‹ Annibal en GauleChapitre 13 sur 44 · DEDIT DEDIT · texte numérisé non relu

DEDIT DEDIT

Nous voici donc prévenu qu'aux Saintes-Mariés, l'ancien rivage était aussi avancé, sinon plus, que le rivage actuel; qu'auprès de l'étang de Beauduc, il était sans doute à deux kilomètres en arrière, et que, sur le grand Rhône, il ne pouvait se trouver à plus de deux lieues du port Saint-Louis.

Il ne reste donc rien des conclusions si vivement affirmées par E. Desjardins, lesquelles reposaient d'ailleurs simplement sur une répartition arbitraire des matériaux charriés par le fleuve et sur une interprétation des portulans, qui ne signifient rien ici.

Si nous voulons pousser plus loin la recherche de l'ancien littoral,, il faut examiner en détail les deux forces opposées, celle du fleuve et celle de la mer :

nous les verrons ensuite aax prises dans une série de combats partiels, dont le résultat sera l'avance ou le recul du littoral en ses différents points.

Oa croit trop volontiers que les alluvions du fleuve n'ont qu*à se déposer devant Tembouchure, sans rencontrer de résistance ou de courant qui les disperse. On croit même, quelquefois, que tout le rivage du delta s'avance continûment dans la mer. Or, si nous examinons les diverses parties de la côte, entre l'étang de Thau et le Port-de-Bouc, nous trouvons que le continent s'accroît sur trois points et recule sur les autres.

« Sans les apports incessants du grand Rhône, le littoral sablonneux du delta, limé sans relâche par le frottement des courants, rongé par la morsure des vagues, finirait par disparaître peu à peu; la mer creuserait de nouveau la côte et reconstituerait à la longue le golfe primitif que le fleuve a comblé. Les contours et les variations des rivages sont le résultat d'une lutte permanente entre le fleuve qui les nourrit et la mer qui les appauvrit. Tantôt la mer consomme moins de limon que le fleuve n'en apporte, et alors la côte avance ; c'est le cas de la grande embouchure du Rhône, celle qui se trouve du côté de Marseille. Tantôt l'usure de la mer reprend le dessus, et l'érosion se produit : c'est le cas dé Tembouchure du petit Rhône et du territoire des Saintes-Mariés*. »

Si nous commençons par l'Est, nous constatons

• Ch. Lenthéhic, Le RhônCy H, 493.

LA RÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. i7

d'abord que la mer a rongé la côte du golfe de Fos : K Les abords de la petite anse au fond de laquelle débouchait le canal des Fosses-Mariennes sont encore

couverts de débris romains Ces ruines s'étendent

même sous Teau à une certaine distance, car la mer a rongé la côte. Depuis quinze siècles, les vagues ont usé et détruit presque toutes les constructions englouties*. »

11 en est de même à l'ouest de l'embouchure du grand Rhône : « l'action prédominante de la mer, qui a sensiblement la même direction que les grandes tempêtes, produit sur différents points du rivage des érosions considérables. Les vagues qui déferlent sur la côte arrachent du fond une quantité prodigieuse de matières minérales, qui restent en suspension dans Teau agitée et que le courant littoral de l'Est à l'Ouest entraine pendant dix mois de l'année avec des vitesses variant de 0™,0S à 0",30 pendant les temps calmes, et de 1™,50 à 2 mètres et quelquefois 3 mètres pendant

les tempêtes L'érosion est surtout très sensible

dans la partie où s'élève le phare de Faraman. Construit en 1836 à 700 mètres environ de la mer, il est aujourd'hui absolument condamné. Un sémaphore avait été placé, en 1852, à 30 mètres environ en avant du phare ; la mer l'a envahi, il est abandonné depuis 1872. Une profondeur de 23 mètres d'eau existe actuellement sur l'emplacement qu'occupait, il y a un siècle et demi, la pointe de Faraman, et, bien que le mouvement de recul de la côte se soit ralenti,

» Ch. LEKTHtRic, Lt Rhône, H, 477.

il est encore de près de 15 mètres par an Les

cartes anciennes en font foi ; l'observation quotidienne le confirme : de 1710 à 1760, la plage perdait 2,000 mètres, soit 40 mètres par an. De 1760 à 1836, le reculement n*a plus été que de 30 mètres ; aujourd'hui il est réduit à 15 mètres. »

C'est donc 5 kilomètres environ qui ont été rongés entre le grand Rhône et la pointe de Beauduc, et les mêmes phénomènes s'observent dans le golfe des Saintes-Mariés V : « Il se creuse insensiblement et subit la loi de l'affouillement par l'aval. Par suite de l'affaiblissement de son débit et de la minime quantité de ses apports, le promontoire du petit Rhône s'efface de plus en plus; le reculement du grau d'Orgon est à peine de 10 mètres par an; mais il inspire déjà des inquiétudes sur l'avenir du sémaphore, qui ne se

trouve plus qu'à 200 mètres de la mer L'ancienne

batterie d'Orgon, établie il y a 200 ans à peine sur le musoir gauche du fleuve, est engloutie; c'est aujourd'hui un écueil en mer à une centaine de mètres de la côte. »

