L'EXPÉDITION D'ANNIBAL
« Il faut qu'an hlitoriea , Mot aaeaa égard pour les aatears à— actiooi, ne forme son jagement que tor les actiona mémea. »
POLTBB.
La comparaison du récit de Tite-lJve avec celui de olybe , concernant l'expédition d'Annibal , présente une rande importance , non*seulement pour se former une lée juste de la seconde guerre punique, mais encore Dur jeter la lumière sur toute l'histoire ancienne des .omains et des Gaulois. Car, chercher ici^ comme nous avons le faire, à démêler la vérité de l'erreur dans les as de dissidence de nos deux historiens, c'est poser une uestion qui porte naturellement sur toute l'œuvre de 'ite-Live, d'où est tirée la plus grande partie de notre ropre histoire ancienne. On va donc pouvoir apprécier n général la fidélité de cet historien d'après la manière ont il a rapporté l'expédition d'AnnibaU -^ Ab uno disce tnnes.
§ I. — Conditions dans lesquelles écrivaient respectivement Polybe
et Tite-Live. Moyens de contrôle.
Comparons d'abord les conditions personnelles dans lesquelles écrivaient ces deux auteurs ; afin que , sachant dès lors quelles ont pu être leurs tendances respectives , nous examinions avec une attention particulière les passages de leur récit où ces tendances ont pu manifestement les pousser Tun ou l'autre dans Terreur, pour ne rien dire encore de plus grave.
Rappelons-nous que Polybe, historien grec, écrivait à Rome dans la maison des Scipions, auxquels il était redevable de la considération publique dont il y jouissait. Il vivait là au milieu du monde politique de la ville, à une époque où tous les faits de la seconde guerre punique étaient récents, notoires pour tous et présents à l'esprit de chacun. Il a donc dû être enclin, par un sentiment louable de gratitude envers les Scipions, à rapporter les actes de cette illustre famille d'une manière un peu trop favorable; et, effectivement, nous croyons avoir démontré qu'il en est ainsi dans son histoire. Mais il nous parait impossible de douter de sa fidélité complète et de sa véracité dans tout ce qu'il a dit de triste pour les Romains, et de glorieux pour Ânnibal , ou pour les Carthaginois et les Gaulois, qui combattirent sous la conduite de ce grand homme de guerre.
Tite-Live, historien romain, d'une famille consulaire,
écrivait cent cinquante ans après Polybe, sous Auguste, qui lui avait fait personnellement le plus gracieux accueil. Il vivait donc à une époque où les faits de la seconde guerre punique étaient moins généralement, moins sûrement connus y et où Taraour-propre des Romains y avait déjà mêlé bien des fables. Il écrivait au milieu d'auteurs illustres et de grands poëtesqui tous, à l'envi l'un de l'autre, portaient aux nues et le peuple romain , et son empereur si peu scrupuleux; à une époque où toute la ville s'occupa de ce fameux distique, si vif de flatterie, qui ne pouvait manquer de faire la fortune de son auteur :
Noctepîuil totay redeunt speclacula mane :
Dtvisum imperium cum Jove Cxsar habet;
Alors que Virgile faisait intervenir les dieux pour ou contre la fondation de Rome :
Tantx molis erat romanam condere gentemf
Alors qu'il traçait ce magnifique tableau de tant de prodiges apparus dans le ciel et sur la terre , à la mort sanglante du fondateur de la dynastie impériale, où le soleil même se couvre la face d'un voile sombre, et fait craindre aux hommes, pour un si grand crime , une nuit éternelle ;
llle eiiam exstineto miseratus Cœsare Romam, Quum caput obseura nitidum ferrugine iexit^ Jmpiaque œternam timueruni sxcula noctem ;
Alors qu'il élevait Auguste au rang des dieux :
Namque erit ille mihi semper deus; illius aram Sxpe iener nostris ab ùmlibus imbuet agnus;
Alors qu'Horace proclamait la dignité des foyers et la noblesse du sang de cet ambitieux Romain, devenu empereur à force d une politique astucieuse et cruelle :
Victrices caiervœ,
Consiliis juvenis (4) revietx^ Sensere quid mens rite^ quid indoles Nutrita faustis sub penetralibus
Possetf quid Âugusli patemus
In pueros animus Nerones.
Comment donc, au milieu de tout ce monde d'adulateurs, Tite-Live, de son côté, n'aurait-il pris aucun souci de faire sa cour à Auguste et au peuple romain? Comment se serait-il fait scrupule d'imiter, autant que possible, ces grands modèles, afin de gagner également et la faveur du prince et la faveur publique ? On doit convenir que ce serait bien extraordinaire chez un écrivain placé dans de telles circonstances, doué lui-même de tant d'imagination, de tant de facilité, et possédant un si brillant style. Il est ddnc à craindre que Tite-Live n'ait pas assez pris garde qu'un récit de fantaisie, toujours acceptable en poésie, où la forme l'emporte sur le fond, devient ^ Il * I II ^
(1) Le jeune Drusus, dans la gaerre de Rhétie et de Vindélide. On sut qu'Auguste l'avait adopté, après avoir épousé sa mère, la fameuse Livie.
tout-à-fait blâmable et indigne en histoire, où le fond doit toujours l'emporter sur la forme; et qu'il ait mérité le reproche adressé par Polybe à deux historiens de la première guerre punique, Philinus et Fabius, tous les deux enclins à la partialité, en sens contraire l'un de l'autre.
« Le premier, dit Polybe, suivant l'inclination qu'il avait pour les Carthaginois, leur fait honneur d'une sagesse, d'une prudence et d'un courage qui ne se démentent jamais, et représente les Romains d'une conduite tout opposée. Fabius, au contraire, donne toutes ces vertus aux Romains et les refuse toutes aux Carthaginois* Dans toute autre circonstance, une pareille disposition n'aurait peut-être rien que d'estimable. 11 est d'un honnête homme d'aimer ses amis et sa patrie, de haïr ceux que ses amis haïssent, et d'aimer ceux qu'ils aiment. Mais ce caractère est incompatible avec le métier d'historien. On est obligé de louer ses ennemis , lorsque leurs actions sont vraiment louables , et de blâmer sans ménagement ses plus grands amis, lorsque leurs fautes le méritent. La vérité est à l'histoire ce que les yeux sont aux animaux. Si Von arrache à ceux-ci les yeux, ils deviennent inutiles; et si de r histoire on été la vérité, elle n'est plus bonne à rien. Soit amis, soit ennemis, on ne doit à l'égard des uns et des autres que la justice... En un mot, t7 faut qu'un historien^ sans aucun égard pour les auteurs des actions, ne forme son jugement que sur les actions mêmes. » (I, ii.)
Pour discerner avec sécurité la vérité de l'erreur, s'il y
a lieu, dans Thistoire de la seconde guerre punique par Tite-Live, et pour ne pas nous égarer dans une entreprise si délicate, quels sont nos moyens de contrôle? Outre l'histoire de Polybe, relatant les mêmes faits, et dont nous venons de constater l'autorité prépondérante à tous égards, nous avons encore ce qu'a dit d'Annibal Cornélius Népos, l'honnête ami d'Âtticus et de Cicéron, qui paraît s'être tenu sagement en dehors du monde des courtisans d'Auguste, et dont le livre dut être à la même époque entre les mains de tous les lettrés et de tous les politiques de la ville. Mais surtout, notre moyen de contrôle le plus sûr, c'est la connaissance aujourd'hui vulgaire du terrain de la vieille Gaule, de celui des Alpes et de celui de la Gaule cisalpine. Nous pouvons donc espérer que, grâce à tous ces moyens auxiliaires, nous parviendrons à distinguer nettement la vérité de l'erreur, dans les cas de contradiction entre nos deux historiens.
§ II. — Sources da récit de Tite*Live.
11 est bien clair que nous n'avons à nous occuper ici ni de l'élégance, ni de l'éclat, ni de la vigueur ou des autres qualités remarquables du style de Tite-Live. Ces qualités littéraires , si éminentes qu'elles puissent être, appartiennent à un autre ordre d'études. Il s'agit pour nous uniquement de l'historien et de sa fidélité, ou de sa véracité en matière d'histoire, non du rhéteur et de tous les
beaux discours qu'il a su placer dans la bouche de ses personnages.
Passons encore sur ce que les juges les plus bienveillants ne peuvent méconnaître de blâmable dans le récit deTite-Live, à savoir, qu'il a introduit dans son histoire romaine cent contes merveilleux et absurdes, inventés pour flatter le peuple romain, parvenu au faîte de la puissance. Or, de deux choses Tune : ou cet historien y ajoutait foi comme le peuple, et cela démontrerait chez lui un grand défaut de jugement ; ou bien il n*y croyait pas luimême, et il les aurait introduits dans son histoire, parce que toutes ces inventions fabuleuses tendaient à la plus grande gloire du peuple romain, et s'accommodaient parfaitement avec sa propre tendance personnelle à le flatter, à l'exalter, et au contraire à déprécier les Carthaginois et les Gaulois, ce qui démontrerait sa partialité et son peu de respect pour la vérité en matière d'histoire. Cette dernière proposition, que nous ne craignons pas d'avancer ici, nous allons tâcher de l'établir sur des traits positifs et importants de son récit.
Précisons bien notre pensée. Si on examine avec attention le récit de Tite-Live en regard de celui de Polybe (même de la version de dom Thu illier, que nous avons donnée ci-dessus), il est facile de constater que pour tcT'dre méthodique du récit, pour tout le gros des faits, et même pour beaucoup de détails intéressants, Tite-Live n'a fait que reproduire en latin le propre récit de Polybe. Partout on reconnaît ce récit original. Or, l'historien ro-
main n'a pas même mentionné le nom de rhistorien grec, sauf une seule fois, et pour le contredire au sujet d'une circonstance de peu d'intérêt, à savoir si, oui ou non, Syphax figura au triomphe de Scipion l'Africain. On pourrait donc, avec juste raison, taxer Tite-Iive de pla* giat à l'égard de Polybe. Mais la seule chose que nous désirions faire remarquer, c'est que, dans l'histoire delà seconde guerre punique, Tite-Live rCest auteur original qu'au sujet de certains détails de faits, détails ajoutés par lui à ce qu'avait dit Polybe, et que c'est uniquement d'après ces détails de faits non conformes ou contradictoires au récit de Polybe, que nous devons apprécier ici la fidélité et la véracité de l'auteur romain en matière d'histoire.
De ce qu'il ne s'agit là que de simples détails de faits, il n'en faudrait pas conclure que ces différences des deux récits soient légères et négligeables; au contraire, elles sont très-graves et très-importantes à considérer; car elles portent h apprécier les faits eux-mêmes d'une manière bien différente d'un côté ou de l'autre. Ainsi, nous verrons que toutes les variantes, les additions et les omissions qui se rencontrent dans le récit de Tite-Live, tendent systématiquement à altérer celui de Polybe dans un sens toujours favorable aux Romains, ou même flatteur pour Auguste, et au contraire, toujours défavorable à Annibal ou aux Carthaginois, et surtout aux Gaulois.
A un autre égard, tout le monde conviendra que, pour décrire avec clarté et autorité une guerre telle que l'expédition d' Annibal en Italie, il est indispensable de coo-
naître les lieux où passa l'armée carthaginoise. Polybe Ta bien senti, et il est allé lui-même, à son grand péril personnel , examiner ces lieux dans les Alpes et dans les Gaules : il l'affirme, et nous en avons constaté la preuve plus d'une fois dans certains détails tout particuliers de ses descriptions topographiques. Mais Tite-Live, qui vivait d'ordinaire à Rome ou à Naples, ne paraît ni avoir assez bien connu parles géographes de son temps, ni être jamais allé de sa personne examiner les lieux par où Annibal avait traversé la vieille Gaule et les Alpes. Nous constaterons même qu'à l'égard de la Gaule cisalpine, sa propre patrie, il ne se formait pas une idée vraie des rapports géographiques de la ville de Plaisance avec divers affluents du Pô (le Tésin, la Trébie), sur les bords desquels Annibal avait livré bataille aux Romains. Or, comment décrire convenablement ces deux batailles sans connaître d'une manière exacte la position de cette ville , puisqu'elle servit alors d'appui et de refuge aux armées romaines?
Nous disons donc, pour résumer notre thèse, que Titelive a reproduit en latin dans un brillant style , mais en la paraphrasant et l'altérant avec beaucoup de partialité et sans une connaissance suffisante des lieux, cette histoire de l'expédition d'Annibal que Polybe avait écrite avant lui, avec assez d'impartialité, avec une connaissance parfaite des lieux, et avec la compétence d'un homme de guerre.
Entrons maintenant dans l'exposé de nos preuves.
§ m. — Insuffisance de connaissances géographiques chez Tite-Live, concernant la Gaale transalpine et les passages des Alpes.
Les deux récits étant parallèles dans leur ensemble, il nous sera facile de les comparer et de démontrer notre thèse point par point, en commençant par ce qui concerne l'itinéraire d' Annibal depuis l'endroit où il passa le Rhône : question géographique qui est ici d'un intérêt de premier ordre, puisqu'il s'agit de faits de guerre, et question qui a déjà été débattue bien des fois , saos parvenir à une solution satisfaisante.
Jusqu'à l'époque de Polybe, qui nous l'a dit lui-m6me plus haut (p. 101 et 102), les Romains et les Grecs ne connaissaient de la vieille Gaule que ses ports de Narbonne et de Marseille. On regardait comme Gaulois les peuples placés autour de Narbonne dans l'espace compris entre la Méditerranée, l'Océan et les Pyrénées; mais, du côté du septentrion, on ne connaissait plus rien de l'espace qui s'étend jusqu'au Tanaïs, oii finit l'Europe. Il fallut donc que Polybe allât de sa personne examiner les lieux par où le grand Carthaginois avait passé d'une manière si surprenante. Et la preuve que réellement Polybe a été sur les lieux se trouve dans son récit même, où Too voit qu'il connaissait d'une manière exacte et l'aspect local de l'embouchure de la Saône dans le Rhône, et les détails locaux de l'entrée des Alpes au bord de ce fleuve, à ïenr droit où il reçoit le Guiers ; et ceux de la vallée de Mau*
rienne, à l'endroit où elle est fermée par les rochers sur lesquels s'élève aujourd'hui le fort d'Esseillon ; et ceux du faîte du mont Cenis; et ceux du pas très-difficile qui se rencontre au versant de ce mont du côté de ritalie, et enfin les diverses distances de tous ces points entre eux. Son récit en fait foi, et cette preuve est certaine.
Or, Tite-Live ne pouvait toucher à un tel récit , pour le rendre sien en apparence, sans connaître exactement ces mêmes lieux, faute de quoi il s'exposait à tomber dans quelque grosse erreur géographique: erreur que, tôt ou tard, la connaissance du terrain permettrait de relever, en témoignage de son procédé historique peu louable. 11 fallait donc , ou qu'il allât également de sa personne examiner ces mêmes lieux , ou qu'il se renseignât d'une manière complète et exacte à leur égard. Est-il allé sur les lieux? Son récit même, comme pour Polybe mais à l'inverse, nous fournira, dans l'occasion, la preuve certaine qu'il n'y est point allé. A-t-il été renseigné d'une manière suffisante? Examinons les renseignements qu'il put trouver de son temps, pour s'expliquer le récit de Polybe sans avoir vu les lieux, et nous reconnaîtrons que ces renseignements ne pouvaient suffirç.
A l'époque de Tite-Live, déjà les Romains, profitant comme toujours de l'imprudence politique de leurs alliés et amis (des Marseillais d'abord, puis des Éduens, qui les appelèrent chez eux en invoquant leur protection contre des voisins hostiles), avaient envahi de proche en proche le territoire de la Gaule transalpine ; et enfin Jules César
en avait achevé la conquête. Tite-Live put donc trouver des renseignements géographiques sur le cours du Rhône et les passages des Alpes , soit dans les Commentaires de César, admirablement écrits, mais très-peu explicites à ce sujet; soit peut-être auprès de quelques vétérans ou de quelques voyageurs revenus de ces contrées , et capable d'en faire une description géographique et topographique ; soit enfin dans la géographie de Strabon, son contemporain , dont l'œuvre représentait l'état des connaissances géographiques à cette époque.
Rappelons donc ce que Tite-Live a pu apprendre dans la géographie deStrabon, concernant le cours du Rhône et les passages des Alpes.
