refaire, soit pour continuer sa marche et aller entreprendre de tra* verser les Alpes, et se mit lui-même avec ses troupes à la suite d'Ânnibal pour l'escorter jusqu'à l'entrée des Alpes, en lui formant une arrière-garde contre toute surprise de la part des AUobroges, qui épiaient la marche de l'armée carthaginoise sur leur territoire, comme on va le voir bientôt.

§ IX. — Entrée des Alpes.

« Annibal avait déjà marché pendant dix jours et avait fait environ huit cents stades de chemin le long du Beuve; déjà il se disposait à mettre le pied dans les

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Alpes, lorsqu'il se vit dans un danger auquel il était très-difficile d'échapper. Tant qu'il fut dans le plat pays, les chefs des Allobroges ne l'inquiétèrent pas dans sa marche, soit qu'ils redoutassent la cavalerie carthaginoise, soit que les barbares dont elle était accompagnée les tinssent en respect. Mais quand ceux-ci se furent retirés et qu'Annibal commença d'entrer dans les détroits des montagnes, alors les Allobroges coururent en grand nombre s'emparer des lieux qui commandaient ceux par où il fallait nécessairement que l'armée d'Annibal passât. C'en était fait de son armée, si leurs pièges eussent été plus couverts : mais comme ils se cachaient mal, ou pas du tout, s'ils firent grand tort à Annibal, ils ne s'en firent pas moins à eux-mêmes. » (III, x.)

Selon nous, voilà Annibal parvenu à l'endroit o\x le Guiers se jette dans le Rhône, sur la rive gauche du fleuve et tout près d'Aoste, l'ancien Augustum de l'Itinéraire d'Antonin et de la Table théodosienne.

Or : 1° d'après ces deux documents (1 ) et le site du lieu, Annibal est bien là tout à la fois au bord du Rhône et à l'entrée d'un chemin qui mène en Italie à travers les Alpes.

2"" Si notre évaluation précédente de la grandeur moyenne des marches de l'armée carthaginoise est juste (et nous ne croyons pas qu'on puisse la contester avec de bonnes preuves contraires), Annibal, en remontant le

(0 L'un et l'autre seront cités plus loin, p. 190.

loDg du Rhône depuis le point où il a passé ce fleuve, a bien pu et dû parvenir à Tembouchure du Guiers en dix journées de marche, dont les six dernières auraient été employées à traverser le territoire des AUobroges, d'abord avec son armée seule et en redoutant quelque attaque de la part des AUobroges, puis, hardiment, dès que le roi de Ttle avec ses troupes gauloises se fut mis à sa suite en arrière-garde.

3* Annibal est bien arrivé là « par le plat pays des AUobroges ».

4* Il est bien là sur un chemin des Alpes AUobroges, où « il commence d'entrer dans les détroits des montagnes • , par une vallée réellement étroite, qui s'ouvre au bord du Rhône à Saint -Genix d'Aoste et monte jusqu'au col de la CrusiUe : vallée étroite d'environ dix kilomètres de longueur et quatre pour cent de pente moyenne, qui ne présente aucun mauvais pas. A son débouché supérieur par le col de la CrusUle, d'abord rien ne dut gêner l'armée carthaginoise; elle arrivait sur le vaste et fertile plateau de Novalaise ( I ) ( l'ancien Laviscane de l'Itinéraire d'Antonin et de la Table théodosienne) : plateau peu accidenté où les troupes purent se développer dans tous les sens et camper commodément.

(1) L'ancien nom, Laviscone, a pu devenir, par un renversement de syllabes, Novalise et Novalaiie; comme Ilerda est devenu Lérida; comme Tergesiini et Tergeste sont devenus, selon nous, d'abord Triestini et TrieJtte; puis, par un renversement de syllabes, ont fait Istrie, pour désigner le pays de Triesie ou des anciens Tergestini, dont parlent César et Hirtius, dans les Commentaires tur la guerre de GavUe, (V, i; VIII, xxiv.)

5^ Mais, de l'autre côté du plateau de Novalaise, se dresse transversalement une immense barrière, une montagne escarpée et très-élevée, qui se prolonge de droite et de gauche à perte de vue, et qu'il fallait absolument qu'Annibàl franchit à cet endroit même (comme nous le dé* montrerons), pour gagner la grande vallée qui mène aux cols des Alpes dans cette région de leur chaîne.

6® Par conséquent,il est tout naturel sur ce terrain que a les Allobroges aient couru en grand nombre s'emparer des lieux qui commandaient ceux par où il fallait nécessairement que l'armée d'Annibal passât », c'est-à-dire qui commandaient les défilés de la montagne dont nous Tenons de parler.

L'itinéraire que nous avons fait suivre à l'armée carthaginoise s'accorde donc très-bien avec tous ces détails du récit de Polybe, qui avait été examiner lui-même ces lieux généralement connus aujourd'hui ; et cet accord serait rigoureusement exact de tous points, si le chiffre de 800 stades, qui indique ici la longueur du chemin parcouru sur la rive gauche du Rhône depuis le point de passage du fleuve jusqu'à l'entrée des Alpes, n'était pas beaucoup trop faible. Nous n'avons donc plus que ce dernier point à discuter, avant d'en venir à la traversée des Alpes jusqu'en Italie.

Polybe dit ici qu'Annibal a marché pendant dix jours le long du Rhône, pour parvenir depuis le point où il a passé le fleuve jusqu'à l'entrée des Alpes. Et il ajouterait, d'après la leçon suivie par dom Thuillier, que la

longueur du trajet exécuté de ce point de départ à ce point d'arrivée est de huit cents stades. Or, Polybe a dit précédemment (voir ci-dessus, p. 105) que ce même trajet est de quatorze cents stadeSj ou d'une longueur presque double. Voilà donc nécessairement, d'un côté ou de Tautre, une erreur de lecture des manuscrits ; car les deux chiffres devraient être égaux, et on ne saurait imputer leur différence si grande à Polybe lui-même. La question se réduit donc à décider de quel côté est cette erreur de lecture.

