‹ Annibal en GauleChapitre 3 sur 32 · DE CETTE EXPÉDITION · texte numérisé non relu

DE CETTE EXPÉDITION

§ I. — Exposé des causes par Polybe.

« Je crois, dit Polybe, qu entre les cames pour lesquelles les Romains ont fait la guerre aux Carthaginois, la première est le ressenti7nent d'Amilcar surnommé Barcas et père d'Annibal. Car, quoiqu'il eût été défait en Sicile (1),

(1) « Quoiqu'il eût été défait en Sicile. » — Nous verrons plus loin qu'Amilcar n'avait DuUement été défait en Sicile.

son courage n'en fut point abattu. Les troupes qu'il avait

commandées à Eryce étaient encore entières et dans les mêmes sentiments que leur chef. Si, cédant au temps, il avait fait la paix après la bataille qu'avaient perdue sur mer les Carthaginois, son indignation restait toujours la même, et n'attendait que le moment d'éclater. Il aurait même pris les armes aussitôt après, sans la guerre que les Carthaginois eurent à soutenir contre les soldats mercenaires (1). Mais il fallut d'abord penser à cette révolte, et s'en occuper tout entier. Ces troubles apaisés^ les Romains étant venus déclarer la guerre aux Carthaginois, ceux-ci n'hésitèrent pas de se mettre en défense, se persuadant qu'ayant la justice de leur côté, ils ne manqueraient pas d'avoir le dessus. Mais comme les Romains eurent fort peu d'égard à cette justice, les Carthaginois furent obligés de s'accommoder aux conjonctures. Accablés et n'ayant plus de ressources, ils consentirent, pour vivre en paix, de vider la Sardaigne, et d'ajouter au tribut qu'ils payaient déjà douze cents talents.

« Et l'on ne doit point douter que cette nouvelle exaction n'ait été la seconde cause de la guerre qui Ta suivie. Car Âmilcar, animé par sa propre indignation et par celle que ses concitoyens en avaient conçue, n'eut pas plutôt

(1) « Contre les soldais mercenaires. » — Nous verrons plus loin que ces soldats mercenaires étaient ces troupes mômes qu'Amilcar avait commandées en Sicile, à Éryce, et dont notre auteur vient de parler cinq lignes plus haut. Tout ceci ne présente donc pas la netteté habitueUe du langage de Polybe, et porterait à croire qu'il n a pas pu dire librement toute sa pensée. Mais tout s'éclaircira plus loin.

affernii la tranquillité de sa patrie par la défaite des révoltés, qu'il tourna toutes ses pensées vers VEspagne^ s'imaginant bien qu'elle serait pour lui d'un puissant secours pour la guerre quHl méditait contre les Romains.

« Les grands progrès qu'il fit dans ce vaste pays doivent être regardés comme la troisième cause de la seconde guerre punique : les Carthaginois ne s'y engagèrent que parce qu'avec le secours des troupes espagnoles, ils crurent avoir de quoi faire tête aux Romains.

a Quoique Amilcar soit mort dix ans auparavant que cette guerre commençât, il est cependant aisé de prouver qu'î7 en a été le principal auteur. Entre les raisons sans nombre dont on pourrait se servir pour cela, je n'en rapporterai qu'une qui mettra la chose en évidence. Après qu'Ânnibal eut été vaincu par les Romains, et qu'il fut sorti de sa patrie pour s'aller réfugier chez Ântiochus, les Romains envoyèrent des ambassadeurs chez ce prince dans le dessein de le sonder et de voir quelles pourraient être ses vues. Les ambassadeurs tâchèrent de lui rendre Annibal suspect^ et pour cela ils lui firent assidûment leur cour (1). La chose réussit selon leurs sou-

ci) Cornélius Nepos, auteur très-estimé, contemporain de Jules César et d'Auguste, s'exprime plus nettement sur ce même fait. « Les Romains, dit -il, envoyèrent des ambassadeurs auprès d'Antiochus, pour sonder ses dispositions, et pour tâcher par des insinuations secrètes de rendre Annibal suspect à ce roi, comme s'ils l'eussent eux-mêmes corrompu et amené à des sentiments tout autres qu'auparavant. Ils y réussirent : et Annibal ayant découvert leurs menées... Ad quem quum legati venissent Rotnani, guide ejus voluntate exph- Tarent, darentque operam consiliis clandestinis, ut Hawiibalem in suspicionetn régi adducerent, tanguant ab ipsis corruptum, alia atgue antea sentire : neque

hails. Antiochus continua de se défier d'Annibal, et ses soupçons ne firent qu'augmenter. Enfin Toccasion se présenta de s'éclairer l'un l'autre sur cette défiance. Annibal se défendit du mieux qu'il put. Mais, voyant que ses raisons ne satisfaisaient pas Antiochus, il lui tint enfin ce discours : — Quand mon pcrc se disposa à entrer dans l'Espagne avec une armée, je n avais alors que neuf ans: fêtais auprès de V autel pendant quil sacrifiait à Jupiter. Après les libations et les autres cérémonies prescrites^ Amilcar ayant fait retirer tous les ministres du sacrifice^ il me fit approcher ^ et me demanda en me caressant^ si je n aurais pas envie de le suivre à V armée : je répondis j avec cette vivacité naturelle à mon âge, non-seulement que je ne demandais pas mieux, mais que je le priais instamment de me le permettre. Là-dessus il me prit la main^ me conduisit à V autel j et m'ordonna de jurer ^ sur les victimes j que jamais je ne serais ami des Romains. Jugez par là quelles sont mes dispositions : quand il ne s'agira que de susciter des affaires aux Romains^ vous pouvez compter sur moi comme sur un homme qui vous sera sinchrement dévoué: quand vous penserez à vous accommoder et à faire la paix avec euxy n^ attendez pa^ que Von vous prévienne contre moi^

id frustra fecissent, idque Hannibal comperisset...n [Hannibal, il.)— On voit quelle infâme politique pratiquait le sénat romain. On voit aussi que du temps (le Jules César, les plus honnêtes gens de Rome ne se trouvaient point mal à l'aise en signalant de tels actes du sénat à la postérité. Qu'on nous permette d'ajouter ici par anticipation la réflexion suivante. On ne doit donc pas s'étonner que Jules César à son tour ait usé si largement de la calomnie. Car elle était^ on le voit^ de tradition parmi les Homains, et elle pouvait lui être si utile pour atteindre son but, comme on le verra dans ses Commentaires,

mats défi,ez-vous et tenez-vous sur vos gardes^ je ferai cer^ tainement tout ce qui sera en moi pour traverser vos desseins. — Ce discours, qui paraissait sincère et partir du cœur, dissipa tous les soupçons qu'Antiochus avait auparavant conçus contre la fidélité d'Annibal.

c On conviendra que ce témoignage de la haine d'Amilcar et de tout le projet qu'il avait formé contre les Romains, est précis et sans réplique. Mais cette haine paraît encore plus dans ce qu'il fit ensuite. Car il leur suscita deux ennemis, Asdrubal son gendre et Annibal son fils, qui étaient tels, qu'après cela il ne pouvait rien faire de plus, pour montrer l'excès de la haine qu'il leur portait. Asdrubal mourut avant de pouvoir faire éclore son dessein: mais Annibal trouva dans la suite l'occasion de se livrer avec éclat à l'inimitié qu'il avait héritée de son père contre les Romains. » (III, m.)

On voit donc clairement que, dans la pensée de Polybe^ les causes de la seconde guerre punique furent au nombre de trois, 1^ la haine d'Amilcar contre les Romains ; 2"" la perte de la Sardaigne et l'augmentation du tribut à payer par les Carthaginois ; 3"" l'extension de la domination carthaginoise en Espagne ; et que de ces trois causes la haine d^Amilcar fut la principale, bien qu'il fût mort dix ans avant cette guerre. On voit de plus qu'Amilcar méditait une guerre contre les Romains et quil en avait conçu tout le projet; qu' Asdrubal, son gendre, mourut avant de pouvoir exécuter son dessein; mais qu'Annibal, son fils, trouva ensuite Toccasion de se livrer avec éclat à cette ini-

mitié héréditaire de son père contre les Romains : ce qui donne à entendre qu'il aurait exécuté ce projet de guerre conçu par son père contre les Romains, et sur lequel Polybe ne s'explique pas davantage. Ainsi , pour découvrir ce motif principal de la seconde guerre punique , ce projet Formé par Âmilcar, poursuivi par Asdrubal son gendre et mis à exécution par Annibal dans son expédition en Italie, il importe d'examiner avec soin quel fut Amilcar Barcas, aGn de pouvoir juger de quel projet ce grand Carthaginois fut capable. Jetons donc un coup d'œil sommaire sur ses actes, tels que les rapporte Polybe.

§ U. — Amilcar Barcas^ père d'Annibal. Son génie militaire : son apUlude éminente à prévoir et à déjouer tous les projets de l'ennemi.

Les actions d' Amilcar Barcas se groupent naturellement dans trois époques successives : dans la première guerre punique^ en Sicile; dans la guerre des soldats mercenaires^ en Afrique; et dans la guerre d'Espagtie où il fut tué.

1** Il commanda les Carthaginois pendant les six dernières années de la première guerre punique, alors qu'il ne leur restait plus en Sicile que Lilybée (Marsala) et Drépane (Trapani); deux places voisines Tune de l'autre, ayant chacune un port, et situées à l'angle occidental de l'île.

« La dix-huitième année de cette guerre, dit Polybe (I, xiu), les Carthaginois ayant fait général de leurs ar-

mées Amilcar, surnommé Barcas, ils lui donnèrent le commandement de la flotte. Celui-ci partit aussitôt pour aller ravager l'Italie : il fit le dégât dans le pays des Locriens et des Brutiens : de là il prit avec toute sa flotte la route de Palerme, et s'empara d'Ercte (1), place avec un port située sur la côte de Sicile entre Éryce (2) et Palerme, et très-commode pour y loger une armée même pour longtemps. // fallait qu\l fût aussi intrépide qu^il rétait, pour se jeter ainsi au milieu de ses ennemis; n^ ayant ni ville alliée^ ni espérance d'aucun secours. Malgré cela, il ne laissa pas de livrer de grosses batailles aux Romains^ et de leur donner de grandes alarmes. Car d'abord, se mettant là en mer, il alla désoler toute la côte d'Italie jusqu'au pays des Cuméens : ensuite les Romains étant venus par terre se camper à environ cinq stades de son armée devant la ville de Palerme, pendant pris de trois ans il leur donna une infinité de différents combats.

a Les décrire en détail, ces combats, c'est ce qui n'est pas possible. On doit juger à peu près de cette guerre comme d'un combat de forts et vigoureux gladiateurs... Enfin la fortune, qui présidait à cette espèce de lutte, transporta nos athlètes dans une autre arène : et pour les engager dans un combat plus périlleux, les resserra dans un lieu plus étroit.

(1) Ercie et son port étaient situés au nord et à environ un kilomètre de Païenne.

(2) Éryce éiàïi une place forte située an versant du mont Éryx, tout proche de Drépane {Trapani),

ce Malgré la garde que faisaient les Romains sur le sommet et au pied du mont Éryx (1), Amilcar trouva moyen d'entrer dans la ville qui était entre les deux camps. On a de la peine à concevoir comment les Carthaginois purent se défendre là, attaqués comme ils étaient par dessus et par dessous, et ne pouvant recevoir des convois que par un seul endroit de la mer dont ils pouvaient disposer. Toutes ces difficultés, jointes à la disette de toutes choses, n'empêchèrent pas qu'on n'employât au siège de part et d'autre tout l'art et toute la vigueur dont on était capable, et qu'on ne fît toutes sortes d'attaques et de combats. Enfin ce siège finit, non par l'épuisement des deux partis, car ils soutinrent leurs peines avec une constance si grande qu'ils ne paraissaient pas les sentir ; mais aprh deux ans de siége^ on mit fin d'une autre manière à cette guerre, et avant que l'un des deux peuples l'emportât sur l'autre.