« De Marseille, dit Strabon, en s'avançant entre les Alpes et le Rhône vers la Durance, on trouve les Salyes, qui occupent un espace d'environ 500 stades. On traverse la Durance avec un bac , pour se rendre à Cavaillon , où commence le territoire des Cavares, qui s'étend jusqu'à la jonction du Rhône et de l'Isère. C'est à cet endroit que les Cévennes s'approchent du Rhône ; on y compte 900 stades depuis la Durance. Les Salyes sont répandus tant dans la plaine que dans les montagnes du pays qu'ils occupent. Au-dessus des Cavares, on trouve les Vacontii, les Tri* coi'ii, les Iconii et les Medulli
« De l'Isère jusqu'à Vienne, capitale des Allabroges, située sur le Rhône, on compte 320 stades. Lyon est un peu au-dessus de Vienne , au confluent du Rhdne et de la Sa4ne. On compte de cette dernière ville à Lyon,par terre
et au travers du pays des Allobroges, environ 200 stades , et par eau un peu plus. Autrefois les Allobroges faisaient la guerre avec des armées nombreuses; mais aujourd'hui ils s'occupent à cultiver les plaines et les vallons des Alpes
(c De l'autre côté du Rhône, le pays, dans sa meilleure partie, est occupé par les Volcw , surnommés Arecomici. Leur port est Narbonne, qu'on appellerait à plus juste titre le port de toute la Gaule, à cause du commerce dont cette ville est en possession depuis un temps immémorial. Les Volcœ s'étendent jusqu'aux bords du Rhône ; les Salyes et les Cavares occupent la rive opposée.
« Au-dessus des Salyes, et dans la partie septentrionale des Alpes, habitent les Albienses, les Albiœci et les Focontii. Ces derniers s'étendent jusqu'au pays des Allobroges, et occupent, dans l'intérieur des montagnes, de vastes vallées qui ne le cèdent point à celles même des Allobroges.
« Après les Vocontii viennent les Iconii, les Tricorii et les Medullù Ces derniers occupent la partie des montagnes la plus élevée; car il y a, dit-on, 100 stades de hauteur perpendiculaire (sic) pour y monter, et autant pour en descendre ensuite du côté des frontières de l'Italie.
« Les Medulli, dont je viens de parler, sont fort au-dessus de la jonction du Rhône et de l'Isère.
« De l'autre côté des montagnes, vers l'Italie, on trouve les Taurini, nation ligurienne, et quelques autres peuples de la même origine. Ce qu'on appelle le royaume d^Ideo-
nus et de Cottius appartient également à ces peuples. Plus loin, et au-delà du Pô, habitent les Saloêsi, au-dessus desquels , au sommet (des Alpes), on trouve les Centrônes, les CaturigeSj les Veragri, les Nantuates, le lac Léman, que le Rhône traverse , et les sources mêmes de
ce fleuve
c( La meilleure partie du pays des Salassi est une profonde vallée {val d'Aoste)^ formée par une double chaîne de montagnes, dont ils habitent aussi quelques hauteurs. Ceux qui, venant d'Italie, veulent passer ces montagnes, doivent traverser la vallée, après laquelle le chemin se partage en deux routes : Tune, impraticable aux voitures, passe par les hautes montagnes qu'on nomme les Alpes pennines (Grand Saint-Bernard) \ l'autre, plus à l'ouest ( Petit Saint-Bernard) , traverse le pays des Centrones {val
de Tarentaise)
(c Une des routes des montagnes par où l'on va d'Italie dans la Gaule transalpine et septentrionale est celle qui passe par le pays des Salassi, et qui mène à Lyon. Cette route se divise en deux chemins : l'un , praticable aux voitures, mais plus long, traverse le pays des Cen- ^rone^ ; l'autre, plus rude et plus étroit, mais plus court,
se fait par le mont Pennin
a Polybe ne nomme que quatre passages de ces montagnes: l'un, par la Ligurie, près de la mer Tyrrhénienne ; un autre, qui est celui par lequel Annibal passa, et qui traverse le pays des Taurini; un troisième , qui passe par le pays des Salassi; et un quatrième, par celui des
Rhwti. Tous quatre sont, dit-il, pleins de précipices ( 1 ). . . » Que voyons-nous dans tout cela qui pût éclairer Tite- Live concernant les lieux décrits par Polybe dans son récit de la marche d'Annibal? Bien peu de choses. Les noms des peuples qui habitaient le long du Rhône ou dans les Alpes ne lui servaient a rien pour cela, puisque Po* lybe, de son côté, avait jugé inutile de les mentionner, sauf le nom des Allohroges. Tite-Live y apprenait donc seulement que le territoire de ces Allohroges commençait à la rive droite de l'Isère; que de là il remontait le long du Rhône jusqu'à cette lie de la forme d'un delta, cons* tituée par ce fleuve, avec TArar (la Saône) et une chaîne de montagnes très-élevées ; que Vienne, capitale des Allobroges, était située sur le Rhône à une certaine distance au-dessus de l'embouchure de l'Isère, et Lyon un peu plus haut que Vienne, au confluent même de la Saône et du Rhône. Mais où se trouvait cette entrée des Alpes dont parle PoLybe, cette entrée dans laquelle Annibal, après avoir poursuivi sa marche le long du fleuve pendant dix jours, s'engagea pour traverser les monts et aller déboucher en Italie chez les Taurini? Quello était cette autre grande ville des Allobroges dont il s'empara le soir même du jour où il força cette entrée des montagnes, et dans laquelle il trouva tant de ressources diverses pour son armée? Où était ce vallon fermé de toutes parts au fond duquel l'armée carthaginoise , atta-
(l) Strabon, Géographie, IV, i et vi; V, i. — Version de Cobay.
quée à l'improviste par le peuple rusé du pays et jetée dans le plus grand désordre, ne dut son salut qu'à la sage prévoyance, à l'intrépidité , au coup d'œil sûr et à la présence d'esprit de son général ? Où était ce col des Alpes d'où l'on peut apercevoir dans le lointain les plaines que le Pô arrose de ses eaux ? On voit donc que la Géographie de Strabon ne présentait rien qui pût répondre à ces questions fondamentales et encore à d'autres du même ordre, qui devaient préoccuper Tite-Live : lesquelles toutes, comme autant de jalons topographiques, nous ont guidé de proche en proche sur l'itinéraire d'AnnibaU aussi sûrement que si Polybe lui-même nous y eût menés par la main.
Quant à ce que dit Strabon touchant les dis ers passages des Alpes j faisons une distinction qui est d'un intérêt capital : à savoir, qu'on doit bien se garder de confondre id, sous ce nom de passage, le point où un chemin des Alpes débouche en Italie, avec le col où ce chemin a franchi le faîte de ces montagnes. 11 est clair que deux chemins des AlpeSj provenant de deux cok du faite plus ou moins éloignés l'un de l'autre^ peuvent venir converger à un seul et même débouché. Aussi Strabon, en désignant ici le passage qui traverse le pays des Salassi (val d'Aoste), a-t-il eu soin d'ajouter que ce passage correspond à deux chemins, qui y convergent i partir de deux régions bien éloignées, l'un de Lyon, l'autre du pays des Véragres (Bas-Yalais); l'un qui y arrive par le pays des Centrons (par le col du Petit Saint-Bernard), et l'autre par le mont Pennin (par le col
du Grand Saint-Bernard). Strabon ne dit rien de pareil au sujet des trois autres passages des Alpes qu'il désigne avec celui-là : ce qui implique de sa part la pensée qu'il n'y avait à chacun de ces trois derniers passages qu'un seul chemin. C'est donc ainsi que Tite-Live a dû l'entendre, et qu'il l'a entendu, comme nous allons le voir. De ces quatre passages des Alpes, évidemment Annibal n'avait passé ni au premier , qui suit la côte de la Méditerranée, ni au quatrième, qui provient de la vallée du Rhin. La question de choix se réduisait donc aux deux autres. Or, le fait de l'arrivée d' Annibal en Italie chez les Tauriniy où il s'empara immédiatement de leur capitale, ne pouvant être l'objet d'aucun doute, Tite-Live, après avoir mentionné à cet égard l'autorité de L. Cincius Alimentus, auteur romain qui avait été prisonnier d'Annibal, continue en ces termes : — « Or, tout le monde étant d'accord sur ce point, je suis d'autant plus étonné qu'on mette en question de savoir par quel chemin Annibal a traversé les Alpes; et qu'on croie vulgairement qu'il ait traversé par le mont Pennin (Grand Saint-Bernard) ; et que c'est de là que provienne le nom donné à ce sommet des Alpes. Cœlius dit qu'il a traversé par le mont de Crémone (1). Or, l'un et l'autre de ces deux passages l'eussent amené en Italie, non pas chez les Taurini, mais bien chez
(!) On va voir immédiatement , par la géographie, qu'il B'agitici du Petit Saint-Bernard. Il se pourrait donc qu'il y ait quelque erreur de leçon dans la dénomination de Cremonis jugum (mentionnée uniquement par cet auteur latin) et qu'on doive lire ici Cmtnmum ou Centronicum ugum.
32i ANNIBAL EN GAULE.
les Gaulois Libui (pays de Verceil), par le débouché des montagnes des Salassi (val d'Aoste.) Et d'ailleurs, il n^est pas vraisemblable que ces deux chemins , par où Ton arrive en Gaule (cisalpine), fussent ouverts dès cette époque ; et sans aucun doute ceux qui amènent (le long du Rhône) au mont Pennin, lui eussent été fermés par les peuples du pays mi-partis Germains (1). Et certes, si Ton veut attacher de l'importance à ce nom de mont Pennin, les Veragri {2), qui habitent cette montagne, loin de croire que son nom provienne de ce que jamais les Po^ii (les Carthaginois) y aient passé, savent bien, au contraire, qu'il provient de celui du dieu auquel son sommet est consacré, et que les montagnards nomment Pennin (3). »
Le raisonnement que fait là Tite-Live est très-juste ; il démontre de la manière la plus claire qu'Annibal n'a traversé les Alpes ni par le Petit Saint- Bernard , ni par le Grand Saint-Bernard. Et en effet, le récit de Polybe, éclairé par l'examen des lieux, nous a montré l'armée
(1) Par les peaples du Valais. Aigourd'hai encore, on y parle français jusqu'à Sion, et allemand au delà.
(2) Le peuple du Bas-Valais.
(3) Id quum inter omnes constet, ea magis miror ambigi, quanam Aipes trait» sierit: et vulyo credere pennino, atque inde rwrnen et jugo Aipium inditwn, transgressum. Cœlius, per Cremonis j'ugum diclt transisse : qui ambo saltus eum , non in Taurinos, sed per Salasses montanos ad Libuos Collas dedwnsstnt. Sec verisimile est, ea tum ad Galliam patuisse itinera ; utique qtUB ad pennimim feruntf obsepta gentibus semigermanis fuissent. Neque hercule numHbus kis (si quem forte id movit) ab transitu Pœnorum ullo Veragri^ incalm jugi efus, norunt nomen inditum : sed ab eo, quem in summo sacratum vertice Pe mùnum montani appellant, — XXI, xxxviii.
carthaginoise gagnant l'Italie par le chemin du mont Cenis. Personne assurément à Taspect des lieux ne pourra mettre en doute que de tout temps cette \oie naturelle n'ait été connue et des habitants de ces montagnes et des Gaulois qui habitaient sur les rives du haut Rhône et des Gaulois cisalpins qui guidaient Tarmée d'Ânnibal; et que bien des Fois déjà avant celte armée carthaginoise, des Gaulois en armes n'aient suivi ce même chemin pour aller se joindre à leurs frères de la Gaule cisalpine, comme l'affirme Polybe. Mais Tite-Live, qui n'avait pas jugé à propos d'aller sur les lieux, et à qui la Géographie de Strabon ne faisait connaître (comme on vient de le voir plus haut) qu'un seul chemin qui vînt déboucher en Italie chez les Taurini, le chemin du mont Genèvre (Matrona)j chemin facile, connu et pratiqué de temps immémorial (même le seul qui ait été indiqué plus tard dans les Itinéraires romains de cette région des Alpes, et encore dans l'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem), Tite- Live, disons-nous, dut sans hésiter conclure des considérations précédentes qu'An nibal avait infailliblement franchi les Alpes au mont Genèvre, et partant se croire obligé dans son récit à le faire arriver par ce chemin-là chez les Taurini.
De là, selon nous, toutes ces difficultés insolubles et cette incohérence manifeste que présente le récit de cet auteur, au sujet de l'itinéraire d'Annibal le long du Rhône et à travers les Alpes.
En effet, Tite-Live n'ayant évidemment ici pour base
de SOU histoire que celle, de Polybe, qui conduit Annibal au mont Cenis ; et se croyant de son côté obligé à le conduire au mont Genèvre ; il en est résulté que , à chaque pas dans cette dernière direction , la difficulté de rester à peu près d'accord avec Polybe a dû grandir de plus en plus ; et qu'il a dû être bien perplexe, jusqu'à ce qu'enfin il ait pu, à force d'expédients comme on va le voir, faire passer Annibal au mont Genèvre. Pour en juger, examinons comparativement les deux récits.
On se rappelle avec quel soin , avec quelle précision Polybe nous a fait savoir tout d'abord à quelle distance de la mer Annibal passa le Rhône ; ensuite, à quelle distance de ce point de passage, en remontant le long du fleuve, il arriva auprh de rile, puis devant l'Ile même ; ensuite, à Ventrée des Alpes sur le bord du Rhône; comment les AUobroges lui barrèrent à cette entrée un chemin escarpé, ou il fallait absolument qu^il passât, et comment, le soir même du jour où il força ce passage , il prit leur ville située tout près de là , et où son armée put se refaire ; comment^ à partir de cette ville, il parvint au quatrième jpur de marche chez un peuple voisin, qui lui dressa des embûches dans un vallon fermé de toutes parts et peu éloigné de la crête des Alpes, où il fut attaqué dès le lendemain... tous renseignements qui, à la vue des lieux, nous ont guidé comme des jalons plantés sur les pas d'Ànnibal jusqu'en Italie.
Mais pour Tite-Live tout, cela était autant d'entraves, avec lesquelles jamais évidemment il n'aurait pu conduire
Annibal au mont Genèvre : et il s'en est affranchi. Après avoir fait marcher Annibal conformément au récit de Polybe, d'abord jusqu'au passage du Rhône^ puis, en remontant le long du fleuve jusqu'auprès de l'Ile, « là, répète-t^il lui-même, TArar et le Rhône, deux cours d'eau qui se précipitent de deux régions des Alpes écartées l'une de l'autre, viennent en embrassant une petite plaine confondre leurs eaux. Cette plaine intermédiaire a reçu le nom d'Ile, Les Allobroges habitent auprès (1)... » Voilà pour nous un repère certain. Ainsi, à ce point du récit de Tite-Live, Annibal se trouve actuellement sur les bords du Rhône, tout au moins dans la région de Vienne.
Mais , si Tite-Live lui fait continuer sa marche en remontant le long du Rhône jusqu'à l'entrée des Alpes ^ comme l'indique Polybe, c'est-à-dire en somme pendant dix jours, à partir du point oii il a passé le fleuve : en quel lieu se trouvera l'armée carthaginoise? La Géographie de Strabon ne répond rien à cette question, et probablement nul voyageur consulté par Tite-Live n'a pu y répondre. Aussi voit-on que l'auteur latin en a pris son parti, et que de là, de cette région de Vienne, il ramène Annibal au mbnt Genèvre. Et pour en venir à bout, que fait-il ? Il supprime les communications d'Annibal avec les habitants de l'ife, ce qui lui permet de ne pas le faire
(1) Ibi Arar Rhodanusque amnes, diversi ex Alpibus decurrentes^ agri aliquan-' tum amplexi, confluunt in unum, Mediis campis Insulx nomen inditum, IncO" iunt prope Allobroges.,, (XXt^ xxxi.)
remonter précisément jusque-là. Et cette compétition à la royauté qui avait fait prendre les armes aux deux frères, princes de cette tle, Tite-Live la transporte telle quelle chez les Allobroges, il Tattribue à deux princes des Allobrogcs : ce qui est, on le voit, une assez grande liberté historique. Mais il ajoute que l'un de ces deux princes allobroges s'appelait Brancus : comment donc pourrait-on ne pas ajouter foi à son récit ? Cependant il reste encore une question à résoudre : pourquoi a-t-il parlé de cette lie, qui ne présente plus le moindre intérêt au sujet de la marche d'Annibal? Quant aux secours que le général carthaginois en tira, Tite-Live les lui fait fournir de même par celui des deux princes allobroges qu'Annibal est censé avoir remis sur le trône, comme il y remit le roi de Tlle dont parle Polybe. Mais il a fallu encore que Tite-Live supprimât le secours le plus important qu'Annibal tira de cette tle, à savoir, cette arrière-garde que le petit roi du pays forma de ses propres troupes , et avec laquelle il l'accompagna sur le territoire des Allobroges, jusqu'à l'entrée des Alpes, pour lui prêter son appui dans le cas oii ce peuple belliqueux tenterait de l'attaquer. En effet, comment comprendre qu'un roi allobroge se fût mis à la tête de l'armée allobroge, pour protéger la marche d'Annibal sur le territoire des Allobroges ?
