‹ Annibal en GauleChapitre 27 sur 32 · XII · texte numérisé non relu

XII

Voilà dans ces derniers mots l'indice de quelques traités d'alliance conclus avec les Romains, de ces traités d'alliance que nous connaissons , et par lesquels le sénat avait soin d'enlacer les peuples limitrophes. Ainsi, dans cette guerre d'Annibal contre les légions romaines, il y eut des Gaulois cisalpins des deux côtés : comme il y eut ensuite des Gaulois transalpins des deux côtés, dans la guerre contre les légions de Jules César. Dans l'une et l'autre guerre, hélas ! ces fautes de patriotisme ont-elles préservé ceux qui les ont commises? Triste vérité historique pour notre race.

On voit aussi dans ce même texte que le premier soin d'Annibal, en arrivant chez les Taurini, fut de contracter alliance avec ce peuple, chez lequel s'étaient formés deux partis, l'un en sa faveur, et l'autre en faveur des Romains ; ce qui Tobligea, faute de temps pour discuter, à enlever d'assaut la ville principale, et à y exterminer tous les amis des Romains.

Enfin, le récit nous apprend, d'une manière certaine et précise, à quel point des plaines du Pô Annibal se trouve actuellement campé : il est campé devant Turin. On voit donc que du point où il avait auparavant débouché des Alpes, et d'où il avait d'abord parlementé avec les habitants de cette ville, certainement il en était déjà

proche, et qu'il n'a dû avoir que bien peu de chemin à faire pour aller s'en emparer. Tout est donc ici complètement d'accord avec la position précédente de son camp et au pied des Âlpes, et auprès de Saint-Ambroise, et au débouché du chemin du mont Cenis dans les plaines du Pô : triple condition qu'exigeait finalement l'itinéraire q\ie nous avons fait suivre au général carthaginois dans la traversée des Alpes, et dernière preuve qu'on pût nous demander à l'appui de cet itinéraire. Ici d'ailleurs nous nous trouvons d'accord, non-seulement avec Polybe et Strabon, mais encore avec Tite-Live lui-même.

11 ne nous reste donc plus qu'à découvrir où est actuellement le consul Publius. Suivons le texte.

(X Annibal alors jugea qu'il n'y avait point de temps à perdre, qu'il fallait avancer dans le pays et hasarder quelque exploit, qui pût établir la confiance parmi les peuples qui auraient envie de prendre parti en sa faveur. 11 était plein de ce projet, lorsqu'il eut avis que Publius avait déjà passé le Pô avec son armée, et qu'il était proche. Il eut d'abord de la peine à le croire. // n*y avait que peu de jours qu'il avait laissé ce consul aux bords du hhône; la route depuis Marseille jusque dans la Tyrrhénie est longue et difficile à tenir, et, depuis la mer de Tyrrhénie jusqu'aux Alpes en traversant l'Italie, c'est une marche très-longue et très-difficile pour une armée. Cependant, comme cette nouvelle se confirmait de plus en plus, il fut étonné que Publius eût entrepris cette route, et l'eût faite avec tant de diligence. » (III, xii.)

Ainsi, Ânnibal jugeait qu*il n'y avait pas de temps à perdre, qu'il fallait avancer dans le pays, et, pendant qu'il réfléchissait à cela, qu'il était plein de ce projet, avis lui vint que Publius avait déjà passé le Pô avec son armée, et qu'il était proche. D'après ce langage de l'auteur, quel est celui des deux chefs d'armée qui paraît marcher vers l'autre ? Personne, croyons-nous, n'hésitera à dire que c'est Publius. Il est d'autant plus naturel de le penser, que le texte ajoute : Annibal eut d'abord de la peine à le croire; c'est-à-dire évidemment à croire que ce consul eût pu arriver si vite, si inopinément /)rocAe de lui^ malgré toutes les difficultés qu'avait dû lui présenter le trajet depuis les bords du Rhône, où il l'avait laissé peu de jours auparavant, est -il dit, jusqu'aux Alpes notons-le bien. Car le lecteur, qui sait déjà qu' Annibal est actuellement campé devant Turin, c'est>à-dire au pied même des Alpes, et qui apprend ici tout simplement qu'il est plein de son projet d'avancer dans le pays, doit infailliblement, lui lecteur, croire que le consul Publius, qui a déjà passé le Pô et qui est proche d'Annibal, et qui a poussé sa marche jusqu'aux Alpes, se trouve aussi actuellement proche de Turin et en face d'Annibal. De cette manière donc, le consul paraîtrait avoir présumé au juste, ou bien avoir su d'avance par où Annibal déboucherait des Alpes, ou du moins en avoir été informé à temps pour pouvoir venir lui faire face à son débouché dans les plaines du Pô, et l'y attaquer plus tôt que le général carthagifaois ne s'y attendait. De aorte que le consul Publius aurait

ainsi déjoué toute la stratégie d'Annibal, et qu'Annibal resterait stupéfait de tant de diligence de sa part. Également, de notre côté, rien de tout ce que nous avons dit plus haut concernant cette stratégie du grand homme de guerre, ne mériterait la moindre attention. Mais nous finirons par reconnaître plus loin qu'entendre ainsi le présent texte de Polybe, ce serait prendre le contre-pied de la vérité ; car rien de tout cela ne se rencontrerait vrai. Il faut donc se garder de tomber ici dans cette illusion.

 cet effet, considérons d'abord la réalité des choses, afin de juger positivement si le consul a fait tant de diligence qu'on le dit. Les données de l'itinéraire d'Annibal nous en fournissent le moyen. Et, pour faciliter cette recherche en fixant les idées, prenons dans les plaines du Pô un point de refkre connu, auprès duquel nous supposerons le consul présent, et qui nous sera encore utile plus loin : admettons qu'il se trouve actuellement sur la rive gauche du Tésin, près de son embouchure dans le Pô, c'est-à-dire près de Ticinum^ appelée ensuite Papia, et aujourd'hui Pavie. Là, il aurait bien déjà passé le Pô avec son armée, comme l'exige ce texte.

Or précédemment sur les bords du Rhône, lorsque Publius était arrivé au point où Annibal avait passé ce fleuve, à Pierrelatte, le général carthaginois avait déjà décampé de là depuis trois joui^ écoulés ; c'était donc son quatrième jour de marche en remontant vers les sources du fleuvei pour gagner l'entrée des Alpes ; et il dut camper ce aoir^là

près de Saint- Vallier, avons-nous dit. Le lendemain matin, chacun de son côté se remit en marche le long du Rhône, Publius en descendant de Pierrelatte vers sa flotte, et Annibal, en remontant de Saint- Vallier vers l'entrée des Alpes. Comptons les jours à partir de ce jour-là.