En revanche, les saillies s'accentuent ; la pointe de Beauduc s'avance d'une quantité notable ; cet avancement, qui a été de 30 mètres par an dans la période de 1760 à 1840, n'est, depuis cette époque que de 17 mètres en moyenne Plus loin, les mêmes phénomènes se reproduisent, et la pointe de l'Espiguette, qui était à Torigine des temps une petite île séparée de la terre ferme par les bras des Rhônes morts,

* Ch. Lenthéric, Les Villes mortes, p. 326 et 329.

désignée sur les anciennes cartes par le nom d'île de Spigai ou de la Piguetle, s'avance d'une dizaine de mètres par an. »

Ainsi la lutte des courants marins et des alluvions a pour effet d'accentuer les saillants et les rentrants de la côte. Nous pourrions donc être tenté, pour tracer l'ancien rivage, d'atténuer simplement les contours du littoral actuel. Mais ici interviennent les mouvements du Rhône, qui projette ses alluvions vers le large au point où il débouche dans la mer, et qui, de temps à autre, déplace son embouchure. Le problème est donc un peu plus complexe qu'il ne paredssait d'abord, et on ne pourrait le résoudre qu'en suivant les transformations de proche en proche. Pourtant, dans l'ensemble, à mesure que nous reculons dans le passé, le tracé du littoral doit se simplifier.

Le point de diramation des branches du fleuve ne paraît pas avoir varié depuis l'origine de la période géologique moderne. Il se trouve toujours au village de Fourques (Furca)^ dont le nom provient très évidemment de sa situation.

« Dans le principe, dit M, Lenthéric (et il faut entendre par là une époque fort antérieure aux temps historiques)', la plus grande masse des eaux du fleuve coulait au pied des collines qui bordent la Camargue à l'Ouest. La pente de la Crau les rejetait naturellement de ce côté, et elles se déversaient dans la partie actuellement comblée de l'étang de Mauguio, qui est représentée parle territoire d'Aigues-Mortes ». C'est à cette période, très longue, et terminée bien longtemps avant celle qui nous occupe, que se rapporte

la formation des quatre cordons littoraux que nous voyons encore.

Plus tard, le Rhône coula, en grande partie au moins, dans la direction où se trouvent aujourd'hui TEspiguette et les Saintes-Mariés. De là un saillant qui, peu à peu modifié par le courant, a produit la pointe de TEspiguette, sans cesse accrue ensuite par les apports du petit Rhône. A l'époque de la conquête romaine, le saillant devait être moins accentué et se trouvait placé plus au Sud, en face du grau d'Orgon.

Depuis Torigine delà période historique, les apports du petit Rhône n'ont plus dépassé ce que peut entraîner le flot, ui même épuisé sa force d'entraînement, de sorte qu'au lieu de se déposer devant le grau d'Orgon, ils ont été transportés sur l'Ëspiguette. Ici la situation du fleuve n'a pas changé depuis vingt siècles : on peut donc suivre la marche du phénomène et conclure qu'au début de cette période, le banc de sable de l'Ëspiguette existait à peine, mais que le grau d'Orgon s'avançait davantage vers le large. La côte passait donc en arrière de l'Ëspiguette, en avant du grau d'Orgon, et se raccordait au tracé moderne devant les Saintes, où aucun déplacement n'a jamais été observé, et qui semblent un point neutre, un « noeud » dans les oscillations de la côte.

Le grand Rhône, au contraire, a souvent changé d'embouchure. Voilà deux siècles seulement qu'il se déverse dans le golfe de Fos. Pendant cette période, il a formé une saillie de 8,000 mètres environ en avant du port de Saint-Louis, où passait le rivage de 1737; la côte a reculé, au contraire, de 5,000 mètres, entre

son embouchure et la pointe de Beauduc, qui a gagné 7,000 à 8,000 mètres.

Pendant les XVI« et XV1I« siècles, le Rhône a passé par le canal du Japon ou Bras-de-Fer (d'Enfer?), qui débouchait à la pointe sud du banc de sable de Beauduc, indiqué comme une île vers 1550. Durant cette période, la mer a rongé le rivage sur Templace- DQent où sont venus ensuite se former les theys; mais les sédiments se déposaient alors en un promontoire de quelques kilomètres au sud de la plage de Faraman, tout en s'accumulant aussi sur la pointe de Beauduc. Au XVI® siècle, on trouve donc cette dernière saillie moins accentuée, mais la baie des Saintes moins profonde, la plage de Faraman un peu en retrait sur sa position actuelle, puis, de Faraman à Fos, un littoral moins avancé que celui d'aujourd'hui, mais dépassant de beaucoup l'emplacement de notre port Saint- Louis.

Avant Je XVI* siècle, pendant une période assez longue, le grand Rhône avait la même embouchure qu'aujourd'hui. Il y aboutissait déjà au XI1I« siècle, lors de l'établissement des digues *. Une autre phase, analogue à celle des XVIII* et XIX® siècles, a donc dû se produire du XIII® au XV®, marquée ici par un progrès, là par un recul de la côte.

Antérieurement au XIII® siècle, l'embouchure du Rhône s'est trouvée dans l'étang de Beauduc, à deux

» On a des témoignages écrits de l'entretien des chaussées latérales à partir du XI1« siècle; le plus ancien document connu relatif à la digue de la Camargue est de 1150 ; la digue de Beaucaire à la mer est de 1304.