11 est donc manifeste que Tite-Live a copié ici le récit de Polybe, sauf qu'il en a retranché tout ce qui implique l'arrivée d'Annibal sur la rive gauche du haut Rhône. Mais on voit aussi avec la même évidence qu'il n a pu y
réussir qu'en brisant tous les liens naturels du récit de l'auteur grec.
L'auteur romain admet cependant d'une manière formelle qu'Annibal, en remontant le long du Rhône, parvint auprès de Vile comprise entre ce fleuve et la Saône audessus de leur confluent, — ad Insulam perveniL IbiArar Rhodanusque amnes... Annibal est donc bien, selon lui, plus ou moins près de ce confluent, c'est-à-dire dans la région de Vienne, ville qui était, à l'époque où il écrivait, la capitale des Allobroges.
Comment, de la région de Vienne, Tite-Live va-t-il conduire Annibal au mont Genèvre? Sans doute il s'était renseigné de toutes parts, autant que possible. Voici ce qu'il dit : — « Après avoir rétabli la paix chez les Allobroges, Annibal, pour gagner les Alpes, ne s'y porta point directement, mais il se détourna à gauche chez les Tricastini (1): delà, traversant l'extrémité du territoire des Vocontii (2), il se dirigea chez les Tricorii (3), et arriva à la Druentia (la Durance), sans avoir rencontré aucun obstacle sur sa route. C'est une rivière des Alpes, bien plus difficile à passer que tous les autres cours d'eau de la Gaule. Son volume d'eau est énorme, et
(1) Les Tricastins , peuple du pays de Saint-Paul-Trois- Châteaux, — jadis Noviomagus, — - Senomago dans la Table ihéodosienne, -^^ Augwta Tricastino' rum dans Pline (111, iv).
(2) Les Voconces. Nous avons tu dans la Géographie de Slrabon qu'ils occupaient le versant des Alpes au-dessus des Cavares jusqu'au pays des Allobropes. Vaison, — Vasio, — était leur ville principale.
(3) Les Tricoriens, peuple du pays de Gap, — Yapincum,
cependant on ne peut y naviguer , parce que , n'étant contenue par aucuns bords, elle coule çà et là dans plusieurs branches à la fois, en formant sans cesse de nouveaux gués et de nouveaux gouffres ; et, par la même raison, un homme à pied ne sait où il pourra la passer: avec cela, roulant des rochers qui ont très-peu de cohésion, elle ne présente rien de stable, rien de sûr à celui qui y met le pied ; et, comme elle se trouvait alors grossie par les pluies, il en résulta un grand tumulte dâtns le passage des troupes, qui ajoutaient à tout cela leur propre désordre et leurs cris inarticulés. » (XXI, xxxi.)
Les Tricastinij les Vocontii, les Tricoriij la Druentia^ voilà quatre points de repère qui sont incontestables, quatre jalons qui se suivent très-bien. Par conséquent, selon Tite-Live, Annibal, après avoir d'abord remonté le long du Rhône pendant quatre jours, et être parvenu jusqu'auprès de Vile (c'est-à-dire dans la région de Vienne chez les Allobroges), au lieu de continuer sa marche en remontant le long du fleuve pendant dix jours, comme le dit Polybe, aurait rebroussé chemin directement jusque chez les Tricastins, juâque dans le pays de Saint-Paul- Trois -Châteaux, c'est-à-dire jusqu'à l'endroit même où il avait précédemment passé le fleuve. Et là^ se détournant à gauche^ Annibal aurait traversé le territoire des Voconces le long de sa frontière méridionale, où se trouve Tancienne capitale de ce peuple, Vctëio (Vaison) ; puis, il aurait gagné le pays des Tricoriens, le pays de Gap ; ensuite il aurait passé la Durance : rivière qui se trouva, d'après
ce qu'cD dit ici Tite-Live, grossie par les pluies d'une maDière bien extraordinaire, car, à cet endroit , elle n^est encore Yéritablement qu'un ruisseau. En somme donc, Tite-Live avait bien raison de dire qu'Annibal, à partir du voisinage de Vile pour gagner les Alpes , ne s'y rendit pas directement. Ne pourrions-nous pas dire nous-même, avec autant de raison, qu'un tel itinéraire serait incroyable de la part d'Annibal et de ses guides gaulois ?
a Après le passage de la Durance, poursuit Tite-Live, Annibal parvint aux Alpes par un chemin tout-à-fait en plaine {campestri maxime itinere), et sans être inquiété par les Gaulois qui habitaient le pays. » Et à cette occasion, il fait une description fantastique des Alpes, qui démontre bien que cet auteur ne les a jamais vues.
C'est ici, après tous ces détails de l'itinéraire suivi par Annibal, et par conséquent, au-delà de Gap, au-delà du point de passage de la Durance, et encore après ce chemin en plaine par lequel il serait parvenu aux Alpes, que Tite-iive a placé le combat d 'Annibal contre les Allôbroges, ce combat livré, selon Polybe, à l'entrée des Alpes tout proche des bords du haut Rhône y et chez les Allôbroges : lesquels Allobroges^ non un autre peuple, tentèrent de lui barrer le passage sur des rocs escarpés où il fallait absolument qu'il passât. Et de plus, Tite-Live, quelle que pût être la différence des lieux de part et d'autre, s'est contenté simplement de reproduire en latin la description pittoresque de ce combat, telle qu'on la trouve dans Polybe, sans y rien changer, on peut le dire 1 Et nous ne craignons
pas d'ajouter que jamais personne ne parviendra à découvrir dans cette région supérieure du cours de la Durance, où Tite-Live fait passer Annibal, une disposition de lieux à laquelle s'applique naturellement cette description qu'il a copiée dans Polybe : sauf, bien entendu, que Tite*Live à cette occasion ne parle nullement des AUobroges. Car, avec l'Histoire de Polybe qu'il avait sous les yeux, ii avait encore la Géographie de Strabon, où il voyait de la manière la plus claire que le pays des AUobroges était bien loin de la rive gauche de la Durance.
N'insistons pas davantage sur ce point, et résumons en quelques mots ce que nous venons de démontrer.
Le récit de Polybe ne laissant subsister aucune incertitude sur la marche d'Annibal, en remontant tout le long du Rhône, depuis le point où il avait passé ce fleuve, jusqu'auprè5 de Vlle^ Tite-Live n'y a rien changé. Mais ensuite, pour indiquer la marche d'Annibal depuis le voi-
sinage de Vile jusqu'en Italie, Polybe n'ayant nommé qu'un seul des peuples placés sur le chemin d'Annibal, et Tite-Live n'ayant pas une connaissance suffisante du terrain de la vieille Gaule et des Alpes, mais sachant avec certitude qu'Annibal avait débouché en Italie chez les Taurini, et ne connaissant qu'un seul passage des Alpes qui vînt y déboucher, celui du mont Genèvre {McUrana), l'auteur romain a cru pouvoir là, comme ailleurs, copier librement le récit de l'auteur grec sans avoir à redouter aucune critique géographique, et il a fait passer Annibal par le mont Genèvre. Mais, tout en s'appropriant le récit
de Polybe, Tite-Live y a prudemment supprimé les indications de distances partielles qui le caractérisaient, et y a substitué d'autres jalons; sans néanmoins rien changer au j descriptions locales, qui constatent encore mieux aujourd'hui son plagiat, grâce à la connaissance du terrain des Alpes, devenue pour nous vulgaire. Car tout le monde sait aujourd'hui que deux voies des Alpes peuvent mener du voisinage de Lyon dans le pays de Turin, l'une par le mont Genèvre, l'autre par le mont Cenis ; et nous avons constaté par vingt preuves topographiques qu'Annibal jadis a suivi cette dernière voie pour gagner l'Italie. On reconnaît donc ici avec évidence, avec toute certitude, que Tite-Live, en cherchant à s'approprier le mérite du récit de Polybe, s'est jeté de lui-même dans une erreur aussi énorme que celle qu'on commettrait de nos jours, par exemple, en appliquant à un voyage de Paris à Lyon par le Bourbonnais le récit descriptif d'un voyage de Paris à Lyon par la Bourgogne.
§ IV.— InsufÛsance de connaissances géographiques chez Tite-Live^
concernant la Gaule cisalpine.
Tite-Live, du moins, connaissait-il convenablement la géographie de la Gaule cisalpine, où était sa propre ville natale, Padoue? On en peut douter.
En effet, tout le monde connaît aujourd'hui la position de Plaisance sur la rive droite du Pô. On sait que sur cette
même rive droite du fleuve, un de ses affluents deveDii célèbre, laTrébie, qui porte encore aujourd'hui le même nom (Trebia) et qui sori des Apennins, coulant du sud aa nord, vient se jeter dans le fleuve à quatre ou cinq kilomètres en amont de Plaisance. On sait encore que, sur la rive gauche du Pô, un autre affluent célèbre, le Tésin, qui a de même conservé son ancien nom {Tidnus)^ et qui provient des Alpes, coulant du nord au sud, vient se jeter dans ce fleuve à plus de quarante kilomètres en amont de Plaisance. Ainsi Plaisance est située sur la rive droite du Pô, en aval des embouchures de ces deux affluents du roi des fleuves, comme l'appelle Virgile. C'est donc un fait géographique, un fait incontestable, que, pour gagner Plaisance par la rive droile du Pô, à partir de la région m le Tésin s'y jette sur Vautre rive, il faut passer la Tréirie; et que, pour gagner cette même ville, à partir d'un cmf placé sur la rive droite de la Trébie^ il n'est nullement besoin dépasser cette rivière. Or, pour que le récit de Tite-Livc, au sujet des batailles du Tésin et de la Trébie soit intelligible, il faut, de toute nécessité, supposer le contraire de ces deux propositions géographiques. Pour le prouTer, suivons sur la carte les diverses marches que P. Scipion aurait exécutées en Gaule cisalpine, d'après ce que dit cet auteur dans divers chapitres de son xxi^ livre. Au chapitre xxxu, Scipion, à son retour des bords
du Rhône, serait revenu en Italie par Gênes. ^^Ifse
Genuam repetit.
Au chapitre xxxix, il aurait débarqué à Pise. — < Cela
fut cause, dit l'auteur, que le consul P. Cornélius, lorsqvL il eut débarqué à Pise... se dirigea à la hâte du côté du Pô; afin de combattre l'armée d'Annibal avant qu'elle ait eu le temps de se refaire. Mais lorsque le consul arriva à Plaisance , déjà Ânnibal avait levé le camp où son armée s'était refaite, et avait enlevé d'assaut la ville capitale des Taurini... Déjà même il avait quitté cette ville et s'avançait vers le pays des Gaulois qui habitent sur les rives du Pô (vers Milan), bien persuadé qu'ils n'hésiteraient pas à le suivre, dès qu'il serait présent parmi eux... Déjà les armées se trouvaient presque en présence Tune de l'autre... Cependant Scipion franchit le premier, le Pd, et étant allé camper sur le bord du Tésin^ avant de faire avancer son armée en ordre de bataille^ et pour encourager les soldats^ il les harangua en ces termes... (1). »
Ensuite, — « les Romains jettent un pont sur le Tésin^ et y établissent un fort pour le défendre... Le pont terminé, V armée romaine y passe et entre sur le territoire des Insubriens^ où elle prend position à cinq mille pas du lieu où était campé Annibal... (2). »
(1) JSa P. Comelio consuli caussa fuit, quum Pisas navibus venisset,,. ad Pcuhtm festinandi; ut cum hoste norubAm refecto manum consereret, Sed quum Plaoeniiam consul venit^jam exstativis moverat Ânnibal: Taurinorumgue unam urbem, caput gentis ejus.,, vi expugnarat... Et Annibal movit ex Taurinis,.. Galloê accolas Padi prœsentem se secuturos ratus,,. Jam prope in conspeetu erant exercitus,,, Occupavit tamen Scipio Padum trajicere ; et ad Tidnum amnem motis castris, priusquam educeret in aciem, adhortcmdorum mUitum caussa^ talem orationem exorsus est.,,
(2) Homani ponte Ticinûm jungunt, tutandique pontis caussa castellum insU' per ùnponunt... Ponte perfecto traductus romanus exercitus in agrum Insubrittm, quinque millia passuum a Victumviis consedit, Ibi Annibal castra habebat... (XXI, XLV.)
:m ANNIBAL EN GAULE.
On sait que la capitale des Insubriens était Milan. Ainsi, pour que Tarmée romaine soit entrée sur leur territoire en franchissant le Tésin, il est clair qu'elle a dû passer cette rivière de la rive droite à la rive gauche. Elle avait donc, à en croire Tite-Live, précédemment passé le Pô en amont de rembouchureduTésin.Et comme, pour passer le Pô, elle était sortie de Plaisance sans que l'auteur dise qu'elle ait passé la Trébie, on peut déjà 'présumer qu'il a cru la ville de Plaisance située sur la rive droite du Pô, en amont de l'embouchure de la Trébie, ou même plus haut que l'embouchure du Tésin sur la rive opposée. Ce n'est encore là qu'une présomption d'erreur géographique de la part de Tite-Live; mais nous en allons trouver des preuves certaines dans ce qu'il dit ensuite de la marche des armées sur la rive droite du Pô, après la bataille du Tésin.
On vient déjà de voir que, d'après lui, comme d'après Polybe, cette bataille fut livrée sur la rive gauche da Tésin .
(c La nuit qui suivit la bataille, poursuit Tite-Live, les soldats ayant reçu Tordre de faire en silence leurs préparatifs de départ, l'armée décampa des bords du Tésin et se hâta de gagner la rive du Pô; où, le pont volant qu*on y avait jeté n'étant pas encore détaché, ellepassale fleuve sans tumulte et sans être poursuivie par l'ennemi. Elle parvint à Plaisance avant qu'Annibal fût bien informé qu'elle était partie des bords du Tésin. Néanmoins il fit prisonniers environ six cents hommes restés sur la rive
de son côté, faute d'avoir été assez alertes à détacher le pont. Mais il ne put lui-même passer le fleuve, le pont s'en allant déjà au fil de l'eau... Les auteurs les plus dignes de foi disent qu'il lui fallut remonter pendant deux jours le long du fleuve pour trouver un lieu où il pût jeter
un pont et le passer De ce point de passage, Magon,
avec la cavalerie, arriva du même jour devant l'ennemi à Plaisance. Peu de jours après , Annibal vint établir son camp à six milles de Plaisance, et, dès le lendemain, il rangea son armée en lignes^ et offrit la bataille à l'ennemi. » (XXI, xlvii.)
Ainsi, voilà les légions parvenues à Plaisance, — Placentiam pervenerCj — et Annibal campé à six mille (9 kilomètres) de Plaisance, — sex milita a Placentia castra communivit. — Et, attendu que la Trébie vient se jeter dans le Pô à une distance de Plaisance moitié moindre que 9 kilomètres, et qu'Annibal arrivait en descendant le long du fleuve, il doit se trouver campé sur la rive gauche de la Trébie.
« La nuit suivante eut lieu une attaque des Gaulois aux portes du camp des Romains... Scipion comprit bien que c'était l'indice d'une défection prochaine de tous les Gaulois ; et, quoiqu'il souffrit encore beaucoup de sa blessure, néanmoins, la nuit suivante, dès la quatrième veille (environ trois heures du matin), il décampa en silence pour gagner une autre position auprès de la Trébie, où des collines et la hauteur des lieux présentassent plus de difficultés aux mouvements de la cavalerie ennemie. Il
ne réussit pas cette fois, comme sur le Tésin, à déjouer la vigilance d'Annibal, qui envoya les Numides à sa poursuite... Mais ceux-ci perdirent du temps... et l'ennemi échappa de leurs mains : quand ils arrivèrent aux bords de la Trébie, déjà les Romains l'avaient pa^ée et traçaient leur camp sur Vautre rive; ils ne purent que massacrer un petit nombre de traînards restés en deçà. » (XXI, xlyui.)
Ici, on le voit, il n'est plus possible de mettre en doute que Tite-Live ait réellement ignoré quelle était la véritable situation de Plaisance par rapport à la Trébie, et qu'il ait cru que cette ville se trouvait placée en amont de Tembouchure de cette rivière dans le Pô. En effet, d'après lui, Annibal serait allé passer le fleuve à deux journées de marche plus haut que l'embouchure du Tésin; et^ de ce point de passage, il serait redescendu par la rive droite du Pô jusqu'à six milles de Plaisance, où se trouvait Scipion^ comme on l'a vu plus haut. Et de Plaisance, Scipion serait allé passer la Trébie ; et Annibal aurait envoyé les Numides à la poursuite des Romains; et les uns et les autres seraient arrivés à la Trébie. Il fau* drait donc de toute nécessité que les uns et les autres eussent été précédemment campés d'un même côté de cette rivière , du côté de la rive gauche. Par conséquent, il devient manifeste que Tite-Live a cru que la ville de Plaisance était située sur le Pô en amont de Vembouckure de la Trébie dans ce fleuve.