Pour Annibal, c'était son cinquième jour de marche vers l'entrée des Alpes ; il lui fallut donc, à partir de Saint- Vallier, encore siœ jours de marche effective pour

arriver à l'entrée de ces montagnes 6

Et probablement cinq jours d'arrêt devant l'Ile, soit pour passer le fleuve et aller remettre le roi sur son trône, soit pour restaurer l'armée carthaginoise et mettre en état ses armes, ses vêtements, ses chaussures , soit pour donner le temps à celle du roi de l'Ile de faire ses préparatifs et de venir sur la rive gauche du fleuve se placer en arrière -garde. o

Et quinze jours employés à la traversée des Alpes. 1 5 Et huit jours de repos au pied des Alpes, soit pour refaire les débris de son armée, hommes et bêtes, tout délabrés, exténués de fatigues, de privations et de souffrances, jusqu'à ce qu'ils fussent bien remis et en bon état, comme dit le texte, soit pour

parlementer avec les habitants de Turin 8

Et un jour pour aller camper devant cette ville. . 1

Et trois jours pour s'en rendre maître 3

Cela fait donc, en somme, trente-huit jours éctntr lés depuis le départ de Saint- Vallier jusqu'à la prise de Turin 38

Le jour même où Ânnibal partait de SaJnt-YaU lier, Publius Scipion, de son côté, partait de Pierrelatte. 11 lui fallut quatre jours pour arriyer à sa flotte, où tous les bagages étaient déjà rembarques d'avance 4

Et quatre jours de navigation jusqu'à Pises (bien qu'il n'en eût mis que cinq pour venir d'Ostie). . . 4

Et sept jours de marche jusqu'à Parme> avec un jour de repos intermédiaire 8

Et deux jours îxxsqu'k Plaisance 2

Et deux jours jusqu'à Pavie 2

Cela fait donc, en somme vingt jours 20

Ce laps de temps a donc dû suffire au consul Publius pour arriver avec son armée en Italie sur la rive gauche du Pô et près de Pavie, à partir des bords du Rhône et du point même où Ânnibal l'y avait laissé ; et cet espace de vingt jours a dû suffire au consul sans que pour cela il ait eu besoin de presser sa marche au-delà de la vitesse réglementaire des armées romaines, laquelle était de vingt milles (30 kilomètres) par jour démarche.

Ainsi, en résumé, contrairement à l'aspect du récit de

Polybe, le consul Publius Scipion aurait pu, à partir des

bords du Rhône où Ânnibal l'avait laissé, et même sans faire beaucoup de diligence, parvenir dans les plaines du Pô près de Pavie, dix-huit jours environ avant la prise de Turin par Annibal.

Et par conséquent, si la suite du récit nous démontre

que le consul n'était pas même encore parvenu près de Pavie le jour où Annibal s*emparait de Turin^ non-seulement il n'aurait fait aucune diligence pour venir lui faire face, mab encore il se serait arrêté pour Tattendre, dans quelque position lointaine, à cinq ou six journées (plus de 150 kilomètres) de Turin et de tous les débouchés des Alpes. Retenons seulement ceci : que le jour de la prise de Turin, Publius avec son armée pouvait être arrivé à Pavie depuis déjà dix-huit jours écoulés. Et continuons de suivre le récit, jusqu'à ce que nous sachions précisément où il est.

a Publius fut dans le même étonnement à l'égard d'Annibal. Il croyait d'abord que ce grand capitaine n'oserait pas tenter le passage des Alpes avec une armée composée de tant de nations différentes; ou que, s'il le tentait, il ne manquerait pas d'y périr. Mais, quand on lui vint dire qu'Annibal non-seulement était sorti des Alpes sain et sauf, mais assiégeait encore quelques villes d'Italie, il fut extrêmement frappé de la hardiesse et de l'intrépidité de ce général. » (III, xii.)

Signalons nous-même un fait plus étonnant et plus admirable. Quelle discipline, quelle confiance des soldats dans les chefs, et quelle soumission absolue à leurs ordres Annibal ne dut-il pas avoir introduit dans cette armée provenant de vingt nations différentes, pour que^ arrêtée à la descente des Alpes par un mauvais pas, comme nous l'avons vue, sous l'urgence du froid, de la faim et de toutes les souffrances, apercevant à ses

§ XVll. - ÉPOUVANTE A ROME. 275

pieds un pays chaud et fertile où déjà les chevaux étaient descendus, elle ait attendu patiemment pendant trois jours que les éléphants pussent descendre avant elle, et qu^elle soit descendue la dernière I

Ajoutons encore incidemment que jamais aucun de ces soldats de tant de nations différentes n'a, que Ton sache, trahi Annibal pendant toute cette longue guerre, où certainement les occasions ne durent pas leur manquer, a C'est une chose singulière, dit Polybe, qu'Annibal ait été dix-sept ans en guerre, à la tète d'une armée composée de diverses nations, de pays et de langage différents, qu'il conduisait à des expéditions étonnantes, et dont on pouvait à peine espérer quelques succès, sans que jamais on lui ait tendu le moindre piège, sans que jamais aucun de ses soldats se soit avisé de le trahir (1 ). »D'où l'on peut induire avec assez de probabilité que jamais Annibal n'a employé des traîtres. Et c'est là cependant l'homme que les Romains ont osé appeler le perfide par excellence 1 Non pas leur Jules César , pour qui la trahison fut un moyen habituel, dont l'emploi faillit en certaines occasions lui coûter la vie, par exemple devant Dyrrachium ! Car qui peut jamais être sûr de la sincérité d'un traître ?

Revenons^ et faisons remarquer ici que cette nouvelle, qui apprit au consul non - seulement qu'Annibal était sorti des Alpes sain et sauf, mais encore qu'il assiégeait

(1) Exemples de vertus et de vices, L V .

quelques \ille8 d'Italie, constate par elle-même qu'elle provint de Turin et qu'elle en partit dix à douze jours après qu'Ânnibal eut débouché des Alpes dans les plaines du Pô. Or, en ajoutant le nombre de jours qu'elle exigea pour parvenir du pays de Turin jusqu'à l'endroit où le consul se trouvait alors et que nous connaîtrons bientôt, cela ferait au moins une quinzaine de jours. Le consul n'aurait donc été informé de l'arrivée d'Annibal au débouché des Alpes dans les plaines du Pô, que douze à quinze jours après que le fait avait eu lieu. Qu'on juge par là de la distance à laquelle il se trouvait du débouché par 011 sortit Annibal.

<K A Rome, ce fut la même surprise, lorsqu'on y apprit ces nouvelles. A peine avait-on entendu parler de la prise de Sagonte, et envoyé un des consuls en Afrique pour assiéger Carthage, et l'autre en Espagne contre Annibal, qu'on apprend que cet Annibal est dans l'Italie à la tète d'une armée, et qu'il y entreprend sur les villes. Cela parut un paradoxe. L'épomante fut grande, on envoya sur le champ à Lilybée pour dire à Tiberius que les ennemis étaient en Italie, qu'il laissât les affaires dont il était chargé, pour venir au plus tôt au secours de la pa* trie. Tiberius sur ces ordres fit reprendre à sa flotte la route de Rome, et, pour les troupes de terre, il ordonna de les mettre en marche, et leur marqua le jour où I'od devait se trouver à Ariminum (Rimini). C'est une ville située sur la mer Adriatique à l'extrémité des plaines qu'arrose le Pô, du côté du midi. Dans ce soulèvement

général et rétonnement où jetaient des événements si extraordinaires, on était extrêmement inquiet et attentif sur ce qui arriverait. » (III, xii.)