(( Les Romains voyant que la guerre ne prenait pas le train qu'ils avaient espéré, et qn' Amilcar réduisait à rien tous leurs efforts^ se décidèrent à mettre sur mer une troisième flotte, composée de deux cents galères à cinq

(1) Mont Èryx : mont très-élevé, situé tout proche de Drépane, et au versant duquel était la place forte à'Éryce^ où Ton ne pouvait monter que par un chemin très-long et très-escarpé. Les Romains avaient réussi à se faire livrer cette place par des traîtres; et, pour la garder, ils s'étaient contentés d'établir deux camps, l'un au pied du mont sur le chemin de Drépane, l'autre au sommet sur un plateau où était érigé le riche temple de Vénus Érycine,

Et*ycina riaens,

Quam Jocus circum volai et Cupido. {Hor»)

rangs, construites sur le modèle de la Rhodienne (1). » Avec cette flotte, le consul Lutatius vint bloquer Lilybée, DrépaneetÉryce. Le gouvernement de Carthage, qui avait commis la faute grave de rappeler sa flotte et même de la négliger complètement, se trouvant pris au dépourvu et ne voulant pas cependant que Tarmée d'Éryce manquât des provisions nécessaires, se hâta d'équiper comme il put un certain nombre de vaisseaux, qu'il chargea de grains et autres provisions, et qu'il fit partir sous le commandement d'Hannon , pour aller ravitailler Éryce. HannoQ comptait pouvoir mettre son chargement à terre, et prendre dans l'armée d'Amilcar les soldats nécessaires pour combattre. Mais Lutatius ne lui en donna pas le temps, il l'attaqua dès qu'il parut, bien que la mer fût très-agitée. Il s'y décida en faisant réflexion que, s'il donnait le combat pendant ce gros temps, il n'aurait affaire qu'à l'armée navale et à des vaisseaux chargés; qu'au contraire, s'il attendait le calme et laissait Hannon se joindre à l'armée d'Éryce, il aurait à combattre contre des vaisseaux allégés de leur charge, contre l'élite de l'armée de terre; « et, ce qui était alors plus formidable^ dit Polybe^ contre V intrépidité d'Amilcar, » FjC consul livra donc immédiatement la bataille auprès des îles Égales^ et remporta facilement la victoire.

(( Â Carthage, malgré cette défaite, on restait autant

(1) La Rhodienne : galère rhodienne d'une marche supérieure, qui s*i''tait jouée de la flotte des Romains au blocus de Lilybée. Mais ils finirent par la surprendre et s'en emparer dans une occasion divorable.

que jamais disposé à la guerre. Mais les ennemis étant maîtres de la mer, on ne pouvait plus envoyer des secours à Tarmée de Sicile ; on était donc forcé de la livrer, pour ainsi dire^ et de l'abandonner. Enfin, on envoya promptement à Amilcar, et Ton remit tout à sa disposition. Celuici se conduisit en sage et prudent capitaine. Tant qu'il vit une lueur d'espérance, tout ce que la bravoure et l'intrépidité pouvaient faire entreprendre, il l'entreprit : il tentay autant que général ait jamais faity tous les moyens (T avoir raison de ses enriemis. Mais voyant les affaires rfesespéréeSj et qu'il n'y avait plus de ressources, il ne pensa plus qu'à sauver ceux qui lui étaient soumis; prudent et éclairé, il céda aux conjonctures présentes y et dépêcha des ambassadeurs pour traiter d'alliance et de paix. Car un général ne porte ajuste titre ce beau nom, qu'autant qu'il connaît également et le temps de vaincre, et celui de renoncer à la victoire. Lutatius ne se fit pas beaucoup prier ; il savait trop bien à quelle extrémité il était luimême réduit, et combien cette guerre était onéreuse au peuple romain (1).

(1) Suivant Cornélius Nepos « Amilcar montra une noble fierté dans laconférence pour la paix, ei Lutatius refusant d'abord de traiter à moins que lui et lessiens^ qui avaient défendu Ëryce^ ne livrassent leurs armes avant de quitter la Sicile, il déclara que, sa patrie succombant, il préférait lui-même mourir, plutôt que de retourner dans ses foyers au prix d'une telle infamie; et qu'il ne pourrait se résoudre à livrer aux ennemis les armes que sa patrie lui avait remises pour la défendre contre eux. — Facem conciliavit : in qua tania fuit ferocia, ut quum Catulus negaret se bellum compositurum, nisi ille cum suis^ qui Erycem tenuerant, armis reliciii^ Sicilia décédèrent : « Succumbente patria, ipse periturum se potius, dixerit, quant cum tanio flagitio domum rediret : non enim suce este virtutis^ arma a patria accepta adversus hostes, adversariis tra* dere, » {Hamilcar, i.)

'c Ainsi finit cette guerre des Romains contre les Carthaginois pour la Sicile, après avoir duré pendant vingtquatre ans sans interruption ; guerre la plus longue, la moins interrompue, et la plus grande dont nous ayons jamais entendu parler. Â Tégard des soldats, on ne peut disconvenir que les Romains n'eussent tout l'avantage sur les Carthaginois. Mais ceuaxi de leur côté avaient un chef qui l'emporta de beavrCOupf en conduite et en valeur, sur tous ceux qui commandhrent de la part d^s Romains. Ce chef est Amikar surnommé Barcas, père de cet Annibal qui dans la suite fit la guerre aux Romains.

a Après s'être formés aux grandes entreprises par des expéditions de cette conséquence, les Romains ne pouvaient rien faire de mieux que de se proposer la conquête de l'univers, et ce projet ne pouvait manquer de leur réussir. »

Cette réflexion, inspirée à notre auteur par les succès des Romains dans la première guerre punique, dut également se présenter à l'esprit d'Amilcar lorsqu'il lui fallut abandonner la Sicile; et, comme la conquête de l'univers par les Romains, c'était pour lui la ruine et la destruction de sa propre patrie, une telle perspective ne dut plus sortir de sa pensée. Ne la perdons pas de vue nous-même et suivons les actes de ce grand homme.

2* Dans la guerre des soldats mercenaires ou des étrangers, qu'on appelle aussi guerre d'Afrique, Amilcar eut à combattre contre sa propre armée revenue de Sicile, officiers et soldats qu'il avait si bien instruits lui-même, qu'il avait, pour ainsi dire, initiés à toutes les ressources

de son propre génie dans la guerre. Après que cette armée eut repassé en Afrique, le gouvernement de Cartilage, dont les finances étaient épuisées, ne put lui payer immédiatement son aitriéré de solde ; de là une insurrection terrible de tous ces étrangers, auxquels se joignirent les populations d'Afrique précédemment soumises aux Carthaginois. De sorte que la ville de Carthage, à peu près réduite à n'avoir que ses propres citoyens pour la défendre contre des révoltes si redoutables, fut pendant plus de trois ans constamment dans l'angoisse et à deux doigts de sa perte, et qu'elle ne dut enfin son salut qu'à l'immense supériorité militaire d'Amilcar.

Au moment où il fut appelé à remplacer un autre général, reconnu incapable de faire face à de tels ennemis, la situation paraissait désespérée. Les mercenaires dirigés par deux des leurs qu'ils avaient nommés chefs, Spendius et Mathos (1), occupaient tous les environs de Carthage. Ils avaient un camp de 20,000 hommes à Tunis, ils faisaient le siège d'Utique (2) avec un corps d'armée

(1) a Spenditis: Campanien^ autrefois esclave chez les Romains^ homme violent et hardi jusqu'à la témérité : craig^nant que son maître qui le cherchait ne rattrapât, et ne lui fit souffrir les supplices et la mort, qu'il méritait selon les lois romaines, il dit et fît tout ce qu'il put pour empêcher un accommodement avec les Cartha^nois.

« Mathos: Africain, homme libre à la vérité, et qui avait servi dans l'armée : mais, comme il avait été un des principaux auteurs des troubles passés, de crainte d'être puni de son crime et de celui où il avait engagé les autres, il était entré dans les vues de Spendius, et, tirant à part les Africains, leur faisait entendre qu'aussitôt que les autres nations auraient été payées et se seraient retirées, les Carthaginois devaient éclater contre eux et les punir de manière à épouvanter tous leurs compatriotes. » {Polyhe^ I, xv.)

(2) Utique. — On ne sait plus aujourd'hui avec exactitude quelle était la po-

de 35,000 hommes, et celui d'Hippone-Zaryte (Bizerte) avec un autre corps d'armée de la même force. Amilcar fit promptement changer la face des choses.

a Les Carthaginois, dit Polybe, lui firent une armée composée de soixante et dix éléphants, de tout ce que Ton avait amassé d*étrangers, des déserteurs des ennemis , de la cavalerie et de Tinfantcrie de la ville ; ce qui montait environ à 10,000 hommes. Dès sa première action il étourdit si fort les ennemis, que les armes leur tombèrent des mains, et qu'ils levèrent le siège d'Utique. Aussi cette action était-elle digne des premiers exploits de ce capitaine, et de ce que la patrie attendait de lui. En voici le détail.

tf Sur l'isthme qui joint Carthage à l'Afrique, sont répandues çà et là des collines fort difficiles à franchir, et entre lesquelles on a pratiqué des chemins qui conduisent dans les terres. Quelque forts que fussent déjà tous ces passages par la disposition des collines, Mathos les faisait encore garder exactement ; outre que le Jtfacar (1), fleuve profond, qui n'est guéable presque nulle part, et sur lequel il n'y a qu'un seul pont, ferme en certains endroits l'entrée de la campagne à ceux qui sortent de Carthage. Ce pont même était gardé, et on y

sition de cette ville jadis célèbre et importante. On présume qu'elle était à la place où Ton voit aujourd'hui Satcor, sur le golfe de Tunis on de Carthage. Toutefois il est certain qu'Utique était sur la rive gauche et tout près de l'embouchure du fleuve Afacar, aujourd'hui Medjerda,

(I) Le if acar, autrement dit le Bagrada. Son nom récent, le Medjerda, semble rappeler son nom ancien, Macar,

avait bâti une ville : de sorte que non-seulement une armée, mais même un homme seul pouvait à peine passer dans les terres sans être vu des ennemis.

a Amilcar, après avoir essayé tous les moyens de vaincre ces obstacles, s'avisa enfin de cet expédient. Ayant pris garde que, certains vents venant à s'élever, l'embouchure du Macar se couvre de sable , et qu'il s'y forme comme une espèce de banc, il dispose tout pour le départ de Tarmée, sans rien dire de son dessein à personne. Ces vents soufflent, il part la nuit, et se trouve au point du jour de l'autre côté du fleuve sans avoir été aperçu, au grand étonnement et des ennemis et des assiégés. Il traverse ensuite la plaine, et marche droit à la garde du pont. Spendius vient au-devant de lui, et environ 10,000 hommes de la ville bâtie auprès du pont s'étant joints aux 1 5,000 d'Utique, ces deux corps se disposent à se soutenir l'un l'autre.

• Lorsqu'ils furent eh présence, les étrangers, croyant les Carthaginois enveloppés (I), s'exhortent, s'encouragent et en viennent aux mains. Amilcar s'avance vers eux, ayant à la première ligne les éléphants ; derrière eux la cavalerie avec les armés à la légère, et àlatroisième ligue les pesamment armés. Mais les ennemis fondant avec précipitation sur lui, il change la disposition de son armée, fait aller ceux de la tète à la queue ; et, ayant fait venir

(i) Vu qu'ils étaient là vingt-cinq mille étrangers contre dix mille Carthaginois.

des deux côtés ceux qui étaient à la troisième ligne, il les oppose aux ennemis. Les Africains et les étrangers s'imaginent que c'est par crainte qu'ils reculent, ils quittent leur rang, courent sur eux, et chargent vivement. Mais dès que la cavalerie eut fait volte-face, qu'elle se fut approchée des pesamment armés, et eut couvert tout le reste des troupes, alors les Africains, qui combattaient épars et sans ordre, effrayés de ce mouvement extraordinaire, quittent prise d'abord et prennent la fuite. Ils tombent sur ceux qui les suivaient, ils y jettent la confusion, et les entraînent ainsi dans leur perte. — On met à leurs trousses la cavalerie et les éléphants, qui en écrasent sous leurs pieds la plus grande partie (1).

(1) Cette tactique d'Âmilcar, telle qae nous la comprenons, serait fort simple ; et notre lecteur pourrait facilement se la représenter d'une manière générale à l'aide d'une petite figure tracée comme nous allons le dire.

Soient trois lignes parallèles représentant les trois lignes de bataille d'Amilcar : i^ les éléphants, 2° la cavalerie mêlée d'armés à la légère^ 3° les pesamment armés.

Au commandement d'Amilcar, la troisième ligne se divise au milieu, et ses deux moitiés, tout en marchant à l'ennemi, s'écartent l'une de l'autre par une marche oblique à droite et à gauche ; jusqu'à ce qu'il y ait entre elles un espace suffisant pour que la cavalerie y puisse passer.

Aussitôt la cavalerie qui est par-devant se divise elle-même au milieu de sa ligne, pour y former deux têtes de colonnes en tournant à droite et à gauche en arrière, et en même temps les deux moitiés de la ligne convergent au centre en deux colonnes, pendant que les deux têtes de colonnes s'élancent du centre en arrière an galop, tous les cavaliers à la suite, pour aller s'engouffrer dans l'ouverture de la troisième ligne, qui se referme sur eux ; puis, chaque colonne de son côté, tournant par derrière à droite et à gauche, revient obliquement en avant, reparaît devant l'ennemi à chaque extrémité de la troisième ligne, la dépasse de toute sa propre longueur, et s'arrête en place.

