I. — Géographie physique
Nous ne pouvons discuter les relations, trop peu explicites, de Polybe et de Tite-Live, sans avoir décrit, tant bien que mal, le pays qu'Annibal a traversé. Si incomplète que soit notre connaissance de la Gaule ancienne, les quelques faits positifs que nous pouvons grouper sufBront, du moins, à donner une idée approximative du terrain, des hommes et des ressources de la région.
Faute de commencer par là, les historiens d'Annibai tiennent le lecteur à leur merci, lui révèlent les rivières, les peuples et les villes au moment et dans la mesure voulus; ils le laissent ou le font raisonner dans les hypothèses les plus diverses. Tantôt on croirait que rien n'est changé depuis deux mille ans, que les armées marchaient avec les mêmes dispositions tactiques, les mêmes moyens de transport qu'aujourd'hui ; que les fleuves et les rivières avaient strictement le
s CHAPITRE PREMIER.
même régime, les mêmes bras passant dans les mêmes Jits et entourant les mêmes îlots. Tantôt, au contraire, on imagine que le monde a été bouleversé : on fait accomplir, depuis Tan 200 jusqu'à nos jours, c'est-àdire dans une partie des temps historiques, la presque totalité des phénomènes physiques attribuables à Fensemble de la période quaternaire : les fleuves se sont ouvert de nouvelles vallées; les mers ont d'autres rivages. Et surtout, l'erreur la plus commune, Terreur instinctive, presque universelle, c'est de confondre Annibal marchant de Narbonne à Turin avec Stanley dans les ténèbres de f Afrique, de considérer la Gaule comme une immense forêt viei^ peuplée de tribus sauvages et nomades, sans ressources et sans voies de communication. Un jour nous assistons, avec le colonel Hennebert, au travail de Tétat-major carthaginois dans la mairie de Grenoble : sur des cartes hypothétiques, on règle de grands mouvements d'armée ; ou bien, avec la plupart des historiens, nous suivons le Rhône entre Pont-Saint-Esprit et Roqueraaure, et nous scrutons les bancs de sable nés d'hier, nous comptons les jeunes peupliers pour choisir ceux qui répondent aux descriptions de Polybe et de Tite-Live. Une autre fois, en revanche, on nous fera voir le Rhône remontant les terrasses de Charpbéry ou rencontrant la mer aux portes d'Arles, et le colonel Perrin jugera teJs fonds de vallée impraticables pour Annibal parce qu^il faudrait y supposer une route frayée, chose invraisemblable, paraît-il, pour l'historien qui nous a révélé le passage périlleux du Clapier.
La vérité, selon l'usage, se trouve entre les deux.
Ce n'est ni la Gaule savante du colonel Hennebert, ni la Gaule vierge du eolonel Perrîn que les écrivains ancaeos, les géographes et les archéologues nous font connaître, mais un pays qui, pour n'avoir pas le degré de civilisation de la France moderne, n'en possède pas moins une industrie, une activité agricole et commerciale, une viabilité très développées.
Ce n'est pas là seulement ce que nous aurons à montrer. Pour assurer au lecteur Vintellîgence de la question, la pleine faculté de contrôle et de critique, il faut lui fournir d'avance les renseignements que nous possédons sur la topographie et sur les dénominations géographiques, sur les villes et sur les peuples établis entre les Pyrénées et les Alpes. Il faut préciser avec soin ce qui est certitude, ce qui n'est qu'hypothèse, et surtout ce qui doit limiter le champ des hypothèses, car il leur est arrivé de passer toutes les bornes.
Lorsqu'on essaie de s'imaginer, diaprés le terrain même, ce qu'a pu être la configuration de notre pays à l'époque romaine ou gauloise, on est tenté de s'exagérer les changements survenus depuis vingt siècles. Les flancs des vallées offrent des traces manifestes d'érosion ; les plaines sont recouvertes d'alluvions « récentes », et Ton voudrait presque affirmer qu'érosions et dépôts se sont produits dans les temps historiques. A vrai dire, il faut se montrer infiniment circonspect dans ces sortes d'études, et il vaut beaucoup mieux, tant qu'il s'agit des temps historiques, s'en tenir aux faits historiquement démontrés. Les éludes géologiques auront l'avantage de nous indiquer
dans quel sens les phénomènes physiques ont modiQé le sol ; les documents historiques serviront à établir des limites, des points de repère précis à des époques déterminées.
11 est constant, par exemple, que la physionomie des montagnes et le régime hydrographique ont été profondément transformés pendant les temps historiques, et par le travail de Thomme. Son œuvre a consisté ici en déboisements, livrant les montagnes sans défense à l'action des eaux, changeant les rivières en torrents, les desséchant souvent, raréfiant les pluies, appauvrissant le pays et le dépeuplant.
« On peut regarder comme certain, dit M. Lenthéric, que l'écoulement général des eaux était beaucoup plus régulier, les pluies annuelles plus abondantes, le climat, par suite, plus égal. Les eaux suintaient à travers les ; feuilles mortes et le chevelu des racines, descendaient souterrainement dans les bas -fonds, jaillissaient de distancé en distance en fontaines fertilisantes, et alimentaient ainsi graduellement les rivières et les fleuves, dont les niveaux étaient sensiblement plus élevés, les débits plus abondants et surtout plus réguliers. »
Dans quelle mesure cette situation initiale s'était-elle maintenue lors du passage d'Annibal?
« L'action destructive de l'homme s'était déjà fait sentir à l'époque de la conquête romaine. On ne saurait toutefois mettre en doute que la plupart des coteaux qui bordent le Rhône et toutes ses vallées latérales sont longtemps restés presque entièrement boisés, et que les grandes pentes de la région montagneuse des
Cévennes et du Vivarais, et toutes les croupes des Alpes dauphinoises et briançonnaises étaient couvertes d'une magnifique végétation forestière *. »
L'introduction de la vigne par les Romains occasionna plus tard les premiers défrichements sur les coteaux ; mais, avant la conquête, on n'avait déboisé que les plaines, ce qui présentait moins d'inconvénients.
ce Comme culture générale, la vallée ne différait pas essentiellement il y a vingt siècles de ce qu'elle est
aujourd'hui Tout le long de la vallée du Rhône,
depuis Lyon jusqu'aux marais d'Arles, toutes les plaines riveraines étaient ensemencées de blé; quelquefois, mais plus rarement, d'orge et de millet*. »
Aussitôt après la conquête, le déboisement s'étendit si vite, que les Romains durent faire des lois pour l'arrêter*.
Le mal commençait donc à se produire, mais on n'en sentait pas encore les conséquences désastreuses :
« A l'époque où Annibal franchit les Alpes, dit le colonel Perrin, ces contrées étaient excessivement peuplées ; on peut s'en convaincre par le chiffre des prisonniers salasses que Varron fit vendre après sa victoire*. Une grande partie des pentes que nous voyons aujourd'hui dénudées, étaient couvertes de forêts ; le climat devait être plus doux, et les plateaux ravinés, déchirés, privés maintenant de toute végéta-
* Ch. Lknthéric, Le Rhône, t. II, p. 73. « Ibid., p. 76.
' Desjàbdins, I, 435.
* 36,000 poar un territoire ne comprenant que le val d*Aoste, et après des guerres impitoyables (Strabon, IV).
& GHAPITRB PREMIER..
lion, devaient à celte époque être cultivés. Le mont GeoiSy qui ne contient aujourd'hui que des pâturages, a été couvert de mélèzes ; on en trouve encore quelques-uns dans le ruisseau qui vient da petit mont Cenis, en face des chalets de Saint-Barlhelémy. Des troncs d'arbres sont couchés au fond du. lac Les plateaux de Paris, de Rif-tort, de Brandes, sur la rive droite de la Romanche, «itre le col du Lautaret, les Grandes-Rousses et FOisans, étaient boisés, cultivés et habités encore fJusieurs siècles après la conquête romaine, ainsi que Taltestent, d'accord avec la tradition, les traces des terrains cultivés, les actes publics d'aliénation de certaines parcelles, conservés encore dans les communes de qui ces terrains relèvent, et enfin la découverte de nombreuses ruines d'habitations. Le déboisement, surtout, fut l'agent destructeur par excellence : c'est lui qui amena la rigueur des hivers, les glissements des contreforts, et par suite la dépopulation des Alpes. Tout le contrefort de Puy- Golèfre, avant d'arriver à La Grave, autour duquel passait la route, s'est écroulé; la route y passe aujourd'hui ea tunnel. Toute la paroi des contreforts au-dessus du lac de Lovitet et du Glot, où est la belle cascade de la Pisse, s*est effondrée et est descendue dans la Romanche. Au-dessus du Glot, le terrain s'appelle encore « Sous les Scies », parce que jadis, on y exploitait les forêts. A présent il n'y a pas même le vestige d'un arbre, et il ne reste plus rien du sol où passait la voie de TOisans *.
* Marche d'Annibal, p. iâ. Il faut lire la description de la voie
<( Oq trouve aa sommet du Glandasse (vallée de la Drôme), une carrière de pierre jadis exploitée parles Romains ; on y voit des blocs dégrossis et même entièrement taillés, qui ont plus de 42 mètres de longueur. Il fallait donc qu'il oixistât^ de ce point à Die, une route carrossable. Où passait-elle? Où en retrouver les traces?