ÔZ CHAPITRE PREMIER.

kilomètres seulement du rivage moderne. Elle a dû y demeurer stable pendant assez longtemps pour donner naissance à la pointe de Beauduc. Cette position est déterminée par une borne S dont la date est malheureusement inconnue, mais qu'on ne croit pas pouvoir attribuer à la période romaine : suivant Hirschfeld, elle serait du moyen âge, et sans doute du VI« au XI« siècle. Elle porte l'inscription suivante :

RHODANI DEGURSU OD. HONOR.

ET r" LECHE aV — IN — ANNO

L'emplacement où l'on a trouvé cette borne se trouve au lieu dit le Platelet, sur la rive droite de la Goule de Sainte-Anne, à trois kilomètres du vieux Rhône et à deux kilomètres de la mer.

Le grand Rhône a formé dans les temps modernes, en moins de deux cents ans, un promontoire aussi allongé, sinon aussi massif que celui de Beauduc; mais avant le XI* siècle, avant la construction des digues, il en allait tout autrement.

Jusqu'alors, les eaux les plus chargées de sédiments, celles des grandes crues, s'épandaient sur la Camargue pour la colmater, au lieu d'aller former un promontoire de theys sablonneux en pleine mer.

Aussi, tandis que du XII1« au XX« siècle, les atterrissements semblent l'emporter d'un tiers environ sur

* Musée d*A ries.

les érosions, leur supériorité devrait être à peine sensible entre l'époque de la conquête et le XIII« siècle. Les érosions s'accomplissaient avec la même force qu'aujourd'hui, mais le Rhône apportait à son embouchure principale, non endiguée, la moitié ou le tiers seulement des alluvions qu'il y dépose aujourd'hui.

Mais ce ne sont là que des hypothèses. Heureusement deux données, l'une très ferme, l'autre approximative, vont nous fixer. La première, précise et solide, à laquelle nous revenons toujours, c'est l'inscription de Chamone. Sous la domination romaine, il y avait là un sol cultivé, au bord même du Rhône. Le rivage» était plus au Sud. L'autre donnée, c'est celle de 17/1néraire maritime que E. Desjardins avait rejetée hors du cercle vicieux où il s'enfermait : « Il n'y pas à tenir compte, disait-il, delà distance de XXX milles que donne Y Itinéraire maritime entre le grau du Rhône et Arles, per fltivium Rhodanum ; c'est une erreur évi* dente: XXX milles valant 44 kilomètres, nous tomberions vers l'embouchure actuelle, ce qui est impossible!^ m. Et sans autre démonstration, il donnait toute sa foi à Ammien Marcellin, qui plaçait l'embouchure du Rhône à XVIII milles d'Arles. Ainsi, en quinze siècles, le delta du Rhône se serait avancé de 2S kilomètres (52 — 27) ; il n'est pas excessif de supposer qu'à ce compte, dans les quinze siècles précédents, il aurait pu s'avancer de la même quantité, la largeur du delta étant infiniment moindre. De la sorte, en l'an 4100 av. J.-C, l'embouchure du Rhône devait se trouver

^ Géographie de la Gaule romaine , I, 214.

en amont d'Arles ! El le Nil était en pleine possession de son delta depuis un temps immémorial !

Pour nous, au contraire, le chiffre erroné est celui d'Ammien, inconciliable avec les données matérielles, et qu'il faut sans doute lire XXVIII au lieu de XVIIl. Quant aux chiflfres de Vltinéraire maritime^ ils nous donnent XXX milles (44 kilomètres) d'Arles à Terobouchure et XVI milles (24 kilomètres) de l'embouchure à Fos. Ces deux distances nous font placer le grau des Marseillais, à l'époque d'Antonin, à l'endroit appelé depuis Grau de Passons près de l'étang de Giraud, un peu au nord du rivage actuel, ce qui est en concordance avec nos conclusions précédentes.

En résumé, nous estimons que le littoral antique du delta devait se confondre avec le littoral moderne devant Aigues-Mortes ; passer en arrière de l'Espiguette vers le Grau Neuf ; s'avancer à deux ou trois kilomètres au sud de l'emplacement actuel du grau d'Orgon, pour revenir joindre le rivage moderne aux Saintes-Mariés ; de là, il coupait à travers la baie de Beauduc, vers la tour Saint-Genest et la pointe méridionale de l'étang de Giraud, pour aller passer près de la tour Saint-Louis, au grau de Galejon, et à 100 mètres en avant du rivage moderne de Fos.

On opposait à cette manière de voir, il y a une trentaine d'années, divers arguments; on invoquait, entre autres, un article 139 des statuts de la république d'Arles (XIII® siècle), d'après lequel l'embouchure du Rhône se serait trouvée alors dans les dépendances du grand et du petit Passon. Ce texte ne saurait prouver que la mer venait alors jusqu'à

proximité immédiate de ces deux mas, mais bien que leurs dépendances s'étendaient jusqu'à la mer. Est-ce que toute la Camargue ne fait pas partie de la commune d'Arles? Il y a, en effet, des témoins matériels, plus solides qu'aucun texte, pour affirmer que la côte était sensiblement en avant des mas Passon : d'une part les ruines de Saint-Trophime, et de l'autre l'inscription de Chamone.