Si on en veut encore douter, examinons ce qu'il dit
ensuite au sujet de la bataille de la Trébie. Voilà Scipion
sur la rive droite de cette riyière, où il attend son collègue Sempronius, qui lui amène d'Ariminum (Rimini) une armée de renfort. Annibal est resté sur la rive gauche de la Trébie. Sempronius arrive, et, après quelques escarmouches, la bataille s'engage sur cette rive gauche, où Annibal attire les Romains.
<K A Taube du jour, dit Tite-Live , Annibal envoya la cavalerie numide au-delà de la Trébie provoquer Ten-nemi aux portes de son camp et lancer des traits contre ses postes de garde pour l'attirer au dehors... Sempronius fit sortir d'abord toute sa cavalerie, puis six mille hommes d'infanterie, et enfin toutes ses troupes... Ce jour-là il faisait très- froid et il neigeait. Les Numides s'en^ fuient et repaient la Trébie, Les Romains les poursuis vent et entrent dans Veau, qui leur monte jusqu'à la poitrine
« Annibal s'avance , plein d'espoir, avec son armée en bon ordre. Le consul fait sonner la retraite pour rappeler ses troupes en désordre , et il les range §n bataille. On en vient aux mains... Magon s'élance de son embuscade.....
« Les Romains, se voyant ainsi entourés sur les flancs et acculés à la rivière, dix mille des leurs s'ouvrirent tm che^ min à travers le centre de l'armée ennemie, composé d'Afri' cains et de Gaulois, dont ils firent un grand carnage; puis, ne pouvant ni retourner au camp, dont ils étaient séparés par la Trébie, ni bien voir, à cause du mauvais temps, de quel côté il fattait porter secours aux leurs, ils poussèrent
tout droit jusqu'à Plaisance... La Duit suivante, les soldats laissés pour garder le camp des Romains, et ce qu'il y restait de cette nombreose armée , passhretit la Trébie sur des radeaux, sans que les Carthaginois aient tenté de s'y opposer : soit parce qu'ils ne s'en aperçurent point au milieu du bruit de la tempête, soit parce qu'ils feignirent de ne point s'en apercevoir, la fatigue et les blessures ne leur laissant pas la force de se remettre en marche ; de sorte que Scipion ramena silencieusement toutes ses troupes à Plaisance. » (XXI, lvi.)
Ainsi, d'après les divers passages soulignés ici, il nous parait incontestable que Tite-Lâve a réellement cru que la ville de Plaisance, sur la rive droite du Pô, était située en amont de V embouchure de la Trébie dans le fleuve j peutêtre même plus haut que t embouchure du Tésin sur la rive opposée. De sorte que, tout en copiant comme d'ha* bitude le récit de Polybe, qui explique la tactique d'Annibal à cette bataille d'une manière exacte géographiquement, et très- claire à comprendre en regard du terrain, Tite-Live ici, par sa propre erreur géographique, a renda cette tactique du général carthaginois complètement inintelligible quand on considère le terrain.
Nous pouvons donc définitivement conclure que Tite- Live n'avait point, en ce qui concerne la géographie de la vieille Gaule, des Alpes et même de la Gaule cisalpine, des connaissances suffisantes pour traiter un sujet tel que l'expédition d'Annibal en Italie.
CRITIQUE DU RÉCIT DE TITE-LIVE. 34i
§ y. — Dépréciation du génie d'Annibal et de la valeur de ses troupes
par llie-Live.
Nous n'hésitons pas à dire que Tite-Live a manqué trèsgravement au premier devoir d'un historien, qui est d'être impartial. Et notre lecteur pourra s'en convaincre luimême s'il veut bien, à ce point de vue, reporter avec nous son attention sur les quelques pages précédentes de cet auteur, à partir du combat livré sur la rive gauche du Rhône entre les éclaireurs d'Annibal et ceux de Publius Scipion. Considérons d'abord de quelle manière Tite-Live, dans cette partie de son récit, tend à déprécier le génie militaire du grand Carthaginois.
a Après ce combat, dit-il, chacun des deux détachements revint auprès de son général. Scipion n'avait pas à se décider sur le parti à prendre : il ne pouvait que régler sa tactique d'après les mouvements que l'ennemi se déciderait à exécuter. Annibal, de son côté, encore indécis entre deux partis à prendre, ou de poursuivre sa marche vers l'Italie, ou d'en venir aux mains avec cette première armée romaine qui s'offrait à lui, a\ait été détourné de cette dernière pensée par l'arrivée de députés des Boiens avec leur petit roi Magale, qui lui conseillaient d'aller attaquer r Italie, en évitant jusque-là tout combat^ toute diminution de ses forces, et lui promettaient de le guider dans sa mar* che et d'en partager le péril ( I ). »
(1) Re lia gesta ad utrumque ducem sut redierunt. Nec Sdpioni stare senteniia
Voilà UD exemple remarquable de la manière dont Tite-Live a tout à la fois copié et altéré le récit de Polybe. En effet, d'après ce passage, Annibal serait arrivé jusqu'au-delà du Rhône sans avoir son plan de guerre bien arrêté ; et il allait en venir aux mains avec cette armée romaine débarquée à l'embouchure du fleuve, lorsqu'une députation de Boiens , avec leur petit roi Magale, vint si à propos l'en détourner (averterat), et que ces Gaulois, consultés par lui, émirent l'avis (censent) d'éviter pour le moment tout combat, toute diminution de ses forces ( nusquam ante libatis viribus ), et d'aller d'emblée attaquer l'Italie {Italiam aggrediendam); en l'y encourageant par l'assurance (affirmantes) qu'ils le guideraient dans sa marche et en partageraient le péril (se duces itinerum^ socios periculifore). On le voit, d'après Tite-Live, ce sont ces Boiens qui ont décidé du point capital de l'expédition du grand guerrier de Carthage, de cette entreprise que Polybe nous a montrée si pleine de hardiesse et de prudence.
Ainsi se trouverait supprimé ce projet d'Amilcar Barcas, auquel son fils, Annibal, avait été initié dès son enfance, qui depuis lors avait été pour celui-ci l'objet de toutes ses pensées et de tous ses actes ; qu'il avait mûri et dont
poieratf nisi ui oonsiliis cœptisque hosiis et ips$ conatus eaperet. Et ArmibaUm ineertum^utrwn cœptum in Italiam mtenderet iter, an cum eo, qui prwius te oàtulistet romanus exercitus, manus consereret^ averterat a prxsenti certamine Boiorum legatartan regulique Magaii adventus, qui se duces itinenan, sodos perieuii fore affirmantes, intégra hello, nusquam ante libatis vir^us, Itaiiam aggredieadam censent. (XXI j xxix.)
il avait préparé rexécution durant tant d'années; cette expédition en Italie pour laquelle nous Tavons vu enfin n'attendre plus en Espagne que l'arrivée des courriers que les Gaulois cisalpins, ses alliés, devaient lui envoyer, et, dès qu'ils arrivent auprès de lui, faire laisser à ses soldats tous leurs bagages personnels, tout ce qu'ils possèdent, et ne conserver que leurs armes, afin de marcher avec plus de célérité. Mais, dès lors, pourquoi arriver à l'improviste sur le Rhône, à quatre journées de distance de la mer, à trois journées au-dessus du point où d'ordinaire on le passait pour aller d'Espagne en Italie; et là, improviser avec tant d'habileté et de promptitude des moyens de passer un fleuve si grand , si impétueux; puis, avant même que toutes ses troupes l'aient passé, faire continuer la marche avec les guides gaulois auxquels il avait assigné d'avance ce point de rendez-vous; et gagner ainsi, comme dit Polybe, «c l'intérieur des terres européennes, » où son armée disparaît pour ainsi dire, sans que le consul Scipion, qui a débarqué avec la sienne à l'embouchure du Rhône , puisse prévoir où cette armée carthaginoise va repars^ître en Italie ? Tout cela, disons-nous, est supprimé dans le récit de Tite«Live et écarté de la pensée du lecteur. On n'y voit plus rien ni de cette stratégie prodigieuse, ni de ses conséquences ultérieures en Italie, qui constatent d'une manière si éclatante un plan de guerre admirablement conçu, combiné et exécuté de tous points, et qui nous montrent dans Ânnibal l'idéal du génie de la guerre.
En même temps disparaît tout reuchaînement logique des faits de cette merveilleuse expédition du grand Carthaginois , bien qu'on ne puisse douter que Tite-Live ait puisé toute la substance de son propre récit dans celui de Polybe. Car, comment expliquer ce fait que la députation des Boiens soit arrivée juste au moment et au point où Annibal passait le Rhône, dans un endroit si écarté de la route ordinaire d*Espagne en Italie, s'il ne leur a pas assigné d'avance et cette date et ce point de rendez-vous? Et si on était convenu d'avance qu' Annibal passerait le Rhône là, comment croire qu'on n'était pas aussi convenu d'avance quelle direction son armée prendrait ensuite? Ce ne serait donc plus Annibal qui aurait combiné son plan d'expédition, qui a eu pour effet de jeter les Romains en désarroi de toutes parts dès le début? Ce seraient ces députés Boiens avec leur petit roi Magale qui en auraient improvisé ainsi la partie capitale ! Dès lors, il faut convenir que ces Boiens auraient été des hommes de guerre bien habiles, d'un coup d'œil bien prompt et bien juste.
Mais il faut convenir aussi que les raisons présentées par eux, au dire de Tite-Live, auraient été bien illusoires; et qu' Annibal aurait dû avoir ensuite de poignants regrets s'il se fût rangé à leur avis par ces raisons-là. Car, en allant ainsi attaquer d'emblée Tltalie, non-seulement t7 n évita point toute diminution de ses forces , mais , au contraire, il perdit la moitié de son armée. Tite*Live lui-même dira plus loin (XXI, xxxviii) que, depuis le passage da Rhône jusqu'en Italie, Annibal perdit 36,000 hommes et
sartoat un très-grand nombre de chevaux et de bêtes de charge. On voit donc que, dans le récit de cet auteur romain^ les faits n'ont plus aucune liaison naturelle, aucun enchaînement logique, en un mot, qu'ils ne sont même plus vraisemblables, bien qu'ils soient extraits du récit véridique de l'auteur grec : c'est-à-dire que Tite-Live, en paraphrasant le récit de Polybe, en a très-gravement altéré le fond même par les détails qu'il y a interpolés.
Considérons encore une autre manière dont Tite-Live a tâché de déprécier le génie militaire d'Ânnibal. Polybe avait dit, à Rome même et avec toute autorité, que, lorsque le terrible Carthaginois déboucha des Alpes en Italie, il ne lui restait plus que 20,000 hommes de pied et 6,000 chevaux, tous exténués de souffrances et de privations, <c sans que le déchet de son armée eût rien diminué de S071 audace. » Pour atténuer un tel témoignage, voici comment Tite-Live s'y est pris. 11 a tout d^abord exagéré les forces de l'armée d'Annibal à son arrivée en Italie ; puis, dans les diverses batailles qui s'y sont livrées, ou bien il n'a pas mentionné les forces respectives des Carthaginois et des Romains, ou bien il ne les a évaluées que partiellement , ou bien il les a évaluées trop haut du côté des Carthaginois et trop bas du côté des Romains.
<K Quelles étaient, dit-il (XXI, xxxyiii), les forces de l'armée d'Annibal à son arrivée en Italie? Les auteurs sont loin de s'accorder entre eux sur ce point. Ceux qui les portent au plus haut disent 100,000 hommes de pied et 20,000 chevaux, et ceux qui les réduisent au plus bas
disent 20,000 hommes de pied et 6,000 chevaux (1). L. Cincius Âlimentus, qui avait été prisonnier d'Annibal, comme il le dit lui-même, me parait mériter le plus de coufîance; mais il a confondu tout ensemble les troupes amenées par Annibal, avec les Gaulois et les Ligures. Il rapporte donc que, avec cette adjonction, V armée d^Armibal, à son arrivée en Italie, était de 80,000 hommes de pied et de 10^000 chevaux. 11 est vraisemblable qu'il en est venu davantage, et des auteurs le disent. Du reste, L. Cincius Alimentus affirme avoir entendu dire à Annibal lui-même que, depuis le passage du Rhône, il avait perdu 36,000 hommes et un nombre énorme de chevaux et de bêtes de charge, avant de déboucher en Italie chez les Taurini^ peuple limitrophe des Gaulois. »
Ainsi, Tite-Live tend ici à laisser son lecteur dans la conviction que l'armée d' Annibal, dès son entrée en Italie, et y compris les Gaulois et les Ligures, s'élevait an moins à 80,000 hommes de pied et 10,000 chevaux. Or, nous allons voir un peu plus loin cet auteur en contradiction avec lui-même dans cette évaluation des forces d' Annibal qu'il vient de présenter ici.
Pour le démontrer d'une manière très-claire , il nons suffira de rapprocher les chiffres qu'il indique et ceux qu'indique Polybe, au sujet des diverses batailles qui se livrèrent ensuite jusqu'à celle de Cannes : bataille où furent en présence les deux plus grandes armées de part et d'autre.
(1) On reconnaît ici les deux chifflres indiqués par Polybe.
Au sujet de la bataille du Tésin^ ni Polybe ni Tite-Live ne font connaître le nombre des troupes engagées de part et d'autre.
A la bataille de la Trébie, d'après Polybe, il y eut du côté des Romains 6,000 hommes armés à la légère, 16,000 Romains et 20,000 alliés de troupes de ligne, et 4,000 hommes de cavalerie; du côté d'Annibal, il y eut 8,000 hommes armés à la légère, 20,000 hommes de troupes de ligne (Gaulois, Espagnols, Africains), et 10,000 hommes de cavalerie, y compris les cavaliers gaulois. Il y eut en outre les éléphants. (111, xv.) — D'après Tite-Live, il y aurait eu à cette même bataille, du côté des Romains, 6,000 hommes armés à la légère, 18,000 Romains, et 20,000 alliés de troupes de ligne, et 4,000 hommes de cavalerie, sans compter un corps auxiliaire de Gaulois cénomans. Du côté d'Annibal, cet auteur indique bien les 8,000 hommes armés à la légère, les 1 0,000 hommes de cavalerie et les éléphants, mais il passe sous mlence révaluation numérique des troupes de ligne. (XXI, Liv et LV.)
A la bataille de Trasimène , les forces respectives des armées ne sont indiquées ni par l'un ni par l'autre auteur (1).
A la bataille de Cannes, d'après Polybe (III, xxiv),
(1) Notons, en passant, que Tite-Live dit s'être guidé, pour le récit de cette bataille, sur ce qu'en rapporte Fabius^ auteur contemporain : ce même Fabius, que Polybe a signalé dans les termes cités plus haut (p. 311). On voit où Tite- Live puisait ses renseignements.
Ânnibal eut de son côté 40,000 hommes d*infanlerie de ligne, avec 10,000 de cavalerie; et les Romains eurent du leur, en comptant les alliés, 80,000 hommes d^infanterie et un peu plus de 6,000 cheTaux (1). — Ici Tite- Live (XXII, xxiTi) évalue exactement de même la force numérique de l'armée d'Annibal. Mais, quant à celle de l'armée romaine, il ne se prononce pas entre plusieurs évaluations très-différentes indiquées par divers auteurs, les uns disant simplement qu'on fit une nouvelle levée de
(1) Polybe dit à ce sujet: « On fit encore dans cette occasion ce qui ne s'était pas fait jusqu'alors ; on composa l'armée de hait légions, chacane de doq mille hommes, sans les alliés. Car, comme nous l'avons déjà dit, les Romain» ne lèvent jamais que quatre légions, dont chacane est d'environ quatre mille hommes et de deux cents chevaux. Ce n'est que dans les conjonctores les plus importantes qu'ils y mettent 5,000 des ans et 300 des autres. Poor les troupes des alliés, leur infanterie est égale à celle des légions, mais il y a trois fois plut de cavalerie. On donne à chaque consul la moitié de ces troupes auxiliaires et deux légions. On les envoie chacun de leur côté, et la plupart des batailles ne se donnent que par un consul, deux légions et le nombre d'alliés que nous venons de marquer. Il arrive très-rarement que l'on se serve de toates ces forces en même temps et pour la même expédition. Id les Romains emploient, nonseulement quatre, mais huit légions : il fallait qu'ils craignissent étrangement les suites de cette affaire. » (111, xxiii.)