Dès lors la manœuvre est terminée conformément an texte, comme il est facile de le vérifier en y revenant point par point. En un mot, Amilcar a fait exécuter là à son ordre de bataille une sorte de culbute^ dont le résultat a été

« II périt dans ce combat environ six mille hommes , tant Africains qu'étrangers, et on fit deux mille prisonniers. Le reste se sauva, partie dans la ville bâtie au bout du pont, partie au camp d'Utique. Âmilcar, après cet heureux succès , poursuit les ennemis. Il prend d'emblée la ville où les ennemis s'étaient réfugiés , et qu'ils avaient ensuite abandonnée pour se retirer à Tunis. Battant ensuite le pays, il se soumit les villes, les unes par composition, les autres par force. Ces progrès dissipèrent la crainte des Carthaginois , qui commencèrent pour lors à avoir un peu moins mauvaise opinion de leurs affaires.

(c II y avait alors dans l'armée de Spendius un certain Numide, nommé Naravase, homme des plus illustres de sa nation et plein d^ardeur militaire , qui avait hérité de son père beaucoup d'inclination pour les Carthaginois ; mais qui en avait encore davantage depuis qu'il avait connu le mérite d'Amilcar. Croyant que l'occasion était belle de se gagner son amitié , il vient au camp, ayant avec lui environ cent Numides. Il approche des retranchements, et reste là sans crainte , faisant signe de la main. Amilcar surpris lui envoie un cavalier. Il dit qu'il demandait une conférence avec ce général. Comme celui-ci hésitait et avait peine à se fier à cet aventurier, Naravase donne son cheval et ses armes à ceux qui l'accompagnent, et entre dans le camp tête levée et avec un air d'assurance à étonner

d'entourer de trois côtés les ennemis (péle-môle avec ses (éléphants qui les écrasent sous leurs pieds) et de les refouler ainsi contre leurs derniers rangs.

tous ceux qui le regardaient. On le reçut néanmoins, et on le conduisit à Amilcar. Il lui dit qu'il voulait du bien à tous les Carthaginois, en général, mais qu* il souhaitait surtout être l'ami d' Amilcar ; qu'il n'était venu que pour lier amilié avec lui, disposé de son côté à entrer dans toutes ses vues et à partager tous ses travaux. Ce discours, joint à la confiance et à l'ingénuilé avec laquelle ce jeune homme parlait , donna tant de joie à Amilcar, que nonseulement il voulut l'associer à ses actions, mais qu'il lui fit serment de lui donner sa fille en mariage, pourvu qu'il demeurât fidèle aux Carthaginois.

oc L'alliance faite, Naravase vint, amenant avec lui deux mille Numides qu'il commandait. Avec ce secours, Amilcar met son armée en bataille : Spendius s'était aussi joint aux Africains pour combattre, et était descendu dans la plaine ; on en vient aux mains : le combat fut opiniâtre , mais Amilcar eut le dessus. Les éléphants se signalèrent dans cette occasion , mais Naravase s'y distingua plus que personne. Autarite (1) et Spendius prirent la fuite. Dix mille des ennemis restèrent sur le champ de bataille, et on en fit quatre mille prisonniers. Après cette action, ceux des prisonniers qui voulurent prendre parti dans l'armée des Carthaginois y furent bien reçus , et on leur donna les armes prises sur les ennemis. Pour ceux qui ne vou-

(1) Autarite : chet des Gaulois mercenaires qui avaient été à Éryce. 11 «le ]iii en restait plus là que deux mille. Une grande partie de ceux qu'il avait commandés en Sicile s'étaient, après la capitulation^ engagés au service des Komains.

lurent pas, Amilcar, les ayant assemblés, leur dit : qu'il leur pardonnait toutes les fautes passées, et que chacun d'eux pouvait se retirer où bon lui semblerait ; mais que si dans la suite on en prenait quelqu'un portant armes offensives contre les Carthaginois, il n'y aurait aucune grâce à espérer pour lui.

(c Mathos, Spendius et Autarite, voyant l'humanité dont Amilcar usait envers les prisonniers, craignirent que les Africains et les étrangers , gagnés par cet attrait , ne courussent chercher l'impunité qui leur était offerte ; ils tinrent conseil pour chercher ensemble par quel nouvel attentat ils pourraient mettre le comble à larébelUon.» Pour que cette rébellion fût sans retour, ils poussèrent leurs soldats , au moyen de faux avis , à commettre un nouveau forfait contre Gescon , qu'ils tenaient lié et enfermé dans un cachot. Ils l'y avaient jeté^ lui et les siens , dans une occasion précédente, au mépris du droit des gens , et après avoir pillé la somme qu'il apportait pour payer l'arriéré de solde. Ainsi excités, » les soldats de Spendius se jettent sur ceux de Gescon , qui étaient au nombre d'environ sept cents. On les mène hors des retranchements , on les conduit à la tète du camp, où d'abord on leur coupe les mains, en commençant par Gescon, cet homme qu'ils mettaient peu de temps auparavant audessus de tous les Carthaginois^ qu'ils reconnaissaient avoir été leur protecteur, qu'ils avaient pris pour arbitre de leurs différends ; et après lui avoir coupé les oreilles, rompu et brisé les jambes, on les jeta tout vifs dans un fossé. Cette

nouvelle pénétra de douleur les Carthaginois ; ils envoyèrent ordre à Amilcar et à Hannon de courir au secours et à la vengeance de ceux qui avaient été si cruellement massacrés. Ils dépêchèrent encore des hérauts d'armes, pour demander à ces impies les corps des morts. Mais, loin de livrer ces corps , ils menacèrent que les premiers députés ou hérauts d'armes qu'on leur enverrait, seraient traités comme l'avait été Gescon. En effet, cette résolution passa ensuite en loi, qui portait que tout Carthaginois que Ton prendrait perdrait la vie dans les supplices, et que tout allié des Carthaginois leur serait renvoyé les mains coupées, et cette loi fut toujours observée à la rigueur ( 1). »

Dès ce moment-là , ce ne fut plus une guerre , mais une véritable extermination réciproque , des représailles affreuses.

a On vit alors, d'une manière bien sensible, dit Polybe, combien une expérience fondée sur la science de com-

(1) Polybe place ici la réflexion suivante :

a Après cela^ n'est-il pas vrai de dire que, si le corps humain est suyet à certains maux qui s'irritent quelquefois jusqu'à devenir incurables, Tâme en est encore beaucoup plus susceptible? Comme dans le corps il se forme des ulcères que les remèdes enveniment, et dont ils ne font que hâter les progrès, et qui d'un antre côté laissés à eux-mêmes ne cessent de ronger les parties voisines, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien à dévorer : de même dans l'âme il s'élève certaines vapeurs malignes, il s'y glisse certaine corruption qui porte les hommes à des excès dont on ne voit pas d'exemple parmi les animaux les plus féroces. Leur faites-vous quelque grâce, les traitez-vous avec douceur, c'est piège et artifice, c'est ruse pour les tromper, ils se défient de vous et vous haïssent d'autant plus que vous faites plus d'efforts pour les gagner. Si l'on se roidit contre eux, et que l'on oppose violence à violence, il n'est point de crimes, point d'attentats, dont ils ne soient capables de se souiller : ils se font gloire de leur audace, et la fureur les transporte jusqu'à leur faire perdre tout sentiment d'humanité. >

mander remporte sur une aveugle et brutale pratique de de la guerre. Amilcar tantôt attirait une partie de leur armée àTécart, et, comme un habile joueur d'échecs, Teafermant de tous côtés, la mettait en pièces; tantôt, faisant semblant d'en vouloir à toute l'armée, il conduisait les uns dans des embuscades qu'ils ne prévoyaient point, ou tombait sur les autres de jour ou de nuit lorsqu'ils s'y attendaient le moins, et jetait aux bêtes tout ce qu'il faisait sur eux de prisonniers. Un jour enfin, que l'on ne pensait point à lui, s'étant venu camper proche des étrangers, dans un lieu fort commode pour lui, et fort désavantageux pour eux, il les serra de si près que, n'osant ^combattre, et ne pouvant le fuir, à cause d'un fossé et d'un retranchement dont il les avait enfermés de tout côté, ils furent contraints, tant la famine était grande dans leur camp, de se manger les uns les autres : Dieu punissant, par un supphce égal, l'impie et barbare traitement qu'ils avaient fait à leurs semblables. »

Ce lieu était un défilé, appelé la Hache^ où les ennemis se trouvaient enfermés au nombre de quarante mille, et où Amilcar les écrasa tous , sans qu'il s'en échappât un seul, dit Polybe. Peu de temps après, il extermina tout le reste, dans une bataille rangée , qui fut la dernière.

C'est ainsi qu' Amilcar délivra sa patrie des soldats mercenaires et des Africains qui s'étaient joints à eux dans cette terrible insurrection , qui fut appelée la guerre inexpiable , et qui dura trois ans et quatre mois ou environ.

Pendant qu'elle durait ^ d'autres soldats mercenaires

que le gouvernement de Carlhage avait à sa solde pour garder laSardaigne, se révoltèrent aussi, à l'exemple de ceux de Sicile , bien qu'ils n'eussent de leur côté aucun motif, aucun prétexte pour les imiter. Ils s'emparèrent de la personne de Bostar qui les commandait, et le massacrèrent, lui et tout ce qu'il y avait de Carthaginois autour de lui. Le gouvernement de Carthage ayant alors envoyé en Sardaigne d'autres troupes, sous le comman* dément d'Hannon , celles - ci l'abandonnèrent pour se joindre aux rebelles, qui se saisirent de lui et le firent périr sur la croix.

On inventa aussi de nouveaux supplices contre les Car* thaginois qui étaient dans l'île ; il n'y en eut pas un d'épargné. Après cela, on prit les villes, on envahit toute l'île, jusqu'à ce qu'enfin, les naturels du pays, ayant pris les armes , chassèrent tous ces étrangers et les obUgèrent de se retirer en Italie.

(c Ces étrangers de Sardaigne, dit Polybe, étant venus d* eux-mêmes offrir cette île aux Romains, ceux-ci formèrent le projet d'y passer. La guerre d'Afrique terminée , les Carthaginois se disposant à reprendre possession de leur île, c'en fut assez pour déterminer les Romains à leur déclarer la guerre j prétextant que ce n'était pas contre les peuples de Sardaigne qu'ils faisaient des préparatifs , mais contre eux. Les Carthaginois qui étaient sortis comme par miracle de la dernière guerre, et qui n'étaient point du tout en état de se mettre mal avec les Romains, cédèrent au temps, et aimèrent mieux leur abandonner la Sardaigne^ et ajouter

douze cents talents à la somme qu'ils leur payaient^ que de s'engager à soutenir une guerre dans les circonstances où ils étaient. (I ,xv, xvi, xvii et xviii.)

« 3° La guerre d'Afrique terminée, les Carthaginois envoyèrent en Espagne une armée , sous la conduite d'Amilcar. Celui-ci partit avec Annibal son fils, âgé pour lors de neuf ans , traversa le détroit formé par les colonnes d'Hercule , et rétablit en Espagne les affaires de sa repu-blique. Pendant neuf ans qu'il resta dans ce pays, il soumit à Carthage un grand nombre de peuples, les uns par les armes, les autres par la négociation. Enfin, il finit ses jours d'une manière digne de ses premiers exploits, les armes à la main et sur un champ de bataille , où, ayant en têle une armée très-nombreuse et très-aguerrie , il fit des prodiges de courage et de valeur. » (II , i.)

Tel fut Amilcar Barcas, père d' Annibal. De toutes les qualités qui constituèrent son immense supériorité dans la guerre, nous n'en voulons considérer qu'une seule, la moins éclatante, mais la principale, qui est de même la plus puissante en politique, et qui va ici nous mener droit à notre but. Nous voulons parler de sa pénétration d'esprit^ à laquelle rien n'échappait, et qui suppose un travail assidu, l'observation attentive de tout, avec une méditation incessante et infatigable. Ce fut à cette qualité suprême d'observer sans cesse rennemi et de tout comprendre au moindre indice^ qu'il dut sa sécurité constante au milieu des plus grands périls, pendant neuf ans d'une guerre sans trêve, en Sicile et en Afrique, où il ne cessa

d'être environné des années les plus redoutables et les plus entreprenantes. Nous l'avons vu : jamais une seule fois il na été pris en défaut;']Bïm,is une seule fois il n'a éprouvé le moindre échec qu'on pût mentionner.

§ III. — Qael avenir Amilcar devait-il prévoir pour sa patrie ?

11 n'était pas besoin de toute la pénétration d'esprit d'Amilcar pour deviner et même pour comprendre clairement où tendait la république romaine , quels étaient la politique du sénat et la puissance des moyens qu'il employait, et pour prévoir avec certitude le résultat fatal de la lutte des peuples circonvoisins, si elle continuait à avoir lieu dans les mêmes conditions réciproques. Évidemment toutes les entreprises des Romains tendaient à la domination universelle. Et Polybe nous l'a dit, lui qui respirait l'air de Rome : « Us ne pouvaient rien faire de mieux que de se proposer la conquête de l'univers, et ce projet ne pouvait manquer de leur réussir. » Et un tel avenir, si menaçant pour sa patrie, Amilcar dut le prévoir ; et ce dut être l'objet constant de toutes ses pensées, depuis la première guerre punique.