Dans cette circonstance, où il ne s'agit plus d'un Scipion, et où d'ailleurs les faits mentionnés étaient de notoriété publique, Polybe montre à découvert le trouble et l'alarme qui se répandirent d'un bout à l'autre de l'Italie, à la nouvelle qu'Annibal y était parvenu à travers les Alpes. On voit qu'aussitôt l'autre consul reçoit de Rome l'avis de tout abandonner en Sicile pour accourir défendre la patrie. Polybe dit plus loin que les troupes parties de Lilybée, et qui sans doute passèrent la la mer à Rhegium (Reggio), marchèrent pendant qtuirante jours de suite pour gagner Ariminum et qu'on leur avait fait prêter serment de s'y rendre au jour marqué.

§ XVni. — Les années ennemies s'approchent Tune de Taatre. Bataille dn Tésin. Bataille de la Trébie.

a Cependant Annibal et Publius s'approchaient Vun de Vautre^ et tous deux animaient leurs troupes par les plus puissants motifs que la conjoncture présente leur offrait. »

Enfin, voilà Annibal et Publius qui s'approchent pour combattre. C'est de Turin sans doute qu'Annibal s'est mis en marche, car, depuis que l'auteur a parlé de la prise de cette ville, il n'a point dit qu'Annibal l'eût quittée. Quant à Publius, rien encore ne nous indique de quel

endroit de ces immenses plaines du Pô il arrive ainsi vers Annibal. Et nous ne savons pas mieux où et à quelle distance réciproque Annibal et lui s'y trouvent actuellement et animent leurs troupes, chacun de la manière qu'il juge la meilleure pour les disposer à combattre vaillamment.

.a Voici la manière dont Annibal s'y prit. 11 assembla son armée, et fit amener devant elle tout ce quHl avait fait de jeunes prisonniers sur les peuples qui V avaient in^ commode dans le passage des Alpes. Pour les rendre propres au dessein qu'il s'était proposé, il les avait chargés de chaînes, leur avait fait souffrir la faim, avait donné ordre qu'on les meurtrît de coups. Dans cet état, il leur présenta les armes que les Gaulois prennent lorsqu'ils se disposent à un combat singulier. Il $t mettre aussi devant eux des chevaux et des saies très-riches, et ensuite il leur demanda qui d'entre eux voulaient se battre l'un contre l'autre à ces conditions, que le vainqueur empor* terait pour prix de sa victoire les dépouilles qu'ils voyaient, et que le. vaincu serait délivré par la mort des maux qu'il avait à souffrir. Tous ayant élevé la voix et demandé à combattre, il ordonna qu'on tirât au sort, et que ceux sur qui le sort tomberait entrassent en lice. A cet ordre, les jeunes prisonniers lèvent les mains au ciel, et conjurent les Dieux de les mettre au nombre des combattants. Quand le sort se fut déclaré, autant ceux qui devaient se battre eurent de joie, autant les autres furent consternés. Après le combat, ceux des prisonniers qui n'en avaient été que

spectateurs félicitaient tout autant le vaincu que le vainqueur, parce qu'au moins la mort avait mis fin aux peines qu'ils étaient contraints de souffrir. Ce spectacle fit aussi la même impression sur les Carthaginois , qui, comparant l'état du mort avec les maux de ceux qui restaient, portaient compassion à ceux-ci et croyaient l'autre fort heureux.

« Annibal, ayant par cet exemple mis son armée dans la disposition où il la souhaitait, s'avança au milieu de l'assemblée, et dit qu'il leur avait donné ce spectacle, afin qu'ayant vu dans ces infortunés prisonniers Fêtât où ils étaient eux-mêmes réduits, ils jugeassent mieux de ce qu'ils avaient à faire dans les conjonctures présentes; que la fortune leur proposait à peu près un même combat à soutenir, et les mêmes prix à remporter ; qu'il fallait ou vaincre, ou mourir^ ou vivre misérablement sous le joug des Romains : que, victorieux, ils emporteraient pour prix, non des chevaux et des saies, mais toutes les richesses de la république romaine, c'est-à-dire tout ce qui était le plus capable de les rendre les plus heureux des hommes ; qu'en mourant au lit d'honneur, le pis qui leur pouvait arriver serait de passer, sans avoir rien souffert, de la vie à la mort, en combattant pour la plus belle de toutes les conquêtes ; mais que, si l'amour de la vie leur faisait montrer le dos à l'ennemi, ou commettre quelque autre lâcheté, il n'y avait pas de maux et de peines auxquels ils ne dussent s'attendre; qu'il n'était personne parmi eux, qui, se rappelant le chemin qu'il avait fait

depuis Carthage la Neuve, les combats où il s'était trouvé dans la route, et les fleuves qu'il avait passés, fût assez stupide pour espérer qu'en fuyant il reverrait sa patrie; qu'il fallait donc renoncer entièrement à cette espérance, et entrer pour eux-mêmes dans les sentiments où ils étaient tout à l'heure à l'égard des prisonniers ; que, comme ils félicitaient également le vainqueur et celui qui était mort les armes à la main, et portaient compassion à celui qui vivait après sa défaite, de même il fallait qu^en combattant^ leur premier objet fût de vaincre^ et^ s'ils ne jdouvaient pas vaincre^ de mourir glorieusement sans aucun retour sur la vie ; que, sHls venaient aux mains dans cet esprit^ il leur répondait de la victoire et de la vie ; que jamais armée n'avait manqué d'être victorieuse, lorsque par choix ou par nécessité elle avait pris ce parti ; et qu'au contraire des troupes qui, comme les Romains, étaient proches de leur patrie, et avaient, en fuyant ^ une retraite sûre, ne pouvaient pas ne point succomber sous l'effort de gens qui n'espéraient rien que de la victoire.

ce Le spectacle et la harangue firent tout l'effet qu'Annibal avait en vue. On vit le courage renaître dans le cœur du soldat. Le général, après avoir loué ses troupes de leurs bonnes dispositions, congédia l'assemblée, et donna ordre qu'on se ttnt prêta marcher le lendemain. » (III, XII.)

On le voit, Annibal met avec fermeté sous les yeux de ses soldats le spectacle d'hommes combattant dans une

situation pareille à la leur, dans les conditions où ils se trouvent amenés en Italie ; et, après avoir ainsi démontré clairement à tous qu'il ne leur reste plus d'espoir que dans la victoire, il se contente d'ajouter que, s'ils en viennent aux mains dans celte conviction, la victoire leur est assurée et toutes les richesses de Rome et de l'Italie sont à eux. Effectivement, ce généreux guerrier, si dévoué à sa patrie, pouvait-il faire appel à ce noble sentiment de la patrie chez des soldats tirés de tant de nations différentes ? Aussi leur parle-t-il déjà de la gloire^ qui s'accommode de tout acte de courage militaire et de toutes sortes de guerres.

Remarquons bien qu'Annibal ici, non- seulement relève le courage de son armée, mais encore y fait entrer avec enthousiasme tous les jeunes prisonniers, Allobroges ou autres Gaulois, tombés entre ses mains dans les combats livrés au passage des Alpes.

a Publius s'était déjà avancé au-delà du Pô, et, pour passer le Tésin, il avait ordonné que l'on y jetât un pont. Mais, avant d'aller plus loin, les troupes assemblées, il fit sa harangue. » (ill, xiii.)