Cherchons d'abord comparativement où aboutirait chacune de ces deux distances, à partir du point de passage du Rhône, en remontant sur la rive gauche du fleuve sans perdre de vue sa direction. Ce point de départ est certain, car il doit èlre à quatre journées de marche de la première embouchure du Rhône du côté de Marseille ; et par conséquent, il ne saurait être notablement éloigné de Pierrelatte, vis-à-vis de Bourg-Saint-Andéol. Ainsi, à partir de Pierrelatte les huit cents stades (148 kilomètres) aboutissent à environ dix kilomètres au-dessous de Vienne, c'est-à-dire dans une vaste région de plaines, où Annibal aurait pu arriver dès le cinquième jour de marche, et où certainement on ne saurait voir aucune entrée des Alpes, ni aucune montagne barrant le passage, comme la suite du récit va l'exiger. Tandis que les quatorze cents stades (259 kilomètres) aboutissent, avec toute l'exactitude possible et exigible dans une telle évaluation, à l'embouchure du Guiers dans le Rhône, près de Saint-

Genix-d'Aoste. Par conséquent, Texamen géographique et topographique de la rive gauche du Rhône ne laisse pas la liberté d'opter ici arbitrairement entre ces deux leçons contradictoires ; mais il oblige à y rectifier la leçon de huit cents stades et à y rétablir la leçon précédente de quatorze cents stades s'appliquant au même trajet.

D'ailleurs, comment douter que Tarmée carthaginoise ait réellement fait le long du Rhône des marches de 26 kilomètres ou cent quarante stades, lorsqu'on se rappelle que le plan d'Ânnibal était de se porter en Italie le plus rapidement possible, en évitant de combattre avant d'y être parvenu; et que, à l'égard de son armée, on tient compte de ses conditions spéciales et de ses faits de mar« che remarquables, mentionnés précédemment çà et là par Polybe? Rappelons-les en très-peu de mots. Ânnibaln*a emmené avec lui que des soldats d'élite rompus à toutes les fatigues de la guerre. II a fait laisser en Espagne tous les bagages non indispensables. La célérité avec laquelle il est arrivé au Rhône a paru incroyable au consul Publius. A l'occasion du passage du Rhône, une partie considérable de son armée, guidée par des gens du pays, a exécuté une marche de deux cents stades (37 kilom.), abattu des bois dans une forêt, construit des radeaux et passé le fleuve : tout cela en une nuit. Enfin, depuis le passage du Rhône, Annibal a pour guides des Gaulois cisalpins avec leur roi Magile. Qu'on veuille bien se rappeler encore les considérations de détails dans lesquelles nous sommes entré précédemment, pour constater avec

précision que Tarmée carthaginoise , même sur un chemin étroit où elle n'eût pu marcher que par deux hommes ou deux chevaux de front, eût néanmoins pu faire 26 kilomètres ou cent quarante stades de chemin par jour. Tandis que, dans sa marche sur la rive gauche du Rhône dont il s'agit ici j le terrain ne présente que peu de difficultés depuis Pierrelatte jusqu'à Tlsère, et qu'il devient trèsfacile dès qu'on a passé l'Isère et qu'on chemine par le plat pays des Allobroges, jusqu'à l'embouchure du Guiers.

Enfin, comme nous l'avons déjà dit et comme nous ne manquerons pas de le constater en son lieu, on verra plus loin une preuve incontestable , une preuve fournie par Polybe lui-même, que les marches de l'armée carthaginoise dans la traversée des Alpes, où même les farouches montagnards l'attaquèrent plus d'une fois, furent néanmoins en moyenne de 22 kilomètres ou de cent vingt stades par jour. Comment donc cette même armée n'eût-elle fait que quatre-vingts stades ou moins de 13 kilomètres par jour, en cheminant au bord du Rhône, dans des pays de collines et de plaines^ sans provisions de vivres à transporter avec elle ?

Du reste, quoi de plus facile que de confondre dans la lecture d'un manuscrit grec le chiffre au , ou 1400, avec le chiffre to, ou 800?

Nous concluons donc avec toute confiance qu'on doit lire ici dans le texte de Polybe, non pas huit cents stades, mais bien quatorze cents stades; chiffre par lequel l'au-

m ANNIBAL EN GAULE.

teur lui-même a déjà indiqué précédemment cette même distance, du point où Ânnibal passa le Rhône au point où il entra dans les Âlpes.

Sans quoi y peut-on ajouter encore, non-seulement on laisserait établir en face d'un premier chiffre que tout démontre juste y un autre chiffre qui ne peut supporter Tépreuve de la critique et qui mettrait ici Polybe en contradiction flagrante avec lui-même ; mais encore ce ne serait pas la seule contradiction qui en résulterait. Car, d'après la comparaison qu'il a établie plus haut (page 105), entre le chemin déjà fait par Ânnibal depuis Carthagène jusqu'aux Pyrénées, et le chemin qui lui restait à faire depuis les Pyrénées jusqu'en Italie ( comparaison dont toutes les mesures, depuis Carthagène jusqu'au passage du Rhône, sont certaines par la vérification sur nos cartes actuelles), l'itinéraire d'Ânnibal , depuis le passage du Rhône jusqu'en Italie , doit être un peu plus long que 2,200 stades. Or, si on comptait ici seulement 800 stades depuis le passage du Rhône jusqu'à l'entrée des Alpes; en y ajoutant les 1 ,200 stades mdiqués pour la traversée des Al* pes, cela ne ferait que 2,000 stades; et par conséquent l'itinéraire en question se trouverait^ au contraire, un peu plus court que 2,200 stades : nouvelle contradiction évidente. Tandis que le maintien ici de la première leçon ( 1 ,400 stades) laisse partout Polybe d'accord avec luimême.

Passons donc à quelques considérations orographiques sur cette contrée des Alpes, considérations qui sont indis-

pensables pour se bien rendre compte de la position pé* rilleuse où se trouve actuellement Ânnibal, et du combat qui va suivre.

En face de la station de Culoz (où, du chemin de fer de l.yon à Genève qui vient de traverser Textrémité méridionale des monts Jura, se détache le chemin de fer d'Italie par le Mont-Cenis qui franchit le Rhône pour se diriger au sud) s'ouvre sur la rive gauche du fleuve une très-grande vallée, qui est comprise entre deux chatnes de hautes montagnes, et qui se prolonge presque directement au sud jusqu'à la station de Montmeillan sur la rive droite de l'Isère.