Manet alta mente repostum.

En effet, même sans tenir compte des faits anciens qu'il put connaître par l'histoire ou par la tradition, ne considérons que les événements contemporains dont il

connut certainement tous les détails. Comment fut entreprise la première guerre punique?

a Les Romains, dit Polybe, après avoir vaincu leurs ennemis, et subjugué tous les peuples de Vllalie^ aux Gaulois prhs, conçurent le dessein d'assiéger les Romains qui étaient alors dans Rhége (Reggio).

a Ces deux villes, Messine et Rhége, toutes deux bâties sur le même détroit, eurent à peu près le même sort. Les Campaniens qui étaient à la solde d'Âgathoclès (1), charmés depuis longtemps de la beauté et des autres avantages de Messine , eurent la perfidie de s'en saisir, sous le beau semblant d'y vivre en bonne intelligence avec les citoyens. Ils y entrèrent comme amis : mais ils n'y furent pas plutôt, qu'ils chassèrent les uns, massacrerent les autres^ prirent les femmes et les enfants de ces nialheureuXj selon que le hasard les fit alors tomber entre leurs mains, et partagèrent entre eux ce qu'il y avait de richesses dans la ville et dans le pays.

a Peu après, leur trahison trouva des imitateurs. L'irruption de Pyrrhus en Italie et les forces qu'avaient sur mer les Carthaginois, ayant jeté la crainte et l'épouvante parmi les Rhéginois, ils implorèrent la protection et le secours des Romains. Ceux-ci vinrent au nombre de quatre mille sous la conduite de Decius Campanus. Pendant quelque temps ils gardèrent fidèlement la ville : mais, éblouis de ses agréments et des richesses des citoyens,

(i) AgathoclCi tyran de Sicile.

ils firent alliance avec eux, comme avaient fait les Campaniens avec les Messinois, chasshrent une partie des ha* bitants, égorgèrent Vautre, et se rendirent maîtres de la ville.

a Les Romains furent très-sensibles à cette perfidie. Ils ne purent y apporter remhde sur-le-champ^ occupés qu'ils étaient aux guerres dont nous avons parlé; mais, dès qu'ils les eurent terminées, ils mirent le siège devcint Rhége» La ville fut prise, on passa au fil de Tépée le plus grand nombre de ces traîtres. Le reste, qui montait à plus de trois cents, fait prisonnier et envoyé à Rome, y fut con-» duit sur le marché par les préteurs, battu de verges et mis à mort. Exemple de punition que les Romains crurent nécessaire pour rétablir chez leurs alliés la bonne opinion de leur foi. On rendit aussi aux Rhéginois leur pays et leur ville.

(( Pour les Mamertins, c'est-à-dire les peuples de la Campanie qui s'étaient donné ce nom après avoir surpris Messine, une bataille qu'ils perdirent contre les Syracusains, jointe à la prise de Rhége, dérangea entièrement leurs affaires. Les uns eurent recours aux Carthaginois, auxquels ils se livrèrent, eux et leur citadelle. Les autrès abandonnèrent la ville aux Romains j et les firent prier de venir à leur secours : grâce, disait-on, qu'ils ne pouvaient refuser à des gens qui étaient de même nation qu'eux. Les Romains hésitèrent longtemps sur ce qu'ils répondraient. Cette demande leur parut d'abord tout à fait déraisonnable. Apres avoir puni avec une extrême sévérité

leurs propres citoyens pour avoir trahi les Rhéginois, ils ne pouvaient avec justice envoyer des secours auœ Mamerttns^ qui s'étaient emparés par une semblable trahison non-seulement de Messine, mais encore de Rhége. D'un autre côté, il était à craindre que les Carthaginois, déjà maîtres de l'Afrique, de plusieurs provinces de l'Ibérie et de toutes les îles des mers de Sardaigne et de Tyrrhénie, s'emparant encore de la Sicile, n'enveloppassent toute l'Italie et ne devinssent des voisins formidables ; et l'on voyait clairement qu'ils subjugueraient bientôt cette île, si l'on ne secourait pas les Mamertins. Les Romains prévoyant ce malheur et jugeant qu'il ne fallait pas perdre Messine^ ni permettre aux Carthaginois de se faire par là comme un pont pour pousser en Italie j furent longtemps à délibérer. Le sénat même, partagé également entre le pour et le contre, ne voulut rien décider. Mais le peuple, accablé par les guerres précédentes, et souhaitant avec ardeur de réparer ses pertes ; poussé encore à cela tant par Tintérét commun que par les avantages dont les préteurs flattaient chaque particulier, le peuple, dis-je, se déclare en faveur de cette entreprise^ et Von en dressa un plébiscite. Appius Claudius, l'un des consuls, fut choisi pour conduire le secours, et on le fit partir pour Messine. »

Voilà donc deux troupes de soldats italiens, les uns Romains, les autres Campaniens ou Mamertins, qui, des deux côtés du détroit de Messine, commettent les mêmes perfidies, les mêmes atrocités; et au sujet desquels le sénat de Rome punit sévèrement les uns et porte secours

et assistance aux autres : usant ainsi manifestement de deux poids et de deux mesures suivant l'intérêt des Romains. Considérons bien de quel prétexte le sénat s'est couvert et comment il s'y est pris pour arriver sans trop de scandale à un tel résultat. Car c'est là le point fondamental de toute la politique romaine, et en même temps un des motifs profonds de la guerre d'Ânnibal, comme nous tâcherons de le démontrer ci-après.

A l'égard de Rhége, les Romains négligèrent d'abord, pendant neuf ans^ les crimes commis par leurs propres soldats dans cette malheureuse ville, bien qu'elle ne fût pas très-éloignée de Rome et qu'il ne fallût que peu de troupes pour la déhvrer. Ils étaient alors occupés à conquérir le midi de l'Italie sur les Tarentins , au secours desquels était venu Pyrrhus. En6n, une fois que toute la partie méridionale de l'Italie, sauf Rhége, leur fut soumise, le sénat se rappela les crimes commis à Rhége par les soldats romains, les y fit attaquer et les punit sévèrement, ce Exemple de punition, dit Polybe, que les Romains crurent nécessaire pour rétablir chez leurs alliés la bonne opinion de leur foi. » C'est là, croyons-nous, le nœud de toute la politique des Romains : établir ou rétablir chez leurs alliés la bonne opinion de leur foi, c'est-à-dire leur inspirer la confiance qu'ils seront protégés par eux, en cas de besoin ; et quand il arrive aux Romains de faillir à cette bonne réputation par le motif de leur propre intérêt, tâcher de la rétablir au plus tôt avec ostentation. Ainsi déjà, dans la juste punition des traîtres de Rhége, c'est l'intérêt

matériel du peuple romain , non la justice, qui a été au fond le vrai mobile du sénat. Ce serait même, selon nous, sur cette confiance des peuples dans la protection romaine, confiance illusoire s'il en fut jamais, qu'a reposé toute la politique du sénat, et en grande partie le succès presque constant des armes romaines dans tout l'ancien monde. .

A l'égard des Campaniens ou Mamertins qui occupaient Messine, la question était la même qu'à l'égard des traîtres de Rhége ; mais l'intérêt des Romains parlait en sens contraire. Et pour prendre une décision contraire à la justice sans trop scandaliser ni inquiéter les alliés, le sénat imagine un expédient plein d'habileté^ sinon d'honnêteté : c'est de déférer au peuple lui-même la décision à l'égard de Messine. Et pour pousser le peuple à voter dans le sens injuste, mais utile, le sénat a recours aux moyens les plus indignes : des magistrats sans pudeur font ressortir publiquement aux yeux des citoyens tous les avantages que chaque particulier aussi bien que la république peuvent retirer de la possession de Messine. On procède donc à un plébiscite j et le peuple rapace vote immédiatement qu'on portera secours et assistance aux traîtres de Messine. De cette manière, la religion du sénat romain est sauvegardée : c'est le peuple qui l'a voulu ainsi, et lui, sénat, il a dû exécuter la volonté du peuple. Les alliés ne doivent donc voir là qu'une décision tout-àfait accidentelle, où lareligion du sénat n'a pas été libre; mais ses principes de justice n'en restent pas moins fer-

mes ; et par conséqnent les alliés doivent persister dans leur bonne opinion de sa foi. Quelle hypocrisie 1

Remarquons bien le tour de phrase employé à Rome dans cette affaire : ne pas perdre Messine^ pour dire prendre possession de Messine ; et encore celui-ci : ne pas permettre auo) Carthaginois de se faire par là comme un pont pour passer en Italie^ au lieu de dire : et permettre aux Romains de se faire par là comme un pont pour passer en Sicile. Car, les Romains étant maîtres de Rhége, l'occupation de Messine complétait pour eux la possession de ce pont idéal ; tandis que, pour les Carthaginois, l'occupation de Messine leur eût simplement permis de fermer le pont du coté de la Sicile, mais nullement de passer en Italie.

Tirons de là cette conclusion, que toute l'histoire romaine permet de généraliser, à savoir que le sénat romain, sous le manteau sacré de la justice, et en tâchant de sauver les apparences, s'est guidé en politique uniquement et par tous les moyens d'après l'intérêt matériel que les Romains pouvaient avoir à tel ou tel acte, soit pour s'enrichir, soit pour étendre de proche en proche leur domination sur tous les peuples environnants. Et c'est ainsi qu'ils sont parvenus à effectuer la conquête de l'univers.

Il est très-important d'examiner à ce point de vue les traités d'alliance que les Romains se ménageaient avec soin de proche en proche parmi les peuples environnants : traités qui étaient gravés sur l'airain et conservés dans le trésor public, avec juste raison, car ils

valaient plus que Tor pour subjuguer les peuples. Notre lecteur en va juger lui-n^ème, d'après un exemplaire textuel de ces traités qui nous est parvenu intact.

Ce précieux document, que nous trouvons dans les livres saints, est le traité fait par les Romains avec Judas Machabée et le peuple juif, environ trente ans après Texpédition d'Annibal.

«Judas, dit la Bible, choisit Eupolème, fils de Jean, fils de Jacob , et Jason , fils d'Éléazar, et les envoya à Rome contracter amitié et alliance avec le peuple romain, afin qu'il délivrât les Juifs du joug des Grecs, envoyant quelle servitude ils faisaient peser sur le royaume d'Israël.

« Et ils arrivèrent à Rome après un très-long voyage, et ils entrèrent dans le palais du sénat, et ils dirent : — Judas Machabée, et ses frères, et tout le peuple juif, nous ont envoyés auprès de vous pour faire avec vous un traité d'alliance et de paix, et nous inscrire parmi vos alliés et amis.

(c Et leur discours fut accueilli avec approbation. Et le sénat fit cette réponse, qui fut gravée sur des tables d'airain^ et envoyée à Jérusalem, pour y rappeler aux Juifs la paix et l'alliance faites avec eux.

a Prospérité aux Romains et au peuple juif, sur mer et sur terre pour toujours : et que le glaive et l'ennemi restent loin d'eux.

— « Que si la guerre survient tout d'abord aux Romains, ou à l'un quelconque des peuples qui leur sont alliés dans toute l'étendue de leur domination :

« Le peuple juif leur portera secours selon que les cir" constances du moment Veœigeronty et de tout cœur :

ce Et les Romains ne seront tenus de donner ou de fournir à ceux qui viendront combattre ni blé, ni armes, ni argent, ni vaisseaux, ainsi que les Romains Font voulu ; et ces auxiliaires se conformeront à leurs ordres sans rien recevoir d'eux,

— a Mais aussi semblablement, si la guerre survient tout d'abord aux Juifs, les Romains les aideront cordialement y selon que les circonstances du moment le leur permettront :

<c Et les Juifs ne seront tenus de donner à ceux qui viendront les aider ni blé, ni armes, ni argent, ni vaisseaux, ainsi que les Romains l'ont voulu ; et ces auxiliaires se conformeront à leurs ordres sans subterfuge.

— « Tels sont les termes du traité des Romains avec le peuple juif.

« Que si après cela, d'un côté ou de l'autre, on y veut ajouter ou retrancher quelque chose, on en fera la proposition : et tout ce que l'on conviendra d'ajouter ou de retrancher sera ratifié.

— « Quant aux maux que le roi Démétrius (1) a fait éprouver aux Juifs, nous lui avons écrit en ces termes : — «Pourquoi avez-vous fait peser votre joug sur nos amis et nos alliés les Juifs ?

(!) Démétrius Soter^ roi de Syrie.