Comme l'auteur vient de dire plus haut (p. 269) que Publius avait déjà passé le Pô avec son armée, sans doute ici il veut ajouter que le consul s'était déjà avancé par-delà le Pô jusqu'au Tésin (Ticinus)^ rivière qu'il se proposait de passer; car il avait ordonné qu'on y jetât un pont. Mais remarquons bien que Publius ne passe pas actuellement le Tésin; nous verrons même qu'il ne le passera point du

tout dans la suite, et qu'il ne sera plus question de ce pont sur le Tésin. On est donc autorisé à induire ici que ce membre de phrase où le consul ordonne de jeter un pont sur le Tésin, a été placé là par l'auteur, son ami, pour bien montrer que Publius va attaquer Annibal; d'autant plus qu'il ajoute ces mots : « Mais, avant d'aller plus loin, les troupes assemblées, il fait sa harangue. » Nous aurons soin de regarder où il se dirigera ensuite.

Constatons d'abord ici qu'enfin nous apprenons, pour la première fois, où se trouve ce consul, qui est censé depuis si longtemps accourir avec ses légions, pour combattre Annibal à son débouché des Alpes en Italie. Nous savons donc maintenant où est Publius, sinon en quel lieu précis, du moins assez approximativement. Il est sur la ligne militaire du Tésin, entre le lac Yerbanus (lac Majeur) et le Pô; ligne militaire souvent mentionnée depuis dans l'histoire des guerres d'Italie.

Lisons la harangue que Publius adressa aux soldats sur les bords du Tésin, avant de s'y trouver en face du guerrier carthaginois, qui va bientôt survenir.

« 11 s'étendit d'abord beaucoup sur la grandeur et la majesté de l'empire romain, et sur les exploits de leurs ancêtres : venant ensuite au sujet pour lequel il avait pris les armes, il dit que, quand même jusqu'à ce jour ils n'auraient jamais essayé leurs forces contre personne, maintenant quHls savaient que c'était aux Carthaginois qu'ils avaient affaire, dès lors, ils devaierU compter sur la victoire : que c'était une chose indigne qu'un peuple

vaincu tant de fois par les Romains^ contraint de leur payer un tribut servile^ et depuis si longtemps assujetti à leur domination^ osât se révolter contre ses maîtres. Mais, à présent, ajouta-t-il, que nous avons éprouvé qu'il n'ose, pour ainsi dire, nous regarder en face, quelle idée, si nous pensons juste, devons-nous avoir des suites de cette guerre? La première tentative de la cavalerie numide contre la nôtre lui a fort mal réussi. Elle y a perdu une grande partie de son monde, et le reste s'est enfui bon» teusement jusqu'à son camp. Le général et toute son armée n'ont pas été plus tôt avertis que fious étions proche, qu^ils se sont retirés, et ils l'ont fait de façon que c'était autant une fuite qu'une retraite. C'est par crainte et contre leur dessein qu'ils ont pris la route des Alpes. Annibal est dans l'Italie, mais la plus grande partie de son armée est enterrée dans les Alpes, et ce qui s'en est échappé est dans un état à n'en pouvoir attendre aucun service. La plupart des chevaux ont succombé à la longueur et aux fatigues de la marche, et le peu qu'il en reste ne peut être d'aucun usage. Pour vaincre de tels ennemis, vous n'aurez qu'à vous montrer. Et pensez*vous que j'eusse quitté ma flotte, que j'eusse abandonné les affaires d'Espagne, où j'avais été envoyé, et que je fusse accouru à vous avec tant de diligence et d'ardeur, si de bonnes raisons ne m'eussent persuadé et que le salut de la république dépendait du combat que nous allons livrer, et que la victoire était sûre ?

«r Ce discours, soutenu de l'autorité de celui qui le

prononçait, et qui d'ailleurs ne contenait rien que de vrai, fit naître dans tous les soldats un ardent désir de combattre. Le consul, ayant témoigné combien cette ardeur lui faisait de plaisir, congédia l'assemblée, et avertit qu'on se^int prêt à marcher au premier ardre. »

(III, Xlll.)

11 est clair que cette harangue se ressent de la gène où s'est trouvé notre auteur pour la composer, de manière à être à la fois d'accord et avec l'aspect sous lequel il désirait présenter Publius Scipion, et avec son attitude véritable telle que les faits la démontraient. Quelle différence avec la simplicité, la fermeté et la grandeur de celle que ces mêmes faits lui ont permis de placer dans la bouche d'Annibal ! Dans la harangue de Publius Scipion, tout n'est que faux éclat, phrases habilement tournées et vanteries pitoyables. Aussi, comme il arrive toujours en pareil cas, les faits qui vont suivre lui donneront-ils immédiatement un éclatant démenti sur presque tous les points que nous avons soulignés dans le texte. Ils démontreront en particulier et avec évidence que la cavalerie d'Annibal, si diminuée qu'elle fût, pouvait encore lui être de quelque usage. Suivons donc le récit jusqu'à la fin de ce qui concerne la bataille qui va se livrer, pour en finir sur ce point.

« Le lendemain les deux armées s'avancèrent l'une contre l'autre le long du Tésin, du côté qui regarde les Alpes, les Rojnains ayant le fleuve à leur gauche, et les Carthaginois à leur droite. Au second jour, les four rageurs

ayant donné avis que l'ennemi était proche, on campa chacun dans l'endroit où il était. Au troisième^ Publius avec sa cavalerie soutenue des armés à la légère, et Annibal avec sa cavalerie seule , marchèrent chacun de son côté dans la plaine, pour reconnaître les forces Tun de l'autre. Quand on vit à la poussière qui s'élevait que l'on n'était pas loin, on se mit en bataille. Publius fait marcher devant les archers avec la cavalerie gauloise, forme son front du reste de ses troupes, et avance au petit pas. Annibal lui vient au devant, ayant au centre l'élite de la cavalerie à frein, et la numide sur les deux ailes pour envelopper rennemi.

(( Les chefs de la cavalerie ne demandant qu'à combattre, on commence à charger. Au premier choc, les armés à la légère eurent à peine lancé leurs premiers traits, qu'épouvantés par la cavalerie carthaginoise qui venait sur eux, et craignant d'être foulés aux pieds des chevaux, ils plièrent et s'enfuirent par les intervalles qui séparaient les escadrons. Les deux corps de bataille s'avancent ensuite, et en viennent aux mains. Le combat se soutient longtemps à forces égales. De part et d'autre beaucoup de cavaliers mettent pied à terre, de sorte que l'action fut d'infanterie comme de cavalerie. Pendant ce temps-là les Numides enveloppentj et fondent par derrière sur ces. gens de trait qui d'abord avaient échappe à la cavalerie, et les écrasent sous les pieds de leurs chevaux. Ils tombent ensuite sur les derrières du centre des Uomains, et le mettent en fuite. Les Romains perdirent

beaucoup de monde dans ce combat, la perte fut encore plus grande du côté des Carthaginois (1). Une partie des Romains s'enfuit à vauderoute (à la débandade), le reste se rallia auprès du consul.

ce Publius décampe aussitôt, traverse les plaines et se hâte d'arriver au pont du Pô, et de le faire passer à son armée, ne se croyant pas en sûreté, blessé dange* reusement comme il l'était, dans un pays plat et au voisinage d'un ennemi qui lui était beaucoup supérieur en cavalerie. Annibal attendit quelque temps que Publius mit en œuvre son infanterie : mais, voyant qu'il sortait de ses retranchements, il le suivit jusqu'au pont du Pô. 11 ne put aller plus loin : le consul , après avoir passé sur le pont, en avait fait enlever la plupart des planches. 11 prit prisonniers environ six cents hommes, que le Romain avait postés à la tête du pont pour favoriser sa retraite, et, sur le rapport qu'ils lui firent que Publius était déjà loin, il rebroussa chemin le long du fleuve, pour trouver un endroit où il pût aisément jeter un pont.