« 11 est certain qu*à l'époque romaine, toutes ces montagnes des Alpes n'avaient pas l'aspect qu*eUes ont de nos jours ; que leurs pentes devaient être couvertes de magnifiques forêts ; que c'est, comme aujourd'hui, la civilisation qui, en les exploitant, a démantelé les contreforts des Alpes, permis aux eaux d'entraîner au fond des vallées les terres végétales, et de produire ces ravins et ces escarpements, qui n'existaient certainement pas. Le déboisement a été un malheur irréparable, qui a fait des Alpes une immense ruine, n'offrant plus aucun rapport avec la description que nous en a laissée Strabon*. »
« La tradition affirme que les sommets du Dévohiy, si nus, si stériles, dont toutes les terres végétales ont été entraînées par les eaux, furent jadis couverts de magnifiques forêts *. »
Nous trouvons ici des preuves historiques péremptoires : non seulement des voies romaines ont été emportées avec les montagnes qui les portaient, mais des ruines, des noms de lieux, des titres de propriétés,
romaine de rOisans dans cel ouvrage, poar bien sentir Texactitude et rimportance des observations que fait ici le colonel Perrin.
» Marche (TAnnibal, p. 9ÎJ.
* Ibid., p. H2.
8 CHAPITRE PREIOBR.
tous renseignements ne remontant qu'au moyen âge, nous font savoir, sans aucun doute possible, que les Alpes sont restées habitées pendant plusieurs siècles après la chute de l'Empire romain. C'est alors seulement que les montagnes ont achevé de se déboiser, et que les conséquences du travail humain se sont fait sentir.
On peut presque fixer une date à cette ruine des Alpes, car c'est au XIII® siècle que l'histoire enregistre la plupart des cataclysmes qui ont violemment transformé la physionomie de nos montagnes.
« A la fin du XII® siècle, un pan de la montagne de Voudène, écroulé dans le lit de la Romanche, transforma toute la plaine du bourg d'Oisans en un lac profond ; mais la digue manquait de solidité : elle se rompit en 1219, et le lac, vidé soudain, se précipita sur les campagnes inférieures*. »
En 1248, une partie du mont Granier, qui termine au Nord-Est le massif de la Grande-Chartreuse, s'est écroulé, formant de ses débris le chaos de mamelons et de petits ^acs appelé les abîmes de Myans.
Nous ne rappellerons pa^ ici les nombreux cataclysmes du même genre qui se sont produits du XII® au XIV® siècle, mais il faut entrer dans quelques détails sur celui du mont Granier, qu'on a voulu faire intervenir dans la discussion de l'itinéraire d'Annibal.
Les débris du mont Granier ayant recouvert une grande partie du seuil qui fait communiquer la vallée de Chambéry avec le Grésivaudan, on a cru pouvoir
» B. Hbclus, France, p. 222.
en profiter pour affirmer Texistence , avant cette colossale avalanche, d'une communication de plainpied entre Tlsère et le lac du Bourget.
L'examen du terrain contredit formellement cette assertion. Les rochers et les terres provenant de l'éboulement sont très nettement limités par une ligne qui passe à travers les villages des Marches et de Myans, s'étend au Nord-Ouest jusqu'à Chacusard, et revient vers le Villard sans empiéter sur la vallée de TAIbane. Ils n'ont pas atteint le couloir où passent la route et le chemin de fer de Montmélian. Il y a, depuis Chambéry jusqu'aux pentes régulières qui descendent vers l'Isère, une vaste étendue d'alluvions glaciaires succédant aux alluvions lacustres du Bourget. Si l'on suit la ligne formée par les points les plus bas, depuis le lac jusqu'au Grésivaudan, on trouve : 240 au Bourget, puis 241, 249, 257, 260, en remontant la Leisse jusqu'à Chambéry. Immédiatement au-dessus de cette ville, il n'y a plus de cote inférieure à 290. Il y a là un premier palier, une sorte de petit bassin lacustre, élevé de 30 mètres au-dessus de la plaine, et qui s'est vidé par la cluse de Chambéry, longtemps avant le début des temps historiques. Bientôt, on recommence à monter, de 290 mètres à 298, 300 et enfin 309. La gare de Myans est à 310 mètres, et de là on descend rapidement vers l'Isère, aux cotes 294, 269 et 266. Le seuil, antérieur à l'éboulement de 1248, se trouve donc à 44 mètres au-dessus de Tlsère et 70 mètres au-dessus du lac du Bourget. Pour qui sait avec quelle lenteur le sol se déforme dans la période géologique moderne, on ne conçoit guère de phéno-
mène physique ayant pu produire un bourrelet de cette importance depuis la fin de la période glaciaire. On conçoit moins encore que le Rhône, coulant à 240 mètres d'altitude, ait jamais pu venir se déverser dans l'Isère, à la cote 266.
Nous voici, en apparence, très loin d'Annibal. En réalité, nous sommes au coeur même de la question, car nous rencontrerons un système d'après lequel le Rhône aurait suivi cette trouée de Myans postérieurement à la conquête du pays par les Gaulois. Mais, sans parler encore de ce point particulier, concluons par une observation fondamentale, qu'il ne faudra pas perdre de vue en discutant itinéraire d'Annibal : c'est que les phénomènes physiques survenus depuis vingt siècles, qu'ils soient imputables au déboisement ou à une cause extra-humaine, ont profondément modifié l'aspect des Alpes, substitué des escarpements et des éboulis à des pentes praticables, mais n'ont rien changé aux grandes lignes de Thydrographie ou de l'orographie, telles qu'on les aperçoit sur une carte d'ensemble.
Le colonel Perrin, par des études très approfondies et très probantes, montre que telle vallée, autrefois habitée et cultivée, est devenue une gorge affreuse entre des murailles à pic, où l'on aperçoit de loin en loin, suspendus aux rochers avec une parcelle de l'ancien sol, des fragments de voie romaine. Il ne faut donc pas se hâter d'exclure, pour le seul motif d'impraticabilité, des itinéraires qui nous semblent trop difBciles à suivre aujourd'hui : qui sait ce qu'ils étaient il y a deux mille ans? Au contraire, on peut rejeter
d'emblée toute solution qui voudrait faire passer le Rhône dans la vallée de Tlsère, T Isère dans celle du Drac, etc. Dans la région alpine, les efforts qui ont creusé les vallées, ouvert les cluses, sont hors de proportion avec les très faibles phénomènes physiques de la période moderne. Les cours d'eau déplacent leur lit au fond de leurs vallées respectives, mais ils n'ont plus la force de s'en échapper.
Si nous cherchons à suivre, depuis le lac de Genève jusqu'à la Méditerranée, les modifications que le déboisement et d'autres causes ont pu apporter à la physionomie du terrain et au cours des rivières, nous commençons à en trouver dans les montagnes de la Savoie. Les forêts y étaient plus abondantes il y a vingt siècles, mais la nature des roches, le climat et la quantité d'arbres qui ont échappé à la destruction, se sont trouvés suffisants jusqu'à présent pour entretenir la vie dans celte région. Seulement nous sommes à la limite, et il est grand temps d'enrayer le funeste déboisement
Les montagnes qui s'étendent dans le Chablais et le Faucigny, depuis le mont Blanc jusqu'au lac, formaient un obstacle aussi sérieux qu'aujourd'hui entre l'Arve et le haut Rhàne. Il n'y a plus guère d'historiens qui veuillent faire passer Annibal par le grand Saint- Bernard; on sait qu'avant de franchir ce col, le général carthaginois aurait eu à en traverser d'autres, plus difficiles encore, ou à longer la rive du lac de Genève, sur l'étroite corniche de Meillerie et Saint- Gingolpb. Les écrivains grecs et latins auraient-ils,
it CHAPITRE PREMIER.
dans ce dernier cas^ négligé de citer cette vaste nappe d'eau douce, si extraordinaire pour eux? Les cluses étroites et profondes par lesquelles le Rhône traverse les chaînes du Jura n'ont pas élé déplacées; le lit du fleuve a voyagé sans cesse, au contraire, dans les petits bassins marécageux qui alternent avec elles, notamment près du lac du Bourget, plus étendu qu'aujourd'hui, et après le coude d'Aoste, autour des collines de Tîie de Crémieu; mais les bras parasites qu'il a pu former ici n'intéressent en rien notre sujet.
Si les montagnes de la Grande-Chartreuse n'ont guère pu se modifier, les terrasses caillouteuses qui en descendent vers le Rhône, entre Lyon et Valence, vaste cône de déjection des anciens glaciers, ont subi de grands changements. L'introduction de la vigne et des arbres fruitiers, après la conquête romaine, a permis d*utiliser tous les coteaux qui dominent le Rhône et Tlsère, el qui n'avaient jusque-là porté que des forêts. Les marécages, d'ailleurs peu étendus, qui bordent le Rhône en aval d'Aoste, ont été asséchés* La vallée de l'Isère, formée d'alluvions schisteuses, a été plantée de noyers et de mûriers. Avant la conquête, les pentes, comme la surface de ces plateaux , n'étaient couvertes que de forêts et de seigles; on cultivait le blé, l'orge et le millet dans la partie basse, près de Lyon, et dans le fond des vallons.