« Si donc ils reviennent se plaindre à nous une seconde fois, 710US leur rendrons justice contre vaus , et nous vous combattrons sur mer et sur terre (1). »

Il faut convenir que c'est là un traité bien commode pour les Romains. En effet, on le voit : qu'ils aient une guerre à faire, eux ou l'un quelconque de leurs alliés, et voilà le peuple juif tenu de leur porter secours de tout cœur, selon que les circonstances V exigent j et de combattre pour eux, et de se conformer à leurs ordres : tout cela à ses propres frais et sans qu'il en coûte absolument rien aux Romains. De sorte qu'il suffira aux Romains d'envoyer de leur côté à leurs frais un consul et quelques légions, pour avoir aussitôt en face de l'ennemi une armée nombreuse, dirigée avec tout l'ensemble désirable, et où les alliés rivalisent d'émulation avec le corps principal formé de légionnaires aguerris. Tout cela est donc parfait, très-simple et peu coûteux pour les Romains.

(1) Bene sit Romanis^ et genti Judâsorum, in mari et in terra in xtemum : gladiusque et hostis procul sit ab eis. — Quod si institerit bellum Romanis prius, aut omnibus sociis eorum in omni dotninatione eorum : — auxilium feret gens Judaeoram, prout tempus dictaverit, corde pleno : — et prœliantibtis non da* hunt, neque subministrabunt ttiticum, arma, pecuniam, naves, sicut piacuit Ho* manis : et custodient mandata corum^ nihil ab eis accipientes, — Similiter autem et si genti Judxorum prius acciderit bellum ^ adjuvabunt Romani ex animo, prout tempus permiserit. — Et adjuvantibus non dabitur triticutn, arma, pecunia, naves, sicut piacuit Romanis : et custodient mandata eorum ahsque dolo. — Secundum hœc verba constituei^nt Romani populo Judxorum. — Quod si post hxc verba hi aut illi addere aut demere ad hxc aliquid voluerint, facient ex proposito sua : et quxcumque addiderint, vel dempserinty rata erunt. — Sed et de maliif quœ Demetrius rex fecitin eos, scripsimus ei^dicentes: Quare gravasti j'ugum tuum super amicos nostros et socios Judxos? — Si ergo iterum adierint nos, adversum te faciemus illis judicium, et pugnabimus tecum mari ierraque. (Machab., I, VIII, V. 23 et'seq.)

C'est ainsiy par exemple, et nous aurons soin de le constater, que dix ans avant l'expédition d'Annibal ils purent, au rapport de Polybe (H, v), mettre sur pied contre les Gaulois cisalpins, avec cent cinquante mille hommes de leurs propres troupes , six cent mille hommes de troupes alliées (parmi lesquelles même des Gaulois!). .

Polybe fait à ce sujet une réflexion que nous ne pouvons omettre : a Ce sont pourtant là, dit-il, ceux qu'Annibal vint attaquer jusque dans Tltalie, quoiqu'il n'eût pas vingt mille hommes, comme nous le verrons plus au long dans la suite. » — Il faut donc bien que la raison pour laquelle Annibal vint ainsi d'emblée attaquer les Romains en Italie, celte raison que nous cherchons actuellement, ait été une raison capitale ; et que son espoir de succès ait été fondé sur autre chose de plus que la force de son armée. Mais suivons l'ordre de notre recherche et revenons au traité d'alliance que nous examinions.

Semblablementf y est-t*il dit, à l'égard des parties con* tractantes : mais les termes mêmes du contrat démontrent que les conditions ne sont point réellement semblables de part et d'autre. En effet , s'il arrive que le peuple juif (lui-même, non pas quelqu'un de ses a/liés) ait à faire une guerre ; les Romains ne sont tenus de lui porter secours qn^autant que les circonstances du moment le leur permettront. C'est-à-dire qu'il leur est très-facile d'éluder toute obligation réciproque, simplement par la raison prévue au traité, que les circonstances présentes ne leur permettent pas de porter secours aux Juifs : vu qu'ils ont eux-mêmes,

4(5 ANNIBÂL £N GAULE.

Romains, telle ou telle autre guerre à soutenir. Caria guerre ayant été leur moyen d'existence et leur procédé pour l'augmentation incessante de leur territoire, ils en ont ea constamment quelqu'une à soutenir. On en a la preuve dans la fermeture du temple de Janus, qui n'a eu lieu qu'une seule fois entre l'époque de Numa et celle d'Auguste. Et du reste, on a vu que le sénat n'eût pas été en peine de trouver, au besoin^ quelque bonne raison pour entreprendre une guerre utile.

De fait, les Romains ont^ils rempli les obligations contractées par eux dans le traité qu'on vient de lire ; ontils porté secours au peuple juif et à Judas Machabée contre Démétrius Soter ? Et à l'égard de Rhége, qu'ils s'étaient engagés à protéger en cas de besoin, ne les a-t-on pas vus attendre neuf ans, attendre d'avoir subjugué tout le midi de l'Italie, non pas même pour protéger cette natalheureuse ville contre des étrangers, mais, ce qui était de stricte justice, pour la délivrer du pillage et des fureurs barbares de leurs propres soldats? Et cette délivrance tardive doit-elle être attribuée à un sentiment de justice, ou à l'intérêt égoïste de parfaire leur conquête du midi de l'Italie, et de se ménager là comme un pont où ils pussent passer en Sicile ? Nous allons voir encore bientôt s'ils ont mieux protégé Sagonte, quoiqu'ils aient fait grand bruit de leur alliance avec cette héroïque ville d'Espagne.

Concluons donc que les traités d'alliance, le protecto^ ratj en un mot, Vhégémonie des Romains parmi leurs alliés, n'étaient pour le sénat qu'un moyen dissimulé et

commode d'intervenir à son heure avec les légions protectrices , dans le propre et unique intérêt du peuple romain, et de faire sans cesse des guerres de conquêtes avec le concours gratuit de ses alliés, tous les pays conquis de cette manière devenant ensuite autant de provinces romaines, et cet accroissement de territoire devenant par lui-même de plus en plus sûr et facile.

Vires acquirit eundo (1),

Les traités d'alliance étaient donc un moyen politique redoutable que le sénat de Rome employait avec beaucoup d*habileté, sous le manteau de la justice et de la religion, pour étendre sans cesse et de plus en plus la domination romaine. Et cette politique était immuable d'âge en âge : le sénat lui-même étant impérissable et immuable dans ses tendances, par suite de sa constitution comme corps politique, directeur des intérêts du peuple romain et arbitre du sort des autres peuples.

Tu regere imperio populos j Romane^ mémento^ Hx tihi erunt arieSy pacisque imponere morein, Parcere subjectis, et debellare superbos.

(1) On voit déjà des exemples de l'habileté des Romains à augmenter leur territoire dans deux anciens traités faits par eux avec les Carthaginois avant leurs guerres, et que Polybe rappelle. Il est dit dans le premier : « Que les Carthaginois ne feront aucun tort dans le pays des Latins aux villes mêmes qui n*y seront pas sous la domination romaine: que s'ils en prennent quelqu'une, lis la rendront aux Bomains dans son entier, 11 est dit dans le second « que si les Carthaginois prennent dans les pays latins quelque ville qui ne soit pas de la domination romaine, ils garderont pour eux l'argent et les prisonniers, et remet» Iront la ville aux Romains. » (IH, v.)

Ainsi déjà Amilcar dut bien conoaitre les procédés poli* tiques du sénat romain, de ce sénat directeur d'un peuple rapace et guerrier, qui, se couvrant hypocritement des apparences de la justice et de la bonne foi, usait de deux poids ou de deux mesures selon son intérêt et son ambition. Ensuite, lorsque les Carthaginois dépouillés de la Sicile, épuisés par la guerre des soldats étrangers, et dépouillés encore de la Sardaigne par une autre révolte de soldats étrangers, se disposèrent à réparer un peu tant de pertes en reprenant possession de cette dernière île, Amilcar, attentif à tout, ne dut-il pas s^indigner de voir ces mêmes Romains prétendre que c'était contre eux que sa patrie équipait des vaisseaux, lui déclarer la guerre et lui extorquer ainsi une augmentation de tribut? Enûn ne les vit-il pas, on peut le dire, jeter le masque, et s'emparer de la Sardaigne sous le prétexte incroyable que ces soldats étrangers, sans feu ni lieu, chassés par les habi* tants de cette île, et réfugiés enitalie, étaient venus spontanément la leur offrir, à eux Romains ? Amilcar devait donc comprendre avec évidence que les ambassadeurs des Romains, leurs traités d'alliance ou de paix, leurs colonies, leurs légions, tout cela n'était pour eux qu'autant de moyens d'atteindre leur but politique : la domination universelle et la spoliation de tous les biens des peuples à leur profit. Le danger était donc imminent pour Carthage, et d'autant plus grand, d'autant plus certain que le sénat de Rome n'était point périssable ou sujet à changer, comme le sont des souverains successifs ; mais

qu'il était indéfiniment persistant, et immuable dans ses traditions : qualité fondamentale de toute vraie puissance politique.

Partant Amilcardut en être arrivé à cette conviction iné« branlable, que le flot sans cesse croissant de l'invasion romaine, après avoir déjà si gravement entamé le territoire de sa patrie, ne pouvait tarder de le submerger complètement et de n'y laisser que des ruines, si de son côté il ne parvenait à découvrir quelque moyen plus puissant que les forces des Carthaginois pour prévenir la catastrophe.

§ IV. — Quel moyen restait-il à Âmilcar pour préserver sa patrie

d'un tel avenir ? Son projet.

Un seul moyen pouvait offrir à Amilcar quelque espoir d'y réussir : c'était de combattre les Romains avec leurs propres armes, en retournant contre eux ces alliances politiques qui leur avaient procuré tant de succès. En un mot, c'était d'imiter leur politique dans un intérêt opposé au leur, dans l'intérêt commun des peuples voisins, en amenant tous ces peuples à s'allier entre eux et à former une ligue de salut commun, pour cerner de toutes parts des envahisseurs si redoutables, les contenir dans les limites de l'Italie, et même tâcher de les refouler vers Rome, Mais il était déjà bien tard pour y songer^ tant les forces des Romains s'étaient accrues avec leurs progrès. Peut-on douter que chez un homme tel qu'A-

milcar Barcas, qui observait avec soin les progrès, le but et les moyens de la domination romaine, un tel projet ne dût naturellement lui venir à la pensée? Plus on y voudra réfléchir, plus on se convaincra, nous osons l'affirmer, que c'était là le seul moyen de salut pour tous les peuples non encore subjugués par les Romains, et en particulier pour les Carthaginois et les Gaulois cisalpins.

L'exécution d'une telle entreprise devait inévitablement présenter de très-grandes difficultés; mais elle n'était point impossible. Et si Ton écarte d'abord ces difficultés d'exécution pour ne considérer que l'ensemble du plan à suivre, ce plan était aussi simple que l'idée fondamentale, et s'offrait de lui-même à l'esprit. La première chose à faire pour les Carthaginois, était de se ménager l'appui des Espagnols : nation éminemment brave, d'un courage solide sur les champs de bataille, et combattant avec des armes modèles : dès lors, les deux peuples réunis entoureraient déjà une partie importante de la Méditerranée.

Carthage pouvait facilement fournir l'armée nécessaire pour favoriser la levée de boucliers et encourager les peuples indécis ; mais un point capital était de trouver dans l'Italie même un peuple sur lequel on pût compter d'avance, pour y aller prendre pied chez lui en arrivant audelà des Alpes, et pour y avoir ensuite un centre d'action et de renforts durant la guerre. La Gaule cisalpine s'offrait dans la situation la plus convenable à cet effet; et heureusement encore, les peuples de cette vaste et fertile région de l'Italie se trouvaient alors dans les con-

ditioDs les plus propres à les faire entrer avec ardeur dans une ligue contre les Romains. Us en étaient à leur lutte suprême contre ces spoliateurs des peuples, qui les avaient déjà dépouillés à diverses reprises des plus belles parties de leur territoire, pour les distribuer à la plèbe de Rome. De plus, ce n'était point de leur défaut de bravoure que les revers de ces Gaulois cisalpins étaient résultés, mais du défaut d'armes comparables à celles des Romains, et surtout de leur défaut d'idées politiques et de sentiments patriotiques; et encore, il faut l'avouer, de Tentente de quelques-unes de leurs cités avec l'ennemi commun: résultat déplorable de l'incurie et de Tégoïsme de leurs petits rois, tous divisés entre eux ou par leur jalousie mutuelle, ou par l'habileté politique de l'ennemi. De sorte que ces mêmes Gaulois cisalpins, guidés avec prudence et intelligence, par quelque grand général de Carthage, pouvaient redevenir très-redoutables aux Romains : d'autant plus que ces derniers ne devaient pas encore être complètement remis de la terreur traditionnelle que ces mêmes Gaulois leur avaient inspirée depuis la prise de Rome. C'était donc, après les préparatifs faits en Espagne, dans la Gaule cisalpine qu'il fallait porter la guerre, en faisant alliance avec les Gaulois, et en tâchant de s'adjoindre immédiatement un peuple limitrophe, les Ligures, autre peuple d'origine celte, jaloux de sa liberté, courageux, dur aux travaux et a toutes les fatigues de la guerre.