On cite également un texte de Strabon, d'après lequel on aurait voulu faire remonter le rivage jusqu'à trois lieues d'Arles; mais on a détourné ce texte de son véritable sens. Voici ce que dit Strabon (IV, 8) :

jxrjB' ey^hç h TaTç Bujaep^aiç. Atoicep oî MaaaaXiÔTai Tu^pyouç

« La navigation reste difficile (sur le bas Rhône) à cause de la rapidité du courant, des atterrissements et de l'aplatissement des rives, qu'on n'aperçoit pas, même de près, dans la brume. Aussi les Massaliotes ont-ils élevé des tours servant de signaux, s'étant approprié le pays de toute façon. »

Les tours construites par les Marseillais sont, d'après ce passage, au bord du fleuve, dont on mentionne le courant, et le fait qu'il y en avait plusieurs ne prouve pas que le rivage avançât à vue d'œil, mais qu'on avait placé des tours sur un parcours étendu le long du Rhône. Il s'agit ici de la navigation fluviale, à laquelle on a toutsacrifié depuis en endiguant le fleuve.

Tandis que le littoral se modifiait insensiblement, le

56 CHiU*ITRE PSKMIEE.

Rh6oe accomplissait eo toute bâte son œavre de colmatage dans le delta. Les vastes lagunes da dernier appareil littoral, où naviguaient les vaisseaux du plus fort tonnage, où il fallait, comme à la Peyrade, des qaais maritimes et des brise-lames, ont été presque entièrement comblés, malgré l'affaissement continu du sol, et il n*est pas douteux que, s Ton n*avait pas endigué le Rhône, toute la Camai^e serait devenue aujourd'hui une plaine magniGque.

Pour reconstituer la physionomie du delta dans les temps anciens, il faut donc supposer, à la place des marécages actuels, des étangs navigables au moins pour les utriculaires , et, sur une partie de la terre ferme d'aujourd'hui, une nappe d'eau plus ou moins profonde.

II ne faut cependant pas aller trop loin dans ce sens. La caractéristique de l'état ancien, grâce aux libres inondations du Rhône, c'était la division du delta en étangs et en terres praticables. Les marais se sont beaucoup étendus par la suite. Un grand nombre de Rhùnes morts, simples fossés remplis d'eau courante, constamment tenus ouverts par les inondations, faisaient communiquer les étangs et assuraient partout récoulement. Depuis que toutes ces eaux sont devenues stagnantes, les pluies ont entraîné dans les parties basses des terres détachées des parties plus élevées. Les marécages se sont formés au détriment de la terre ferme aussi bien que des étangs.

Chaque bras du Rhône, si petit qu'il fût, était bordé de deux zones de terre cultivable et habitable, qui ont disparu en partie.

LA RÉGION RHODAmBNNE AVANT LA CONQUÊTE. 57

« Les eaux des crues, très chargées de sable et de limon, déposent d'abord la plus grande partie de leurs sédiments le long des berges, en les exhaussant ainsi au-dessus des terres voisines, de manière à former, à partir de ces berges, deux plans inclinés qui s'étendent à une distance plus ou moins grande de chaque rive, .... deux bourrelets latéraux, qui s'élèvent et s'épaississent après chaque période d'inondation,. ... et le terrain nouvellement créé présente dans son ensemble deux berges, dont la crête est à un niveau supérieur aux eaux moyennes et submersible seulement par les eaux d'inondation*. »

Il faut donc nous imaginer la Camargue et les plaines extérieures au delta, pendant la période romaine, comme une région parfaitement irriguée, où des territoires fertiles s'étendaient dans l'intervalle des canaux naturels, sauf lorsque l'espace qui séparait ceux-ci était trop grand ; dans ce cas, un étang ou un marais en occupait le centre. « Le pays était loin d'être, comme culture, dans la situation lamentable que nous lui voyons aujourd'hui en pleine civilisation. Ces anciens noms de Pinèdes, de Sylve Godesque, de Sylve Real portent avec eux le témoignage de l'ancienne richesse forestière. A travers tous ces bois de pins maritimes, A peu près disparus depuis plusieurs siècles, serpentaient les diflférents bras du Rhône, dont les grandes eaux déposaient de nouvelles couches d'alluvions après chaque crue; les étangs étaient en général plus profonds, presque tous navigables, et l'on

* Ch. Lenthéric, Le Rhône^ II, 448.

De voyait pas ces marécages pestilentiels qui ont désolé \ù pays*. »

a La région du bas Rhône et là Camargue étaient loin d^ôlre, aux temps anciens, dans la situation déplorable que les digues leur ont faite, et des ruines assez nombreuses attestent que le désert d'aujourd'hui était non seulement en pleine prospérité agricole, mais qu'il était aussi un territoire riche et peuplé.

u Le Valcarès, qui n'est plus qu'une grande mare isclée de la mer, où croupit une eau saumâtre et impure, communiquait alors librement avec elle et a dû, pendant assez longtemps, ressembler à notre bassin d'Arcachon. Partout, en effet, sur cet ancien rivage maritime, on trouve des débris et des souvenirs de la civilisaLion passée*. »

Comme les ruines romaines de Fos, celles du Valcarès sont en partie submergées. Il ne s'agit pas ici d'érosioD, mais d'effondrement, de glissement des terres vers les lagunes et sans doute aussi d'un affaissement général du sol.