En arrivant au pied des Cévennes, le Rhône reçoit son plus grand affluent, la Saône, à laquelle les anciens ont donnée successivement ou en même
temps, trois noms très différents : Arar^ Saxicorma et BrigtilusK Chacun de ces noms ayant une physionomie gauloise caractérisée, on ne peut guère- leur assigner des âges différents.
L'Isère s'appelait en grec ''laap, en latin Isara. Elle coulait, alors comme aujourd'hui, au pied du petit Saint-Bernard (Cremonis jugum^ c'est-à-dire sans doute le col du précipice) j parcourait le bassin de Tarentaise, largement ouvert, puis tournait à angle droit pour traverser une cluse étroite et longue et déboucher enfin dans la belle vallée de Grésivaudan. Elle y descendait, du Nord-Est au Sud-Ouest, vers l'oppidum de Cularo; un peu avant le grand coude de la vallée, elle était rejetée par le Drac vers les montagnes de la rive droite, qu'elle serrait de plus près qu'aujourd'hui. Jusqu'en l'an 1219 après J.-C. ,1e Drac se jetait dans l'Isère en amont de Grenoble, et la pressait, pour ainsi dire, contre l'éperon rocheux où se dresse aujourd'hui la citadelle. Un rocher calcaire qui a été mis en exploitation et dérasé peu à peu, dans les temps modernes, occupait autrefois la rive droite de l'Isère en aval du pont de Grenoble. Il n'existait rien et ne pouvait rien exister à cette place avant le XVII* siècle; on n'avait pu bâtir sur la rive droite que cette courte rangée de maisons qui est devenue le faubourg Saint-Laurent. Le faubourg de Perrière est de construction toute moderne. Longeant le pied de ces escarpements, l'Isère se précipitait sur les monts du Vercors, qu'elle heurtait près de Sassenage
* Tuiàgèkb, ap. Plut. DeFluviis, p. J2.
et dont elle suivait la base, en la rodant, jusqu'au bec de rEchaillon.
Le cataclysme de 4219, dans l'Oisans, fit dévaler sur Grenoble une masse d'eau épouvantable et rejeta, on ne sait trop comment, le confluent du Drac en aval de cette ville. Dès lors, l'Isère ne fut plus poussée aussi violemment contre sa rive droite en fcice de Grenoble, mais en aval elle fut écartée» de la rive gauche et ne vint plus en attaquer les pentes que vers Noyarey. Au XVIII® siècle, la carte de Cassini nous la montre baignant les falaises de Noyarey, de Veurey, n'y laissant qu'une étroite corniche où, d'après Bourcet, Tartillerie ne passait qu'à grand'peine. Le nom de Manpas^ porté par un hameau qui borde le chemin, caractérise ce défilé et confirme qu'il commençait autrefois tout près de Sassenage.
Aujourd'hui, l'Isère canalisée est maintenue au milieu de la vallée jusqu'à proximité immédiate du bec de l'Echaillon, où il nous reste, sur un ou deux kilomètres à peine, un dernier fragment de cette longue corniche quiremonta jadis jusqu'à Sassenage.
Des courbes bien dessinées conservent encore, sur les deux rives, la trace des érosions, mais il n'en faut pas tirer trop de conclusions, car elles furent creusées, pour la plupart, bien avant la période historique. Et d'ailleurs , il y en a partout, elles remontent aux temps où l'Isère remplissait son lit majeur.
Après le bec de l'Echaillon, la rivière serre encore de près le pied des montagnes jusqu'à Saint-Nazaire, puis coule dans une large vallée d*alluvions schisteuses jusqu'à Valence. .
Son premier afQueot de gauche, TArc, est un torrent de montagne d'un faible volume, sur lequel il est toujours facile de jeter un pont, mais qu'on ne trouve presque jamais goéable. En aval de Lan^bourg, où il passe au pied du mont Cenis, il se creuse une tranchée étroite, profonde, au milieu d'une vallée facilement praticable, mais barrée, depuis l'invention de l'artillerie, par le petit plateau fortifié de l'Esseillon. Au delà, de Bramans à Saint-Michel, la vallée est formée par deux talus boisés entrecoupés de rochers.
Près de Saint-Michel, une muraille naturelle barre complètement la vallée ; c'est une roche étroite, escarpée, qui a reçu le nom caractéristique de « la Porte ». La montagne du Télégraphe, qui la prolonge et lui fait vis-à-vis, porte aujourd'hui un fort qui commande ce défilé. Kentôt, après la petite plaine de Saint-Jeande-Maurienne, on entre dans la gorge de Pontamafrey, où an fond plat de SOO à 600 mètres de largeur est dominé de part et d'autre par deux parois à pic. Après ce défilé, la vallée s'ouvre, formant une série de petits bassins ovales que séparent des passages plus étroits, mais toujours faciles. C'est à coup sûr la plus praticable des vallées alpines. L'Isère, entre Moutiers et Albertville, le Drac, la Drôme, l'Eygues, la Durance, sur presque tout leur cours, présentent des obstacles incomparablement plus fréquents et plus sérieux.
«( Telle que Ta faite la ruine de ses bois, dit 0. Reclus en parlant de la Maurienne, c'est une très âpre contrée, tantôt blanche de ses calcaires, tantôt noire de ses schistes, ou jaune par les gerçures de ses éboulis que l'ocre de fer colore en orange. Le sol, les
rocs, les plantes, l'homme aussi, faute de forêts à émonJer, puisqu'il les a, soit détruites entièrement, soit délabrées à Textrême, tout est glacé. Des souches el troncs séculaires dont la vie s'est retirée, peut-être çà et là quelques arbres isolés déclarent que la sylve montait autrefois plus haut sur les pentes *. »
Dans les parties qui étaient restées boisées et gazonnées, on voit poursuivre l'œuvre de destruction dont les résultats ne tardent jamais à se faire sentir* C'est, au milieu d'une prairie encore verdoyante, où deux ou trois sapins ont subsisté, la coulée d'un torrent qui s'est ouverte l'hiver dernier : le propriétaire des terres situées au-dessus, nous explique notre guide, a provoqué ce désastre local en rasant ses bois et saignant dans son pré le canal séculaire où les eaux étaient maîtrisées. Plus loin, la monlagne a été dénudée, et s'effrite; les éboulis forment avec les rochers en voie de décomposition un dédale où le sentier se perd. On aperçoit, çà et là, des moignoD§ de sapins qui prouvent l'ancienne richesse de celle montagne, et la manière dont elle se perdit. Quelquefois on vous dit : c'est la grande inondation de 1 866 qui a ruiné toute cette vallée ; ailleurs, on ne sait plus à quelle date lointaine remonte le désastre. On voit de loin, sur les prés plus élevés, les moulons qui achèvent l'œuvre de dénudation et arrachent les mottes de gazon quand l'homme a terminé la destruction des forêts. Ne nous hâtons donc pas de juger impraticables pour les anciens même certaines pentes
' Le idus beau royaume sous le cieL Paris, 1902, p. 316.
qu'il faut gravir aujourd'hui pairmi les rochers : de loin en loin, on y retrouve quelques parties bien visibles d'une ancienne route charretière, large, à pente douce, avec son mur de soutènement ré^ilièrement bâti. Elle montait autrefois parmi les forêts et les prairies.
Le Drac prend sa source dans le Gapençais, et sa vallée assure une communication assez, directe entre risère et la Durance. Le col Bayard, par lequel on passe du Drac à la Durance, est & 1240 mètres d'alti-^ tude, mais on y parvient par des rampes insensibles, puisque Saint-Bonnet, sur le Drac, est à 1022 mètres, et Gap, sur le versant opposé, à 800 mètres.
Le nom moderne du Drac ne dérive pas de son nom primitif. On le trouve désigné, au moyen âge, par les appellations de DratiSj Dravus *, DeraustiSy DrausuSy et, dit-on, selon quelques chartes, Druentia. Dans le patois local, il s'appelle Draou. lia été baptisé Dracus^ DraCy à une époque récente, pour faciUter un rapprochement avec Draco (dragon) dans un récit allégorique.
A droite du Drac, la Romanche traverse cette vallée difQcile, ces gorges étroites dont le colonel Perrin a si bien décrit les transformations. C'est là que passe aujourd'hui la route de Grenoble à Briançon par le Lautaret. Une voie romaine y fut construite aussi à grand renfort de travaux d'art.
» Contrat entre te dauphin Gui XIII et Vévéque de Gap, 1333. « Cette rivière y est nommée Drav^ ce qui me semble digne d'observation et qui l*est d*autant plus, qu'encore en ce temps-ci elle n'a pas d'autre nom en ce pays-là, non plus qu'en divers autres lieux des Alpes où elle passe. » (Nicolas Chobier, ap. Osiander 203.)
18 Cl^APITRB PRfilflER.
Par sa rive gauche, le Drab communique avec le Baech, Sisteron et la Pirovence. Le col de la Croix- Hanie, où passe la route, est à ISOO mètres d'altitude ; mais on y accède sans effort : Lus, à 7 kilomètres du sommet, est à 1060 mètres, et le Monestier de Clermont, distant de 35 kilomètres, à la cote 800.