Une fois ce premier noyau de la ligue formé, il s'agis-*

sait de s'avancer au sud, pour tâcher de faire alliance avec les nombreux peuples plus ou moins aborigènes de l'Italie, qui en occupaient les régions centrales. Ceux-ci étaient depuis longtemps déjà soumis et accoutumés au joug des Romains : on devait donc s'attendre à plus de difficultés pour les détacher de cette alliance déjà ancienne, et les faire entrer dans une alliance opposée.

Enfin, on arrivait à l'extrémité méridionale de l'Italie, dans la Grande-GricCy région où, à Siponte, à Yénusie, à Tarente, à Métaponte, Héraclée, Crotone, Locres, Napies, et enfin Capoue, on devait trouver des populations d'origine grecque, plus disposées à entrer dans la ligue et à prendre les armes contre l'ennemi commun. Dès lors, l'enceinte eût été fermée autour des redoutables envahisseurs; on se fût retrouvé en communication facile avec Carthage ; et à Capoue on eût été en bonne position ou pour traiter ou pour en finir avec Rome.

Certainement un projet de cette sorte n'avait rien qui ne fût très-sensé, très-prudent, très-exécutable par un homme tel qu'Âmilcar. Somme toute, il ne s'agissait que de dessiller les yeux à divers peuples sur la politique des Romains, sur le danger imminent qui en résultait pour leurs voisins, sur la nécessité de former une alliance commune contre l'ennemi commun -, puis, de prêter main forte à chacun des coïntéressés, pour se délivrer ou se préserver ensemble de ces envahisseurs méthodiques et hypocrites de tous les biens des autres peuples. Assurément rien de tout cela n'était impossible.

Nous ne craignons pas d'avancer qu'Amilcar avait conçu ce projet , qu'Annibal l'exécuta presque entièrement, et que l'idée d'un tel but politique jette la plus vive lumière sur toute la seconde guerre punique, sur tout ce qui peut s'y rattacher avant, pendant et après cette guerre mémorable. Et notre lecteur va pouvoir en juger luimême en y jetant un coup d'œil d'ensemble, avant que nous entrions dans la seconde partie de notre travail, où nous devrons ne plus quitter le fil du récit.

Considérons ce qu*a dit ci-dessus Polybe. Il a mentionné^ comme étant une des causes de la seconde guerre punique , le ressentiment qu' Amilcar Barcas aurait gardé de ses revers en Sicile. « Car , dit-il, quoique Amilcar eût été défait en Sicile ^ son courage n'en fut point abattu. » Or, cette allégation de Polybe est tout à fait inexacte, d'après son propre récit de la première guerre punique , où Ton a vu que jamais en Sicile ni ailleurs , Amilcar n'a éprouvé le moindre échec. De plus, Cornélius Nepos nous apprend qu'Amilcar ramena son armée de Sicile avec tous les honneurs de la guerre. Le consul voulut bien d'abord refuser de traiter s'il ne livrait ses armes; mais le fier Carthaginois se déclara prêt à combattre jusqu'à la mort, plutôt que de livrer à l'ennemi les armes que sa patrie lui avait remises pour la défendre (1). 11 parait donc que Polybe, qui devait certainement connaître le fond des choses , n'a pas été libre , au milieu des hommes politi-

(1) CoBNELius Nepos^ Amilcar^ i. Voir le texte dans la note de îa p. 22.

ques âe Rome , d'expliquer les véritables raisons qui auraient poussé Amilcar Barcas à méditer la seconde guerre punique , dix-huit ans avant qu'elle éclatât.

Notre auteur a insisté, en ajoutant que : « Quoique Amilcar soit mort dix ans avant que cette guerre commençât, il est cependant aisé de prouver qu'il en fut le principal auteur ; » et la preuve qu'il en donne, c'est le serment dicté au jeune Annibal. Ceci nous met sur la voie. En effet, pour qu' Amilcar, en emmenant son jeune fils dans une expédition en Espagne^ ait ainsi évoqué solennellement le souvenir des Romains , et dicté à ce jeune fils le serment de ne jamais être leur ami , il faut bien que cette expédition se soit rattachée dans son esprit à quelque pensée supérieure et secrète contre les Romains, à quelque projet de guerre dont cette expédition d'Espagne était, pour ainsi dire, le premier acte. Peut- on en douter, quand on voit l'importance que Polybe lui-même attribue à ce serment? Qu'on veuille bien peser attentivement les considérations qu'il présente à la suite et dont nous devons rappeler ici les propres termes. « On conviendra, dit-il , que ce témoignage de la haine d' Amilcar et de tout le projet quil avait formé contre les Romains , est précis et sans réplique. Mais cette haine parait encore plus dans ce qu'il fit ensuite. Car il leur suscita deux ennemis, Asdrubal son gendre et Annibal son fils, qui étaient tels, qu'après cela il ne pouvait rien faire de plus pour montrer l'excès de la haine qu'il leur portait. Asdrubal mourut avant de pouvoir faire éclore son dessein. Mais Annibal trouva dans

la suite roccasion de se livrer avec éclat à rinimitié qaHl avait héritée de son père contre les Romains. » Or cet Asdrubal, présenté ici comme ayant été un si grand ennemi des Romains , jamais il n'a tiré le glaive contre eux. Voici ce qu'en dit Polybe lui-même : a Après la mort d'Âmilcar, Asdrubal gouverna l'Espagne pendant huit ans , et, par la douceur et la politesse dont il usa envers les puissances du pays, plus que par les armes, il étendit beaucoup la puissance de sa république (1). » Donc ce dessein qu'Asdrubal poursuivait secrètement en Espagne, qu'il ne put mettre à exécution avant sa mort, et qui était si redoutable aux Romains, doit avoir été un dessein politique^ tel qu'aurait été en effet le dessein de susciter une ligue des peuples pour se garantir mutuellement de l'invasion romaine.

Ainsi , l'on voit déjà assez clairement dans le récit de Polybe , malgré toute la réserve qu'il y met , qu'Amilcar avait conçu et méditait depuis longtemps un certain projet contre les Romains; que son expédition en Espagne, où il emmena son jeune fils Annibal , après lui avoir fait prt)noncer devant l'autel de la patrie , dans la solennité du départ, /e serment de ne jamais être Vami des Romains , fut un premier acte politique et militaire se rattachant à ce projet secret; qu'Asdrubal, son gendre et son successeur

(1) Polybe, II, yii. — Il dit ailleurs : « Asdrubal, revêtu du commandement des armées, se fit beaucoup d'honneur dans cette dignité par son intelligence et sa conduite. » Ce fut lui qui flt bâtir Carthagcne : il étendit la puissance de* sa nation en Espagne, et fit avec les Romains un traité, oit les Carthaginois s'enyageaient à ne peint passer axHielà de VÈbre.

en Espagne, y marcha dans les mêmes errements politiques et militaires, en vue du même dessein secret, sans cependant pouvoir l'amener à exécution ; et qu'enfin Annibal, devenu homme mûr et nommé après Asdrubal au commandement de l'Espagne, proQta de cette situation pour se livrer avec éclat à sa haine héréditaire contre les Romains, en exécutant ce même projet de son père, dans son expédition en Italie. Tout cet enchaînement des faits rapportés nous paraît manifeste, bien que notre auteur ne s'explique ici nettement sur rien.

Mais nous avons, d'autre part, un témoignage positif et précis qui prouve la justesse de ces inductions, le témoignage de CorneHus Nepos. Voici comment il s'exprime : a Cet Amilcar^ au moment où il se préparait à porter la guerre en Italie j la neuvième année depuis qu'il était venu en Espagne , fut tué les armes à la main dans une bataille contre les Vettones (1). » Certainement donc, ce projet formé par Amilcar contre les Romains, conçu et médité par lui depuis si longtemps, n'était autre que cette même expédition en Italie, dont Annibal son fils entreprit l'exécution dix ans après sa mort.

Enfin , Amilcar dut bien comprendre que , lui fût-il donné de commencer une telle guerre , il était bien probable que sa vie ne suffirait pas dès lors pour la mener

(\) Bic, quum in Italiam bellum inferre meditaretur, nono anno pastquam in Hispaniam venerat, in prœlio pugnans adversus Vectones^ occisus est. — {Hamil" car, IV.)— Ces Vectones, ou Vettones, étaient un peuple de la Lusitanie orientale, limitrophe de la Béturie, des Oreiani et des Carpetani.

à bonne fin ; et, le salut de sa patrie en dépendant, il dut s'occuper avec le plus grand soin de former ses fils à la politique et à la guerre , et de leur transmettre en détail son plan , ses instructions et tout ce que sa prudence, son expérience et son propre génie lui suggéraient de conseils utiles pour la conduite d'une telle entreprise , au cas où ils en seraient les continuateurs. Le jeune Annibal put profiter de ces grands enseignements de son père pendant neuf années qu'il fut auprès de lui en Espagne. Ses deux frères, Asdrubal et Magon , durent aussi y participer. Et ce fut sans doute alors qu'Âmilcar, voyant avec quelle facilité naturelle ses trois fils saisissaient et s'appropriaient ses vues sur cette guerre inévitable et suprême contre les Romains , prononça cette parole que les auteurs citent de lui : « f élève trois lionceaux qui dévoreront un jour la république romaine. »

De fait, les grands traits du plan de guerre d'Annibal s'accordent-ils avec la pensée supérieure et préméditée, de susciter et d'appuyer par les armes une ligue des peuples contre l'invasion romaine?

Polybe n'hésite point à affirmer (c qu' Annibal conduisit cette grande affaire avec beaucoup de prudence. » Cependant on voit Annibal porter d'emblée la guerre en Italie, au risque évident de perdre dans le trajet la moitié de son armée : ce qui lui est arrivé en réalité. Gomment s'expliquer cela, quand on voit d'une manière non moins claire que, sans sacrifier ainsi tout d'abord ni la moitié ni même aucune partie de son armée , il eût pu avec

plus de facilité porter la guerre soit en Sicile , soit en Sardaîgne, soit sur quelque point du vaste littoral de ritalie , et même qu'il eût pu combattre les Romains en Espagne , pays où Tinfluence de Garthage était prédominante, où son armée était habituée à combattre et avait déjà obtenu tant de succès, où enfin il lui était si facile de faire venir des renforts d'Afrique ? Le parti qu'il prit , de passer d'emblée en Italie à travers la Gaule et les Alpes , devrait donc nous paraître , en lui-même, une grave imprudence de sa part, à moins qu'il n'ait eu quelque raison capitale, quelque raison supérieure et secrète d'en agir ainsi. Car, ni Polybe, ni après lui personne que nous sachions, n'en a jamais présenté aucun motif. Or, la nécessité et l'urgence d'opposer une digue assez solide au flot sans cesse croissant de l'invasion romaine , qui menaçait d'engloutir de proche en proche tous les territoires circonvoisins , et particulièrement alors celui de Garthage ; en un mot , la pensée supérieure et secrète de constituer une ligue défensive des peuples contre les Romains , nous paraît expliquer et seule pouvoir expliquer d'une manière satisfaisante ce fait , qu'Annibal se soit porté d'emblée et au risque des plus grands périls en Gaule Cisalpine. Ce fut, selon nous, pour y faire un premier pacte avec les Gaulois cisalpins et les Ligures, et y constituer un premier noyau de peuples alliés. Et de fait, les Gaulois cisalpins et les Ligures, peuples d'origine celte, se sont ou d^avance ou tout de suite alliés à lui, comme on le verra.

Remarquons encore que réellement Annibal a suivi en Italie la marche qu'il devait suivre pour atteindre ce but politique, marche que nous avons indiquée plus haut en nous guidant à priori sur cette pensée (p. 50 et suiv.).

Remarquons aussi que les peuples du centre, qui étaient aborigènes de l'Italie et accoutumés depuis longtemps au joug des Romains , persistèrent dans leur al« liance, même après la bataille de Cannes. Peut-être même que ce fut là le véritable motif pour lequel Annibal, après ce désastre de l'armée romaine , ne marcha pas immédiatement sur Rome. En effet, au moment où il se fût présenté devant la Ville, si le sénat en fût sorti du côté opposé , pour se mettre, à la tète des peuples environnants, l'armée carthaginoise , dans une telle situation , dénuée de tout secours extérieur, trop peu nombreuse pour pouvoir se diviser et se porter aux environs dans la campagne , eût-elle pu subsister et demeurer longtemps dans la Ville? Eût-elle pu chaque jour envoyer au-dehors ses fourrageurs, sans les exposera être surpris et accablés?