« Après deux jours de marche, il fît faire un pont de bateaux, et ordonna à Asdrubal de passer avec l'armée. Il passa lui-même ensuite, et donna audience aux ambassadeurs qui lui étaient venus des lieux voisins* Car, aussitôt après la journée du Tésin, tous les Gaulois du voisinage^

(1) On ne comprend guère comment la perte a pu être plus grande du côté du vainqueur que du côté du vaincu mis en déroute. D'autant qu'on va voir le consul décamper à l'instant avec toute son infanterie^ qui était restée dans son camp, et se jeter au*delà du Pô avec tontes les apparences d'une ftiite.

§ XVIll. — BATAILLES Dt TËSIN ET DE LA TRÉBIE. 281

suivant leur premier projet^ s' empressèrent à Venvi de se joindre à luij de le fournir de munitions, de grossir son armée. Tous ces ambassadeurs furent reçus ayec beaucoup de politesse et d'amitié.

c Quand l'armée eut trayersé le Pô, Annibal, au lieu de le remonter, comme il avait fait auparavant, le descendit dans le dessein d'atteindre Tennemi. Car Publius avait aussi passé ce fleuve, et^ s'étant retranché auprès de Plaisance, qui est une colonie des Romains, il se faisait là panser lui et les autres blessés, sans aucune inquiétude pour ses troupes, qu'il croyait avoir mises à couvert de toute insulte. Cependant Annibal, au bout de deux jours de marche depuis le Pô, arriva aux ennemis, et le troisième il rangea son armée en bataille sous leurs yeux. Personne ne se présentant, il se retrancha à environ cinquante stades (9 kilomètres) des Romains. » (III, xni.)

Comment ne pas reconnaître, à tant d'indices manifestes, à tant de signes positifs, que l'armée romaine tout entière a pris la fuite à la bataille du Tésin?

fc Alors les Gaulois qui s* étaient joints à Annibal, voyant les affaires des Carthaginois sur un bon pied, complotèrent ensemble de tomber sur les Romains, et, restant dans leurs tentes, épiaient le moment de les attaquer^ Après avoir soupe, ils se retirèrent dans leurs retranchements^ et s'y reposèrent la plus grande partie de la nuit. Mais à la petite pointe du jour ils sortirent au nombre de deux mille hommes de pied et d'environ deux cents chevaux, tous biens arméô^ et fondirent sur les Romains qui étaient

l es plus proches du camp. Ils en tuèrent un grand Dombre, en blessèrent aussi beaucoup, et apportèrent les tèles de ceux qui étaient morts au général carthaginois. » (III, xiii.)

Doit-on bien ajouter foi à ce trait du récit? Un tel acte de sauvagerie serait unique, croyons-nous, dans l'histoire de ces Gaulois cisalpins. Et si ces Gaulois, qui s'étaient joints à Annibal, dit le texte, allèrent hardiment attaquer les avant-postes de Scipion, qui se croyait à l'abri de toute attaque, en quoi cela constituerait-il un complot? N'étaient-ce pas des soldats de Tarmée d'Annibal? On est donc induit à ne voir dans tout cela qu'un petit moyen imaginé par l'auteur, pour tâcher de motiver ci-après un départ nocturne de Scipion, qui paraîtra néanmoins exécuté sous l'impulsion de la terreur.

« Ânnibal reçut ce présent avec reconnaissance; il les exhorta à continuer de se signaler, leur promit des récompenses proportionnées à leurs services, et les reavoya dans leurs villes, pour publier parmi leurs concitoyens les avantages qu'il avait jusqu'ici remportés, et pour les porter à faire alliance avec lui. 11 n'était pas besoin de les y exhorter. Après l'insulte que ceux-ci venaient de faire aux Romains^ il fallait que les autres, bon gré mal gré, se rangeassent du parti d'Annibal. Ils vinrent en effet s'y ranger, amenant avec eux les Boiens, qui lui livrèrent les trois Romains que la République avait envoyés pour faire le partage des terres, et qu'ils avaient arrêtés contre la foi des traités^ comme je l'ai rapporté plus haut. Le Car* thaginois fut fort sensible à leur bonne volonté, il leur

§ XVllI. — BATAILLES DU TÉSIN £T DE LA TRËBIE. 289

donna des assurances de l'alliance qu'il faisait avec eux, et leur rendit les trois Romains, qu'il les ayertit de tenir sous bonne garde, pour retirer de Rome par leur moyen les otages qu'ils y avaient envoyés, selon ce qu'ils avaient d'abord projeté. » (III, xiii.)

« Cette trahison des deux mille Gaulois donna de grandes inquiétudes à Publius, qui craignait avec raison que ces peuples, déjà indisposés contre les Romains, n'en prissent occasion de se déclarer tous en faveur du Carthaginois. Pour aller au-devant de cette conspiration, vers les trois heures après minuit il lève son camp, et s*avance vers la Trébie (la Trebia) et les hauteurs qui en sont proches, comptant que , dans un poste si avantageux et au milieu de ses alliés, on n'aurait pas l'audace de venir l'attaquer (1). Sur l'avis que le consul était décampé, Annibal lui mit en queue la cavalerie numide, laquelle il fit suivre peu après par l'autre, qu'il suivait lui-même avec toute l'armée. Les Numides entrèrent dans le camp des Romains, et, le trouvant désert et abandonné, ils y mirent le feu. Ce fut un bonheur pour l'armée romaine, car si les Numides, sans perdre de temps, l'eussent poursuivie et eussent atteint les bagages en plaine comme ils

(i) Voilà encore les mots trahison, conspiration^ placés là évidemment pour donner le change snr le véritable motif de ce brosque départ de Publius Selpion^ à trois heures du matin en hiver : départ dont le but patent , d'après la suite du récit, était d'échapper à une attaque d'Annibal dans la première position qu'il avait prise^ lui Scipion, et d'aller^ à la faveur de la nuit, occuper une position plus forte. Il semblerait vraiment que la terreur continue d'agiter l'armée romaine.

étaient, ils auraient fort incommodé les Romains. Mais, lorsqu'ils les joignirent, la plupart avaient déjà passé la Trébie. // ne restait plus que Varrihre'garde, dont ils tuèrent une partiCf et prirent le reste prisonnier. (111, xiv.)