Le confluent de Tlsère et du Rhône est à quelques kik)mètre6 en amont de Valence. En aval, le Rhône reçoit la Drôme {Druna^ Doueriân?) dont la vallée, considérablement transformée par les éboulements, présente des bassins lacustres séparés par des closes étroites et difficiles à franchir. Cette vallée conduit, par le col de Cabre (1180) à Âspres sur le Buech, croisement des routes de Valence à Briançon et de Grenoble à Sisteron. La route du col de Grimone relie la Drôme au Drac, et ouvre une communication vers Grenoble, raccordement symétrique de celui qni relie Sisteron à Gap par la Bâtie-Monsaléon.
Ces deux cols, sans être difficiles a franchir, ne sont pas accessibles par des pentes aussi douces que le col Bayard et celui de la Croix-Haute ; les ravins par lesquels on y monte sont étroits et rudes.
Après la Drôme, le Rhône reçoit le Roubîon, puis le Lez, rivières insignifiantes à tous points de vue. On trouve le nom de Letoce (Lez) dans les itinéraires romains, mais des documents postàriears lui donnent le nom de Ledits.
La ville de Pont- Saint-Esprit, point le plus élevé où Ton songe à faire passer le Rhône par Annibal, se trouve UQ peu en amont du Lez, presque au confluent de l'Ardèche. Cette dernière rivière est le plus gros
LA RÉGION KHOmMSmmSIfE MTMWr Si CONQUÊTE. 19
affluent dfe droite du Rhône entce Lyon et la mer. AjHrfe arwoÎF coulé dans de? gprges étroites, inaccessibles, elle a^épanoait au débouché dans la plaine" e» Tsne'9srte (Se lac, et forme un obstacle sérieux dans toute- ]m seconde moitié de sou cours.. Elle est parfisis terrible ; elle n'est jamais insignifiante pour le passage d'une armée*
G'est à partir d'îciv ûaAureJlemeiKt, qwe nous essaierons de suiîvre pied à pied le cours du» fthône^ et dfea knaginer 1^ défarmationsa Nous^ citerons, à déflsut de données plu» certaines, les remarques faites sur le terrain avec une rare sagacité par fe colonel Perrin ; mais c'est ici particalièrmnBnt que noos^ rappellerouB ce que nous^ disions au début de dette ét^e : on aperçoit bien les bras morts, les traces dey lits^successifsr du Rhône ;: on peut bien dire : « aotonsfois » il a passé là ; mafe à qiïelle antiquité remonte cet « autrefois »? S'agira-tril des temps préhistoricgae», de* Tépoque romaine, eu d'une autre plus récente encore? Rien ne nous le frâra savoir si noua nous bornons m l'examen des vestiges encore empreints sur le sol.
« & cette (?) époque, dit le colonel» Perrin*, le Rhône ne suivait pas le lit acttiel; & l'inspectibn dfesî tterrains^ et d'après- les dépressions que suivenù encore aujourd'hui-les canaux, on peut établir quelle Rhône, après avoir battu les rochers de Mornas, traversait la plaine presque en-Hgne droitfe et sans fbrmer d^îles, laissant Gaderousse à sa gauche et rasant) les rochers du Lamn pourdiec; baignait Auriac, quii était encore il y af 38 ans
*' Marthe d^Annibal, p..S»-27,
un port très fréquenté par la navigation du Rhône, et qui n'a cessé d'exister que par suite des travaux d'endiguement qui ont commencé en 1841-1842.
« La carte de Cassini, presque contemporaine (de quoi ?), ne signale aucune île dans cette partie du lit du fleuve.
c< Le Rhône, après avoir quitté Mornas, côtoyait les terrains de conglomérats de poudingues légers qui sont sur la rive gauche ; en quittant Piolenc, il se dirigeait vers le petit et le grand Frigoulet, suivait la petite Guiranne, où le canal porte encore le nom de Branche de la Gueyrannelte , laissait Caderousse à gauche, gagnait Queyranne et Auriac, d'où, laissant à droite le château de Leis, actuellement isolé au milieu du Rhône sur un rocher que le travail des eaux a séparé de l'Esquatillon, et à gauche le rocher de Pierrefeu, qui ne figure pas sur la carte, il suivait la branche orientale actuelle, qu'on nomme le Bras des Arméniens. . .
« Il y a quelques années encore, le bras Est seul était navigable, et les bateaux, après avoir suivi le bras oriental, qu'on nomme le bras de Caderousse, passaient dans le bras occidental par le canal qui sépare Tîle du Colombier de l'île de la Piboulette, et qu'on appelle le trou de Caderousse... Le bras qui a séparé les Capellous en deux parties n'a pas plus de 25 ans d*existence... »
Plus bas, « le Rhône baignait le pied des collines qui s'étendent de Roquemaure à Villeneuve -lez - Avignon, car tout le terrain entre elles et le fleuve ne se compose que d'allu viens... Après avoir desséché l'étang de Pujaut (1630), les chartreux de Saint-Bruno
LA KBGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 21
firent , de la pointe à Canon à Taleur, la digue de 2,700 à 3,000 mètres qui existe encore, pour conquérir les alluvions du Rhôile. »
Ces renseignements ne manquent certes pas d'intérêt, mais on voit à chaque pas le défaut de la méthode suivie parle colonel Perrin : il nous prouve que la situation actuelle est toute récente, que les bras du Rhône, tels que nous les voyons, se sont formés depuis 48, 50, 55 ans à peine ; s'ensuit-il que la situation d'il y a 60 ans, ou celle même que reproduisait en 1740 la carte de Cassini, fût à peu de chose près celle de la plus haute antiquité? Il s'est fait sans doute, ou plutôt il a été fait, depuis un siècle, des changements subits qui ont mis fin à un état de choses séculaire, antérieur à toute histoire ; mais il n'en est pas de même partout, et en général les bras, les îles du Rhône sont sujets à d'incessantes transformations.
« Après le passage du Pont-Saint-Esprit, dit M. LenthéricS la pente du Rhône s'adoucit d'une manière sensible et continue. Cette pente, qui est de 80 centimètres environ par kilomètre entre la Drôme et l'Ardèche, ne dépasse guère 45 centimètres entre l'Ardècbe et la Durance ... La vitesse du courant diminue dans la même proportion. Le fleuve commence à ne plus avoir la force de charrier ses graviers et ses limons; il les abandonne çà et là, un peu partout sur sa route, dans tous les endroits où un élargissement du lit, une plus grande étendue des grèves latérales, l'existence d'un banc de gravier qui brise le courant,
aan oouÔ© qai 1b rerjôlte sur ia rive oppoBée, un nacfeea% îim tmasBÔi td Wiares est ftaiUis, la iraedoidne caxEse accidentelle provoque quelques renuotus et donue naassttDoe À «j» tde ^oee zones (tranquiyifis plus cm isioins (étieaddAGs qu'on «jppelle des nmDùes eaitx^ La vallée «'iéiargàt «fbœ :pm à peu. Troas ^raads Blflocaits topxieandicftE du Bihéne^ TArdèche^ rAfljg»es, la Cèze, saws {Hxmjplter im. QBamibfie assez coQBi^éraJ»le de petites rivâères seoMudaires, augmeotieait à la. fois le imkiœe éB .W8 eauK *eL celnii de ses atl^rifisements. Le couraiA dm ileannei, iofiaenoé par cesap()orts jatênarax^se dîtrise en deux -oii trois bms. Les -vases, les graviers et les BBukles se dépK^aeot'de fidws «d «plus, leit le iit majeur <^ enoam'bré d'iîlatfi et de ibfts-fond&.
« Les caries «du cours du Rhône, dressées depaais Ja •fm du XVîIt^ 'Siècle, (Eantrnissent à ce «ijet los phis intéressantes indications. A moins de vingt ans tte distance, elles pféseœtbent des variaiioins considérables. Des îles «oftciennes ont disparu, <de aou'vielles se Boosit lorDSkées; bu pluptd^t Be sont jnodiffiéBs, dxvbées 'om réjames. Le èil du fleuve a dai)0!gié de place* Les oeurants oinl îpaasé d'une rive à l'autre. Là ts)à se trouvait wa JHuui foud, ta sonde relève un goufiGre. Les bancs de satle se saut développés, pnesque tous allottgés et soudés ;le6 «lus aiix amtres. C'est un désordre conoptet^ «uae BUDstabilité perpéluedle.. . Toutes ces îles basses, caui^eriiesd'aseraies verdoyajQtes, émergient à peèwe de qjAelqaes oe^tiinèl/nes ajt-^dessus des «euiK n>oyeniies et sont recouvertes par les grandes crues; elles sonlt traversées par un dédale de petits bras sinueux du fleuve, appelés dans le pays des romaines^ ;de8 lâneSj
LA RÉGION RHODANIBNIfE AVAWT LA CONQUÊTE. 23
des brassières. . . A quelques kilomètres seulement en amont d'Avignon, on n'eu comptait pas moins d'une trentaine au commencement du XIX« siècle, dont quelques-unes mesuraient plusieurs centaines d'hectare; les îles du grand et du petit Saint-Marc^ Tîie du Seigneur ou de Mortemart, les îles du grand et du petit Dragonet, Tîle de Sahuc ou des Voleurs, les îles d'Oiseiay, Tîle de Durban, l'île de la Vergentière, l'île de la Motte, les îles de Bon ne- Ame, de la Priade, de Pâturas; enfin la grande île de la Barthelasse, qui n'était pas encore soudée à l'île du Piot, au droit même d'Avignon.