Au contraire , les peuples de l'extrémité méridionale de l'Italie , qui étaient d'origine grecque , s'allièrent à Annibal aussi facilement que les Gaulois cisalpins et les Ligures ; il put recruter parmi eux quelques troupes , et Capoue lui ouvrit ses portes.

Chaque peuple de l'Italie paraît donc bien avoir pris parti dans cette guerre, comme s'il eût été question pour chacun d'une alliance à former, ou d'une ligue à constituer contre la domination romaine.

Mais voici une preuve directe et précise que le plan politique d'Annibal 9 dans son expédition en Italie, fut réellement de constituer une alliance générale des peuples pour se garantir mutuellement de la domination des Romains. Cette preuve précieuse est un fragment de VHistoire de Polybe, oij se trouve un traité d'alliance fait par Annibal après la bataille de Trasimène. Qu'on nous permette de le citer tout au long pour lui conserver sa physionomie originale.

« Traité qu' Annibal, général, Magon^ Murcau, Barmocar, tous les sénateurs de Carthage, tous les Carthaginois qui servent sous lui, ont fait avec Xénophanès Athénien, fils deCléomaque, lequel nous a été envoyé en qualité d'ambassadeur par le roi Philippe , fils de Démétrius, tant en son nom qu'au nom des Macédoniens et des alliés/

c( En présence de Jupiter, de Junon et d'Apollon; en présence de la Déesse des Carthaginois, d'Hercule et d'Iolaiis; en présence de Mars, de Triton et de Neptune; en présence de tous les Dieux protecteurs de notre expédition, du Soleil, de la Lune et de la Terre; en présence des fleuves, des prés et des eaux; en présence de tous les Dieux que Carthage reconnaît pour ses maîtres; en présence de tous les Dieux qui sont honorés dans la Macédoine et dans tout le reste de la Grèce ; en présence de tous les Dieux qui président à la guerre et qui sont présents à ce traité , Annibal , général , et avec lui tous les sénateurs de Carthage et tous ses soldats , ont dit :

« Afin que désormais nous vivions ensemble comme amis et comme frères , soit fait sous votre bon plaisir et le nôtre ce Traité de paix et d'alliance , à condition :

« Que le roi Philippe, les Macédoniens et tout ce qu^ils ont d'alliés parmi les autres Grecs conserveront et défendront les seigneurs carthaginois, Annibal leur général, les soldats qu'il commande, les gouverneurs des provinces dépendantes de Carthage, Utique et toutes les villes et nations qui lui sont soumises; les soldats, les alliés et toutes les villes et nations qui nous sont amies dans Vllalie, la Gaule , la Ligurie et quiconque dans cette province fera alliance avec nom ;

« Que, d'un autre côté, les troupes deCarthagej Utique, toutes les villes qui sont soumises àCarthage, les alliés j ks soldats , toutes les villes et nations d'Italie, de la Gaule et de la Ligurie , et les autres alliés que nous avons et que nous pourrons avoir dans ces provinces d'Italie, s'engagent à conserver et à défendre le roi Philippe, les Macédoniens et tous leurs alliés d'entre les autres Grecs;

a Que nous ne chercherons point à nous surprendre les uns les autres, et que nous ne nous tendrons pas de pièges ;

a Que, sans délai, sans fraude ni souterrains (subterfuges), nouSj Macédoniens, etc., nous nous déclarerons les ennemis des ennemis des Carthaginois^ excepté des rois, des villes et des ports avec qui nous sommes liés par des traités de paix et d'alliance ;

a Que nous^ Carthaginois, etc., nous serons efinemis de

ceux qui feront la guerre au roi Philippe ^ excepté des rois, des \illes et des nations qui nous seront unies par des traités ;

(c Que vous entrerez, vous Macédoniens j dans la guerre que nous avoTis avec lés Romains j jusqu'à ce qu'il plaise aux Dieux de donner à nos armes un heureux succès ; que vous nous fournirez ce qui nous sera nécessaire, et que \ous serez fidèles à ce dont nous serons convenus ;

a Que , si les Dieux nous refusent leur protection cotUre les Romains et leurs alliés^ et que nous traitions de paix avec euXf nous en traiterons de telle sorte , que vous soyez com-^ pris dans le traité, et aux conditions qu'il ne leur sera pas permis de vous déclarer la guerre, qu'ils ne seront maîtres ni des Corcyréens, ni des ApoUoniates , ni des Épidamniens, ni de Phare , ni de Dimalle , ni des Parthins, ni de rAtintaniCy et qu'ils rendront à Démétrius de Phare ses parents qu'ils retiennent dans leurs États ;

a Que si les Romains vous déclarent la guerre ouànouSj selon le besoin , nous nous secourrons les uns les autres ;

€ Que nous ferons la même chose si quelque autre nous fait la guerre , excepté à l'égard des rois , des villes et des nations dont nous serons amis et alliés.

« Si nous jugeons à propos de retrancher ou d'ajouter quelque chose à ce traité , nous ne le ferons que du consentement des deux parties. » (VII , ii.)

Remarquons tout d'abord, dans ce traité d'alliance, que les obligations y sont absolument réciproques de part et d'autre, que l'égalité y est parfaite ; tandis que, dans le

traité d'alliance conclu par les Romains avec le peuple juif, on a vu que tout l'avantage était en faveur des Romains, et tout le poids des obligations à la charge des Juifs. On doit donc reconnaître qu'Annibal était loyal et honnête dans ses alliances politiques, et il faut convenir qu'on n'en peut pas dire autant des Romains (1).

Qu'on veuille bien considérer avec attention les passages que nous avons soulignés, et on se convaincra, nous osons l'espérer, de l'exactitude de nos déductions précédentes ; c'est-à-dire que le plan de guerre d'Annibal, dans son expédition en Italie, eut effectivement pour base le plan politique d'une alliafice des peuples contre l'invasion romaine, dans l'impossibilité où se trouvait actuellement chaque peuple de résister seul à cette invasion croissante. Car Polybe nous a dit « qu'Annibal conduisit cette grande affaire avec beaucoup de prudence; » et que peut-on espérer d une guerre qui ne repose pas sur un bon plan politique ?

C'est ainsi qu'on s'expliquerait pourquoi Polybe insiste d'une manière si remarquable, en des termes si généraux, si vagues, presque mystérieux, sur cette haine d'Amilcar Bar cas contre les Romains, comme ayant été la principale cause de la seconde guerre punique.

Nous pouvons donc conclure définitivement que la cause profonde et le but politique de l'expédition d'Annibal fut cette grande pensée conçue par Âmilcar son père :

(i) Anssi : qui est-ce qui a inTenté la calomnie da mot fides ptintca? Les Romains. Ce devait être.

Union des peuples contre les Romains : seul moyen qui pût lui offrir dès lors quelque espoir de salut pour sa patrie.

Avec ce grand Amilcar, tous les siens également se dévouèrent à cette même pensée de salut national, comme si elle eût passé en eux avec le sang, et donnèrent leur vie pour elle. Amilcar d abord , puis Asdrubal son gendre, périrent en Espagne, où ils préparaient l'exécution de cette grande affaire : des trois fils, Asdrubal périt en Italie, Magon en mer (1) : Annibal, le dernier, poursuivant toujours ce même but partout, auprès d'Antiochus, auprès de Prusias, et partout après lui des ambassadeurs romains survenant avec une alarme furieuse, se vit réduit en Bithynie à avaler du poison pour échapper à leurs mains, sinon à leur haine et à leurs calomnies. Quelle protestation de cette héroïque famille contre toutes les calomnies de Rome, et de tous ses historiens, et de tous ses poètes, flatteurs peu scrupuleux de sa haine, née de ses terreurs, comme à l'égard des Gaulois !

Et Rome enfin put se remettre un peu de tant d'alarmes que lui avait fait éprouver celte famille redoutable d'Amilcar Barcas, la gloire de Carthage.

(l) D'après Tite-Live (XXX, xviii, xix), Magon blessé dans une bataille en Gaule Cisalpine, par où il venait rejoindre Annibal, s'était retiré à Gènes, lorsqu'il y reçut l'ordre de revenir eu Afrique défendre sa patrie; et, s'étant embarqué avec ce qu'il lui restait de troupes, il mourut en mer peu après avoir dépassé la Sardaigne. — Mais Cornélius Nepos {Hannibal, vu et vin) prouve par un document ofliciel que Ma^on ne mourut que neuf ans plus tard. Après avoir vainement tenté avec Annibal de reconstituer la ligue contre Rome, il aurait péri (dans un naufrage ou par un assassinat) dans la traversée d'Afrique en Syrie, où il se rendait avec son frère auprès d'Antiochus.

Hais il semble que toutes les craintes ne cessèrent point à Rome dès ce moment : peut-être y craignait-on encore de voir surgir de Carthage quelque rejeton de cette famille indomptable ; et comme pour l'étouffer entièrement sous ses ruines, un sage du sénat, Caton le censeur, provoqua opiniâtrement le décret célèbre Delenda Carthago^ qui fut porté 33 ans après la mort d'Annibal, et qui ordonnait la destruction complète de Carthage, avec défense de la relever et d'habiter ses ruines. La malheureuse ville avait alors sept cent mille habitants : Tincendie y dura dixsept jours. C'est ainsi que les Romains parvinrent à se tranquilliser entièrement de ce côté-là, et y firent régner la paix. — Ubi solitudinem faciunt pacem appellafit.

De même, en Italie, dès qu'ils purent y reprendre le dessus, leur vengeance fut en proportion de la terreur qu'ils avaient éprouvée. Elle fut atroce dans la Campanie, où généralement la population d'origine grecque avait fait alliance avec Annibal. On sait que tous les sénateurs de Capoue, au nombre de soixante-dix, après avoir été préalablement requis de livrer tout ce qu*ils avaient d'or et d'argent, furent ensuite attachés au poteau, battus de verges et décapités. La ville elle-même ne fut pas détruite, à cause de son utilité pour Rome et de son importance agricole et commerciale; mais elle fut privée de toute administration propre, de tous droits civils, et régie par un préfet annuel envoyé de Rome. Nombre de citoyens éminents furent jetés en prison, où de terreur ils s'empoisonnèrent; une grande partie de la multitude fut

vendue ; et tous les édifices publics, avec tout le territoire de cette malheureuse ville, furent déclarés propriété des Romains. Voilà ce que lui coûta son désir de s'affranchir de leur joug.

Sans doute, au contraire, les alliés italiens qui étaient demeurés inébranlablement unis aux Romains en furent récompensés? Point du tout. Les conditions du traité de paix imposé aux Carthaginois furent toutes en faveur des Romains, toutes à leur bénéfice ; et, grâce à ce traité, les Romains purent ensuite facilement s'emparer des possessions de Garthage en Afrique, dès qu'ils le jugèrent à propos : ce qui ne tarda pas. Quant à leurs alliés du centre de l'Italie, auxquels ils avaient dû leur salut durant la guerre, non-seulement il n'y eut rien pour eux dans les fruits de la victoire , mais encore ils durent rester soumis à Tautorité de Rome et en dehors de tous les droits de citoyens romains.

Un siècle après, le danger étant passé depuis longtemps» et la domination romaine s'appesantissant sur eux de plus en plus, ces mêmes alliés italiens cherchèrent bien à reconquérir leur indépendance , et , dans cet espoir^ ils s'allièrent entre eux et entreprirent la guerre dite sociale. Mais ils avaient manqué l'occasion t Ânnibal n'était plus là, à Trasimène ou à Cannes, pour les sou-^ tenir avec son armée victorieuse ; et Mithridate^ qu'ils appelèrent à leur secours, ne put faire avancer la sienne au-delà d'Athènes et de Chéronée, où Sylla l'arrêta. II était donc trop tard ; et ces anciens alliés aborigènes de

l'Italie, qui avaient déjà choisi la place de Corfinium pour en faire leur capitale, n'étant ni assez préparés, ni assez unis et assez nombreux, pour une telle lutte, furent écrasés partout séparément dans cette tentative de secouer le joug des Romains (1). Qu'ils ont dû gémir, en le sentant de nouveau s'appesantir plus durement sur eux, de n'avoir point ajouté foi à ce que leur avait dit et répété Annibal, notamment après sa victoire de Trasimène, lors« qu'il avait séparé et renvoyé en liberté les prisonniers faits sur eux dans cette bataille ! « Il distribua ensuite, dit Polybe, les prisonniers romains entre les rangs de son armée, pour les tenir sous bonne garde. Ceux d'entre leurs alliés furent traités avec plus d'indulgence : il les renvoya dans leur patrie sans en rien exiger, leur répétant ce qu'il leur avait déjà dit, qu'il rCétait pas venu pour faire la guerre aux ItalienSj mais pour délivrer les Italiens du joug des Romaiîis. » (III, xviii.)