Le fond de cette grande vallée , qui est généralement très-large et horizontal , présente successivement du Rhône à l'Isère : d'abord , les vastes marais de Ghautagne (que le chemin de fer traverse sur une chaussée) ; puis , le beau lac du Bourget (que le chemin de fer côtoie du côté de Test j en perçant ça et là des promontoires de rochers escarpés , battus par les eaux) ; enûn , des terres cultivées et fertiles , qui se prolongent jusqu'à l'Isère , et où l'on voit , non loin de l'extrémité du lac , la ville de Ghambéry, l'ancienne Lemincum des Itinéraires romains et de la Table théodosienne : ancien nom qui est resté à l'extrémité septentrionale de la ville actuelle , au mont Lémenc.

La berge orientale de cette grande vallée est constituée^ à partir du Rhône, par une montagne très-élevée , dite montagne du Gros^Faux ou de Chautagne : laquelle, venant de plus haut le long du fleuve , s'en écarte ici et

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s'engage dans les terres tout le long des marais de Chautagne et du lac du Bourget jusqu'auprès d'Aix-les-Baios, où elle s'abaisse et se réduit à de simples coteaux qui se terminent à Ghambéry. Après cette interruption et au-delà de cette Tille, la berge orientale de la grande vallée reprend au large , ou elle est constituée jusqu'à l'Isère par une masse de hautes montagnes , reliées à celles qui longent la rive droite de cette rivière en amont de Montmeillan.

La berge occidentale de la grande vallée (celle qui nous intéresse plus particulièrement) est constituée par une suite non interrompue de hautes montagnep, qui commence au bord du Rhône et des marais de Cfaaulagne par un grand promontoire de rochers (1), et qui se poursuit sans interruption directement au sud , tout le long du lac du Bourget et du reste de la vallée, jusqu'à l'Isère. Cette chaîne de monts , qu'on ne peut guère distinguer que par leurs sommets divers (voir la carte ci-jointe), présente une série de sommets escarpés , dont l'ensemble offre l'aspect d'une crête dentelée , qui s'élève généralement de 800 à 1 ,300 mètres au-dessus du niveau du lac du Bourget, ou du Rhône dans cette région de son cours ; et où les cols qui permettent de la traverser sont rares , plus ou moins praticables, et élevés encore de 400 à 800 mètres au dessus de ce même niveau. Notons ici incidemment, pour

(1) Ce grand promontoire de rochers fait face au mont Colombier^ situé de l'àuire côté du tlhône^ où il termine au sud la créle do mont Retort, dont nous avons parlé dans notre notice géographique du premier volume de JuJes César en Gaule. C'est au pied du mont Colombier qu'est placée aigoard'hui h station de Culoz,

nous le rappeler plus loin , qu'en arrivant sur l'Isère la chaîne des monts de la berge occidentale ne se termine point là; mais seulement s'y détourne un peu au sudouest , et se poursuit encore tout le long de cette rivière jusqu'à la porte de Grenoble {Cu/aro des Gaulois )^^ où enfin elle se termine.

Cette berge occidentale constituait donc une énorme barrière , presque infranchissable , qui séparait la grande vallée que nous venons de décrire du plat pays des anciens Âllobroges (aujourd'hui plaines du Dauphiné), par où nous avons vu arriver l'armée d'Annibal en remontant le long du Rhône. Or, cette même grande vallée a été de tout temps 9 et est encore de nos jours, la grande voie des Alpes dans cette région de leur immense chaîne, la voie que viennent suivre tous les chemins de ces contrées qui se dirigent vers l'Italie. Le chemin de fer du mont Cenis la suit d'un bout à l'autre à force de travaux d'art. Tous les chemins du nord y viennent en convergeant ou de Genève, ou d'Annecy, ou de la perle du Rhône , ou de Seyssel , et profitent de la lacune qu'offre la berge orientale de cette grande vallée pour y entrer facilement à Chambéry.

§ X. — Chemin de rentrée des Alpes barré à Annibal par les Allobroges.

Mais pour venir de l'ouest, dans cette grande vallée et gagner ritalie, il faut nécessairement ou franchir la grande

crête de sa berge occidentale, ou la tourner à Tune de ses extrémités. Et c'est de ce côté-là qu'est arrivé Annibal à travers le plat pays des Allobroges , et il est déjà sur le plateau de Novalaise^ c'est-à-dire derrière la grande crête des monts de cette berge occidentale et directement à l'ouest de Lemincum^ ou de Chambéry. On peut donc déjà présumer qu'il y est venu pour franchir là cette grande crête ^ et que ses guides gaulois l'ont amené ainsi en remontant le long du Rhône tout exprès pour arriver là, et de là le faire passer sur la grande voie d'Italie, en profitant d'un chemin praticable qu'ils connaissaient parfaitement. Déjà même le récit de Polybe nous donne à entendre qu'il n'y avait là qu'un seul chemin par lequel l'armée d'Annibal pût atteindre son but, et que ce chemin unique était directement devant elle; c'est-à-dire que c'était le chemin qui tefid directement de Novalaise d Chambéry par le col de VÉpine. Et, en effet, examinons si l'armée carthaginoise eût pu passer ailleurs.

thjL côté du nordj — certainemeal aujourd'hui il est facile de franchir la crête des monts vis-^à-vis d'Aix-les-Bains , au col du mont du Chat , par la route d'Yenne à Chambéry. Mais cette route , soit pour monter au col , soit pour en descendre, est totalement un ouvrage d'art, même assez moderne. Et, lorsqu'on examine le terrain avec attention, particulièrement dans les détours de la descente du côté du lac du Bourget, il est impossible d'admettre que jadis ait existé là un chemin primitif et naturel, praticable à Tarmée carthaginoise avec ses bêtes de charge et

ses éléphants. De plus , si un tel chemin y eût existé , et qu'Ânnibal eût voulu le prendre, outre que la difficulté de forcer le passage du col n*eût pas été moindre qu'ailleurs j sa prudence reconnue eût été ici véritablement en défaut. Car au-delà du col, sous les yeux d'un ennemi redoutable, il eût engagé son armée au versant rapide et rocheux du mont du Chat du côté du lac, en une file de trois ou quatre kilomètres de longueur, dont nul soldat, nulle bête de charge n'eût pu s'écarter, ni à gauche , du côté des rochers escarpés qui bordent le lac , ni à droite , du côté des rochers dominants de la crête dentelée du mont : rochers inaccessibles à tous autres qu'aux hommes du pays.