II est certain maintenant que le yéritable motif du départ nocturne des Romains, c'était de passer la Trébie avant qu'Annibal pût les atteindre. Ce départ nocturne explique aussi tout naturellement l'attaque tardive des Numides, lancés trop tard à la poursuite de l'ennemi. Car qu^eussent-ils pu brûler sur remplacement du camp des Romains ? Et dans quel intérêt y eussent-ils mis le feu ?

a Publius passa la rivière et mit son camp auprès des hauteurs. 11 se fortifia d'un fossé et d'un retranchement, et, en altendantles troupes que Semproniuslui amenait(l), il prit grand soin de sa plaie, pour être en état de combattre, si l'occasion s'en présentait. Cependant Annibal s'approche et campe à quarante stades (7 kilomètres) du consul.

« Là les Gaulois qui habitaient dans ces plaines ^ par-tageant avec les Carthaginois les mêmes espérances, leur apportèrent vivres et inunitions en abondance, prêts euœ^ mêmes à entrer de leur part dans tous les travauœ et tous les périls de cette guerre. » (111, xiv.)

Voilà donc l'alliance des Gaulois avec Annibal mise complètement à exécution; et désormais la guerre va se

(i) Nous avons va que Publias Scipioa avait déjà deax armées romaines réunies sous ses ordres : en voici une troisième qui vient en renfort.

§ XVllI. — BATAILLES DU TÉSIN ET DE LA TRÉBIË. 291

poursuivre, d'un côté, par les Carthaginois et les Gaulois, réunis sous les ordres de ce général, de l'autre côté, par les Romains et leurs alliés, réunis sous les ordres des consuls : sauf ceux de ces alliés qu'Annibal parviendra à détacher de Talliance romaine, et a faire passer de son côté. L'expédition d'Annibal fut donc bien, comme nous l'avons dit, une guerre autant gauloise que carthaginoise. Voilà même déjà les deux armées ennemies en présence sur le terrain où va se livrer la grande bataille de la Trébie, dès que l'autre consul sera arrivé. Elle fut livrée en plein hiver, et eut lieu sur la rive gauche de cette rivière, à une certaine distance du Pô. Annibal, suivant sa tactique et par une habile manœuvre, attira en-deçà de cette rivière, sur le terrain qu'il avait choisi d'avance, les armées romaines réunies au nombre de trente-six mille hommes d'infanterie et qtuitre mille de cavalerie ; puis, là, il trouva moyen de les envelopper et de les tailler en pièces, bien qu'il n'eût que vingt mille hommes d'infanterie et dio) mille de cavalerie (dont six à sept mille cavaliers gaulais qui s'étaient joints à lui). Le courage et le sang-froid sauvèrent de ce désastre dix mille hommes de l'armée romaine, lesquels, en bon ordre et combattant vaillam* ment, se firent jour à travers les Gaulois et les Africains, pour gagner sur leur droite la route de Plaisance qui longe le Pô, par laquelle ils repassèrent la Trébie et se retirèrent dans cette place. La victoire des Carthaginois fut complète et leur perte peu considérable, dit Polybe^ Quelques Espagnols seulement et quelques Africains res-

tèrent sur le champ de bataille ; ce furent les Gaulois qui perdirent le plm des leurs. Ce qui induit à penser que ces derniers prirent une part importante à cette rude bataille, (ni, XV.)

Ensuite Ânnibal mit son armée en quartiers d'hiver, pour le reste de la saison, dans la Gaule cisalpine. — « Là^ dit Polybe, il retenait dans les prisons les prisonniers romains qu'il avait faits dans la dernière bataille, et leur donnait à peine le nécessaire ; au lieu qu'il usait de toute la dou^ ceur possible à V égard de ceux qu'il avait pris sur les alliés. 11 les assembla un jour, et leur dit : que ce n'était pas pour leur faire la guerre qu'il était venu, niais pour prendre leur défense contre les Romains : qu'il fallait donc, s'ils entendaient leurs intérêts, qu'ils embrassassent son parti ; puisqu'il n'avait passé les Alpes que pour remettre les Italiens en liberté^ et les aider à rentrer dans les villes et dans les terres d'où les Romains les avaient chassés. Après ce discours, il les renvoya sans rançon dans leur patrie. — C'était une ruse, ajoute Polybe, pour détacher des Romains les peuples d'Italie, pour les porter à s'unir avec lui et soulever en sa faveur tous ceux dont les villes ou les ports étaient soumis à la domination romaine. » (111, xvi.)

Pouvait-on rencontrer dans Polybe une confirmation plus précise et plus complète de l'opinion que nous avons formulée dans la première partie de ce travail, concernant le but politique de Texpédition d'Annibal en Italie? Quant à la remarque ajoutée par notre auteur, que c'était là une ruscj on peut répondre, non-seulement que c'était là une

ruse honnête^ mais encore que lui-même Polybe a apprécié tout différemment un moyen identique, employé en Espagne contre les Carthaginois par Scipion TAfricain : car il a, au contraire, comblé de louanges ce consul à ce même sujet. (X, vi.) Si grande est l'influence des sentiments personnels, même chez les plus honnêtes historiens !

Nous voici parvenu au terme de notre programme dans cette deuxième partie de notre travail. Car Annibal, dès le printemps venu, va sortir de la Gaule, en franchissant les Apennins au sud de Mutina (Modène) el de Bononia (Bologne), pour entrer par Fesulœ (Fésules, près de Florence) chez les alliés de Rome placés au centre de Tltalie. De Fésules, le redoutable Carthaginois passera VAmus (l'Amo), traversera dans une grande partie de leur longueur les marais de Clusium (aujourd'hui canalisés), qui régnaient jadis entre l'Arno et le Tibre, à l'ouest et proche d*Arretium (Arezzo) et de Cortona (Cortone) ; il en sortira le quatrième jour entre cette dernière ville et le lac de Trasimène, qu'il tournera du côté nordest. Là, par les plus fines manœuvres, il attirera à sa suite dans un défilé de montagnes l'armée romaine, qui se trouvait à Arretium sous le commandement du consul Flaminiitë^ l'y enveloppera et l'y taillera en pièces, avec ce consul lui-même. Puis, quittant la route de Rome pour se diriger par Perusia (Pérouse) et Spoletium (Spolète), il gagnera la côte de TAdriatique auprès de la ville à'Adria dans le Picenum ; et après que son

armée s'y sera reposée et restaurée, il passera au*dela de Rome dans le midi de ritalie, parmi les populations d'origine grecque, pour tâcher de les faire entrer dans l'alliance générale contre les Romains, et où nous le reverrous à l'occasion de la Critiqué du récit de Tile-Live, troisième et dernière partie de notre travail.

Mais, avant de passer à cette troisième partie, jetons un dernier coup d'œil sur la reprise de cette deuxième guerre punique en Gaule cisalpine, et sur les conséquences de la stratégie d'Ânnibal en Gaule Iransalpine.

§ XIX. — Goap d'œil général sur la première bataille d'Annibal contre les Romains et sor les conséquences de sa stratégie en gagnant l'Italie.

Pour achever de démontrer notre thése^ il ne nous reste plus qu'à jeter un coup d'œil rapide et sommaire sur la bataille du Tésin et ses conséquences immédiates rapportées plus haut dans les textes cités.