Ces huit légions étaient donc composées chacune de 10,000 fentassins (dost moitié Romains, moitié alliés), et de i,200 cavaliers (dont un quart Romains» trois quarts alliés); et ensemble elles devaient former une armée de 80 mille hommes de pied et 9,600 chevaux. Polybe indique 3,000 chevaux de moins à la bataille de Cannes; mais cette différence peut s'expliquer d'une manière trèsnaturelle, par la difficulté de se procurer immédiatement, dans de telles conjonctures, un nombre suffisant de chevaux.
Remarquons encore que ces détails fournis par Polybe sur la composition des légions et des armées romaines s'accordent exactement avec ce qu'il a dit plus haut de la force numérique des deux armées consulaires réunies sur les bords de la Trébie contre Annibal.
En rapprochant ceci de ce que nous avons dit au même so^ei dans notre pre* mier volume de Jules César en Gaule, on se convaincra que nous y avons évalué la force numérique des légions romaines dans cette guerre, non pas tr»p haut, mais probablement encore trop bas.
10,000 hommes pour renforcer les armées campées au voisinage de Cannes; d'autres disant : qu'on créa quatre nouvelles légions, afin de combattre avec huit légions : que de plus on augmenta la force numérique de chaque légion , en ajoutant mille fantassins et cent cavaliers , de manière à les porter chacune à cinq mille hommes d'in* fanterie et trois cents de cavalerie : et que les alliés durent y joindre autant d'infanterie et le double de cavalerie ; enfin , quelques auteurs soutenant que l'armée romaine, à la bataille de Cannes, présentait en ligne 87,000 hommes de toutes armes (1).
On voit donc ici clairement que Tite-Live n'a pas voulu mettre, ou du moins n'a pas mis son lecteur en position de comparer les forces numériques des deux armées qui combattirent à Cannes : sans doute parce que cela eût fait ressortir avec trop d'avantage et d'une manière trop incontestable et trop éclatante, soit le génie d'Annibal dans cette bataille, soit les qualités militaires de l'armée gallo-carthaginoise qui combattit là sous ses ordres.
Quoi qu'il en soit, Tite-Live reconnaît ici que l'armée d'Annibal à Cannes, la plus forte armée qu'il ait jamais eue en Italie, ne s'élevait qu'à 50,000 hommes de toutes armes. Le voilà donc en contradiction flagrante avec ce qu'il a dit plus haut, à savoir qu'Annibal avait eu, dès
(1) Ces deux dernières opinions, qui au fond ne diffèrent pas l'une de l'autre, ne sont ensemble que la reproduction de ce que dit Polybe, dans ce passage que nous venons de citer plus baut^ en note.
son entrée en Italie, une armée de 90,000 hommes, y compris les Gaulois et les Ligures.
Tenon s-nousren là. On voit assez avec quelle habileté, avec quel art occulte Fauteur romain a cherché à insinuer peu à peu dans l'esprit de son lecteur, sans qu'il puisse trop s'en apercevoir, la dépréciation la plus injuste du génie militaire d'Annibal , soit dans la grande stratégie , soit dans la tactique des batailles. N'estrce pas là une véritable perfidie historique ?
§ VI. — Calomnies répandues dans le monde par Tite-Live spécialement contre les Gaulois.
A-l-il été plus impartial à l'égard des Gaulois ? Cherchons ce qu'il en a dit ; examinons comment il les a présentés, sous quel jour il les a dépeints, et s'il a dit vrai.
Dès la première occasion qui s'offre à lui, au sujet de cette multitude confuse de Gaulois accourue sur le bord du Rhône et qu'Annibal eut à repousser, en débarquant sur la rive gauche, on voit éclater la partialité dénigrante de l'historien romain contre nos ancêtres.
ce Après la fuite de cette multitude, dit-il, Annibal, fait paisiblement passer le reste de ses troupes, — et n'ayant plus désormais que du mépris pour les prises d'armes des Gaulois {spemensjam gallicos tumultm)^ — il campe à cet endroit. » Or, en concluant ainsi du particulier au général , Tite-Live n'a pas pris garde que sa sentence pouvait être rétorquée à plus forte raison contre les Romains.
Car, jadis, dans une occasion mémorable, les Gaulois les avaient fait courir devant eux sur les rives de l'Allia jusqu'à Rome, jusqu'à Rome même, qu'eux Romains ne purent défendre contre ces Gaulois; lesquels, après en être demeurés maîtres paisiblement durant sept mois, leur rendirent leur ville bénévolement à un certain prix de rachat. C'est ce que prouve le témoignage certain et irrécusable de Polybe, écrivant et publiant cela au milieu des patriciens lettrés et fiers de cette même Rome, sans qu'aucun d'eux ait réclamé contre une si impitoyable affirmation. Nous savons bien qu'il a, lui Tite-Live, raconté ces mêmes événements d'une tout autre manière (1); mais, qui oserait mettre son autorité en balance avec celle de Polybe ?
Au surplus, pour faire justice des amplifications haineuses et dénigrantes de Tite-Live et de ses imitateurs, à l'égard de la race gauloise, laquelle, quoi qu'on ait pu faire pour le dissimuler, n'a pas laissé d'être parmi les Romains, à diverses reprises, le sujet des alarmes et des terreurs les plus grandes^ il suffit d'approfondir un peu l'examen des batailles d'Annibal.
En effet, d'après les passages de Tite-Live lui-même cités plus haut, l'armée d'Annibal à son entrée en Italie, y compris les Gaulois et les Ligures^ se serait élevée sommairement à 90,000 hommes. Mais, comme l'auteur romain avait ses motifs pour exagérer alors les forces
(1) Voira ce sujet la note placée d-dessus, p. 71.
d'Annibal, réduisons-les à refîectif de 50,000 hommes qu'il lui compte à la bataille de Cannes, et que Polybe avait déjà indiqué au sujet de cette grande bataille : contentons-nous de ce dernier chiffre pour nous tenir aussi près que possible de la vérité. Or, avant la jonction des Gaulois et des Ligures avec Annibal , au moment même où son armée arrivant d'Espagne débouchait des Alpes chez les Taurini, il ne lui restait plus de cette armée que 26,000 hommes, d'après le témoignage de Polybe (que Tite-Live ne contredit en rien). Par conséquent, Annibal devrait déjà avoir eu avec lui à la bataille de Cannes au moins 24,000 Gaulois, avec ce qu'il lui restait de ces 26,000 hommes venus d'Espagne. Mais, depuis son arrivée en Italie jusqu'à la bataille de Cannes, il avait dû perdre encore une autre partie de ses troupes venues d'Espagne : soit dans les batailles du Tésin, de la Trébie, de Trasimène; soit au passage des Apennins par une violente tempête de neige; soit dans la traversée des marais de Clusium, où ses soldats eurent les pieds dans la boue ou l'humidité durant quatre jours et trois nuits ; soit enfin par les maladies accidentelles. Veut-on réduire toutes ces pertes à 6,000 hommes? Dès lors, les Gaulois ont dû fournir au moins 6,000 hommes de plus pour compléter l'effectif constaté à la bataille de Cannes. Annibal a donc eu avec lui à cette bataille de Cannes environ 30,000 Gaulois : c'est-à-dire que les trois cin-quièmes de son armée étaient des Gaulois. Et c'est avec une armée ainsi composée qu'il a remporté une telle victoire!
Et il a tellement coofipté sur le courage^ le sang-froid et la solidité de ces 30,000 Gaulois, qu'il les a choisis pour en faire son centre d'action et la base de toute sa tactique dans cettejournée mémorable, de cette tactique étonnante, au moyen de laquelle il est parvenu à envelopper de toutes parts une armée romaine deux fois plus nombreuse que la sienne et à la tailler en pièces à peu près complétement. Ce sont ces 30,000 Gaulois avec leurs sabres sans pointe, mélangés d'un quart au plus d'Espagnols avec leurs glaives, qui ont soutenu la première charge et tout le poids de huit légions romaines hérissées de glaives et de javelots, en les attirant sur eux pas à pas vers le centre de l'armée d*Annibal, en se faisant tuer sans aucun trouble dans Tordre de bataille, et en manœuvrant comme à la parade. Mais Annibal lui-même s'était placé au milieu d'eux avec son frère Magon, et c'était lui qui commandait la manœuvre. Voilà ce que des soldats de la race gauloise ont pu faire avec un chef tel qu' Annibal. Que Tite-Live et les Romains cherchent dans leurs annales quelque haut fait d'armes comparable à celui-là !
Remarquons d'ailleurs que non-seulement à la bataille de Cannes^ mais aussi à celle de Trasimène^ à celle de la Trébie, en un mot, partout où les pertes de l'armée d'Annibal ont été distinguées par nationalité, les Gaulois y ont eu la plus grande part. Ce qui autorise à croire qu 'Annibal les plaçait d'habitude aux postes les plus périUeux et les plus importants.
De plus, pendant que ces Gaulois cisalpins étaient allés ainsi avec Annibal porter la guerre dans le midi de l'Italie, une troisième armée romaine fut envoyée en Gaule cisalpine sous le commandement du préteur L. Posthumius, pour y opérer une diversion. Mais elle y fut aussi complètement taillée en pièces par les Gaulois tout seuls, dans une bataille où le préteur lui-même, consul désigné, perdit la vie. La nouvelle de cette sanglante défaite parvint à Rome presque en même temps que celle du désastre de Cannes, ainsi que Polybe l'a rapporté, sans ajouter aucuns détails.
Or, il était difficile à Tite-Live de présenter un tel fait avec ce dédain superbe qu'il témoignait pour les prises d'armes des Gaulois, — spemens jam gallicos lumultus. — Voici comment il s'y est pris : « Il y avait en Gaule, dit-il, une vaste forêt, qu'on appelle dans ce pays Litana, et que l'armée romaine devait traverser. A droite et i gauche le long de la route, les Gaulois avaient incomplètement coupé le pied de tous les arbres, de manière qu'ils restassent encore debout, mais qu'une légère impulsion suffit pour les faire tomber. Posthumius avait deux légions de Romains, et il avait levé parmi les alliés, du côté de la mer supérieure (Adriatique) un nombre de soldats tel qu'il était entré avec 25,000 hommes sur les terres des ennemis. Les Gaulois se tenaient postés à la lisière de la forêt, et, dès qu'ils virent l'armée engagée dans l'intérieur, ils poussèrent les premiers arbres coupés : ceux-ci tombant de proche en proche sur les autres, qui étaient
déjà près de tomber et tenaient mal sur pied, tous de part et d'autre s'abattent sur les Romains, écrasant tout, les armes, les hommes, les chevaux , de telle manière qu'à peine dix hommes échappèrent. Car, outre que le plus grand nombre furent tués par les troncs des arbres et les éclats des branches, le reste de la multitude, effrayé d'un malheur si imprévu, fut massacré par les Gaulois postés en armes tout autour de la forêt. D'un si grand nombre d'hommes, quelques-uns seulement, qui cherchèrent à gagner le pont d'une rivière que les ennemis avaient occupé d'avance, ne purent y passer et furent faits prisonniers. C'est là que Posthumius fut tué, en combattant de toutes ses forces pour échapper à la captivité. » (XXIII, XXIV.)
Un tel récit ne se discute pas : il suffit de le lire avec attention et de n'être pas dénué de tout bon sens, pour juger de l'écrivain et de son audace dans la falsification de l'histoire. Cependant, si originale et si ridicule que soit cette invention de Tite-Live, du moins n'offre-t-elle rien d'odieux. Mais en voici une autre, qui nous paraît mériter un jugement plus sévère.
On a vu plus haut (p. 287) de quelle manière Polybe rapporte, après la bataille du Tésin, un petit fait d'armes de 2,000 Gaulois qui s'étaient joints à Annibalj dit-il, et qui allèrent hardiment de jour attaquer les avant-postes de Scipion, dans une position où ce consul se croyait à l'abri de toute insulte. On a pu apprécier quel motif aurait porté* cet auteur à prononcer là les mots de com-
plot et de trahison, bien qu'ils ne fussent nullement justifiés par les faits, tels qu'il les rapporte lui-même. Tite- Live s'est-il contenté de copier à ce sujet le récit de Polybe? Cela n'eût point satisfait ses tendances personnelles. 11 a donc adopté l'idée de complot et de trahison mise en avant par l'auteur grec; mais, voyant bien que les faits rapportés par lui ne justifiaient pas une telle iaculpation à Tégard des Gaulois, il n'a pas craint de changer complètement ces faits eux-mêmes, et de constituer ainsi, à la charge des Gaulois, un véritable acte de trahison envers les Romains. «En effet, d'après Tite-Live, les 2,000 Gaulois dont il s'agit auraient été, non pas des soldats de l'armée d'Annibal , comme le constate Polybe , mais bien des soldats auxiliaires de Tarmée ' romaine, établis avec elle dans le camp du consul. Et là, non pas de jour, mais pendant la nuit, 2,000 fantassins et 200 cavaliers de ces Gaulois auxiliaires, se levant en armes, auraient massacré les gardes qui veillaient aux portes du camp, et ensuite passé dans le camp d'Annibal, qui leur aurait fait bon accueil... » (XXI, xlvui.) C'est ainsi que Tite-Live, dans son inimitié contre les Gaulois, parviendrait à changer un fait d'armes assez brillant de ce peuple, en un traître et infâme massacre nocturne. Mais nous le répétons, qui pourrait hésiter à accorder la prépondérance d'autorité à Polybe , et à déclarer odieux ce procédé de Tite-Live envers les Gaulois?
En résumé, on voit par ces exemples quelles libertés Tite-Live s'est permises en histoire ; on voit à quel point
il s'est écarté de la vérité et même du sens commim, plutôt que de reconnaître quelque importance aux prises d'armes des Gaulois et quelques qualités militaires chez ce peuple, qui avait été, surtout huit ans avant l'expédition d'Annibal, et qui était, sans doute encore un peu alors, la terreur de Rome.
Ainsi Tite-Live, dans ce qu'il dit des Gaulois, comme dans ce qu'il dit d'Annibal et des Carthaginois, a manqué non-seulement d'impartialité, ce premier devoir de tout historien, mais encore du plus vulgaire bon sens : tant il semble avoir été égaré par sa passion haineuse contre nos ancêtres. On le voit néanmoins : ces mêmes citations, d'un tel auteur, démontrent avec d'autant plus de certitude ce que nous avons avancé, au début de ce travail, que l'expédition d'Annibal en Italie fut une guerre gauloise autant qu'une guerre carthaginoise; et que les deux peuples combattirent avec la même vaillance sous les ordres du général africain.
§ VII. ~~ Adulation de Tite-Live à l'égard d'Augaste et du peuple romain.
Cherchons enfin si Tite-Live n'aurait point, tout au contraire, insinué dans son histoire romaine quelque flatterie à l'adresse d'Auguste ou des siens , et du peuple romain, pour se gagner leur faveur. La question n'est pas sans intérêt au regard de l'opinion vulgaire concernant cet empereur et l'histoire romaine en général;
mais, dans l'examen d'un tel sujet, on le conçoit, nous oe pouvons avoir que des présomptions à soumettre au lecteur : c'est à lui qu'il appartiendra d'en apprécier la probabilité et la valeur.
On connaît la flatterie si pleine de délicatesse que Yii^le a introduite dans l'épisode de la descente d'Énée aux enfers, à l'adresse de la sœur d'Auguste, Octavie, qui venait de perdre un fils cbéri , à peine ftf^ de dix-buit ans, Marcellus, gendre d'Auguste, et désigné par lui pour être son successeur. On sait quelle émotion éprouva Octavie, qui écoutait auprès d'Auguste la lecture de cet épisode, lorsque Virgile en vint à ce trait :
Si qua fata aspera rumpas
Tu Marcellus eris
De là, pour le poêle de Mantoue, une source de faveurs de toute nature. Qui pourrait dire que Tite-Live, l'habile et disert historien, n'a pas vu là un bel exemple à imiter, et l'indication de la vraie voie à suivre pour s'insinuer, lui aussi, dans les bonnes grâces de la famille impériale ?
Or, deux siècles auparavant, un autre Marcellus, de la même famille, avait commandé les Romains contre Annibal dans plusieurs rencontres. Tite-Live, et avec lui nos livres classiques, nous présentent ce Marcellus comme ayant fait essuyer au redoutable Carthaginois ses deux premières défaites, toutes les deux auprès de la ville de Noie en Campanie, et une troisième aux environs de Canusium, dans l'Apulie. Polybe n'en dit rien. Il est donc in-
téressant d'examiner avec soin le récit de ces trois batailles dans Tite-Live, afin de juger s'il n'aurait point, en les décrivant, pensé aux faveurs impériales.