Annibal eût-il pu aller tourner l'extrémité septentrionale de la barrière de monts, en passant au bord du Rhône ? Ici , le péril eût changé de nature , mais il n'eût pas été moindre. En effet, le passage le long du lac du Bourget n'étant possible d'aucun côté, il est clair que dans ce cas Annibal eût été obligé d'engager son armée à travers les vastes marais de Chautagne dans toute leur longueur ; ensuite , de remonter encore plus haut tout le long du Rhône , entre le fleuve et la montagne du Gros- Paux , jusqu'à Seyssel , où cette montagne s'abaisse et permet qu'on la franchisse ; pour revenir par la route de Genève et aboutir enfin à Chambéry sur la grande voie des Alpes» Mais le canal de Savières (qui de nos jours emmène au Rhône le trop plein du lac du Bourget et des marais de Chautagne) n'existait certainement point en-

core à l'époque d'Annibal ; et, par conséquent, le passage à traTers ces marais, complètement inondés alors, devait être absolument impraticable à l'armée carthaginoise en présence des AUobroges hostiles.

Du côté du sud^ — il existe également, de nos jours, une belle route qui franchit la barrière des monts , à partir du pont de Beau voisin et des Échelles, pour aboutir à Cbambéry. Mais il a fallu aussi de grands travaux d'art , même un tunnel j pour la rendre aujourd'hui praticable à une armée. Et ce nom du bourg des Échelles y en rappelle sans doute les difficultés primitives.

Enfin, Annibal eût-il pu aller tourner l'obstacle de la chaîne des monts à son extrémité méridionale? Pour cela il eût fallu d'abord qu'il rétrogradât jusqu'à Cuhro (Grenoble), à travers une partie difficile du territoire des AUobroges et parmi un peuple hostile, belliqueux, nombreux. Or, ce mouvement rétrograde, cette retraite devant l'obstacle des montagnes, eût pu attirer les AUobroges sur ses derrières, où ne se trouvait plus alors ce petit roi de risle, qui connaissait le pays et qui lui avait formé précé* demment avec ses troupes gauloises une arrière-garde. Puis, au-delà de Gularo, il eût fallu qu'Annibal engageât son armée tout le long de l'Isère, entre les eaux torrentueuses de cette rivière et les versants rapides de la chaîne de monts très élevés qui forment ses berges de chaque côté. Or, ces versants eussent pu être occupés d'avance par les AUobroges en armes; et, de plus, vingt torrents considérables qui se précipitent là en travers de la voie, devaient

la rendre jadis impraticable, en la coupant çà et là par de profonds ravins, ou en y amoncelant des déjections énormes, telles qu'on en rencontre fréquemment après une grande pluie, aux débouchés des torrents des Alpes dans les vallées basses. Évidemment, selon nous, engager Tarmée carthaginoise dans une telle voie sous les yeux de l'ennemi, c'eût été une imprudence que jamais Annibal n'eût pu commettre. Ainsi, Annibal n'eût pu prendre le parti d'aller tourner l'extrémité méridionale de la barrière de monts qui se dressait devant lui, dans sa position sur le plateau de Novalaise.

Donc, en résumé de toutes ces considérations orographiques, concluons que Polybe était parfaitement fondé à dire : V qu'Annibal, du point où il se trouvait ici sur le chemin des Alpes qu'il avait pris au bord du Rhône, devait nécessairement poursuivre sa marche directement par ce même chemin; et 2* que c'en eût été fait de son armée s'il n'eût pu passer outre. En un mot, Annibal se trouvait là devant des Thermopyles.

Examinons donc les conditions particulières de ce chemin avec beaucoup d'attention , avant d'en venir au combat terrible qui y fut livré.

C'était, avons-nous dit, le chemin qui tend directement de Novalaise à Cbambéry par le col de l'Ëpine : on peut même dire que d'un bout à l'autre, depuis l'embouchure du Guiers jusqu'à Cbambéry, il se dirige de l'ouest à l'est sans s'écarter notablement de la ligne droite. L'armée carthaginoise a-t-ellepu suivre ce chemin? Nous l'avons

personnellement suivi à pied, par un temps pluvieux d'automne, saison dans laquelle a dû y passer Ânnibal (d'après une indication de Polybe qu'on trouvera plus loin); nous y avons tout examiné avec attention; et nous n'hésitons pas à affirmer que c'est encore aujourd'hui un eœcellent chemin naturel : c'est-à-dire qu'il est aussi bon que puisse l'être un chemin dénué de tout ouvrage d'art, et résultant uniquement des traces imprimées sur le terrain par les hommes et les animaux qui y ont passé. Nous osons même dire qu'une armée comme celle d'Ânnibal, avec ses bêtes de charge et ses éléphants, pourrait encore de nos jours y passer sans trop de difficulté. Car, de temps immémorial, les habitants du plateau de Novalaise y ont passé avec leurs bêtes de charge pour transporter leurs blés et autres denrées à Chambéry, et ils y passent encore aujourd'hui fréquemment quelles que soient les améliora* tions faites aux autres chemins. Nous même^ bien que nous ne soyons plus ni jeune ni bon marcheur, nous avons fait par ce chemin, sans nous hâter, sans grande fatigue^ sans rencontrer aucun obstacle, le trajet de Novalaise a Chambéry tout d'une traite, en cinq heures et demie de temps. Et notre guide, en nous quittant à Chambéry, se proposait de retourner tout de suite et du même jour à Novalaise.

Entrons dans quelques détails descriptifs concernant ce chemin, afin qu'on puisse mieux saisir tout ce que va dire Polybe du combat que les Allobroges y livrèrent à Annibal.

g X. «-CHEMIN BARRÉ PAR LES ALLOBROGES. 183

De Novalaise au col de TÉpine, la longueur du chemin est d'environ 4,800 mètres. La hauteur à laquelle il faut s'élever est de 572 mètres. La pente moyenne du chemin est donc d'environ 12 p. 100. Elle y est assez uniforme.

P Â partir de Novalaise, on se dirige d'abord au nordest jusqu'à la chapelle Sainte-Rose, petit oratoire de pauvre aspect, situé sur le chemin, à environ 1,800 mètres de distance. Dans cette première partie, le chemin monté à travers des cultures et n'offre rien de remarquable : ce n'est point encore un défilé.