On ?iait que les fouilles exécutées à Venise, depuis la chute du Campanile, ont mis à jour des voies romaines descendues au-dessous du niveau des lagunes, et des fragments d'habitations primitives, enfouis plus profondément encore. Le même phénomène d'affaissement s'est produit autour de l'étang de Valcarès et généralement de tous les étangs de la Camargue.

Les ruines qui bordent l'étang de Valcarès sont si

^ Cil. Lenthéric, La Région du bas Rhône ^ p. 58. * La Grèce et lOrient en Provence, 306.

avancées dans les eaux, que la carie d'état-raajor les indique jusqu'à une centaine de mètres du rivage.

« Outre une grande quantité de poteries variées et de médailles du haut et du bas Empire, la rive orientale du Valcarès montre des pierres d'appareil et de nombreuses substructions qui ofîrent tous les caractères de Tépoque gallo-romaine. Il en est de même sur le rivage opposé, et il existe notamment un point de cette rive où Ton aperçoit, lorsque les eaux sont très basses, une grande quantité d'amphores plus ou moins intactes, et à moitié enfouies dans la vase, à côté de pierres provenant d'anciennes constructions. La rive septentrionale n'est pas moins riche en vestiges du même genre et l'on y rencontre en abondance ces tuiles à rebords, caractéristiques des habitations galloromaines, des fragments de mosaïques et des fondations assez considérables pour être exploitées comme carrière, lorsque dans le pays on a besoin de quelques matériaux*. »

On appelait la plaine d'Arles horrea ac cellaria totius militiae romanœ^ le grenier de l'armée romaine ; il fallait donc que l'étendue des terres cultivées y fût considérable, et il semble que pour répondre à une pareille déflnition, ce ne soit pas trop de comprendre dans cette plaine tout le territoire qui s'étend de l'étang de Valcarès jusqu'au mont Ventoux.

De ce que les nappes d'eau étaient plus importantes autrefois qu'aujourd'hui, il ne faut donc pas conclure

' E. Flouest, Sépultures antiques de la Camargue, 1869-1870. — Ch. Lenthéric, Les Villes mortes du golfe de Lyon. Pion, 1889 (5« édit.).

60 CHAPITRE PREMISR.

que tout le territoire de la Camargue, et les rives du Rhône en aval d'Avignon, étaient de vastes marécages ; non seulement cette région n'aurait pas été, dans ce cas, horrea ac cellaria totim militise romanœ^ mais les localités, les voies romaines qui la sillonnaient n'auraient pas existé. Les anciens n'auraient pas été de Nîmes à Tarascon par Arles au lieu de s'y rendre directement, s'il avait fallu naviguer au milieu des marais.

Cela dit, examinons en détail, depuis la Durance jusqu'à la mer, les territoires voisins du Rhône, et cherchons a en déGnir la topographie ancienne, point par point.

Le cours même du fleuve présentait, comme aujourd'hui, plusieurs parties bien distinctes : depuis l'embouchure de la Durance jusqu'à Beaucaire et Tarascon, il demeure ce qu'il était en amont, formant des îles et des bras toujours changeants. A Tarascon, la Montagnette resserre la vallée contre les plateaux de la rive droite et donne un point fixe où le grand Rhône a toujours passé. Depuis là jusqu'à Chamone, il ne semble pas que le lit du fleuve se soit sensiblement déplacé.

De Tarascon à Soujean, sur une longueur de deux lieues, il forme encore des îles plus ou moins changeantes.

Un léger mouvement du sol le resserre une dernière fois entre Soujean et le mas des Tours, puis, brusquement, il s'étale dans la plaine sur une largeur de 500 à 1000 mètres; la pente est à peu près nulle, et la vitesse du courant, qui était de 2°*,S0 à 3 mètres, tombe à 0™,7S ou 1 mètre. C'est là, en même temps,

que le gravier a disparu et que le fleuve commence à ne charrier que du limon et du sable fin*.

Tous les graviers , tous les débris de quelque importance se sont déjà déposés, et il ne reste plus en suspension dans Teau du fleuve que des limons et des sables trop ténus pour former encore des écueils pouvant servir de noyau à de nouvelles îles. C'est l'irruption de la Durance, dans les temps primitifs, qui a déterminé la formation du delta*

Sur les deux rives, les alluvions ont formé les bourrelets latéraux, où passaient les routes d'Arles à Beaucaire et à Tarascori.

On trouve par exemple, à 2 kilomètres au sud de cette dernière ville, une altitude de 10 mètres, tandis que celle du Rhône et celle de Tancienne Duransole, à TEst et à l'Ouest, ne dépassent pas 5 mètres.

Sur la rive gauche, l'espace parcouru par chaque bras de la Durance était alors bien irrigué et asséché par le passage de la rivière, et les marais, dont les traces sont visibles sur notre carte d'ét^jEit-major, se sont formés en partie par suite de la disparition du

* Ch. Lenth£ric, Les Villes mortesy p. 28 :

« Entre Lyon et Beaucaire, la pente du Rhône, sauf quelques rapides, varie entre 0™,50 et 0^,30 par kilomètre, et sa vitesse entre i°*,50 et 2°*,d0 par seconde pendant les eaux moyennes. Dans toute cette partie, le fleuve roule des galets et des graviers qui diminuent progressivement de volume à mesure qu'ils descendent vers la mer.

tf C'est entre Beaucaire et Arles que la trituration est achevée, et que le gravier est entièrement réduit à Tétat de sable et de limon.