11 importe d'abord de reconnaître avec toute certitude le lieu où fut livrée cette première bataille d'Annibal contre les Romains (1). Â ce sujet, nous devons signaler dans le récit de Polybe une contradiction, qui semblerait

(1) Sur ce point, comme sur l'itinéraire d'Annibal à travers les Alpes, etc., nous sommes en désaccord avec notre célèbre géogr&phe d'Anville, qui place la bataille du Tésin sur la rive droite de cette rivière. On trouvera sa carte ci-après, en tète de la troisième partie de notre travail. Et lorsqu'il nous est arrivé de nous écarter de son opinion, nous avons eu soin d'en constater nos motifs dans le texte de Polybe, comme on l'a vu précédemment.

provenir encore de son désir de faire croire que Publius Scipion marcha contre Annibal résolument et avec diligence. Mais aujourd'hui que tout le monde connaît la géographie des plaines du Pô, rien n'est plus facile que de constater et de rectifier cette contradiction. En effet, il est dit tout d'abord que les deux armées s'avancèrent l'une contre l'autre le long du Tésin, les Romains ayant la rivière à leur gauche et les Carthaginois à leur droite, qu'ils marchèrent ainsi pendant deux jours et encore une partie du troisième, avant d'en venir aux mains. Par conséquent, l'armée romaine devait être alors parvenue sur un point de la rive gauche du Tésin situé à plus de deux journées de distance de son embouchure dans le Pô, c'est-à-dire qu'elle devait se trouver dans la région de Turbigo et de Magenta, où jadis comme aujourd'hui la route de Novaria à Mediolanum (de Novare à Milan) franchissait le Tésin. Or, de /à, toute l'armée romaine, infanterie et cavalerie, eût-elle pu, comme il est dit ensuite dans le texte, aller passer le Pô le soir même de la bataille et avant la nuit en hiver? Évidemment non, si grande qu'ait été sa vitesse de marche. La contradiction est donc manifeste, et il faut nécessairement opter entre les deux affirmations de l'auteur.

Mais le choix à faire ne saurait être douteux. Car le passage du Pô en toute hâte par l'armée romaine fut un fait considérable, notoire à cette époque, et en connexion stricte avec la bataille du Tésin elle-même ; Polybe ne pouvait donc se dispenser de l'indiquer dans son histoire

de cette bataille. Tandis que, en alléguant une marche de Publius Scipion poussée directement contre Annibal pendant plus de deux journées consécutives, il donnait à l'attitude du consul son ami un aspect plus convenable ; et personne ne pouvait le contredire à une époque où la géographie exacte de ces contrées était généralement ignorée, comme nous le verrons dans Tite-Live.

11 faut donc nécessairement admettre que cette bataille fut livrée sur la rive gauche du Tésin, et qu'elle eut lieu à une petite distance de l'embouchure de cette rivière dans le Pô, c'est-à-dire aux environs de l'ancienne ville de Ticinum, appelée ensuite Papia^ et en français Pavie. Par conséquent, la bataille elle* même, au lieu d'être vaguement indiquée sous le nom traditionnel de bataille du Tésin, pourrait être appelée avec plus d'exactitude bataille de Ticinum ou de Pavie : puisqu'elle eut lieu sur ce même terrain qui devint célèbre, dix- sept siècles plus tard, par une autre bataille désastreuse, où du moins un roi de France, en annonçant que tout était perduj put ajouter fors l'hormeur. Et déjà, au sujet de la première défaite sur ce terrain, notre auteur lui-même, comme on l'a vu, semblerait avoir désiré, trop désiré peut-être, que son ami le consul en pût dire autant.

Mais, en vérité, dans son propre récit, il n'est pas difficile d'apercevoir que la défaite de Publius Scipion fut certainement très-peu honorable : disons le mot, que ce fut une véritable fuite d outrance. Comment en douter lors-

qu'on voit ce consul partir du champ de bataille avec toute son infanterie, sans qu'elle eût combattu, et se hâter de la faire passer sur l'autre rive, non du Tésin (où il avait ordonné qu'on jetât un pont, dit Fauteur), mais du Pô, où il avait fait jeter un pont de planches sur lequel passa l'armée, et en tète duquel il avait posté d'avance six cents hommes, pour favoriser sa retraite^ dit Polybe? Sa retraite f est-ce bien le nom qu'on doit donner à cette marche poussée avec tant de précipitation et de terreur, qu'on coupe ce pont avant que les six cents hommes qui étaient au bout pussent se retirer en deçà du fleuve, peut-être même avant que l'ennemi en fût proche : puisqu'au moment où Annibal y arriva, Publius était déjà loin sur l'autre rive? Quel contraste en regard du général cartha* ginois, qui dit si nettement à ses troupes qu'elles n'ont plus rien à espérer que de leur courage et de la victoire 1 Est-ce une retraite qui continue, lorsqu'on voit ensuite ce consul Publius, sous prétexte d'une conspiration éventuelle (qui, même réalisée, n'eût rien offert d'urgent à quelques heures près), décamper à trois heures du matin en hiver, pour aller se mettre plus fortement à couvert derrière la Trébie? Est-ce toujours une simple retraite, cette marche dans laquelle, à l'arrivée des Numides qu' Annibal a mis à ses trousses dès le jour venu, et qui chargent son arrière-garde avant qu'elle ait passé la rivière, Publius Scipion leur abandonne cette arrière-garde tout entière, sans revenir à son secours, et la leur laisse tailler en pièces comme un troupeau, sous ses yeux.

m ANNIBAL EN GAULE.

jusqu'à ce qu'enfin les NumideSy sans cloute las de tuer, fassent prisonniers ceux qui restent ?

Nous avons donc maintenant la preuve certaine que le consul Publius Scipion, à son retour des bords du Rhône pour venir attendre Annibal au débouché des Alpes, n'est réellement venu que jusqu'à Plaisance, ensuite à Pavie; et qu'il Ta attendu là, derrière la ligne militaire du Tésin, c'estrà-dire à plus de cent cinquante kilomètres du débouché des monts par lequel Annibal arriva en Italie. Annibal, de son côté, serait venu sur ce premier champ de bataille à partir de Turin, d'abord par la route de Milan jusqu'au Tésin; puis, le Tésin passé, il aurait tourné à droite, et serait descendu le long de la rivière pendant deux jours pour arriver en face du consul. Et après la bataille, l'armée romaine acculée au Pô, entre le Tésin et l'Adda, se serait jetée en toute hâte au-delà du fleuve.

Or nous avons vu plus haut que Publius a pu, même sans outre-passer dans sa marche la vitesse réglementaire des armées romaines, parvenir à Paviedico^huit jours avant la prise de Turin par Annibal, ou six jours avant qu'Annibal débouchât des Alpes à Saint-Ambroisesur la Doire- Ripaire. Et comme il eût pu de Pavie, en cinq jours de marche, pousser jusqu'à Saint-Ambroise, on voit qu'il eût pu y parvenir la veille du jour, tout au moins le jour même où l'armée carthaginoise y arriva si tard, en si triste état. Et dès lors Publius eût pu barrer le chemin à Annibal au passage de la Chiusa : défilé étroit où passe le chemin du mont Cenis, immédiatement avant de déboucher à Saint-

Ambroise, et où, mille ans après le passage d'Annibal^ les Lombards barrèrent l'entrée de Tltalie à Tarmée de Charlemagoe, qui fut obligé d'aller les attaquer à revers, en franchissant la crête des montagnes latérales à une trèsgrande hauteur : ce que n'eût certainement pu faire Annibal dans les conditions où son armée se trouvait là. L'armée carthaginoise eût donc été perdue sans ressources.