Grand enseignement pour les peuples, de ne point s'engager dans une guerre sans bien considérer au préalable et quel but on veut atteindre , et avec qui on va s'allier, et contre qui on va combattre ; de crainte que, même dans le cas d'une heureuse victoire, après avoir sacrifié et son sang et ses ressources pour l'obtenir, nonseulement on n'en retire aucun avantage, mais encore on ne se soit préparé de nouvelles calamités.

(1) Florus, ni, xvin. Les Romains, en effet, n'avaient dès lors plus rien à craindre que leur propre fureur, la corruption et Jules César.

§ V. — Gonclosioiis politiques.

En résumé donc, si Ton considère la seconde guerre punique tout d'abord du point de vue historique et politique^ on peut dire :

Que le plan militaire d'Annibal fut subordonné au projet politique de susciter une coalition des peuples autour des Romains , pour mettre un terme à leurs invasions successives ;

Qu'avant, pendant et après son expédition, Annibal n'a cessé de faire des efforts diplomatiques dans le même sens chez tous les peuples exposés à ce dangereux voisinage, soit en Italie, soit au pourtour et dans les îles de la Méditerranée, jusqu'au moment de sa mort, à Libyssa {Guebizé)j l'an de Rome 572 (av. J. C. 182);

Que le sénat de Rome s'émut vivement d'une telle coalition hostile, d'autant plus que c'était attaquer les Romains par leur propre méthode politique , au moyen de laquelle, et grâce à l'appui d'alliés imprévoyants, ils avaient réussi à étendre leur domination de proche eu proche, d'abord autour de Rome, puis, de plus en plus loin, sur tous les peuples limitrophes ;

Qu'au moment même du désastre militaire des Romains à Cannes, leur politique conservait encore l'avantage sur celle d'Annibal auprès de leurs alliés du centre de l'Italie, qui persistèrent à soutenir les Romains. D'où il résulta que

ceux-ci purent lever de nouvelles troupes dans toute la partie centrale de ritalie, soit pour aller au loin combattre la coalition ennemie, en Espagne, en Sicile, en Sardaigne, en Macédoine; soit pour harceler Tarmée d'Ânnibal dans la partie méridionale de l'Italie ; — car, au témoignage de Cornélius Nepos : « Tant qu'Ânnibal fut en Italie, nul ne put lui résister en bataille rangée, etj après la bataille de Cannes^ nul n'osa camper dans la plaine en face de lui (1) » ;

Qu'Ânnibal de son côté, dans la partie méridionale de l'Italie, ayant ses communications interceptées avec la Gaule cisalpine et n'en recevant plus aucun renfort; ne pouvant diviser sa petite armée, soit pour trouver des subsistances, soit pour, garder les places importantes, sans exposer chaque petit corps isolé à un très-grand péril ; obligé même à se déplacer fréquemment pour faire subsister ses troupes en masse, ou pour s'approcher de la mer, dans l'attente de quelque secours arrivant de Carthage ; fut réduit, pour ainsi dire, à prêter sans cesse le flanc aux entreprises des Romains qui le harcelaient ;

Qu'une telle situation respective dut amener peu à peu l'épuisement de sa vaillante armée, la ruine de son expédition , le salut de Rome , et , comme conséquence fatale , l'invasion définitive de toute la Gaule cisal-

(1) Quamdxu m Italia fuit, nemo et in acte restait, nemo adversus eum post Camnensem jmgnœn in campo castra posuii, (HanmiHil, v.)

pine^ avec la destruction de la république de Carthage.

En effet, quelle armée Ânnibal put-il improviser en Afrique contre Scipion? Ainsi, Carthage avait déjà réellement succombé avec lui en Italie; et la bataille de Zama ne fut qu'un dernier effort sans espoir, mais nécessité par la dureté des conditions de paix que Scipion voulait lui imposer.

L'insuccès d' Annibal dans la seconde guerre punique remonte donc, en dernière analyse, au secours énergique et persévérant qui fut fourni aux Romains par leurs alliés du centre de l'Italie.

Qu'on nous permette un dernier mot sur ce point capital de la politique romaine, et sur les forces que le sénat sut tirer des autres peuples, alliés et amis du peuple ramainj comme il les proclamait, au grand avantage du peuple romain, et uniquement du peuple romain. Il importe de bien constater que, déjà par cette même politique, les Romains avaient obtenu un succès pareil dans la guerre particulière des Gaulois cisalpins, qui eut lieu huit ans avant l'expédition d' Annibal.

(( Sous le consulat de Marcus Lepidus, dit Polybe, les Romains partagèrent entre eux les terres du Picenum, d'où ils avaient chassé les Gaulois Séuonais... Les Gaulois se persuadèrent que ce n'était plus pour commander et faire la loi que les Romains les attaquaient, mais pour les perdre et les détruire entièrement. Dans cette pensée, les Insubriens et les Boiens, les deux plus grands peuples

de la nation 9 se liguent ensemble , et envoient chez les Gaulois qui habitaient le long des Alpes et du Rhône, et qu'on appelait Gésates^ parce qu'ils servaient pour une certaine solde, car c'est ce que signifie proprement ce mot... Ils leur rappellent les exploits de leurs ancêtres, qui, ayant pris les armes contre les Romains, les avaient battus à plate couture, et avaient pris d'emblée la ville de Rome, qui en étaient restés les maîtres et de tout ce qui était dedans pendant sept mais; et qui , après avoir cédé et rendu la ville non-seulement sans y être forcés^ mais même avec reconnaissance de la part des Romains, étaient retournés sains et saufs et chargés de butin dans leur patrie.... (1) ».

(c Au bruit de ce soulèvement, on tremble à Rome pour l'avenir, tout y est' dans le trouble et dans la frayeur... Cette frayeur n'a rien qui doive surprendre. L'extrémité où les Gaulois avaient autrefois réduit les Romains était encore présente à leurs esprits. Pour éviter un semblable malheur, ils assemblent ce qu'ils avaient de troupes, ils font de nouvelles levées ; ils man* dent à leurs alliés de se tenir prêts ; ils font venir des pro-

(1) On voit par ce passage de Polybe^ qui était écrit et lu en pleine ville de Rome, quelle foi l'on doit ajouter au récit deTite-Live sur le même événement. On peut donc^ avec juste raison , considérer comme un pur conte tout ce passage de Tite-Live, la bataille dans Rome, l'assaut du Capitole, l'alarme donnée par les oies, le vœ victis de Brennus, la fîiite et le massacre de tous ses Gaulois jusqu'au dernier. 11 en sera de même au si^et de divers points de l'expédition d'Annibai^ que nous discuterons à part dans le récit de Tite-Live, après avoir terminé l'examen complet de celui de Polybe.

yiaces de leur domiDation les registres où étaient marqués les jeunes gens en âge do porter les armes... Il leur venait des secours, et de toutes sortes, et de tous les côtés. Car telle était la terreur que Tirruption des Gaulois avait répandue en Italie, que ce n'était plus pour les Romains que les peuples croyaient porter les armes ; ils ne pensaient plus que c'était à la puissance de cette républi • que que l'on en voulait; c'était pour euco-mêmes, pour leur patrie, pour leurs villes qu'ils craignaient : et c'est pour cela qu'ils étaient si prompts à exécuter les ordres qu'on leur donnait. » (II, iv etv.)

D'après la maxime admise, que celui qui profite d'une chose peut à bon droit être taxé d'en avoir été l'auteur, nous sommes autorisé à présumer que le sénat romain fut pour quelque chose dans l'illusion où tombèrent alors les alliés italiens de Rome, en croyant que cette guerre était dirigée aussi bien contre eux que contre les envahisseurs de la Gaule cisalpine, ce qui les poussa à faire tant d'efforts pour soutenir les Romains. Or on trouve dans Polybe (II, v) le dénombrement officiel des contingents fournis par chaque peuple allié ; mais, comme l'auteur y comprend sous un même chiffre les Romains et les Campaniens, la comparaison de ces contingents ne saurait être qu'approximative. On peut néanmoins estimer avec assez de certitude que, sur un effectif total de sept cent mille hommes de pied et soiœante-diœ mille chevauœ^ les Romains n'en fournirent qu'environ cent quarante millcy c'est-à-dire le cinquième de l'armée réunie contre les Gau-

lois cisalpins (1). Quant au fruit de la victoire, il fut tout entier pour les Romains, suivant leur habitude ; seuls, en effet, ils s'approprièrent une nouvelle portion de la Gaule cisalpine, où ils fondèrent deux colonies, Plaisance et Crémone .

On voit donc par là, avec toute certitude, quelles forces considérables les Romains tiraient de leurs alliés et amis, sans aucuns frais à faire pour cela, et presque sans obligation réciproque. Nous pourrons le constater encore plus loin, par le fait de la destruction de Sagonte leur alliée, sans qu'ils l'aient secourue durant huit mois de siège. Tout cela était le résultat positif de ces habiles stipulations du sénat que nous avons signalées dans les traités d'alliance, et de l'hégémonie romaine étendue de proche en proche sur tous les peuples au moyen de ces mêmes traités. Et en vérité, ce qui doit le plus étonner^ ce n'est certes pas de voir les Romains subjuguer ainsi graduellement tout l'univers, mais bien de voir les peuples se prêter indéfiniment à jouer ce rôle d'alliés et amis du peuple romain, quels qu'aient pu être les avantages particuliers qu'en retiraient sans doute les princes et tous les personnages influents. Tant il est ?rai qu'en fait de politique on peut faire croire, du moins jadis on pouvait faire croire aux peuples bien des choses.

(1) U s'y troavait méme^ chose triste à dire, vingt mille Gaulois Vénètet et Cénomans : deux peuples de la Gaule cisalpine déjà pris dans les pièges de la politique romaine, qui savait si bien gagner leurs petits rois ou princes.

Et même de notre temps, serait-ce une illusion de s'imaginer qu'à Berlin, depuis l'origine de la Prusse et surtout depuis le règne du grand Frédéric, il se joue systématiquement quelque parodie formidable de la politique romaine ; qu'on y procède avec méthode à l'augmentation graduelle et indéfinie de l'Ëtat, au moyen d'une hégémonie préalablement étendue avec habileté sur les peuples circonvoisins ? En effet, sans remonter aux actes antérieurs, quel est celui des alliés allemands qui vient de prendre possession, pour lui seul, du territoire envahi? Comment a-t-on partagé l'immense somme d'argent exigée du peuple vaincu? N'a-t-on pas, comme les Romains, réservé le trésor pour la guerre, asrarium {\)'i Ne suit-on pas la méthode utile d'offrir sa protection aux peuples contre les autres peuples? Ne se couvre-t-on pas du manteau de la religion et de la morale ? Et même n'use-t-on pas de la maxime des Romains : la Force prime le Droit? Voilà donc manifestement les caractères de la politique romaine. Avis à tous les peuples que la chose intéresse ou peut intéresser, aujourd'hui ou dans l'avenir :

Nam ttui res agitur paries quum proximus ardet, — Prindpiis obsta. — Vires acquirit eundo.

On voit donc bien que les alliances sont, pour ainsi dire, les racines des États ; qu'elles sont la base de leur

(1) Consulter à ce si]get un article du journal Econonùst, numéro du 8 juin 1872^ article reproduit dans le Journal des Débats du 11 juin suivant. Voir encore les Débats du 26 novembre suivant, l^» colonne, 3« alinéa.

existence, de leur grandeur, de leur sécurité et de leur force. Ainsi Annibal, en traversant la vieille Gaule et les Alpes pour se porter d'emblée en Gaule cisalpine, et y susciter, selon la grande pensée de son père Amilcar Barcas, des alliances défensives, opposées à celles des Romains, y venait en réalité attaquer la république romaine à sa base : seul moyen dès lors de préserver celle de Carthage d'une domination terrible et menaçante.

Maintenant que nous savons encore dans quel état il va trouver les choses et les esprits à son arrivée en Italie, plus rien ne doit nous retarder de l'y suivre pas à pas depuis l'Espagne. Et nous aurons cet avantage que, d'à* près les considérations précédentes au point de tme histo^ rique et politique^ nous pourrons mieux nous rendre compte de sa marche et de ses actes au point de vue militaire et stratégique^ par la connaissance des motifs qui le dirigent et du but auquel il tend. Ces deux sortes d'étude s'éclairant ainsi et se contrôlant d'une manière réciproque, si nous nous- sommes trompé d'un côté ou de l'autre, le lecteur bien averti aura toute facilité à relever notre erreur.

Mais, en terminant la première partie de ce travail, emportons dans la pensée, et n'oublions jamais jusqu'à la fin des guerres de Gaule, trois mots que Salluste, ce prince des historiens romains (1), place dans une lettre de Mithridate à Arsace^ et qui résument toute la politique

(1) Crispui romana primus in hûtoria. {Mari.)

romaine. — « Les Romains, dit-il, sont devenus grands par l'audace et par la fourberie et en tirant de leurs guerres les moyens d'inlenter de nouvelles guerres. — Romani, audendo et fallendo et bella eœ bellis serendOj magni facti. 9 (Frag., IV.)

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