« La pente du fleuve, entre Beaucaire et Arles, n'est déjà plus que de 0",i23 par kilomètre. La vitesse tombe, à Arles, à 0",75 par seconde. »

cours d'eau. La chose est avérée, du moins pour leg palustres de Maillaue.

La Duransole descendait donc jusqu'à Saint-Gabriel, entre deux plaines fertiles ; de là elle pénétrait dans l'étang des Baux et de Montmajour, qui s^étendait de l'Est à rOuest entre les Alpines et la Grau, puis du Nord au Sud, sous les murs d'Arles ; elle rejoignait ensuite l'étang de Mayranne, et venait se déverser dans la grande lagune vive qui débouchait dans la mer au grau de Galéjon, et qu'utilisa probablement Marins.

Sur la rive droite du Rhône, un bras secondaire, desséché, avait laissé subsister un chapelet de marécages entre Beaucaire et Bellegarde, entre Bellegarde et Saint-Gilles. A hauteur de Saint-Gilles, où les navires du plus fort tonnage venaient aborder, l'étroite bande de terre entre le fleuve et les plateaux était praticable, mais un peu au Sud, un bras du Rhône se détachait vers l'étang de Mauguio, par Franquevaux, le mas Gallician et Terre-de-Ports. Dans le fond de l'espace laissé entre ce bras et le petit Rhône d'Orgon existaient des lagunes, mieux délimitées et peut-être moins étendues que ne l'étaient les marécages du XVlll^ siècle.

On a rétabli l'ancienne situation en creusant le canal de Beaucaire à la mer avec un tracé à peu près identique à celui du Rhône occidental (branche espagnole) d'autrefois, et aussitôt une grande partie des marais s'est trouvée asséchée : « Ce canal a eu tout d'abord pour effet de dessécher en très peu de temps d'une manière complète, et de rendre cultivables tous les terrains situés au Nord. Séparés des autres marais

par une large tranchée, ces terrains, jadis submersibies et presque toujours détrempés, ne communiquent plus aujourd'hui avec les étangs. Ils ne reçoivent plus que les eaux qui tombent sur le versant des coteaux contre lesquels ils sont adossés ; ces eaux restent très peu de temps sur le soi et trouvent bientôt leur écoulement naturel dans le canal d'abord, à la mer ensuite*. »

Le bras occidental du Rhône, aujourd'hui tari, portait avant l'ère chrétienne une partie des sédiments du fleuve à l'étang de Mauguio. Le territoire ainsi conquis sur la mer n'est devenu définitivement un sol ferme qu'au moyen âge, et nos cartes d'état-major indiquent encore le contour très net de ces anciens marécages. Ils prolongeaient l'étang jusqu'aux envjU rons de Marsillargues. Depuis que le Vidourie est seul pour accomplir l'œuvre de colmatage, ses progrès sont beaucoup plus lents. Aussi ne peut-on pas admettre que le Rhône ait cessé de couler vers l'étang de Mauguio avant la période historique, ni que ses alluvions fussent déjà consolidées tors de sa disparition, et que la xone récemment conquise, très apparente sur nos cartes, soit l'œuvre du Vidourie.

De toutes parts, le rivage terrestre des étangs de Mauguio et de Thau a peu gagné sur les lagunes ; celui du cordon littoral a gagné et perdu". Le détail

* Ch. LBNTHfiRiC, La Région du bas Rhône, p. 60.

» Le long de Télang de Mauguio, la plage ne subit aucune modification sensible, et les ensablements des graus de Palavas et de Cette sont dus au transport des sables arrachés par les vagues

de ces transformations n'intéresse pas notre sujet, et il suffira de mentionner la plus importante, la scission de l'ancien étang Taphnis en deux parties, étang de Mauguio d'une part, étang de Thau de l'autre.

Non seulement dans l'antiquité, mais jusqu'au XVIII** siècle, c'est une seule nappe d'eau qui s'étendait depuis Marsillargues jusqu'à Agde, et le cordon littoral qui la séparait de la mèr, encore imparfaitement formé, laissait de nombreuses et faciles communications avec le large.

On a voulu aller plus loin et unir les embouchures du Rhône et de l'Aude; mais cette hypothèse, provoquée et soutenue par un contresens, rencontre des difficultés presque insurmontables.

Polybe écrit (III, 37) en parlant de l'Aude : Sç (^ù TCcX'jv otiziyç,\ Toxov (uç xpoç S'jgetç axo Ma^aaXCaç xai twv tôD *Pc3x/50 GTOfJLOTwv, Si' wv 61Ç Tô 2ap$5V'.ov xéXays^ £Ï(y;(71v 5 7:pc£'.pï)[A£V5ç xoTajjLcç, c'cst-à-dirc, littéralement : « qui est distant d'un espace peu considérable vers l'ouest de Marseille et des bouches du Rhône, par ^lesquelles se jette dans la mer Sardonienne le susdit fleuve ». E. Desjardins estime que le « susdit fleuve » ne peut pas être le Rhône, qui vient d'être nommé, et il en conclut que l'Aude se jette dans la mer par les bouches du Rhône*, Mais, si l'Aude se jetait dans la mer, non pas par les bouches^ mais par une des bouches du

des tempêtes aux abords mômes de ces deux graus. Vis-à-vis Mauguio, on se trouve sur le cordon littoral originaire, qui parait ne pas avoir subi de mouvement appréciable depuis l'origine des temps historiques. (Ch. Leisthêric, Les Villes mortesy p. 331.) * E. Dbsjardiks, Géographie de la Gaule romaine, I, 240.