2^ A la chapelle Sainte-Rose, le chemin fait un coude à angle droit pour se diriger presque exactement au sud, en profitant d'une immense corniche de rochers escarpés 8ur laquelle il s'engage jusqu'à la distance d'environ 1,500 mètres. Cette corniche (de calcaire jurassique) offre généraleoient une largeur suffisante pour le passage de deux hommes ou de deux chevaux de front ; avec une pente naturelle et une direction si propices, qu'on n'eût rien pu tracer de plus convenable pour gravir la montagne. Mais c'est là un véritable et dangereux défilé où l'on a, à droite, l'abîme bordé de quelques buissons, et, à gauche, la cassure escarpée des rochers supérieurs, en-dessous desquels sort et déborde la corniche qui sert de chemin, et tout le long de laquelle il faut marcher sur le roc vif.

3° A l'extrémité supérieure de la corniche, le chemin conserve d'abord la même direction en commençant à gravir le vaste dos de la montagne, tout hérissé d'énormes masses rocheuses, dans les intervalles desquelles sont des

crevasses pleines de terre fertile, et d'où B*élance une végétation superbe de grands arbres et arbustes divers : sapins, hêtres, tilleuls, frênes, sorbiers, noisetiers, etc. De sorte que le chemin est là sur un terrain difficile et extrêmement couvert. Jl s'y engage par où il peut passer, en formant des sinuosités diverses, dont néanmoins l'en* semble constitue une grande courbe à convexité tournée du côté du sud. Cette courbe le ramène graduellement dans la direction de l'ouest à l'est, qu'il atteint en parvenant au col de l'Épine. Là se trouve le point culminant du chemin, qui est à 1,005 mètres au-dessus du niveau de la mer, et d'où la vue domine transversalement, de l'autre côté de la montagne de l'Épine, la grande voie des Alpes, la grande vallée décrite plus haut, qui s'étend du Rhône à l'Isère, et au fond de laquelle on a directement devant soi la ville de Chambéry.

4** Du col de TÉpine pour descendre à Chambéry, la différence de niveau est de 736 mètres. La longueur du chemin jusqu'au bas de la montagne est d'environ 6,000 mètres. La pente moyenne y est donc d'environ 12 p. 100. Mais ici, en général, le terrain ne présentant pas de rochers, étant tout découvert et de nature à bien recevoir le pied de Thomme ou des animaux, la descente y est sûre et facile. Et même des hommes pourraient descendre ou monter de ce côté-là dans toutes les directions^ à volonté, et plus ou moins rapidement. De sorte qu'ici le chemin ne peut plus être considéré comme un défilé. 11 descend au versant de la montagne et à un

degré de pente convenable (moyennant quelques sinuosités) par Villard-Péron, Chamoux et Bissy, où il tombe sur une route longitudinale de la vallée, qu'on prend à droite ; et, après avoir fait encore trois kilomètres , on entre à Chambéry en longeant le Champ de Mars. Mais jadis, très-probablement, le chemin de la montagne coupait à travers le terrain du Champ de Mars pour aller directement à Tancienne ville de LemtVicum, aujourd'hui Lémenc. Ainsi, en définitive, il n'y a que deux de ces quatre parties du chemin direct de Novalaise à Chambéry par le col de l'Épine qui soient de véritables défilés, la partie qui suit la corniche et la partie qui traverse le dos de la montagne. Jelons-y un dernier coup d'œil,

Dans la partie de la corniche, non- seulement une armée en marche par ce chemin se trouverait engagée là dans un défilé étroit, ayant à droite l'abîme et à gauche des rochers escarpés; mais encore il ne serait pas bien difficile à un ennemi connaissant les lieux, de survenir dans le haut, et de précipiter de là des blocs de roche sur cette armée en marche dans le chemin. Dès lors donc, elle s'y trouverait dans une position véritablement terrible, où elle pourrait être écrasée, sans avoir de son côté ni moyen de se défendre, ni moyen de s'abriter, ni moyen de s'enfuir si le chemin est obstrué aux deux extrémités.

Notons bien que le chemin passe là sur le roc vif, couvert d'aspérités plus ou moins volumineuses et saillantes, qui ont dû être initialement à angles très-vifs ; mais qui sont aujourd'hui arrondies en tous sens de la

mauière la plus complète, même les bosses les plus énormes, sans qu'on aperçoive nulle part la moindre trace d'ornière. Voilà donc là, sous les yeux, un témoignage matériel, pertinent, incontestable et persistant, que des miK lions d'hommes et de bêtes de charge y ont passé dans la suite des âges. — Si, du haut de cette corniche, on jette un coup d'œil sur le pays qu'elle domine, on découvre, à gauche, le joli lac d'Âiguebellette au pied de la montagne; devant soi, le fertile plateau de Novalaise, à la limite duquel s'élèvent encore les ruines superbes du château féo* dal de Montbel ; un peu à droite, le col de la Crusille par où le chemin arrive du bord du Rhône; enfin, au-delà et bien loin dans la brume, on aperçoit les plaines immenses du plat pays des anciens Âllobroges, à travers lequel Annibal est arrivé en remontant le long du Rhône : on distingue même le cours sinueux du fleuve que signalent ses reflets argentés.

Dans la partie qui franchit le vaste dos de la monta« gne, le chemin passe tantôt sur le roc vif, conime à la corniche, et tantôt sur un terrain ordinaire. 11 est pour ainsi dire enfoui parmi les masses de rochers et de grands arbres ; si bien qu'il serait généralement partout facile à un ennemi qui connaîtrait les lieux, de se glisser très*près d'une armée en marche par ce chemin , sans avoir été aperçu d'elle auparavant, et sans avoir à redouter d'en être poursuivi. Voilà donc encore une partie du chemin très-périlleuse, bien qu'elle le soit beaucoup moins que celle de la corniche.

Enfin y signalons deux branches accessoires du chemin de l'Épine, qui sont tracées sur la carte de l'état-major (dont on a un extrait sous les yeux), et qui ont dû jouer un rôle important dans le combat dont nous allons lire ci-après les divers détails.

L'une de ces branches, que nous appellerons la branche courte j se détache du chemin presqu'à l'extrémité supé-* rieure de la corniche et traverse directement le dos de la montagne, pour aller se rattacher au chemin, à 600 mètres environ au-delà du point culminant. Elle y arrive par une pente très-rapide, impraticable aux bétes de charge. Cette branche représente ainsi la corde de l'arc décrit par le chemin dans le haut de la montagne, ce qui justifie le nom de branche courte par lequel nous la dési* gnons.