c D'une manière générale, l'examen de toutes les cartes anciennes semble indiquer que le courant du fleuve a une tendance à se porter du côté de la rive droite. C'est le contraire qui a lieu aujoxu»d'huî : le bras navigable du fleuve, les grandes profondeurs, les eaux rapides se trouvent sous les murs mêmes d'Avignon, mais ce résultat tout à fait artificiel est dû aux travaux récents entrepris depuis une trentaine d'années pour assurer et régulcu'iser la navigation du fleuve. Il y a à peine un demi-siècle, le bras du Rhône qui longe Avignon était une simple « lône » presque atterrie en temps de basses eaux, à peine navigable par les eaux moyennes. La batellerie passait de l'autre côté de l'île de la Barthelasse, au pied de la tour de Philippe le Bel, sous les murs de la Chartreuse de Villeneuve et du fort Saint-André. Si le bras navigable passe aujourd'hui sous les murs mêmes de la ville, c'est qu'il n'obéit {dus aux lois naturelles et qu'il y a été conduit artificiellement par une véritable dérivation, ji
Ed résumé, Ton peut dire que le RhôDe, abandonné à lui-même, a été porté vers Touest par la pente générale du terrain et par l'effet, constaté dans tous les cours d'eau du globe, de la rotation terrestre. Contrairement aux observations du colonel Perrin, le bras principal du Rhône, tant que la canalisation ne l'a pas détourné, a suivi le pied des hauteurs de la rive droite. Ceci d'ailleurs est de peu d'importance pour nous; Tessentiel est de savoir que les bras et les îles du Rhône, comme nous l'apprend M. Lenthéric, sont perpétuellement instables. Où le Rhône embrasse aujourd'hui une île, il a pu très bien n'avoir autrefois qu'un bras unique, et inversement. On se trompe donc fort lorsqu'on veut préciser le point de passage d'Anoibal, soit d'après le tracé actuel, soit d'après celui du XVIIIe, du XVII«, voire même du XVI* siècle. Les recherches de cette nature peuvent être considérées comme non avenues. Leur suppression, d'ailleurs, n'infirme en rien les conclusions générales d'un auteur, et il semble vraiment qu'on devrait s'estimer bien heureux si l'on connaissait le véritable passage à 20 kilomètres près, sans faire parade d'une exactitude illusoire.
Il ne faut pas, cependant, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, s'exagérer les transformationsaccomplies depuis vingt siècles. Certes, les îles du Rhône, pendant cette période, ont pu tantôt s'agglomérer et tantôt se subdiviser; des bras nouveaux ont pu se former; toutefois, les principaux accidents jjui marquent le cours du fleuve sont restés les mêmes. Une grande île comme celle de la Barthelasse, qu'elle
se soude à un petit îlot voisin ou qu'elle se divise momentanément à Tune de ses extrémités, n'en garde pas moins à travers les siècles son existence et sa forme générale. Les bras qui naissent ou qui disparaissent sont à peu près sans importance au point de vue du passage. II n'y a guère dans le Rhône, a chaque instant, qu'un seul bras navigable, profond et large ; les autres sont insignifiants et presque toujours guéables ou même desséchés dans la période des basses eaux.
Annibal, ayant franchi le Rhône dans la saison où les eaux sont les plus basses, ne devait pas se soucier beaucoup de ces bras secondaires du fleuve. Aussi s'étonnerait-on du soin avec lequel son historien a noté qu'il choisit un point où le fleuve n'avait qu'un seul bras (elçdhuXr^v ^ijdw), si l'on ne devait trouver une explication plus naturelle en plaçant le point de passage plus bas.
Dans la partie que nous venons d'étudier, le Rhône reçoit un affluent de gauche, l'Eygues, dont la vallée, souvent étroite, offre pourtant une communication facile avec celle de la Durance ; on y trouve les vestiges d'une voie romaine, peut-être celle que mentionne Strabon pour le trajet d'Arles à Briançon. L'Eygues reçoit à droite, dans les montagnes, un affluent nommé rOule, puis il débouche en plaine, guidé par deux rangées de collines parallèles. A peu de distance du Rhône, il forme une sorte de delta, détachant à gauche un bras secondaire, qui passe à Orange.
En aval de l'Eygues, le Rhône reçoit TOuvèze et la Sorgues. L'Ouvèze coule à peu près parallèlement à
96 CHiLPITRE PRBMIfiK.
TEygues ; la Sorgues jaillit des montagnes par la fontaine de Vaucluse, se répand dans la plaine en un grand nombre de canaux naturels ou artificiels et forme enfin deux bras, dont l'un va rejoindre TOuvèze a Bédarrides, tandis que Tautre descend par Védène à Avignon,
Strabon dit \ en parlant de ces trois cours d'eau : « Entre la Durance et Tlsère, il y a d'autres rivières qui descendent des Alpes dans le Rhône : deux baignent la ville des Cavares et, réunies en un seul cours d'eau, se jettent dans le Rhône; la troisième, le Soulgas^ se jette dans le Rhône près la ville de Vindalium^ à l'endroit où, dans une grande bataille, Cn. Ahénobarbus défit plusieurs myriades de Celtes. Dans ce même espace, il y a plusieurs villes, Avignon, Orange et Aeria, bien aérienne certes, dit Artémidore, étant postée à une grande hauteur. »
Il est difficile de né pas reconnaître Ja Sorgues et rOuvèze dans les deux rivières qui, réunies en upe seule, se jettent dans le Rhône ; ni l'Eygues, ni le Lez, ni le Roubion, ni la Drôme ne peuvent répondre à cette définition : leurs cours à peu près parallèles sont contenus entre des chaînes de hauteurs, au travers desquelles aucune communication n'a jamais été possible dans les temps historiques. Seules, la Sorgues et rOuvèze se réunissent peu de temps avant de se jeter dans le Rhône. La « ville des Cavares » occupait donc l'emplacement de Bédarrides.
L'analogie, très faible, des noms Sorgues et Soûl-
. s IV, 11.
LA RÉGION RHCBMiJlBKNI «LTASTT LA CONQUETE. V3
ffg£ awdii t£ût penser, néamDohw, 6 'ht iph^mrt ides géographes, que le Soulgas n'était autre que la Sorgoes, ilme antre finadogie, {doe lé^i» encone, faisait îâeD- 4ÂBifir Viadailimn BWBc VtééèD®, et poior oonumettre œs idenx à f^a près, on déoIaraîL iqne TlEygues était l'uBe tdes «deux rivièites .OQBcaïirauiDdes dont iparle Stnahûiu tOn •était <f ont feu peine de désigner l'autre : «arusfii se boraait-on à idine «fn^ étailt possible qu'il y «en eût une à l'éipocpe de âtrabon. «Qracige, se troirvwnt sur .un des bras de J'Ëyigiies, iparadssait être la a ville «des Cavaites »., et pomrtaoQt^ bien loin quïl y passe desx ridières, on n'y trouvée <(ii'une Eaible dérivation die l'Ëjigiies^ Enfin, âtsaibon nomme « plusieurs reprises, âaaos le icbapitne dokBt mms a^oiïs cité ^qwéricpies IdgnfiB, A^âgnon et Ora^ige, et il les désigne idxiÎ0ars par leur nom , jaioiais coasiine « Tille des Cavancs «). Si la JocaËté 'OÙ se réunissaient les deux fivËres dont il parle a^joit été Avignon ou Orange, il ammit dit Avignon ou Orange, nais non a la ville des •Cavanes»).
U Bint de là «pie le Soulgas àoH être l'Eygvcs, qui porta aussi le nom d'^ir^wm* Peut-on reitrouver le dMDm piwiitif de Soulgas soii dans celui «d'Ëygues, soit •dans <^uii d'i^ule? C'est fiofl doaieux, Tncds non iiooposfiible. En re^va^nehe, «on ne peut méconnaître dsms le •&m de VifMÊy tq«e TEygues ponte encore sur la carie 4e€ft8EinL, le jacmo prinûtif qui, d'après Flonrs*, déri-
» Cf. en ouli», P. Oioss, V, la, — CicÉaoN, Pro Fonteio. — Suétone, Nero Claudius Cœsar. — On verra que ces divers écri- Tarns, nrvoqnés sotrvent îi Tappoi de la théorie qui place VtndsiUum SDT la Socgum^ n'es disent pas moL
3B CHAPITRE PRBMIBR.
vait du nom de Vindalium, ou plutôt dont ce dernier dérivait.
Certains géographes ont émis l'opinion que la plaine de Vaucluse était, sous la domination romaine, mare* cageuse et inhabitable. Cette opinion repose sur des documents du moyen âgé, chartes ou titres mentionnant l'existence de marais sur quelques points déterminés. Il en résulte certainement qu'une partie de cette plaine était encore à l'état de marais et sillonnée en tout sens par les dérivations de la Sorgues ; mais il n'est pas moins certain, d'autre part, que ce coin de terre était un des plus fertiles et des plus riches de la Gaulé méridionale. Le grand nombre des villes qu'on y rencontre, Avignon, Orange, Aeria, Gavaillon, Apt, Carpenlras, Bédarrides, et les nombreuses voies romaines qui le traversaient, nous dispensent d'autres preuves; d'ailleurs, quand la plaine d'Arles est réputée le grenier de l'armée romaine, il faut bien entendre que les terres au nord de la Durance y sont comprises avec la Camargue, car l'étroite bande de terre d'Arles à Barbentane ne pouvait suffire à mériter un pareil titre.