Rhône, Polybe n'aurait pas dit, à la ligne précédente, qu'il en était distant d'un espace peu considérable, o5 xôXiv àrixei tgxôv, et il faut simplement comprendre que « TAude n'est pas très éloigné, vers l'Ouest, de Marseille et des bouches du Rhône, par lesquelles ce dernier fleuve se jette dans la mer Sardonienne. »

A supposer même qu'une seule lagune s'étendît de Narbonne à Aigues-Mortes, l'historien grec, exact et jamais emphatique, aurait-il dit que l'Aude passait dans les bouches du Rhône ? C'eût été vrahnent tiré de longueur.

La disposition du terrain, d'ailleurs, ne se prête guère à cette hypothèse : l'étang de Thau se termine, au Sud-Ouest, à quelque distance de la montagne d'Agde, et il est vraisemblable qu'il la baignait il y a vingt siècles. On croit même pouvoir affirmer que l'Hérault {Arauris) formait alors un petit delta et qu'une de ses branches se jetait dans l'étang de Thau, tandis que l'autre coulait vers la mer libre, à l'ouest de la montagne d'Agde. La navigation était-elle possible sur ces deux bras d'un très petit cours d'eau? Supposons-le. On peut encore, mettant les choses à l'extrême, concevoir un bras de mer entourant Agde au Nord et achevant d'en faire une île ; mais le relief actuel du sol ne permet pas d'accorder à ce détroit une largeur de plus de 300 mètres, au grand maximum. Ce n'est pas assez pour dire qu'un étang unique allait de Narbonne à Aigues-Mortes. Du reste, la plus grande difficulté subsiste encore : c'est d'imaginer un étang et un cordon littoral entre le cap d'Agde et l'embouchure de l'Aude. Ici il y a une impossibilité absolue.

Si une langue de sable s'était produite entre le cap d*Agde, ou plutôt l'île de Brescou [Blascon) et la montagne de la Clape, les mêmes causes qui l'auraient formée l'auraient conservée et accrue, loin de la détruire; mais le flot qui a rongé Ttlot de Brescou n'a jamais permis aux sables de s'accumuler près de lui. [1 faut donc renoncer à l'hypothèse d'un étang unique, où tous les fleuves de la côte auraient mêlé leurs eaux à celles du Rhône. Le texte sur lequel on a voulu s'appuyer n'en dit rien, et le terrain s'y oppose. Restent ces deux vers d'un poète de la décadence latine, Fortunatus :

Excipit hinc Narbo^ qua littora plana remordens

Mitis Atax Bhodani molliter intrat aquas. (Carm. YI.)

La question des étangs de Narbonne est plus importante pour notre sujet, et il est d'autant plus nécessaire de s'y arrêter, que la solution n'y est pas des plus nettes.

Il est évident qu' « autrefois », dans un lointain indéfini, la vallée de l'Aude débouchait en arrière de la montagne de la Clape, laquelle était une île reliée aux rivages voisins par des flèches de sable qui ébauchaient le cordon littoral d'aujourd'hui. Deux étangs se trouvaient ainsi formés, l'un au nord, l'autre au sud de la Clape, réunis par un bras de mer qui passait devant la colline où s'est élevée Narbonne. Les alluvions de l'Aude ont resserré peu à peu et réduit à rien cette communication; elles ont à peu près comblé Tétang septentrional et commencé le colmatage de

Tétang méridional ; mais où ea était ce double travail à l'époque de la conquête romaine?

Les quelques données que nous pouvons grouper ne suffisent pas pour imposer une solution. Nous allons les présenter telles quelles.

L'Aude coule aujourd'hui au nord de la Clape, et près de son embouchure se trouve le petit étang de Vendres, entouré d'une large zone d'alluvions récentes, qui ne remonte pas au delà du XVII* siècle. Avant cette époque, Tétang de Vendres, séparé de la mer par un simple cordon littoral comme ceux des étangs voisins, avait une forme triangulaire, et sa pointe occidentale pénétrait jusqu'au défilé, large de 4 500 mètres environ, par lequel l'Aude est obligé de passer entre la Clape et les collines qui le séparent de l'Orb.

U semble que ce défilé a dû recueillir de bonne heure les sédiments et s'ensabler ; cependant un certain nombre de cartes des XVI® et XVII® siècles (elles ne sont pas toutes d'accord) nous montrent l'étang de Vendres en communication avec celui de Capestang, qui se trouve en amont du défilé, et n'a été desséché que tout récemment.

M. Duponchel, dans son Cours d hydraulique et géologie agricoles^ cite une charte datée du règne de saint Louis, relative à la concession du dessèchement de l'étang de Montady, et qui mentionne dés salines en activité sur le bord de l'étang de Capestang. Une communication existait donc entre ce dernier et la mer au XIII® siècle.