« A l'arrivée d'Annibal devant Noie, dit-il, Marcellus se retira dans l'intérieur de la place. Le peuple était pour Annibal et le Sénat pour les Romains. Les sénateurs s'entendent avec Marcellus. Celui-ci dispose son armée en trois corps derrière les trois portes qui regardent le camp d'Annibal, ses meilleures troupes à la porte du milieu; il défend aux habitants de paraître sur les murs ou de s'approcher des portes. Annibal tient son armée rangée devant son camp, en face de la ville. Déjà une grande partie du jour s'était écoulée, sans qu'il eût vu ni exécuter une sortie, ni personne se montrer en armes sur les murs. Alors il renvoie dans le camp une partie des soldats, pour qu'ils en rapportent sur son front de bataille les machines qui servent à l'attaque d'une ville. Pendant que chacun, en ce qui le concerne, s'empresse de courir çà et là sur le front de bataille, et que l'armée en lignes s'approche des murs, la porte du milieu s'ouvrant tout-à-coup, Marcellus commande de sonner la charge, de pousser le cri de guerre et de se précipiter sur l'ennemi : l'infanterie d'abord, la cavalerie ensuite , et tous avec la plus grande impétuosité possible. Déjà une telle attaque avait jeté la terreur et la confusion au centre de l'ennemi (1), lorsque,
(1) La confusion ne dut-elle pas être plutôt du côté des Romains, où la cayalerie chargeait à fond de train par derrière rinfanterieT
des deux portes latérales, les lieutenants P.Valerius Flaceus et C. Aurelius chargèrent de même les deux ailes. Il s'y joignit les clameurs des vivandiers , des valets et du reste de la multitude chargée de garder les bagages ; de sorte que les Carthaginois, qui méprisaient cette attaque, surtout à cause du petit nombre des Romains, eurent tout- à-coup devant eux V apparence d'une très-grande armée. A peine, en vérité, oserais-je afSrmer, comme le rapportent divers auteurs (1), qu'on tua aux ennemis deux mille trois cents hommes, tandis que les Romains n'en perdirent pas plus d'un seul, — non plus uno. — Que la victoire ait été aussi grande, ou moindre, on obtint ce jourlà un résultat immense; et je ne sais si, dans toute cette guerre, on a fait quelque chose de plus grand : car enfin, on fut victorieux, alors qu'il était plus difficile de n'être pas vaincu par Annibal, qu'il ne le fut ensuite de le vaincre. » (XXIII, xvi.)
En effet , cette première défaite d'Annibal à Noie , telle qu'elle est rapportée ici, ne tiendrai^elle pas du prodige? Mais, comment croire que Marcellus, avec une petite armée, deux ou trois fois moindre que celle d'Annibal, et composée en très-grande partie des fuyards échappés de la bataille de Cannes (comme l'auteur lui-même l'a dit auparavant), ait trouvé moyen, sans perdre plus d'un seul homme, d'en tuer 2,300 à cette terribble armée d'Annibal : à cette armée qui venait de tailler en pièces.
(1) Sans doute encore ce même historien Fabius.
d'un seul coup, deux armées consulaires réunies, et de leur tuer, d'après Tite-Live, 45,000 hommes (Polybe dit 70,000), sans perdre de son côté plus de quelques milliers des siens? Comment expliquer cela? Cette armée d'Annibal a-t-elle donc été surprise devant Noie ? N'y était-elle pas rangée en bataille par Ânnibal lui-même, en face des portes, dans une plaine et à découvert? N'at-elle pas vu arriver l'ennemi? 11 faudrait donc que des soldats si aguerris , si solides à toute épreuve , avant et après cette rencontre, aient été là saisis de stupeur; que les armes leur soient tombées des mains, devant cette apparence d'une grande armée, et qu'ils se soient laissé égorger comme des agneaux (sauf bien entendu un seul, qui tua son Romain)? Et Annibal, de son côté, n'aurait donc su ni rien faire avec ses Espagnols et ses Gaulois, ni rien commander à ses Numides, à ses Numides, rapides et meurtriers comme la foudre?
Arrêtons-nous là, et concluons que cette sortie exécutée à Noie par Marcellus, telle qu'elle est décrite par Tite- Live, serait véritablement un fait d'armes assez glorieux pour ce guerrier romain, l'un des ancêtres d'Octavie et de Livie, Tune et l'autre si puissantes auprès d'Auguste, et qu'il y avait là de quoi singulièrement flatter leur fierté patricienne ; mais que le récit de Fauteur est invraisemblable dans beaucoup de détails, si bien qu'on peut, à bon droit, le considérer en grande partie comme imaginaire ; et enfin que cette sortie, eût-elle été telle, ne serait encore qu'une simple sortie (car Marcellus
rentra dans la ville et Annibal dans son camp), et qu'un tel fait d'armes ne mériterait pas d'être appelé du nom de première bataille de Noie et première défaite d^Atmi-baly comme il est dit dans nos livres classiques.
Ce premier combat de Noie eut lieu la même année que le désastre de Cannes (2^ année de la guerre), vers l'automne. Celui qu'on appelle /a deuxième bataille de Noie se livra Tannée suivante. Marcellus avait été envoyé à Noie avec deux légions. Annibal s'y présenta. — « Son lieutenant Hannon vint Vy joindre avec des recrues et quarante éléphants qu'il amenait de Locres, dit Tite-Live. Marcellus fit d'abord une sortie où les Carthaginois perdirent 30 hommes, et les Romains n'en perdirent pas un seul. Un orage fit suspendre le combat et les troupes rentrèrent. Trois jours après , Annibal envoya un détachement de fourrageurs dans la campagne; Marcellus, s'en étant aperçu, vient aussitôt lui présenter la bataille. Annibal ne la refuse pas. Elle s'engage. Le détachement sorti da camp s'empresse d'accourir. Les deux généraux animent leurs soldats par toutes sortes d'encouragements et de reproches (1).
« Ni les encouragements, ni les reproches d'Annibal ne peuvent relever le courage des Carthaginois ; ils tour-
Ci) Ici Tite-Live^ comme d'habitude^ place un beau discours dans la bouche de chaque général. Celui qu'il prête à Annibal se termine par une phrase qui mérite d'être signalée.— «Enlevez Noie, dit-il à ses soldats (bien qu'ils combattent dans une plaine), enlevez cette ville bfttie en rase campagne , qui n'est défendue en aucun point par un fleuve ou une mer; et de là, chargés des dépouilles d'une ville si opulente, je vous conduirai où vous voudras, ou bien
Dent le dos et sont repoussés dans leur camp. Les soldats romains veulent les y attaquer, mais Marcellus les ramène à Noie, au milieu de la joie et des félicitations générales, même du peuple de cette ville qui avait auparavant une si grande inclination pour les Carthaginois. Les ennemis perdirent plus de 5,000 hommes tués, 600 prisonniers, 19 étendards et 6 éléphants, dont deux furent pris et quatre tués dans la bataille (1). Du côté des Romains, le
je vous y suivrai ! — Vel ducam vos quo voletis, vel sequar! » A-t-on jamais vu un homme sensé prêter à un général quelconque une telle pensée? Qu'un général promette à ses soldats de les conduire où ils voudront, et au besoin de les suivre, n'est-ce pas le renversement total des rôles naturels? Ti(e-Live auraitil donc voulu insinuer ici l'idée que les soldats d'Annibal ne songeaient qu'à retourner à Capoue ? A Capoue^ où ils n'ont jamais passé que l'hiver précédent, pas même tout cet hiver, durant seize années de séjour en Italie^ et dont néanmoins, en si peu de temps, les délices de toute nature, dit le même auteur (XXIII, zviii), les auraient énervés sans retour, corps et âmes. Cela aurait donc été bien promptement fait et bien durable. Remarquons que néanmoins on les voit ensuite tailler en pièces, avec leur première vigueur, soit l'armée de Centenius en Lucanie (où ils lui tuent 15,000 hommes), soit celle de Fulvius, à Herdonée (où ils tuent environ 13,000 Romains, et aussi parmi eux Fulvius). Marcellus lui-même va bientôt apprendre à ses dépens que les Numides d'Annibal n'ont rien perdu, ni de leur vigilance surprenante, ni de leur vigueur de bras. Cette calomnie romaine des délices de Capoue n'en est pas moins restée dans rhistoire, de même que celle de la foi punique et celle de la perfidie d'Anni' bal, toutes les trois sans autre raison^ paralt-il, que la simple assertion intéressée des auteurs romains.
(1) Suivant Polybe et Tite-Live lai-même, le dernier des 37 éléphants qu'Annibal avait amenés en Italie fut celui sur lequel il traversa les marais de Clu» sium, et dont parle aussi Juvénal en ces termes :
qualis fades et quali digna tabella, Quum gœtula ducem portaret bellua luscum !
Qu'on nous permette de faire remarquer ici incidemment qu'en réalité, et toute ironie philosophique à part, un tel scyet, bien étudié, serait magnifique pour un tableau d'histoire.
Quant aux éléphants que Tite-Live fait figurer après la bataille de Cannes, on peut, sans un scepticisme outré, se demander s'ils ont jamais existé. Car ce n'était
nombre des tués ne s'éleva pas à mille. Le lendemain, par une suspension d'armes tacite, on passa toute la journée à ensevelir chacun ses morts. Ânnibal renvoya Hannon dans le Brutium avec les troupes qu'il lui avait amenées. Il alla lui-même prendre ses quartiers d'hiver en Apulie, aux environs d'Arpi. » (XXIII, xlv, xlvi.)
Il est clair que ce deuxième combat de Noie ressemble en tout au précédent; qu'ici non plus Tile-Live n'est point explicite à l'égard de ce que fit Annibal, dont l'armée était bien plus aguerrie et plus nombreuse que celle de Marcellus; que l'une et l'autre armée sont restées en présence après le combat comme auparavant, sauf que le narrateur indique des pertes notablement plus considérables. Mais, tout fût-il vrai, que, certes, il n'y aurait encore ici rien de comparable à la déroute de Scipion sur le Tésin, à la défaite complète des deux armées consulaires sur la Trébie, à l'extermination de celle de Fia-
point une chose facile que de débarquer des éléphants sur la côtedltalie, où croisaient de toutes parts des vaisseaux romains, et dont presque tous les ports étaient occupés par eux. Et en admettant qu'on eût réussi à y déposer de tels animaux à l'improviste, comment les conduire sans obstacle auprès d' A DDibal, qui était sans cesse en marche et qui ne put, de longtemps après la bataille de Cannes, se rendre maître d'un port? Comment, par exemple, quelques mois après cette bataille, put-il avoir avec lui devant Caniiman ces éléphants auxquels Tite-Live fait jouer un rôle de cavalerie légère, bien que les Numides dussent aussi y être présents? (XXII, xviii.) Du reste nous avons ici contre l'auteur romain son propre témoignage, lorsqu'il dit ensuite d'Annibal : « Et aucon renfort ne lui était envoyé de Carthage, — nec ab domo guicquam mittebatur,^ où on ne s'occupait que de conserver l'Espagne, comme s'il n'eût eu en Italie que des succès. » (XX V III, xu.) Les éléphants que Tite-Live fait figurer dans la guerre d'Annibal après la bataille de Cannes, seraient-ils donc aussi fabuleux que tant d'autres embellissements de rhistoire romaine? Mais c'est là une question qui ne mérite pas les recherches qu'exigerait une réponse penineote.
minius auprès du lac de Trasimène, au désastre de Cannes, ou même à la défaite de Centenius Penula en Lucanie, ou à celle de Fulvius à Herdonée : toutes batailles où les restes des armées romaines se sont enfuis d'une manière plus ou moins précipitée. Il ne s'agit donc encore dans ce deuxième combat de Noie que d'une simple sortie, d'un échec, si l'on veut, mais non d'une véritable bataille et d'une véritable défaite d'Annibal.
Nous avons d'ailleurs pour preuve de cette opinion , à défaut du témoignage de Polybe (qui nous manque depuis Cannes), celui de Cornélius Népos, qui en est probablement un résumé. Rappelons-le ici : « Tantqu'Annibal fut en Italie, personne ne put lui tenir tète en bataille rangée, et, après la bataille de Cannes, personne ne campa dans la plaine en face de lui. Cet homme mvincible, rappelé en Afrique pour défendre sa patrie, eut à y faire la guerre contre le fils de P. Scipion... (1). »
Voici un second témoignage, dont Auguste lui-même dut avoir connaissance, et qui constate d'une manière indirecte, mais très-précise, que jamais Marcellus n'a remporté sur Annibal aucune victoire dans le sens trèsgrave de ce mot. C'est Horace qui nous le dit en chantant la gloire d'un autre ancêtre de la famille d'Auguste, C. Claudius Néron, le premier général romain, dans cette guerre, qui remporta une véritable victoire , non pas
(1) Quamdiu in Italia fuit, nemo et in acte restitit^nemo adversus eum post Cttfmensem pugtiam in campo castra posuit. Hic invicttis patriam defensum revocatus, bellum gessit adversus P, Scipionis filium (H annibal, vi.)
sur Annibal, mais sur Asdrubal son frère, arrivant d'Espagne par la même route pour se joindre à lui. — « Ce que tu dois, ô Rome ! à la famille des Nérons, dit Horace, est attesté par le fleuve Métaure et par la défaite d' Asdrubal, et par ce beau jour qui chassa les ténèbres du Latium, le premier où la douce victoire nous ait souri; depuis que le terrible Africain, sur son coursier, vint passer à travers les villes de l'Italie, comme le feu à travers une forêt de pins, ou l'Eurus par-dessus les eaux de la Sicile (1). »
Ensuite Marcellus passa en Sicile, où il assiégea Syracuse, dont les machines d'Archimède ne le laissèrent approcher ni du côté de la mer, ni du côté de la terre, durant trois années ; mais qu'il prit enfin par trahison (XXV, xxiu), et qu'il livra au pillage : pillage dans lequel Archimède futtué.
De retour en Italie, Marcellus , « qui s'était mis dans l'esprit, dit Tite-Live (XXVII, xii), que nul général romain n'était aussi capable que lui-même de tenir tête à Annibal, » se porta en face de lui aux environs de Canusium, où il combattit plus ou moins heureusement. Et enfin, i son cinquième consulat, ayant voulu harceler de trop près le lion de Garthage , il vint donner maladroitement dans
(1) Quid debeas, o Homa, Neronibus,
Testis Meiaurum flumen et Asdrubal Devicttu, et pulcher fUgatis nie dies Latio tenebris, Qui primus aima risit adorea; Dirus per urbes A fer ut italas^ Ceu flamma per tœdas, vel Èurtu Per siculas equitavit undas.
(Od., IV, IT.)
une embuscade de Numides, où il perdit la vie, et où son fils fut blessé : l'autre consul échappa, mais il y reçut aussi une blessure, dont il mourut peu après. Aunibal fit rendre au corps de Marcellus les honneurs de la sépulture. (XXVII, xïvii.)
Voici le jugement que Polybe a porté sur ce consul et sur son accident, qui eut lieu, suivant Tite-Live (XX VU, ixv), entre Venusia et Baniia, aux confins de la ' Lucanie et de TApulie (1). — « M. Claudius Marcellus et T. Quintus Crispinus, dit Polybe, voulant reconnaître par eux-mêmes le penchant de la montagne qui regardait le camp des ennemis, après avoir donné ordre à ceux qui étaient dans le camp d'y demeurer, ils prirent avec eux deux bandes de cavalerie, des vélites et environ trente licteurs, et s'avancèrent sur les lieux pour les bien examiner. Par hasard, quelques Numides, accoutumés à tendre des embûches à ceux qui marchent devant pour escarmoucher, et en général à tous ceux qui sortent les premiers du retranchement, s'étaient tapis au pied de la montagne. Us furent avertis, par un homme qui était à la découverte, que quelques troupes étaient montées sur la montagne. Aussitôt ils sortent de leur embuscade, et, marchant par des sentiers détournés, ils surprennent les
(1) Précisément dans le pays natal d'Horace :
iMcanuSy an Appulus^ anceps :
Nam Ventisinus arat finem sub utrumque coionus.
(Sat., Il, 1, 34.) Voir encore pour Bontia, Od., III, iv, 15.
consuls, et leur ferment le passage qui conduisait à leur camp. On en vient aux mains, Marcellus est d'abord jeté sur le carreau avec quelques autres ; le reste, tout couvert de blessures, fut obligé de prendre la fuite par des lieux escarpés, les uns d'un côté, les autres d'un autre. Le fils de Marcellus y fut aussi blessé; il ne se tira de ce danger qu'avec peine, et ce fut une espèce de miracle qu'il en échappât. Les Romains, de leur camp, voyaient ce qui se passait sur la montagne, mais ils ne purent aller au secours. On y cria, on y fut épouvanté, on brida les chevaux, on prit ses armes, mais pendant ce temps-là l'action se termina.