Nous avons vu plus haut que Strabon, parlant de respace compris entre la Durance et l'Isère, y citait les villes d'Avignon, Orange et Aeria. Après de longues discussions, on est arrivé à considérer que cette dernière devait se trouver sur l'emplacement de Châteauoeuf-du-Pape, ou non loin de là, près du château de Lhers qui en aurait gardé le nom. Nous ne pouvons guère admettre cette solution. Dans ses énumérations de peuples, de cours d'eau et de villes, Strabon suit un
ordre géographique, et puisqu'il dit : Avignon, Orange et Aeria, c'est qu'Aeria se trouve au nord d'Orange, et non entre Orange et Avignon. La suite de ce passage achève de nous en convaincre. Dans cet espace entre Durance et Isère ^ continue Strabon, « tout le pays est en plaines et en pâturages, mais A' Aeria à la Douériôn^ il faut passer à travers des défilés et des forêts » .
En discutant cette dernière phrase, on n'a pensé qu'à la région de Vaucluse, tandis, qu'en réalité, il s'agit de tout le pays entre la Durance et l'Isère. On a donc cherché les défilés et les forêts, tantôt dans les monts de Vaucluse, tantôt dans les collines qui entourent Avignon d'un amphithéâtre naturel, et on a admis que le mot Douiriôn devait être lu Louérion ou autrement. Si l'on réfléchit que la description de Strabon doit embrasser toute la plaine du Rhône, d' Avignon à Valence, on verra s'imposer d'autres conclusions : on y trouve, en efTet, en allant du Nord au Sud, une plaine et des collines peu élevées, entre Valence et Loriol; ensuite un massif rocheux, escarpé, qui vient resserrer la routç et le chemin de fer contre le Rhône jusqu'à Donzère, puis s'en écarte un peu, et ne cesse tout à fait qu'à Mornas, où commence la plaine de Vaucluse. La description de Strabon se trouve donc rès exacte, ainsi traduite :
« Tout le pays entre la Durance et l'Isère est en plaines et en pâturages, mais de Mornas (ou Donzère) jusqu'à la Drôme, on a à traverser des défilés et des forêts. » Nous estimons donc, jusqu'à nouvel ordre, que la Douériôn n'est autre que la Drôme, et (\\x' Aeria se trouvait sur les hauteurs de Mornas ou de Donzère.
â(t CH^UP£CE£ F19SU3SR..
Sa aA^aJi ot'Avignaii, le Mône reçoit la DUrance.. Cette BiViërev qui s'appelait en grec DtttmerUimy, eni latine Btruêtuiary, prend sa. souroe am mant Genèvrâ^ [Âlfiis GalÉmy Mans- Maùr^na). Sa vallés^ supémaDe,. avec: celles db ses affluents et des petit» cmm^ é'eaiL qui Qoulent sus Uautre ver^nt oies. Mipes^, pestait naguère le nem de Vallée* Yaoricises. H y su la u m groupement, paradeisal en apparence, puisqufil cilevauche sur les lignes de partage que ncois sommes aïîcoutufflés à GonHidéner comme des* frontières oatarellesy mais trèan explicai)le dèsF qufen parcourt lai région.. Les communicationsiles plus: fadies, jusqufàilaj aon^ructiom des routes- modernes^ qui ne* connaûsent pas d^bbataclesi» ne* se faisaimit pae*^ suivant les vallée» mêmes. Les (dusffîBque chaque torrent a dld se pecoer sont tbop' étaroile»,. trop- escarpée» et tiîop' lougues pouc offrir des voies naturelles^ à des peuples semi^civiliaésv Dans le Btriançonnais, îuscpi'au. XIX* siècle, les cols ont été les chemins obligatoires pour le- commerça^ et pour la guerre. C'était par les pâturages du col Fromage ou da col de Vars qu'on pénétrait dans le Queyras, et nou par les gorges du Guil.; et de nos jours encore^ les grandes voies de communication de Sisteron à Briançon évitent les gorges de la Durance le plus longtemps possible^ pour' suivre, comma Tancienne voie romaine, L'itinéraire Serres,. Veynes et Gap.
Bien que le déboisement ait causé dans, cette région d'épouvantables ravages, que les escarpements et les éboulis visibles aujourd'hui puissent leur être attribués en partie, les plus importants: existaient déjà, lors de 1&
LA RÉGION RH(M)AmBNNÉ AVANT LA CONQUÊTE. 31
conquête romaine. Les défilés qui donnent ou interdisent l'accès dans le bassin de Queyras ou celui de Briançon n'ont jamais été des vallées ouvertes. Les crêtes même, dans le voisinage de ces cluses, sont difficilement accessibles. Aussi, dès les temps les plus reculés, voyons-nous chacun de ces bassins alpestres former le domaine d'une petite peuplade à peu près indépendante, et le groupement des quinze peuples de Cottins est identique à celui des Vaudois *.
Tandis que les Allobroges occupent toute la région qui s'étend dû Rhône à l'Isère et au mont Blanc, les tribus cottiennes sont isolées, l'une dans la vallée de Bardonnèche, une dans celle de Pragelas, deux ou trois dans la vallée de Barcelonnette, etc. Le grand nombre de ces peuplades indépendantes nous confirme dans la pensée que les divers bassins naturels des hautes et basses Alpes étaient plus prospères qu'aujourd'hui et que les communications étaient déjà très difficiles de l'un à l'autre. Le tracé des voies romaines, faisant les mômes détours que nos routes et nos chemins de fer, en est une autre preuve. Dans ce pays où la ligne droite n'était pas le plus court chemin, la
* La même rivière traverse tour à tour des brèches abruptes, de longs couloirs, d'anciens bassins lacustres... Ils ne constituent pas une seule vallée, mais une série de compartiments qui vivent chacun soos leurs noms distinctifs...
Les vallées contiguês communiquent entre elles, grâce à leur altitude commune, par des cols nombreux et peu élevés. C'est par ces « montées » que de tout temps la vie a circulé dans Fintérienr et jusqu'au plus épais des Alpes. Ces relations ont créé le réseau de sentiers muletiers, œuvre locale et séculaire que n'ont remplacée qu'en partie nos route modernes. (Vidal de la Blache, p. 258-261.)
Si CHAPITRE PREMIER.
route de Briançon offrait-elle à l'armée carthaginoise autant d'avantages que d'inconvénients?
Sortie des Alpes par la cluse de Sisteron, la Durance coule entre les contreforts du mont Lubéron et le cône de déjection, rongé par les eaux et ruiné par le déboisement, qui descend sur la vallée du Verdon. Là, sans nul doute, la physionomie du terrain s'est complètement transformée depuis vingt siècles, et ce pays si pauvre aujourd'hui pouvait être fertile et peuplé sous la domination romaine.
La Durance prend encore un caractère nouveau : vrai torrent de montagne, surpris de se trouver en ptaine, elle s*y étale, et son lit a parfois deux kilomètres de largeur. EflTrayante au moment des crues, elle est à peine un obstacle lors des basses eaux. Tous les bras secondaires sont alors à sec ; le seul qui subsiste est large de cinquante à cent mètres, et sa profondeur est insignifiante. Il est souvent guéable.
Nous ne pouvons, d'ailleurs, nous imaginer aujourd'hui ce qu'était la Durance au temps d'Annibal. Formée par les eaux qui descendent des parties les plus profondément modifiées des Alpes, elle ne ressemble pas à ce qu'elle a été. D'une part, son débit devait être plus abondant; la différence entre les hautes et basses eaux moins accentuée; mais son cours était moins torrentueux, puisqu'on pouvait y naviguer, et offrait aux armées un obstacle moins dangereux.
On pourrait douter que les nautae Dnteniici, dont il reste une inscription votive, aient été autre chose que des passeurs, s'il n'existait d'autres documents, posté-
LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUiTB. 33
rieurs de beaucoup, et certifiant qu'il s'agit bien de
mariniers : « Plusieurs chartes des X« et XI* siècles,
dit M. LenthéricS font mention de la navigation des
utriculaires sur la Durance et de barques achetées à
Perthuis. La Durance était encore navigable vers la
fin duXII^ siècle, puisque nous avons un acte de 1194,
par lequel Tabbaye de Saint- Victor est exemptée des
droits que les comtes de Provence levaient sur les
bateaux chargés de sel ou de marchandises qui
remontaient ou descendaient le Rhône et la Durance. »
Il est certain que la Durance avait un débit plus
considérable il y a vingt siècles que de nos jours;
mais il semble qu'en revanche, elle se divisait en
plusieurs bras et se jetait dans le Rhône par une sorte
de delta aussi vaste que celui du fleuve lui-même. Ce
delta, du reste, existe encore; mais au lieu des bras
de la Durance, coulant à pleins bords, il n'y a plus
que de modestes canaux.