D'autre part, il est difficile de penser que les atterrissements n'ont pas. commencé par lui, et surtout par

l'espèce de détroit qui le rattachait à Tétang de Vendres.

Un plan de Narbonne, que M. Lenthéric reproduit dans Les Villes mortes du golfe de Lyon^ peut nous renseigner. Il est très regrettable que Torigine de cet étrange document n'ait pas été indiquée; mais il serait trop simple de l'écarter purement et simplement pour ce motif.

En l'examinant avec soin, on reconnaît qu'il est mal orienté : la forme hexagonale de la ville y est nettement prononcée et permet de rétablir la direction du Nord, qui doit se trouver vers l'angle supérieur droit. On remarquera, en outre, que la ville même est dessinée à une assez grande échelle, mais que les environs sont réduits dans une proportion fabuleuse. Il ne s'agit évidemment que d'indiquer au lecteur, par des signes plus frappants qu'un nom et une flèche, la direction des principales locahtés. On reconnaît facilement, au Sud et au Sud-Est, l'étang de Sijean et Tîle de Sainte- Lucie (Insula Licï); l'étang de Gruissan ou de Narbonne [lacus Narbonensis) à l'est du chenal de l'Aude, aujourd'hui canal de Robine; à l'Est et au Nord- Est, et même jusqu'au Nord, s'étend une nappe d'eau appelée lacus Rubrensis, qui se relie forcément aux étangs de Vendres et de Capestang.

Au Nord et au Nord-Ouest, on voit le cours de FAude arrêté par un barrage et ramené sur Narbonne par un détour, facilement reconnaissable sur la carte d'état-major; il passe dans le vosinage des Prata liguriœ, dont le nom survit peut-être dans celui de Livières.

Oq sait qu'en 1320, ce grand barrage a été emporté et que le fleuve, quittant brusquement le lit que lui avaient imposé les Romains, s'est rejeté vers l'étang de Vendres. Les atterrissements ont donc été interrompus de ce côté pendant dix ou douze siècles.

Le dernier renseignement que nous possédions nous est fourni par la voie romaine, dont le tracé est facile à reconstituer entre Narbonne et Béziers. Au lieu de suivre la ligne droite, comme le fait à peu près la route moderne, la Via Domitia se détournait vers le Nord-Ouest, allait passer à l'emplacement même où les eaux de l'étang de Capestang ont persisté le plus longtemps. Là se trouve, au septième mille à partir de Narbonne, un pont romain qui a gardé le nom de pont Serme {Pons Sepiimus?) et à partir duquel la voie subsiste en grande partie jusqu'à Béziers.

De nos jours, cette voie romaine donne le singulier spectacle d'un chemin évitant la terre ferme pour aller passer dans l'eau. Il est nécessaire de supposer une situation inverse dans l'antiquité, c'est-à-dire d'admettre, non pas que l'étang de Capestang fût tout à fait desséché, mais que précisément cette partie qui est restée inondée jusqu'à nos jours était la plus étroite de toute la nappe d'eau à l'époque où la voie fut construite. Nous croyons vraisemblable que le Rubresus stagnus existait alors depuis Capestang jusqu'à la mer, sinon à l'état de lagune, du moins comme marais, et qu'il avait, sur la ligne droite de Narbonne à Béziers, une largeur plus grande que dans les environs du pont Serme.

Le modelé du terrain achève de nous préciser les

Tû CHAPITRE PREMIER.

conlours de cet étang- M. Lenthéric ayant exprimé la conviction que TAude coulait primitivement vers Télang de Vendres et en avait été détourné par les Romains, on lui a opposé l'expression de Ptolémée : "ÂToyôç TCOTajjLcîi k\t£cXi<;y « les embouchures de l'Aude », pour soutenir que ce fleuve avait toujours eu deux bras; mais £. Desjardins, en produisant cet argument, n'a pas réfléchi que Ptolémée employait toujours les mots ei^ecXal et £x6oXal au pluriel, et cela pour les fleuves dont l'estuaire est le plus net et le plus indivisible. Nous demeurons donc convaincu qu'à l'époque d'Anaibal, l'Aude ne passait pas à Narbonne et se jetait dans le lacus RubresuSy au nord de la Clape.

La région qui s étend de Narbonne à Salses n*a pas pu changer beaucoup depuis l'origine des temps historiques : le cordon littoral existait déjà, et le rivage intérieur des étangs côtoie encore les hauteurs où finissent les monts Corbières.

La plaine du Roussillon, depuis Salses jusqu'aux Pyrénées, est d'une topographie assez simple, avec ses petits fleuves qui courent parallèlement vers la mer. Elle est cependant l'objet de théories excessives et que, k plupart du temps, un examen plus minutieux de la carte aurait fait écarter.

On voudrait, en général, faire admettre que ces quelques ruisseaux, TAgly, la Tet, le Réart,- le Tech, la Ma&sanneont comblé, avec leurs alluvions, des espaces plus considérables que l'Aude, l'Orb, l'Hérault et le Rhône lui-même. Mais si l'on veut bien jeter les yeu:c sur la carte de l' état-major, on verra que les terri-

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