Mais, pour cela, il eût fallu que le consul pût savoir, ou pût prévoir qu'Ânnibal déboucherait des Alpes par ce passage de la Chiusa; et c'est précisément ce que la stratégie d'Annibal sur les rives du Rhône avait rendu non-seulement impossible à savoir, mais encore tout à fait improbable dans la pensée de qui que ce fût, comme nous l'avons démontré plus haut, et comme d'ailleurs Tite-Live nous en fournira la preuve positive.

Donc le consul Publius Scipion, dans son ignorance absolue du point où Annibal déboucherait en Italie, ne put que l'y attendre à une certaine distance des Alpes, et l'attendit de fait près de Plaisance, ainsi qu'on l'a vu. Là donc, pendant environ un mois que ses soldats y durent rester oisifs, et dans l'attente continuelle, fiévreuse, de voir à chaque instant paraître cette armée africaine, si rapide et si hardie dans sa marche qu'eux-mêmes , Romains , n'avaient pu arriver à temps pour l'apercevoir au passage du Rhône, d'où elle avait déjà décampé depuis trois jours vers les .régions inconnues du milieu des terres européennes; et qui pouvait d'un jour à l'autre déboucher des

Alpes avec ses éléphants, ici, ou là, ou ailleurs; ces soldats de Publius, disons-nous, durent bientôt avoir le cerveau plein d'hallucinations et de ces terreurs superstitieuses, dont aucun Romain n'était exempt à cette époque, même dans les temps calmes. Il ne faut donc point s'étonner que les soldats de Publius^ si braves qu'ils pussent être dans les circonstances ordinaires, aient dans cette occasion lâché pied avec tant d'épouvante.

On comprend donc avec évidence ce résultat si remarquable de la stratégie d'Annibal en Gaule transalpine, le désarroi dans la défense qui se manifesta consécutivement en Italie lorsqu'il déboucha des Alpes, et qui dut être^ sans parler de son immense supériorité militaire, un élément important de ses succès et de la terreur des Romains dans la seconde guerre punique.

Ainsi, en définitive, l'itinéraire d'Annibal à travers les peuples inconnus de la Gaule transalpine, son passage du Rhône, fleuve si impétueux, et sa traversée des Alpes par une voie si difficile, proclament bien haut la prévoyance et la prudence, en un mot, la sagesse de ce grand homme de guerre, encore plus que son habileté miUtaire et son audace.

Qu'est-ce donc qui a pu sauver Rome? Trois choses, croyons-nous.

La première, ce fut que les alliés aborigènes du centre de l'Italie, trompés sans doute alors de même que huit ans auparavant (voir p. 72), ne cessèrent de soutenir énei^iquement les Romains durant toute cette guerre ;

tandis que les alliés d'origine grecque, dont un certain nombre passèrent du côté d'Annibal, ne montrèrent aucune énergie.

La seconde, ce fut qu'Annibal, calomnié à Carthage par un parti politique qui lui faisait de l'opposition et que son absence rendait puissant, ne reçut de sa patrie aucun renfort, et ûe fut guère soutenu que par les Gaulois cisalpins et les Ligures, durant seize années qu'il se maintint au cœur de l'Italie contre toutes les forces de Rome.

I^a troisième, ce fut la fermeté, l'habileté et Tactivité politique du sénat : ce fut que le gouvernement national des Romains, en vertu de sa constitution propre, montra une énergie sans égale et fit des efforts incroyables, jusqu'à mettre sur pied dans une même année dix-huit légions. Voici du reste ce qu'en dit Polybe, à l'occasion de la bataille de Cannes :

a A peine avait- on appris à Rome la défaite de Cannes, qu'on y reçut la nouvelle que le préteur envoyé dans la Gaule cisalpine y était malheureusement tombé dans une embuscade, et que son armée y avait été toute taillée en pièces par les Gaulois (1).

« Tous ces coups n'empêchèrent pas le sénat de prendre toutes les mesures possibles pour sauver TÉtat. Il releva le courage du peuple, il pourvut à la sûreté de la ville, il délibéra dans la conjoncture présente avec courage et avec fermeté. La suite le fit bien connaître* Quoique alors il

(1) Sans doute dans la bataille de la forêt Litana,

fut notoire que les Romains étaient vaincus et obligés de renoncer à la gloire des armes, cependant la forme même du gouvernement, et les sages conseils du sénat, nonseulement les ont remis en possession de Fltalie par la défaite des Carthaginois, mais leur ont encore en peu de temps assujetti toute la terre. C'est pourquoi, lorsque après avoir rapporté dans ce livre-ci toutes les guerres qui se sont faites en Espagne et en Italie pendant la cent-quarantième olympiade, et dans le suivant, tout ce qui s'est passé en Grèce pendant la même olympiade, nous serons venus à notre temps, nous ferons alors un livre exprès sur la forme du gouvernement romain. C'est un devoir dont je ne puis me dispenser sans ôter à l'histoire une des parties qui lui convient le plus. Mais j'y suis encore porté par l'utilité qu'en tireront les personnes constituées en autorité, ou pour réformer des États déjà établis, ou pour en établir de nouveaux. » (III, xxiv.)

On le voit, dans l'opinion de Polybe, le gouvernement de la république romaine aurait été un gouvernement modèle, qui fut capable de tenir en échec la puissance mili'* taire d'Annibal, et auquel les Romains durent leur salut. L'examen de ce gouvernement serait donc intéressant et bien placé ici; mais il nous a paru plus convenable de le reporter à la fin de notre travail sur la guerre de Gaule transalpine qui fut dirigée par Jules César ; vu que, selon nous, le renversement de ce gouvernement national des Romains, pour y substituer le gouvernement personnel des Césars^ fut le but prémédité et la

conséquence immédiate de cette dernière guerre de Gaule.

Voici enfin, pour terminer, ce que Poiybe dit d'Annibal lui-même : — a Si Ton demande qui était l'auteur et comme l'âme de toutes les affaires qui se passaient alors à Rome et à Carthage, c'était Annibal. Il faisait tout en Italie par lui-même, et en Espagne par Asdrubal son aîné, et ensuite par Magon. Ce furent ces deux capitaines qui défirent en Espagne les généraux romains. C'est sous ses ordres qu'agirent dans la Sicile, d'abord Hippocrate, et après lui l'Africain Mytlon. C'est lui qui souleva l'IUyrie et la Grèce, et qui fit avec Philippe un traité d'alliance pour effrayer les Romains et distraire leurs forces. Grands Dieux 1 qu'un homme, qu'une âme est grande et digne d'admiration, lorsque la nature la rend propre à exécuter tout ce qu'il lui plaît d'entreprendre (1)1 »

(1 ) Exemples de vertus et de vices, X.

Page 1