« La Durance, dit E. Desjardins, devait former primitivement une série de lacs, dont les dépôts se voient aujourd'hui sur le sol qu'elle couvrait jadis ; des digues ou barrages naturels retenaient ainsi, de place en place, ses eaux épandues dans cette succession de bassins, et l'effort du courant a successivement nivelé ou détruit ces barrages séparatifs. C'est à la hauteur de Mallemort qu'une de ces digues, retenant les eaux, en faisait monter le niveau, ce qui produisit la première dérivation, qui suivit la vallée où passe aujourd'hui le canal de Craponne, et se dirigea vers Lamanon
» Le$ Villes mortes^ p. 40!.
et Salon. Ce bras se bifurquait à ce dernier point, envoyait une partie de ses eaux vers le Sud se confondre avec la Touloubre et se décharger dans Tétang de Berre, tandis que Tautre, côtoyant la Crau au Nord, gagnait les étangs d'Arles dans le voisinage du Rhône ; c'est ce qu'on a appelé plus tard le canal de Barbegal. Cette déritation avait été canalisée à l'époque romaine, comme en témoignent les débris de constructions qui se rencontrent sur plusieurs points
de son parcours. Quant à l'autre bras, celui qui
gagnait la Touloubre et l'étang de Berre, on reconnaît que les rochers qui l'encaissent ont été taillés de main d'homme
u Quand le barrage naturel de Mallemort eut été miné et détruit par l'effort des eaux, le déversement dans la vallée de Salon a diqiinué sensiblement d'importance, et ses effets salutaires n'ont pu être maintenus qu'à l'aide de travaux d'art. C'est à l'époque romaine que cette canalisation a conservé et régularisé tout ce qu'elle a pu de ce premier épanchement de la rivière.
« Un second barrage arrêtait autrefois les eaux de la Durance, qui envoyait en conséquence une seconde dérivation, à la hauteur d'Orgon, dans la vallée de Saint-Remi, dans la direction de Saint-Gabriel et d'Arles.
« La dérivation d'Orgon avait Heu au rocher appelé lou Traou Turquet; c'est une voûte taillée au ciseau et qui est évidemment un ouvrage des Romains. Ce cours naturel d'une partie des eaux de la Durance fut donc aussitôt canalisé, et ses traces, encore visibles.
oQt conservé le nom de Vieille- Durance. Il traversait les palus de Mollèges. »
Cette consciencieuse description laisse des doutes sur l'existence des deux bras de la Durance partant de Mallemort et d^Orgon ; il semble bien qu'ils aient disparu longtemps avant l'ère chrétienne et soient demeurés à sec jusqu'aux travaux de canalisation des Romains, dont il vient d'être question.
Mais « une troisième dérivation de la Durance existait certainement avant la conquête romaine. C'était de beaucoup la plus importante des trois, celle qui a laissé le plus de souvenirs et le plus de traces. Elle a attiré une si grande masse d'eau, qu'on peut se demander même si tout ce qui restait de cette indomptable rivière, après les deux saignées de Mallemort et d'Orgon, ne s'est pas précipité dans le vaste lit qui s'ouvrait entre Rognonas et Châteaurenard, par la plaine basse de Graveson et de Maillane, pour rejoindre à
Lamade la dérivation d'Orgon Les dérivations
ne devaient laisser qu'un filet d'eau dans le chenal ouvert au pied d'Avignon ; nous serions presque tenté d'y voir un bras très secondaire*. »
Avant d'aller plus loin dans la description de cette troisième dérivation, nous croyons devoir émettre encore quelques doutes sur la dernière hypothèse de E. Desjardins. Il ne nous semble pas douteux que la plus grande partie des eaux de la Durance continuait son chemin directement vers le Rhône : les confluents se déplacent toujours du côté de Ja mer et ne remontent
* Géographie de la Gaule romaine, I, 466.
jamais; le relèvement du confluent de la Durance, d'Arles à Avignon, serait donc un phénomène unique et sans explication plausible; du reste, la table de Pèutinger, si grossière qu'elle soit, nous paraît donner à la Durance le même tracé que les cartes modernes.
Nous pensons donc qu'il y a vingt siècles, la dernière partie du cours de la Durance, celle qui sépare les plaines de Rognonas et Barbentane des campagnes d'Avignon, était à peu près ce qu'elle est aujourd'hui. Le débit de la rivière, en amont de Cavaillon, était plus fort ; mais les dérivations qui s'échappaient du côté d'Arles le réduisaient beaucoup.
En réalité, on ne peut faire à ce sujet que des hypothèses plus ou moins plausibles, sans rien affirmer.
Pour en revenirau bras de la Durance qui coulait de Châteaurenard à Saint-Gabriel et Arles, son existence et son importance sont très bien démontrées, et c'est seulement vers la fin du moyen âge qu'il a tari.
Non seulement les traditions, mais les noms et les anciens titres en font foi. Cette rivière, qui s'appelait laDuransole, n'a disparu complètement qu'en 1636*; mais elle avait cessé, dès le V* ou VI* siècle après l'ère chrétienne, d'être un véritable cours d'eau, navigable ou au moins coulant en toute saison, et elle avait dès lors formé des palustres^ qui servaient à de certains moments au pâturage des troupeaux *.
Les cours d'eau qui descendent des Alpines dans la vallée de Saint-Remi portent en patois le nom géné-
» Statistique des Bouches-da-Rhône, II, 1075. « Ibid., 1069.
rique de Loouruou, La Statistique des Bouches-du- Rhône émet l'hypothèse que le bras de la Durance qui passait à Saint-Remi a pu s'appeler Loueriou dans l'antiquité, ce qui expliquerait un passage encore mystérieux, où Strabon indique la limite Nord du territoire des Salluvii *, mais rien n'est plus douteux.
La Duransole débouchait dans les marais, ou mieux les étangs d'Arles. Il n'y a peut-être pas de région en France pour laquelle on ait exagéré autant la diflFérence entre l'état ancien et l'état moderne, que la région d'Arles et la Camargue. Des cartes dressées entre 1550 et 1650 y indiquent des rivages hypothétiques pour les Xin«, XIV® et XV® siècles, tracés de telle façon qu'au X« ou XI®, Arles aurait été un écueil en pleine mer. Cent ou deux cents ans plus tard, on en avait déjà rabattu, mais on répétait volontiers qu'Aigues-Mortes était naguère un port de mer; il y a quelque trente ans, E. Desjardins publiait encore une carte de la côte méditerranéenne sousl'Empire.romain, d'après laquelle le cours du Rhône, de 50 kilomètres qu'il a de nos jours entre Arles et la mer, était réduit à 20, etc.
On s'explique difficilement qu'on ait pu accepter si longtemps de semblables erreurs, quand il suffisait de les généraliser tant soit peu pour se voir conduit aux plus étranges contradictions.
Pourquoi, notamment, attribuait-on au delta du Rhône un si rapide accroissement, une naissance si tardive, lorsqu'on trouvait le delta du Nil, 5,000 ans avant l'ère chrétienne, à peu près aussi étendu que
« Strabon, IV, 6.
38 CHAPITRE PBBIOEE.
de nos jours, et les villes d'Alexandrie et de Canope existant déjà sous les noms de Ragoti et Pâgonati (?)^ Cette seule comparaison devait faire pressentir que la côte de la Camargue s'était, elle aussi, fort peu déplacée depuis vingt siècles.
C'est, du reste, une grave erreur que de supposer aux deltas des fleuves un accroissement général et continu. C'est par bonds que la terre empiète sur la mer devant les estuaires primitifs, et c'est par places, devant les embouchures perpétuellement mobiles, que les alluvions s'avancent vers le large, tandis qu'ils s'usent ou s'affaissent sur d'autres points.
Lorsqu'un fleuve comme le Nil, le Rhône, l'Aude ou la Tet (pour embrasser toute la série des grandeurs possibles), débouche dans une mer relativement calme comme la Méditerranée, une lutte s'engage entre le courant fluvial, chargé de sables et de débris, et le flot maritime dont l'action peut être simplement normale au rivage, ou déviée transversalement par un courant. Un état d'équilibre s'établit, dans lequel les matières amenées parle fleuve se déposent à quelque distance en avant de l'embouchure, donnant niwssance à un cordon littoral. La mer a clos son domaine, selon l'expression d'Élie de Beaumont, et le fleuve, de son côté, petit ou grand, a désormais une tâche déterminée à accompUr : il faut combler l'étang laissé entre l'ancien rivage et le cordon littoral. Suivant le rapport qui existe entre l'ouverture primitive de l'estuaire et la quantité d'alluvions apportée, ce travail s'accomplit
* Maspero, Egypte ancienne dans V Atlas historique de Schrader.
plus OU moios vite. L'étang une fois comblé, le fleuve va faire un nouveau bond : il poussera quelque temps une sorte de digue naturelle en avant de son embouchure, la déplacera, mais enQn, devant la résistance de la mer, les sables s'étaleront parallèlement au rivage, un autre cordon se formera, et un nouvel étang sera clos, puis colmaté à son tour. Tout cela, comme on peut le penser, ne s'accomplit pas en dix ni en vingt siècles, et l'intervalle de temps qui sépare les I)onds successifs d'un delta fluvial est supérieur à ce que nous pouvons concevoir.