L'autre branche, que nous appellerons la branche du Crmifix (du nom d'un col où elle passe), se sépare du chemin à Novalaise même , pour se diriger au sud-est, aller gravir la montagne de l'Épine à l'est du milieu du lac d'Aiguebellette par des sinuosités nombreuses, la franchir au col du Crucifix (situé au sud et à environ 3,000 mètres de distance du col de l'Epine), et se rallier au chemin, soit à environ 1,600 mètres au-delà du col de l'Épine, soit encore plus loin et plus bas, à divers carrefours de petits chemins naturels. Le col du Crucifix est à 912 mètres au-dessus du niveau de la mer; et, par conséquent, il est de 93 mètres moins élevé que le col de l'Épine. Celte moindre élévation explique naturellement

rintérèt public qu'il y avait à passer au col du Crucifix avec les bètes de charge; et les quelques travaux d'art qu'on y a exécutés témoignent de la difficulté primitive d'y passer. Ainsi donc, à l'époque d'Annibal, de même que la branche courte du chemin, la branche du Crucifix pouvait être suivie par les hommes, non par les bêtes de charge.

§ XL — Bataille d'Annibal contre les AUobroges.

Maintenant que nous connaissons bien ces premières montagnes des Alpes, et que nous allons suivre Annibal à travers toute la chaîne jusqu'en Italie, il importe de procéder pas à pas, le texte de Polybe à la main. En effet, une fois qu'on est entré dans de telles montagnes, avec un texte qui indique les journées de marche et les caractères orographiques des lieux, la question de vérité ou d'erreur se pose invinciblement. Si le texte ne s'accommode pas du chemin où on se trouve, en général on n'est plus maître de se détourner, ni à droite, ni à gauche, il faut s'arrêter devant le désaccord constaté et convenir de son erreur. Mais si le texte se concilie naturellement avec toutes les exigences particulières du chemin, d'un bout à l'autre, on acquiert la double certitude , et que l'auteur a été véridique, et que l'on est exactement sur l'itinéraire dont il a parlé. Or, cette double certitude est d'une très-grande importance historique dans notre sujet. Car, s'il est démontré que Polybe a dit vrai, non-seule-

ment on a ici une preuve positive qu^il mérite en histoire toute notre confiance; mais encore il en résulte que Tite- Live nous a transmis à ce même sujet une histoire er* ronée, en faisant suivre à Annibal un itinéraire tout différent, comme on le verra. Et si l'exactitude de l'itinéraire d'Annibal tracé par nous-mèmc d'après les indications de Polybe, est clairement démontrée par les conditions particulières du chemin que le grand homme de guerre va suivre à travers les Alpes, il en résultera que nombre de savants de la plus grande renommée se sont néanmoins fourvoyés dans cette recherche, et qu'on doit rectifier leurs erreurs dans l'intérêt de l'histoire militaire d' Annibal et de notre propre histoire nationale : ce qui n'est pas chose facile à obtenir. Par ces graves motifs, et afin que le lecteur puisse juger en pleine connaissance de cause si l'itinéraire que nous faisons suivre à Annibal est conforme, ou non, aux indications de notre auteur, reprenons le fil des événements à l'entrée des Alpes, et suivons-les pas à pas, avec le récit de Polybe en regard, jusqu'en Italie.

Au point de la rive gauche du Rhône où se trouvait Annibal d'après les textes précédents, «lorsqu'il se dispo-* sait à mettre le pied dans les Alpes et que le petit roi de l'île prenait congé de lui », c'est-à-dire auprès de l'embouchure du Guiers, évidemment l'armée carthaginoise ar« rivait là à l'entrée d'un chemin qui mène en Italie à travers les Alpes. Car ce lieu fut plus tard , sons le nom d'Auguslum (aujourd'hui Aoste), une station de l'Itinéraire

d'Antonio, de Milan à Vienne, par les Alpes Graies, et ce fut aussi une station du même itinéraire tracé sur la Table théodosienne (1).

a Tant qu'Annibal fut dans le plat pays, les chefs des Allobroges ne l'inquiétèrent pas dans sa marche, soit qu'ils redoutassent • la cavalerie carthaginoise, ou que les barbares dont elle était accompagnée les tinssent en respect. Mais quand ceux-ci se furent retirés et qu'Annibal commença d'entrer dans les détroits des montagnes, alors les Allobroges coururent en grand nombre s'emparer des lieux qui commandaient ceuœpar où il fallait nécessaire^ ment qu' Annibal passât. » (III, x.) — De fait sur notre terrain, dès le bord du Rhône Annibal commençait à entrer dans les détroits des montagnes, en entrant dans la vallée étroite qui s'ouvre au bord du fleuve à Saint-Genixd'Âoste ; et qui mène en remontant à l'est, sur le plateau de Novalaise, où on débouche par le col de la Crusille. Et il est tout naturel que les Allobroges, à l'approche de l'armée carthaginoise, aient couru en grand nombre s'em* parer des points dominants de la montagne de l'Épine^ qui commandaient le chemin direct de Novalaise à Chambéry par le col de l'Épine : chemin par où il fallait né^

(1) Voici les indications successives de Tltinéraire d'Antonin : — A Mediolano per Alpes Graias Vienna : Arehrigium, — Bergintrum, — Daraniasiay — Obilon' num, — ad PMicanos, — Mantala, — Lemincum, — Labiscone, — Augustum^ — Bergusia, — Viennù,

Voici celles de la Table théodosienne : Ariolica, — in Alpe Grata, — Bergintrum, — Aximam^ — Darantasia^ — Obilonna, — ad Publicanos^ — Mantala, -^ Leminco, — Laviscone, — Augustum, — Bergusium, — Vigenna;

cessairement que r armée d'Annibal passât j pour gagner la grande vallée de Chambéry, la grande voie des Alpes, la voie unique dans cette région; et points dominants qui commandaient d'une manière si redoutable ce chemin du col de rÉpine, depuis le commencement de la corniche jusqu'au col même, comme on Ta pu voir précédemment avec évidence. C'était donc le seul endroit où les Allobroges pussent espérer de barrer le chemin à Annibal.