(c Marcellus parut en cette occasion plus simple et plus imprudent qu'habile capitaine , et c'est ce qui lui attira cette disgrâce.
« Je ne puis m'empêcher de rapporter souvent de ces sortes de fautes : car entre celles que je vois commettre aux généraux, celle-ci est une des plus ordinaires. Cependant c'est celle de toutes où paraît le plus l'ignorance d'un général. Car que peut-on attendre d'un général qui ne sait pas qu'un homme qui commande une armée ne doit pas se mêler dans de petites actions qui ne décident pas des affaires capitales?... Car dire, après avoir manqué son coup, qu'on n'y avait pas pensé, et qu'on n'avait pas prévu que la chose tournerait de certaine manière, c'est, à mon sens, la marque la plus évidente qu'un général puisse donner de son peu d'expérience et de son incapacité.
a Annibaly par bien des endroits, me paraît un grand capitaine. Mais en quoi je trouve qu'il a excellé, c^est que, pendant tant d'années qu'il a fait la guerre, quoique les conjonctures ne lui aient pas toujours été favorables , il a eu l'adresse d'engager souvent ses ennemis dans des actions particulières, sans que jamais ses ennemis aient pu le tromper lui-même, malgré le grand nombre de combats, et de combats considérables, qu'il a donnés: tant étaient grandes les précautions qu'il prenait pour la sûreté de sa personne. Et l'on ne peut en cela que louer sa prudence. Presque toute une armée périrait que, tant que le général subsiste et peut agir, la fortune fait nailrc quantité d'occasions de réparer ses pertes. Mais, lui mort, l'armée n'est plus que comme un vaisseau qui a perdu son pilote... » (X, V.)
On voit, en somme, que Tite-Live a singulièrement surfait le mérite militaire et les succès de Marcellus ; et il est permis de croire qu'il y a été poussé par le motif de ne pas rester trop en arrière de Virgile , d'Horace et des autres courtisans de la famille d'Auguste, qui comptait Marcellus parmi ses ancêtres. Juvénal lui-même n'a-t-il pas dit (S. VII, V. 1"):
E( fpes, et ratio studiorum in Cœsare tanfum t
Un tel motif est d'autant plus probable, chez Tite- Live, qu'il a encore montré le même excès de zèle pour la gloire de Claudius Néron, autre ancêtre de la famille impériale : ainsi que nous allons le voir.
§ Vin. — Examen da récit de la bataille du Métaore.
Bornons-nous, quant à Glaudius Néron, à ce qu'en dit Tite-Live dans son récit de la bataille du Métaure, qui fut d'ailleurs une bataille mémorable, d'un grand intérêt historique, et au sujet de laquelle, heureusement, nous possédons un fragment du récit de Polybe, qui a échappé à la destruction. Examinons d'abord ce que l'auteur grec en avait dit, avant l'auteur romain, avec sa grande autorité et à une époque bien plus voisine de l'événement.
(( Asdrubal, ditPolybe, ne trouvant rien dans tout cela qui le contentât f et voyant d'ailleurs qu'il n'y avait pas de temps à perdre, puisque les ennemis, rangés en bataille, s'avançaient déjà vers lui, fut obligé de mettre en bataille ses Espagnols et ce qu'il avait de Gaulois. Il mit à leur tête ses dix éléphants, augmenta la hauteur de ses lignes, renferma toute so7i armée dans un petit terrain^ se mit luimême au centre derrière les éléphants, et attaqua la gauche des Romains, bien résolu de vaincre ou de mourir dans cette occasion. M. Livius s'avança fièrement, et se battit avec vigueur. Glaudius Néron, qui commandait la droite, ne pouvait ni approcher ni déborder les ennemis à cause do la difficulté des chemins, difficulté qui avait porté Asdrubal à commencer le combat par l'attaque de la gauche. Dans la peine que lui faisait cette inaction, il prend conseil du train où il voyait l'affaire, se met à la tête de
ses troupes, tourne par derrière le champ de bataille, passe au-delà de la gauche de l'armée romaine, et charge en flanc ceux des Carthaginois qui combattaient de dessus les éléphants. Jusque-là le combat avait été fort douteux. On combattait de part et d'autre avec beaucoup de courage, parce qu'il ne restait plus de ressource au parti qui aurait été vaincu. Le service des éléphants était pour l'un comme pour l'autre. Car, resserrés au milieu des deux armées et percés de traits, ils troublaient également les rangs des Romains et ceux des Espagnols. Mais quand Claudius fut tombé sur les ennemis par leurs derrières, il se fit un grand changement. Les Espagnols furent alors chargés de front et en queue, et taillés en pièces pour la plupart. Six éléphants furent tués avec ceux qui les conduisaient, et les quatre autres, qui avaient rompu les rangs, furent pris ensuite seuls et sans les Indiens, leurs conducteurs. Asdrubal lui-même, qui s'était déjà signalé dans plusieurs occasions, se signala encore dans celle-ci et y perdit glorieusement la vie. Ârrètons-^nous un moment à considérer ce grand homme, c'est une justice que nous lui devons...
ce Tant qu'il a pu, sur de bonnes raisons, espérer faire quelque chose qui fût digne de ses premiers exploits, il n'a songé à rien plus dans les combats qu'à se conserver lui-même, tidls depuis que la fortune lui eut été toute espérance pour l'avenir, et quelle Veut comme renfermé dans le dentier moment, sans rien négliger de ce qui pouvait contribuer à la victoire, soit dans la disposition de son ar-
mée, soit dans le combat même, il ne laissa pas que de prévoir comment, en cas qu'il f&t dé&it , il céderait à la nécessité présente, sans rien souffrir qui put déshonorer ces premières actions...
ce Les Romains, après cette victoire, pilterent le camp des ennemis. Quantilé de Gaulois y élaiefit couchés sur de la paille et y dormaient d'ivresse, ils les égorgèrent comme des victimes. Ils assemblèrent aussi tous les prisonniers, et il en revint au trésor public plus de trois cents to^ lents. On compte qu'il resta sur le champ de bataille au moins diœ mille hommes, tant Carthaginois que GauloiSj et deux mille seulement de la part des Romains. Quelquesuns des priocipaux Carthaginois furent faits prisonniers, tout le reste fut passé au fil de l'épée.
« Cette nouvelle ven.ue à Rome, on souhaitait tant qu'elle fût vraie, que d'abord on ne pouvait la croire. Mais quand plusieurs courriers eurent appris non-seulement la victoire, mais encore le détail de l'action, toute la ville fut transportée de joie, chacun s'empressa à orner les lieux sacrés, les temples furent remplis de gâteaux et de victimes pour les saorifices. En un mot, on reprit tant de confiance, que l'on crut qu'Annibal, que l'on redoutait si fort auparavant, n'était déjà plus en Italie. » (XI, i.)
Ce récit, tout incomplet qu'il est, suffit pour constater : l"" qu'il était survenu à Asdrubal avant cette bataille un accident grave (et sans doute mentionné auparavant par l'auteur), accident qui avait mis le général carthaginois dans une situatioti désespérée,- 2^ qu'au moment de
CRITIQUE DU RÉCIT DE TITE-LIVE. :m
raclioQ, il n*avait pas auprès de lui toutes ses troupes, mais seulement les Espagnols avec une partie des Gau-» lois : ce qui le força à ranger sa petite armée en colonne sur un terrain étroit, comme pour s'ouvrir un passage à travers les ennemis, dans la perspective d'être enve* loppé; 3^ que l'armée romaine s'avançait disposée en deux ailes étendues de front et prêtes à envelopper l'armée d'Asdrubal ; 4^ qu'Asdrubal attaqua résolument l'aile gauche des Romains, commandée par Livius, comptant sur quelque répit du côté de l'aile droite, où le terrain était difficile ; mais que Claudius Néron, qui là, comitaandait^ ayant traversé de l'autre côté par derrière les combattants et tourné l'extrémité de l'aile gauche des Romains, vint charger en flanc et en queue l'armée d'Asdrubal, qui fut dès lors écrasée.
On voit de plus, qu'après cette bataille, les Romains piU tèrent le camp d' Asdrubal : donc les bagages étaient dans ce camp, et Asdrubal n'était pas en route au moment où les Romains s'avaticèrent contre lui. Remarquons surtout que quantité de Gaulois y dormaient en état d^i'&resse et y furent égorgés comme des victimes. WoiVa un fait bien important et bien singulier pour un jour de bataille. C'est un indice lumineux au sujet de l'accident antérieur qui a amené la défaite d'Asdrubal.
On comprend tout d'abord pourquoi Asdrubal est sorti de son camp et n'a pu combattre avec toutes ses troupes. En effet, il ne put songer à s'y défendre au milieu du trouble et du désordre inévitables dans un camp où un si
grand nombre d'hommes étaient ivres. Il a donc fallu qu'il en fît sortir les hommes valides, pour prendre position avec eux en face des Romains et livrer bataille.
Mais, qui a fourni tant de vin à l'armée d'Âsdrubal, jusqu'à y enivrer tant de soldats? Il est clair que, si ce général en eût fait amener ayec lui une telle provision, il ne l'eût pas fait distribuer aux troupes en si grande quantité à la fois. C'est donc du pays même où la bataille s'est donnée qu'on a apporté le vin dans son camp. Or Asdrubal était campé là, sur cet ancien territoire des Gaulois (ager gallù eus } , d'où , vingt ans auparavant , les Romains avaient chassé les Gaulois sénonais (1), pour le partager (en vertn de la loi Flaminia) à la plèbe de Rome qui n^avait ni feu ni lieu, c'est-à-dire à des Romains de la pire espèce. Et ces nouveaux possesseurs ne pouvaient douter que, si les Carthaginois et les Gaulois restaient vainqueurs dans cette guerre, ils n'enlevassent à chacun d'eux la part de biens qui lui avait été attribuée ; et, pour la conserver, ils étaient capables de tout. Ainsi, c'est très-probablement de l'ancienne ville gauloise située là, de Sena Gallica (aujourd'hui Sinigaglia) qu'a été apportée dans le camp d' Asdrubal cette énorme quantité de vin qui fut la cause du désastre de son armée à la bataille du Métaure.
Cette quantité de vin a dû y être apportée sous un prétexte quelconque, mais dans une intention préméditée.
(1) C'était le pays cc*mpris entre TAdriatique et les Apennins, an nord-ouest d'Ancône, depuis VjEsis (ai^ourd'hui TEsino), jusqu'aa Rnbicon.
Car, et l'intérêt commun et la coïncidence du fait avec rarrivée (au même moment précis) du consul Claudius Néron, accouru du midi de Tltalie à marches forcées pour se réunir en ce lieu même avec son collègue contre Asdrubal (ainsi qu'on le verra plus loin), ne permettent pas de douter qu'il n'y ait eu entente préalable entre les consuls et ceux qui portèrent le vin dans le camp ennemi. La défaite d'Âsdrubal ne fut donc point causée simplement par une de ces ruses de guerre, légitimes entre deux armées ; mais, attendu la part qu'y prit la population du pays, qu 'Asdrubal devait considérer comme inoffenfiive, ce fut un véritable guet-apens, bien que les Romains aient appelé cela une faveur de la fortune : voyez le temple qu'ils lui ont érigé sur le bord du Métaure, FanumFortunœ, aujourd'hui Fano.
La bataille du Métaure fut livrée l'an de Rome 547 (avant Jésus-Christ 207), la douzième année de la seconde guerre punique. Environ 44 ans après cette bataille, Polybe fut amené à Rome et accueilli dans la maison des Scipions. On voit par là qu'il dut être bien renseigné sur les faits dont 11 s'agit, et qu'il mérite une entière confiance.
Examinons maintenant de quelle manière ensuite , sous Auguste, Tite-Live a rapporté cette même bataille.
Disons tout d'abord que, pour le gros des faits , Tite- Live a suivi comme d'habitude le récit de Polybe ; mais que, pour les détails, il s'est donné ici une entière liberté; si bien que, à l'en croire, on devrait apprécier la défaite
d'Asârubal, d'une manière tout-à-fait différente, à la plus grande gloire des Romains et surtout de Claudius Néron. C'est-à-dire, en un mot, que Tite-Live a gravement altéré ici la vérité, et, pour s'en convaincre, il suffit de le suivre dans quelques détails.
Bien entendu qu'il a écarté tout ce qui pouvait appeler dans l'esprit du lecteur l'idée d'un guet-apens; mais c'était une tâche trop difficile, peut-être impossible : car c'est là le nœud de presque tous les détails de cette bataille célèbre.
Le consul Claudius Néron était alors avec son armée dans le midi de l'Italie, du côté de Vénusie et de Métapont, au voisinage d'AnnibaL Tite-Live (XXVII, xLm) lui attribue tout l'honneur d'avoir conçu et exécuté le projet auquel les Romains durent la victoire : c'est-à-dire d'aller en secret, avec un corps d'élite, se joindre à son collègue sur les rives du Métaure, pour attaquer ensemble l'armée d'Asdrubal. L'idée lui en serait venue à la lecture d'une lettre d'Asdrubal à Annibal, lettre que des fourrageurs romains auraient interceptée. Aussitôt qu'il en eut pris connaissance, Claudius Néron aurait transmis la lettre au sénat, en lui indiquant son projet et la résolution qu'il prenait de l'exécuter, sans attendre ses ordres, vu la gravité et l'urgence de la chose.
Or, d'après l'auteur romain, la lettre d'Asdrubal avait été confiée à six cavaliers, dont quatre Gaulois et deuw Numides, lesquels, après avoir heureusement traversé l'Italie dans toute sa longueur, s'étant égarés du côté de Tarente,
y furent arrêtés et amenés devant le consul... N'était-ce point là, en vérité, de la part d'un fils d'Amilcar et d'un frère d'Annibal, un moyen bien imaginé pour faire porter secrètement une lettre à travers le pays ennemi, que d'en charger six cavaliers d'une race et d'un langage étrangers, voyageant de compagnie, et dont au moins les deux Numides, par leurs visages reconnaissables à première vue, ne pouvaient manquer d'attirer partout Tattention et les soupçons? Asdrubal s'y fût-il pris autrement, s'il eût voulu faire intercepter sa lettre ?
Et que disait^Ue, cettelettve?ftQu' Asdrubal arrivait par VOmbrie, pour faire sa jonction avec sonfrhre. » Mais déjà, depuis Tannée précédente, les Massiliens avaient donné avis (XXVII, xxxvi) <c qu'Âsdrubal était arrivé dans la Gaule transalpine ; qu'il y levait des troupes ; qu'il n'attendait plus que la fonte des neiges au printemps pour traverser en Italie. » Ensuite, au printemps, le préteur de Gaule, L. Porcins, avait annoncé (XXYII, xl) a qu'Asdrubal s'était remis en marche et traversait actuellement les Al* pes ; que des levées étaient faites d'avance chez les Ligures, pour se joindre à lui dès son arrivée; que, de son côté, il avait besoin de renforts, lui Porcius, et qu'en attendant, il allait avec sa faible armée se tenir près de Tennemi autant que la prudence le lui permettrait. » Et en effet, dès qu'Asdrubal eut débouché des Alpes, L. Porcius ne cessa pas d'observer sa marche, et, à l'arrivée sur le Métaure, il prit part à la bataille. Ainsi, dès qu'Asdrubal fut en Italie, le sénat dut être informé par des dépèches
du préteur de Gaule, pour ainsi dire jour par jour, de sa marche et de sa position; et il dut lui-même en informer tous les corps d'armée des Romains. Sans compter que déjà d'avance on devait s^attendre qu'à coup sur Asdru* bal se dirigerait par le littoral de TAdriatique, où les che* mins présentaient le moins de difficultés et de dangers. Par conséquent, la lettre interceptée n'apprenait rien à personne. Mais il fallait trouver un moyen de faire partir Claudius Néron du midi de l'Italie, sans mettre à décou* vert ce guet-apens , qui se trouve impliqué dans le récit de Polybe d'une manière certaine, et que confirme encore Tarrivée simultanée sur le champ de bataille d'un troisième corps d'armée des Romains, celui du préteur Porcins Licinus.