« Les dépôts de tous les cours d'eau, dit Élie de Beaumont \ sont destinés sans doute à produire, dans la suite des siècles, des effets analogues ; mais le temps écoulé depuis que la surface du globe a pris sa forme actuelle n'a pas été assez long pour que la plupart des cours d'eau aient pu accomplir la première partie de leur tâche, qui est de remplir les lagunes littorales. »
Toute notre côte languedocienne se compose ainsi de cordons littoraux, dont on ne peut mesurer l'âge, et d'étangs dont le colmatage est plus ou moins avancé.
Le Rhône n'a pas échappé à la loi commui)e, mais l'abondance de ses alluvions lui a permis, semble-t-il, de combler successivement trois appareils littoraux, et d'en constituer un quatrième. Ce dernier paraît bien antérieur encore aux temps historiques.
* Leçons de géologie pratique professées au Collège de France. i845.
On sait, d'ailleurs, comment la débâcle qui termina les périodes glaciaires a formé tout d'un coup, par un énorme apport de matériaux, le sous-sol, le subsiratum de tout ce delta, facilitant ainsi et accélérant d'une manière singulière la besogne de l'avenir :
« Le grand espace triangulaire compris entre le confluent de la Durance, le port de Cette et celui de Fos, dit M. Lenthéric*,est formé d'une immense nappe de cailloux roulés. Mais partout, au-dessous de la couche d'alluvions modernes, la sonde rencontre la nappe plus ancienne de cailloux roulés... Les eaux des deux fleuves se sont répandues librement sur la plaine de cailloux roulés ; elles y ont accompli, elles y continuent encore leur grande œuvre de colmatage, qui a donné naissance à la Camargue. »
Sur notre carte à 570:000 V^^ donne les courbes de niveau du sol continental et les profondeurs de la mer, on suit très aisément la forme de cet immense tas de cailloux. Depuis le point le plus élevé, qui se trouve près de Salon et de Lamanon, la surface de la Crau s'incline doucement vers le Sud-Ouest. Cette pente douce se prolonge sous la mer jusqu'à quelques lieues du rivage, puis tout à coup fait place à un talus plus rapide : c'est la fin de l'énorme masse vomie par les vallées du Rhône et de la Durance après la fonte des glaciers, et c'est sans doute, si longtemps que se prolongent les apports de sable et de limon, la ligne extrême que le rivage ne pourra franchir.
La partie de la Crau primitive, qui dépassait ou
» Le Bliône, I, 24, 25, 26.
affleurait la surface de la mer, fut vite couverte d'alluvions et ajoutée au continent ; à mesure que la nappe de cailloux s'enfonce sous les eaux, Tœuvre de colmatage est plus lente, et une partie des sables ou limons charriés par le Rhône est emportée au delà du talus où finit la Crau sous-marine, c'est-à-dire qu'elle est perdue pour les atterrissements. C'est donc un travail vain et illusoire que d'essayer une évaluation quelconque de ces atterrissements, d'après la quantité de matières solides que le fleuve verse à la mer.
Il est bien vrai que, chaque année, le Rhône charrie 20 à 25 millions de mètres cubes de sable et de limon, mais que deviennent-ils? S'étalent- ils le long du rivage? Vont-ils, à quelque distance, préparer le travail des siècles futurs? Se perdent-ils en partie dans le goufi're qui suit le talus de la Crau? Bien hardi qui oserait répondre à ces questions, qui tenterait une reconstitution schématique du solide formé annuellement par les alluvions. Si l'on en voulait une preuve, il suffirait de comparer les résultats obtenus par les difl'érents géographes qui ont pris la question de cette manière.
Les portulans du moyen âge et du XVI® siècle, esquisses informes, défigurant les rivages, grossissant certaines îles ou certains caps pour en supprimer d'autres, ne peuvent pas servir davantage à des recherches sérieuses. Suivant qu'on choisit les uns ou les autres, on en tire telle conclusion que l'on veut. Heureusement l'histoire et l'archéologie sont venues à notre aide, et grâce à.quelques points bien déterminés qu'elles nous ont fournis, l'examen du terrain a pu
permettre de rétablir sufGsamment la physionomie de Tancienne Camargue.
« Dans la région du petit Rhône, Tavance de la côte est accusée par quatre cordons littoraux : le premier, partante Touest, de l'angle méridional de Tétang de Mauguio, passant au nord d'Aigues-Mortes et se dirigeant vers Silvéréal; le deuxième, partant du milieu de la langue de terre qui enferme cet étang, et passant à Aigues-Mortes pour contourner au Sud Tétang de Leyran ou Grand-Palus; le troisième, partant du même point, passant au sud d' Aigues-Mortes et des étangs de la Murette, de la Ville, du Commun et du Roi, pour se rendre à ceux de TArameau, de Rolland et de Montblancart ; le quatrième, du grau de Melgueil, ne laissant, dans la langue qui enferme l'étang de Mauguio, qu'un très petit espace entre l'étang et la plage, et contournant au Sud ceux de Repausset et du Repos, pour aboutir à celui des Deux- Pins * »
L'examen de ces quatre cordons, émanant d'une origine commune, prouve que Tappareil littoral languedocien a au moins l'âge du plus ancien d'entre eux et qu'il est resté immobile pendant que le rivage du delta accx>mplissait les trois bonds dont nous retrouvons la trace. Mais lequel de ces quatre bourrelets formait le rivage au moment qui nous intéresse?
« On sait qu'à l'époque romaine, le cordon littoral sur lequel a été bâtie plus tard la ville d'Aigues-Mortes émergeait au-dessus des eaux, et le nom de Sylve
^ Ch. Lbnthéric, La Bégion du bas Rhône ^ p. 221.
Godesque qu'il a porté dans tout le moyen âge et qu'il a conservé depuis, semble même indiquer qu'il était
plus boisé et mieux en culture que de nos jours
Un autel votif, qu'on y a récemment découvert, porte une inscription dédiée à un Sylvain en faveur d'un troupeau de gros bétail :
SILVANO VOTUM PRO ARMENTO
Le désert d'aujourd'hui paraît donc avoir été autrefois livré à l'agriculture et à la dépaissance*. »
Ainsi le deuxième cordon littoral existait et embrassait la terre ferme, le sol définitivement conquis sur la mer et colmaté. Ce point-ci est formellement acquis et ne nous laisse plus le choix qu'entre les troisième et quatrième cordons pour le rivage de l'époque romaine. Or, la plage actuelle, le Boucanet, existait antérieurement au XIII® siècle avec le même nom et n'a pas subi depuis lors de variations sensibles. Il s'y trouvait cependant, à en croire des actes du XII® et du XIII® siècle, un large grau qui faisait communiquer la mer avec les étangs. « Ce dernier travail de la mer, œuvre récente pour les géologues, mais qui, pour l'historien, remonte aux époques les plus éloignées, était déjà consommée depuis plusieurs siècles à l'origine de notre ère*. »
La mer avait donc même limite qu'aujourd'hui dans la région d'Aigues-Mortes ; mais la terre, à proprement parler, ne venait pas jusque-là. Un vaste étang,
* Ch. Lenthéric, La Région du bas Rhône, p. 22. « Ibid,, p. 80; Les Villes mortes^ p. 359.
comparable à ceux du Languedoc, tenait la place des marais actuels et permettait à la navigation maritime de pénétrer jusqu'à la lisière de la Sylve Godesque. Cette lagune était d'ailleurs isolée au Nord-Ouest, par les trois bourrelets antérieurs, des autres dépressions où coulaient les bras du Rhône.
Le seul fait que le littoral a peu varié dans cette partie de la côte nous annonce, dès à présent, que ses déplacements dans toute la Camargue vont nous apparaître moindres qu'on ne l'a cru jusqu'ici. Et en effet, dès les premiers pas, la présence d'inscriptions romaines aux Saintes-Maries-de-la-Mer, puis au bord de l'étang de Beauduc, à un kilomètre de la mer, et enfin à Chamone (sur le bord du grand Rhône, à deux lieues en amont du port Saint-Louis) nous fixe une limite très voisine du rivage actuel.
L'inscription des Saintes, d'abord mal interprétée, s'est trouvée reconstituée il y a une quinzaine d'années. C'est une dédicace à des déesses augustes, et son authenticité désormais reconnue l'a fait admettre dans les Inscriptiones Gallix Narbonensis latinœ de Hirschfeld (Berlin, 1888) et dans le Corpus inscriptionum latinarum de M. Camille Jullian*. Celle de Beauduc date des premiers siècles du moyen âge ; elle indique l'embouchure du Rhône à l'époque où elle fut posée.
L'inscription trouvée à Chamone est gravée sur une borne en calcaire grossier. Peut-être marquaitelle une limite ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle se
» Cf. Journal des Savants, août 1889.
trouvait déjà sur la rive du Rhôue, Elle indiquerait, selon M. Lenthéric, la limite indécise entre le Rhône et la mer » ; mais rien ne nous autorise à lui donner cette signification particulière. Elle nous démontre seulement que la mer n'allait pas plus haut, mais point du tout qu'elle venait jusque-là. Voici, d'ailleurs, cette inscription :