« C'en était fait de son armée, si leurs pièges eussetit été plus couverts : mais comme ils se cachaient mal, ou pas du tout, s'ils firent grand tort à Annibal, ils ne s'en firent pas moins à eux-mêmes. Ce général, averti du stra* tagème des barbares, campa au pied des montagnes, et cnvoyaquelques-unsdeses guides gaulois pour reconnaître la disposition des ennemis. » ( 111, x.) — Il est clair en effet que si Annibal fût venu s'engager aveuglément dans un tel chemin, presque toute son armée eût pu y périr, surtout dans le précipice de la corniche « Il est même pro-^ bable que ceux de ses soldats qui eussent échappé à ce désastre, n'eussent pu échapper à l'insurrection générale de la population du pays, qui en eût été la conséquence naturelle. Le récit de l'auteur prêterait à entendre que les Allobroges eussent pu se tenir cachés dans ces positions qui commandaient le chemin, mais que de fait ils ne s'y cachèrent point du tout. On pourrait donc s'en étonner, puisque la cotidition essentielle de tout piège est de surprendre à rimproviste celui à qui on le tend. Mais ici la rue des lieux lève toute incertitude sur le véritable sens

du texte. En effet, il eût été impossible à un si grand nombre d'Allobroges de se tenir cachés sur les rochers nus où ils durent prendre position pour dominer le chemin de la corniche. Ils purent donc être aperçus de l'armée d'Annibal dès qu'elle fut sur le plateau de Novalaise, en face de la montagne de TÉpine. Alors ce général^ averti du stratagème des AUobroges, suspendit sa marche, campa surplace vis-à-vis de la montagne, et envoya quelques-uns de ses guides gaulois reconnaître la position des ennemis. On voit ici de quelle importance fut pour Annibal le concours de ces guides gaulois venus à sa rencontre avec leur roi Magile, tout exprès pour guider sa marche depuis le passage du Rhône jusqu'en Italie.

ce Us revinrent dire à Annibal que, pendant la nut7, les ennemis se retiraient dans une ville voisine. » (III, x.) — lis revinrent donc lui dire que ces AUobroges (qui avaient subitement couru aux armes, sans provision de vivres ni moyens de campement) se retiraient pendant la nuit dans leur ville de Lemincum (1 ), qui était située par derrière eux, directennent au bas de la montagne ; où ils pouvaient descendre en une heure et demie, et d'où, après avoir pris la nourriture et le repos nécessaires, ils pouvaient remonter au col de TÉpine en deux heures et demie environ.

« Aussitôt le Carthaginois dresse son plan sur ce rap-

(1) Est*ce sur l'emplacement de LémenCy ou plus au nord sur celui de Chambéry-le-Vieux, qu'était bâtie la ville des AUobroges à Tépoque d'Annibal? C'est aux savants de la ville actuelle de Chambéry qu'il appartiendrait de résoudre cette question intéressante d'archéologie, au moyen des anciens documents que leur ville doit posséder.

port; il fait, en plein jour, avancer son armée près des défilés; il campe assez proche des ennemis. La nuit venue, il donne Tordre d'allumer les feux, laisse la plus grande partie de son armée dans le camp, et, avec un corps d'élite, il perce les détroits et occupe les postes que les ennemis avaient abandonnés. »(lll,x.) — C'est-à-dire que d'abord Ânnibal, pour se placer mieux à portée d'exécuter le projet qu'il a conçu, fait en plein jour avancer son armée jusqu'au commencement du chemin qui monte de Novalaise au col de l'Épine, et qui est un véritable et périlleux défilé, où il faut passer sur des rochers escarpés et au bord d'un précipice ; et il campe là, assez proche des ennemis, au bas du versant occidental de la montagne, d'où il peut monter subitement en une heure ou deux au col de l'Épine. Puis, la nuit venue, il donne Tordre d'allumer les feux, afin que les ennemis, en apercevant ces feux du haut des rochers, croient bien que Tarmée carthaginoise va rester là toute la nuit; et que^ de leur côté, ils ne manquent pas de se retirer pendant la nuit, comme auparavant, dans leur ville de Lemincum, Enfin, en pleine nuit, lorsqu'il juge que les ennemis doivent avoir quitté leur poste, Annibal lui-même, avec ses guides gaulois et un grand corps d'élite, part de son camp, perce les détroits, c'est-à-dire gravit ce chemin étroit et périlleux qui monte au col de TÉpine, et occupe les postes du haut de la montagne que les ennemis avaient abandonnés. Voilà comment Ânnibal sut se rendre maître d'un redoutable défilé en pleine nuit et sans coup férir. C'est là assurément une

expédition nocturne conçue^ préparée et exécutée avec beaucoup de promptitude et d'babileté militaire.

Mais ces belliqueux Allobroges, quand ils remonteront de Lemincuniy eux pour qui la montagne ne présente au* cune difficulté insurmontable^ vont-ils laisser défiler paisiblement Tarniée d'Annibal^ et se contenteront-ils du rôle de spectateurs?

« Au point du jour, les barbares , se voyant dépostés, quittèrent d'abord leur dessein ; mais, comme les bêles de charge et la cat^alerie, serrées dans ces détroits^ ne suivaient que de loin, ils saisirent cette occasion pour fondre de plusieurs côtés sur cette arrière-garde. » — Évidemment ces Allobroges, qui remontaient de grand matin au col de rÉpine, en s'apercevant de près que leur poste était occupé par les troupes d'Annibal , ne purent songer à les attaquer là, dans des conditions si désavantageuses pour eux. Il dut donc y avoir un moment d'indécision de leur part. Mais une pensée se présentait naturellement : à savoir, qu'une partie seulement de l'armée d'Annibal devait être là^ faute d'espace suffisant pour en recevoir davantage, et faute de temps pour y être monté; tout le reste de l'armée, avec les bêtes de charge et la cavalerie, devait donc être encore en ce moment de l'autre côté de la montagne , dans le chemin et dans le canip. Aussitôt ces Allobroges, qui connaissaient tous les détails de la montagne et qui n'avaient pas besoin de suivre un chemin pour retourner à leurs postes de la veille, les voilà tous montant avec ardeur, en s'écartant d'un côté ou de l'autre

§Xt. — BATAILLE CONTRE LES ALLOBHOGËS. Id5

du col de rÉpine, et chacun comme il peut s'insinuant sur le dos de la montagne et tout le long du chemin, particulièrement au dessus de la corniche. Ils viennent ainsi attaquer de plusieurs côtés à ^a fois cette partie de Tarmée qui monte par le chemin avec la cavalerie et les bêtes de charge, mais surtout Taccabler de blocs de roche tout le long de la corniche. En même temps d'autres des leurs sans doute courent passer au col du Crucifix, pour aller par là plus facilement et plus rapidement attaquer le camp des Carthaginois au pied de la montagne. Cette partie de l'armée d'Ànnibal se trouvait donc en réalité dans une position extrêmement périlleuse.

a II périt là grand nombre de Carthaginois , beaucoup moins cependant sous les coups des barbares , que par la difficulté des chemins. Ils perdirent là surtout beau-* coup de chevaux et de bêtes de charge qui , dans ces dé*filés et sur ces rocs escarpés, se soutenant à peine, tombaient au premier choc. Le plus grand désastre vint des chevaux blessés , qui tombaient dans ces sentiers étroits, et qui en roulant poussaient et renversaient les bêtes de charge et tout ce qui marchait derrière. » (ill, x.)