Voilà donc le consul Claudius Néron arrivant à marches forcées, pour se joindre à son collègue Livius et au préteur Porcius, campés près de Sena Gallica, à cinq cents pas (740 mètres) de distance du camp d'Asdru* bal. ^ — (c II envoie d'avance prévenir son collègue de son arrivée (XXVII, xlv), et lui demander s'il préfère que leur jonction ait lieu secrètement ou à découvert, de jour ou de nuit, dans son camp ou dans un camp contigu. H leur parut préférable que les nouveaux arrivés fussent reçus dans le camp même de Livius, pendant la -nuit et en se* cret, chacun par un camarade, un tribun par un tribun , un centurion par un centurion, un cavalier par un cava* lier, un fantassin par un fantassin, sans rien ajouter à rétendue du camp, de crainte que l'ennemi ne s'aper-
CRtTIOUE DU RÉCIT DE TITE-LIVE. 379
eût de Tarrivée de l'autre consul , — ne hostis adven^ ium altenus consulis serUiret. » — Dès lors, comment douter que ce consul ne soit venu là à Timprovista, de sa propre inspiration, et sans aucune entente préalable ni avec son collègue, ni avec le préteur Porcins, ni avec les nouveaux habitants de ce pays enlevé précédemment aux Gaulois?
Cependant, le lendemain matin les deux consuls, après avoir pris la veille tant de précautions pour se réunir sans que l'ennemi s'en aperçût, ne s^avisent-ils pas de faire sonner à l'ordre, chacun de son côté? Or, sonner ainsi, deux fois, c'était proclamer au loin à son de trompe, . à toutes les oreilles carthaginoises, espagnoles ou gauloises, accoutumées aux signaux de guerre des Romains (et toutes l'étaient dans le camp d'Asdrubal), que les deux consuls se trouvaient actuellement réunis, avec leurs troupes respectives, dans le camp de Livius. De là, suivant l'auteur, une petite scène assez bien décrite, mais surtout mille inquiétudes dans l'esprit d'Asdrubal : ce qui explique tout. Car ces inquiétudes étaient indispensables pour déterminer le général carthaginois à décamper de sa position en silence, dès la nuit venue , et à faire retraite en reniontant ie long du Métaure pendant toute la nuit, de manière que les Romains pussent l'atteindre le lendemain matin dans des conditions de son armée à peu près conformes à celles dont Polybe avait fait mention.
Et, pour en arriver là, il a fallu encore admettre qu'Âsdrubal n'avait su ni trouver pour son armée des
380 ANNfBAL EN GAULE.
guides fidèles^ ni faire marcher sous bonne garde ceui qu'il avait auprès de lui; car tous s'échappèrent, dit Tite- Live, et Asdrùbal dut errer à Taventare pendant toute la nuit, sans même, paraît-il, qu'un seul des Gaulois de son armée, dont plusieurs cependant devaient être nés dans ce pays même, pût s'y reconnaître. Il a fallu encore que nombre de soldats gaulois, incapables de supporter la fatigue, tombant de sommeil , dit l'auteur (qui profite de l'occasion pour dénigrer un peu la race gauloise), abandonnassent leur drapeau et se couchassent épars çà et là dans les champs, etc. — Si bien que, lorsque le jour parut, et qu'Asdrubal put reconnaître son chemin, il vit les Romains s'avançant contre lui en ordre de bataille, et que lui-même, en ce moment, se trouva dans des conditions de terrain convenables pour que Tite-Live pût rapporter la bataille à peu près conformément au récit de Polybe, du moins en ce qui concerne la disposition des armées, les manœuvres diverses et le succès.
Car il reste encore, d'un récit à l'autre, certaines différences importantes que nous devons signaler :
r Polybe parle de quantité de soldats gaulais y couchés sur de la paille dans le camp d'Asdrubalj endormis d^ivresse^ et que les Romains égorghrent comme des victimes. Tite-Live leur substitue, soit « une multitude de Gaulois qui, n'en pouvant plus de lassitude et de sommeil, se couchèrent et s'endormirent çà et là dans les champs », soit encore d'autres Gaulois qui, « dans la bataille, n'en pouvant plus de chaleur et de soif, à peine capables de porter leurs ar-
mes 8ur les épaules ^ la bouche béante, se laissèrent tuer ou prendre tant qu'on voulut. — Via> arma humeris gesta* bant... sitisque et cahr hiantes cœdendos capiendosque affor tim prœbebat. » (XXVII, XLViii.) — Ici, on le voit, le sommeil de lassitude dans la marche, la chaleur et la soif sur le champ de bataille, sont substitués à ce sommeil d'ivresse dans le camp d'Âsdrubal, que Polybe a constaté et qui permit aux Romains d'y égorger les Gaulois comme des victimes. Mais, que tous ces détails imaginés par Tite-Live sont naturels dans une bataille, fût-ce même après une marche de nuit I Nous venons de dire imaginés, la preuve en est sous nos yeux. La similitude apparente des deux récits, dans la mention du fait si singulier de soldats qui s'endorment sur le champ de bataille, ne prouve- t-elle pas que Tite-Live, ici comme ailleurs, a copié le récit de Polybe? Et les différences fondamentales que nous venons de constater ne prouvent-elles pas que l'auteur romain s'est efforcé, dans sa propre rédaction, d'altérer suivant ses tendances romaines le récit impartial de l'auteur grec?
2'' Polybe avait évalué les pertes de l'armée d'Asdrubal à 1 0,000 hommes de tués, et à environ moitié autant de prisonniers ; il ne parle nullement de fuyards. L'armée gallocarthaginoise tout entière n'aurait donc été composée que d'environ 15,000 hommes : et cette faiblesse numérique ne doit pas étonner, quand on considère qu'Asdrubal n'amenait avec lui que les débris d'une armée vaincue en Espagne par Scipion, avec les Gaulois de bonne
volonté qui s'étaient joints à lui dans sa marche. — Or, Tite-Liye porte le nombre des ennemis tués à 56,000, et celui des prisonniers à 5,400 : ce qui ferait une perte totale de 61,400 hommes; et il parle encore d'un grand nombre de fuyards. On voit jusqu'à quel point il a exagéré les forces d'Asdrubal et les pertes éprouvées de son côté à la bataille du Métaure. Aussi s'écrie-t-ii que « jamais dans cette guerre on n'a tué tant d'ennemis dans une seule bataille , et qu'on leur rendit ici la pareille du désastre de Cannes 1 » (XXYH, xlix.) C'était là sans doute qu'il en voulait venir. Et la famille d'Auguste dut se trouver assez flattée de posséder parmi ses ancêtres un guerrier tel que Claudius Néron. Et le peuple romain, de son côté, put se flatter d'avoir, sur le Métaure, pris sa revanche de la bataille de Cannes , et de s'être là sauvé lui-même dans cette guerre d'Annibal, loin d'avoir été sauvé par le dévouement persévérant de ses alliés du centre de l'Italie : alliés qu'il put ensuite, sans aucun scrupule, tailler en pièces avec cinq armées à la fois dans la guerre sociale. (Floecs, III, xviii.)
On voit à quel point, avec quelle liberté et dans quelle tendance romaine ce récit de Tite-Live concernant la bataille du Métaure fourmille de détails invraisemblables, et avec quelle habileté, quelle ruse profonde l'auteur s'est efforcé d'altérer par ces détails la vérité fondamentale du récit de Polybe, qu'il reproduisait pour le gros des faits et qui était connu à Rome. On en doit conclure que ces deux récits sont inconciliables, et que^ seul, celui de Polybe (dont maU
heureusement nous n'avons qu'une partie) mérite créance en histoire.
Terminons par l'examen d'une autre manière dont Tite-Live a encore altéré la vérité dans son récit de l'expédition d'Annibal.
§ IX. — Dernier mot et résumé de cette critique du récit de Tite-Live
concernant l'expédition d'Annibal.
On a vu plus haut (p. 60) le traité d'alliance conclu entre Ânnibal et Philippe, roi de Macédoine : plus on l'examine, plus on acquiert la conviction que ce fut bien là un traité d*alliance défensive, contre l'extension indéfinie de la domination romaine sur tous les peuples limitrophes y sans exception. On peut constater encore dans l'ouvrage de Polybe (III, v) que cet auteur eut à sa disposition tous les documents officiels du gouvernement romain. 11 n'est donc pas possible de mettre en doute que le traité cité par lui ne mérite à ce sujet toute créance. On ne saurait non plus contester que l'ambition romaine mit alors en péril, en péril imminent, tous les peuples mentionnés au traité dont il s'agit^ aussi bien que les Cartha^ ginois.
Or, Tite-Live, en rapportant ce même traité, lui donne dans sa rédaction un sens tout-'à-fait contraire : il en fait un traité d'alliance offensive, conclu entre deux Conquérants ambitieux, Annibal et Philippe, pour s'aider l'un l^autre à
asservir les peuples, Annibal ceux de Tltalie, et Philippe ceux de la Grèce. En un mot, Tite-Live a complètement changé, à l'inverse, le sens et la portée de ce traité.
a Xénophanès, dit-il, parvint au camp d'Ânnibal et conclut avec lui un traité d'alliance à ces conditions : — Que le roi Philippe, avec la flotte la plus considérable qu'il pourrait mettre en mer (et on jugeait qu'il pourrait la porter à deux cents vaisseaux), traverserait en Italie, y ravagerait les côtes et y pousserait la guerre sur terre et sur mer; — que, la guerre terminée, toute Tltalie, avec la ville de Rome elle-même, resteraient au pouvoir des Carthaginois et d'Annibal, et que tout le butin appartiendrait à Annibal; — qu'après la conquête de l'Italie, les deux alliés passeraient en Grèce, et y feraient la guerre aux rois qu'il plairait à Philippe de désigner ; — que toutes les cités du continent, avec toutes les îles situées à la convenance de la Macédoine, resteraient au pouvoir du roi Philippe et incorporées à ses États. » (XXIll, xxxm.)
On voit quelle' différence capitale existe entre ce traité et celui que rapporte Polybe. 11 est évident que dans Polybe, c'est un traité d* alliance défensive^ ayant pour but la sécurité commune des peuples contre Tarn* bition romaine; et qu'au contraire, dans Tite-Live, ce serait un traité d'alliance offensive, ayant pour but, d'une part, la conquête de toute l'Italie, pour Annibal et les Carthaginois, avec tout le butin pour Annibal seul; et, d'une autre part, la conquête des cités de la Grèce et des îles situées à la convenance de la Macédoine,
pour le roi Philippe. Or, il est iDconlestable que Tite- Live avait sous les yeux THistoire universelle de Polybe. 11 connaissait donc, comme nous, le texte du traité cité par Polybe, et toute la créance que cet auteur méritait à ce sujet. Par conséquent, nous nous croyons autorisé à conclure que Tite-Live a, sciemment et de propos délibéré, changé dans son Histoire romaine le texte du traité d'alliance conclu entre Annibal et le roi Philippe de Macédoine. Serait-ce aller trop loin que de dire qu'ici il aurait commis un faux en matière de documents historiques? Nous en laissons le jugement au lecteur.
Tout au moins Tile-Live, dans la rédaction de ce traité , serait en contradiction avec ce qu'il a dit auparavant des conditions du traité d'alliance conclu par Annibal avec les députés de Capoue, conditions qu'il indique en ces termes : — « Que nul général ou magistrat carthaginois n'aura la moindre autorité sur les citoyens de la Campanie;— que nul citoyen delà Campanie ne pourra être astreint contre son gré au service militaire ou à quelque autre charge; — que Capoue conservera ses lois et ses magistrats; — qu'Annibal remettra aux Campaniens trois cents prisonniers romains, à leur choix, pour les échanger contre les cavaliers campaniens qui servent
en Sicile. Telles furent les conditions du traité »
(XXIIl, VII.)
11 est manifeste que ces conditions du traité conclu avec les Campaniens sont contraires à l'esprit de ce traité d'alliance offensive qu'Annibal^ à en croire Tile-
Live, aurait conclu d'autre part avec Philippe, roi de Macédoine; tandis que ce même traité d'Annibal aTee les députés de Capoue pourrait être considéré à bon droit comme une annexe, toute naturelle^ du traité d'alliance défensive conclu entre Ânnibal et Philippe, tel que le rapporte Polybe. Et, enfin, il est clair que les conditions de ce traité avec les Campaniens viennent à Tappui de Topinion que nous avons émise à propos de la poUtique d'Annibal dans son expédition en Italie.
Arrêtons-nous là, et récapitulons nos observations sur ces divers . points.
Nous avons démontré :
V Que Polybe, dont l'œuvre est empreinte d'un bout à l'autre du cachet de la sincérité, s'est trouvé en situa* tion particulièrement favorable pour connaître la vérité sur l'expédition d'Annibal en Italie, et que le récit qu'il en a laissé mérite une confiance qu'on ne saurait accorder à celui de Tite-Live;
2'' Que Tite-Live, qui pourtant a trouvé bon d'emprunter à ce récit de Polybe ses traits principaux, d'en suivre Tordre et souvent d'en reproduire le tour, a eu Fart de si bien l'arranger dans les détails, qu'il est permis de dire qu'il y a systématiquement, pour la plus grande gloire des Romains, altéré la vérité des faits, ou par des interpolations, ou par des omissions, ou par des insinuations, ou par des variantes, qui en changent la signification et en dénaturent la portée ;
3° Que Tite-Live n'avait pas, pour traiter un tel sujet,
les connaissances géographiques nécessaires en ce qui concerne la Gaule transalpine et les Alpes : d'où l'itinéraire incroyable quMl fait suivre à Annibal dans la traversée de ces régions ;
4"* Qu'il n'avait pas même des connaissances géographiques suffisantes concernant la Gaule cisalpine dana le haut des plaines que le Pô arrose de ses eaux : d'où son récit des batailles du Tésin et de la Trébie, qui ne peut se concilier avec la situation des lieux;
5^ Qu'il s'est efforcé, par tous les moyens, de déprécier le génie militaire d'Annibal : soit dans sa stratégie prodigieuse, qui déjoua toutes les prévisions du sénat de Rome et jeta le désarroi dans la défense de l'Italie par les consuls : soit dans sa tactique sur les champs de bataille, où il réussit généralement à attirer les armées romaines dans quelque situation dangereuse , à les y envelopper avec la sienne, bien que celle-ci fût beaucoup moins nombreuse, et à les tailler en pièces d'une manière effroyable ;
6^ Qu''il a manqué de loyauté envers les Gaulois, en leur imputant gratuitement des actes de mollesse physique et morale dans les fatigues inséparables de la guerre, et, ce qui eût été plus honteux, des défaillances et des actes de lâcheté dans les combats, alors qu'il savait très* bien que, sans remonter plus haut, ces Gaulois avaient pris la plus grande part au désastre des Romains à la bataille de Cannes ; qu'ils avaient bravement aidé à la plupart des autres défaites infligées aux Romains par
388 AUNIBAL bn gadle.
ÀDoibal; el qu*à la même époque ils avaient, tout seuls, complètement exterminé une armée romaine de 25,000 hommes, envoyée chez eux sous le commandement d'un préteur, pour y opérer une diversion ;
V Qu'au contraire il s'est montré l'adulateur peu scrupuleux, non- seulement du peuple romain, mais encore de la famille d'Auguste; qu'en particulier, dans son récit du désastre d'Asdrubal sur les rives du Métaure, il a falsifié l'histoire pour flatter la famille impériale dans un de ses ancêtres, en même temps qu'il s'est efforcé de complaire à .la passion jalouse et haineuse des Romains contre les Gaulois ;
S"* Et enfin ) qu'à l'occasion de cette expédition d'Annibal, il a mis le comble à toute son audace d'historien, en substituant au traité d'cdliance défensive conclu entre Annibal et le roi Philippe (tel que l'avait publié Polybe presque à l'époque de cette guerre et au milieu des patriciens de Rome), un traité d'alliance offensive, c'està-dire un traité conçu dans un esprit tout contraire : substitution qui, faite sciemment et de propos' délibéré, constituerait un véritable faux en histoire, et devrait faire perdre tout crédit à celui qui s'en serait rendu coupable.
Tite-Live n'en reste et n'en restera pas moins un historien cUissique par excellence. C'est avec ses livres que s'est faite et se fait encore la plus grande partie de l'histoire romaine qu'on nous enseigne. C'est à cette source d'erreurs et de déceptions que n'ont cessi^ de puiser,
depuis plusieurs siècles, les savants professeurs qui se sont chargés de nous enseigner, à nous, les commencements de l'histoire des Gaulois, c'est-à-dire, de notre propre histoire nationale. Et nous n'avons pas assurément la prétention de vouloir et de croire que les protestations de notre prose toute unie puissent diminuer, en rien, l'autorité qui s'attache à la richesse d'imagination et aux élégances de style d'un tel écrivain.
Qu'il nous soit seulement permis de nous approprier la pensée de Polybe, que nous avons prise pour épigraphe de notre avant-propos, et de répéter avec lui, en finissant : — m Si de V histoire on Ole la vérité ^ à quoi sert-elle? A rien. »