Quelle description pittoresque de ce qui dut avoir lieu sur ce terrain où nous nous trouvons amenés par les textes précédents ! Comme tout ce tableau s'encadre topographiquement dans le chemin qui monte de Novalaise au col de l'Épine! Ainsi, dès la première phrase, où il est dit que « il périt là grand nombre de Carthaginois, beaucoup moins cependant sous les coups des barbares^ que par la

difficulté des chemins, » on voit tout de suite que nécessairement il se trouvait là un précipice où la plupart de ces Carthaginois trouvèrent la mort. Car il. n'est pas possible que la perte d'un gçand nombre d'hommes provienne de difficultés quelconques d'un chemin, si ce n'est d'un précipice attenant à ce chemin et dans lequel ces hommes ont pu tomber. A la seconde phrase , on voit encore mieux comment sont survenus de tels accidents. « Les Carthaginois, y est-il dit, perdirent là surtout beaucoup de chevaux et de bêtes de charge qui, dans ces défilés et sur ces rocs escarpés, se soutenant à peine, tom« baient au premier choc. » Ici , il est évident que ces animaux marchaient sur le roc vifj où le moindre choc les faisait glisser, s'abattre, et tomber dans le précipice. Et d'où pouvaient provenir ces chocs , sinon des blocs de pierre lancés du haut par les AUobroges? Enfin, dans la troisième et dernière phrase , il est dit que « le plus grand désastre vint des chevaux blessés , qui tombaient dans ces sentiers étroits, et qui, en* roulant, poussaient et renversaient les bètes de charge et tout ce qui marchait derrière ». Or, pour que cela ait été le plus grand désastre ^ il faut croire que ces chevaux blessés poussaient et renversaient, non pas seulement dans le chemin, mais aussi dans le précipice même , les bêtes de charge et tout ce qui marchait par derrière; car une chute simplement par terre est bien rarement mortelle. Ce qui ne peut laisser aucun doute , c'est que de fait les troupes carthaginoises avec leurs chevaux et leurs bêtes de charge montaient

sur des rocs escarpés j et par un chemin très-rapide et aussi très-dangereux de sa nature même.

Ainsi, en définitive, ce désastre de Tarrnée carthaginoise eut lieu dans un chemin qui était un défilé, qui montait très-rapidement, où Ton marchait sur le roc vif, et le long duquel régnait un précipice où tombèrent et périrent un grand nombre d'hommes, de chevaux et de bêtes de charge. Pouvait-on rencontrer dans notre auteur un texte plus caractéristique du chemin qui monte de Novalaise au col de rÉpine ; chemin que nous avons décrit ci-dessus et dont le lecteur a la carte sous les yeux?

a Annibal, pour remédier à ce désordre, qui, par la perte de ses munitions , allait l'exposer au risque de ne pas trouver de salut , même dans la fuite , courut au secours à la tète de ceux qui, pendant la nuit, s'étaient rendus maîtres des hauteurs , et , tombant d'en haut sur les ennemis , il en tua un grand nombre ; mais , dans le tumulte et la confusion qu*augmentaient encore le choc et les cris des combattants , il perdit aussi beaucoup de son monde. Malgré cela, la plus grande partie desÂllobroges fut enfin défaite , et le reste réduit à prendre la fuite. ■ (III, X.)

Sans doute Annibal, par précaution ici (comme nous le verrons faire plus loin dans une situation semblable), avait laissé en arrière-garde ses troupes pesamment armées, sur la solidité desquelles il pouvait particulièrement compter, en cas de quelque attaque subite de la part des Allobroges. Mais, le chemin étant un défilé plein de troupes,

de chevaux et de bètes de charge, il était presque absolument impossible d*y passer d'en bas ou d'en baut^ pour porter secours aux points intermédiaires où l'armée était ainsi attaquée. Heureusement pour Ânnibal , du col de rÉpine où il se trouvait de sa personne, la courte branche du chemin (que nous avons décrite plus haut et qu'on voit sur la carte) lui permettait de se porter rapidement et directement en bas au point le plus périlleux de l'attaque, c'est-à-dire sur les rochers qui commandent le chemin de la corniche : rochers du haut desquels les Allobroges accablaient de blocs de pierre et faisaient tomber dans] le précipice les Carthaginois , les chevaux et les bètes de charge qui remplissaient ce chemin. 11 parvint donc ainsi, comme le dit notre auteur, à tomber d'en haut sur les ennemis et à en tuer un grand nombre. Mais , dans le tumulte et la confusion du combat sur de tels rochers, il perdit aussi beaucoup de son monde. Enfin, les Allobroges durent céder et prendre la fuite sur tous les points. Concluons donc que les lieux dont nous venons de parler s'accordent, de la manière la plus exacte, avec le récit de Polybe concernant cette bataille des Allobroges (1).

(1) Certainement, selon nous, Polybe lui-même a visité ces lieux-là; ou bien il a été renseigné par quelque témoin oculaire du passage d'Annibai à cet endroit; peut-être même par quelqu'un de ces Allobroges qui y dirigèrent contre les Carthaginois cette attaque meurtrière. Sans cela, nous ne saurions comprendre que Polybe en ait pu donner une description si exactement d'accord avec la disposition des lieux. — Serait-ce encore un de ces Allobroges qui combattirent au mont de i'Ëpinei qui aurait rapporté de là dans ses foyers un bouclier carthaginois, découvert en 1714 près du village du Passage, situé à 10 kilomètres sud-ouest d' A oste?

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