‹ Annibal en GauleChapitre 15 sur 44 · II. — Géographie politique · texte numérisé non relu

II. — Géographie politique

u Les rapports entre le sol et l'homme sont empreints, en France, d'un caractère original d'ancienneté, de continuité. De bonne heure, les établissements humains paraissent y avoir acquis de la fixité; Thomme s'y est arrêté parce qu'il a trouvé, avec les moyens de subsistance, les matériaux de ses constructions et de ses industries ». Telles sont les paroles par lesquelles M. Vidal de la Blache ouvre son magistral Tableau de la Géographie de la France ", et ce sont

^ Ce n est pas l'opinion de M. Lenihéric. {Les Villes mortes,

^ Dans VBistoire de France, publiée sous la direction d'E. La- VI5SE, Paris, 1902.

celles qu'il faut avoir toujours présentes à l'esprit pour concevoir l'état de la Gaule à l'époque ancienne, mais non primitive, où Annibal la traversa.

On fait remonter à des temps infiniment plus reculés, du XX® au L« siècle avant notre ère, les habitations lacustres de la région alpine, et pourtant on y trouve les traces d'une civilisation relative, d'une industrie et d'une agriculture assez développées, d'un commerce qui s'étendait de la Baltique à la Méditerranée, puisque l'ambre et le corail se rencontrent communément côte à côte dans les bijoux de ces populations lacustres.

Il y avait donc au moins vingt siècles, lorsque Annibal franchit les Pyrénées, que des hommes défrichaient les clairières de nos forêts et les traversaient en tout sens. Dans un pareil laps de temps, les pistes peuvent devenir des chemins frayés ; les peuples ont eu le loisir de les rectifier, de les tracer au gré de leurs besoins, reliant les habitations et longeant les cultures ; ils ont pu chercher et améliorer les passages les plus faciles et les plus commodes à travers tous les obstacles naturels, montagnes, escarpements, fleuves ou marécages.

Si nous nous transportons au temps même d'Annibal ou de la conquête romaine, nous trouvons en Gaule une civilisation très avancée. S'il est vrai que les habitants, Gaulois, Ligures ou autres, n'ont pas d'alphabet et semblent ignorer les sciences et les beaux arts, peut-être sont-ils supérieurs aux Grecs et aux Romains pour l'industrie, pour les côtés pratiques de la civilisation. Cette supériorité, est-ce bien aux Gaulois, ne serait-ce pas plutôt aux peuples indigènes

î* CHAPITRE PREMIER.

soumis par eux qu'ils la doivent ? N'y avait-il pas alors en Gaule un peuple conquérant, guerrier, à cheveux blonds, de race aryenne, etdes populations autochtones ou du moins plus anciennement établies, et adonnées à Tagriculture, aux travaux métallurgiques et industriels de toute sorte ?

Quoi qu'il en soit, on trouve dans les textes et dans les découvertes archéologiques la preuve formelle de cette civilisation pratique des habitants anciens de notre pays.

w Sans doute les trouvailles archéologiques nous font connaître surtout des armes, des instruments de luxe; mais d'heureux hasards ont exhumé aussi des témoignages de la vie agricole que menaient les peuples du nord des Alpes : le blé, l'orge, quelques fruits, des tissus fabriqués de lin ont été trouvés dans les plus anciennes stations lacustres. On voit ces populations primitives déjà en possession des principaux animaux domestiques, bœuf, mouton, chèvre, porc. Plus tard, quand les Romains firent connaissance avec le nord de la Gaule, ils y rencontrèrent des pratiques agricoles dont Toriginalité et la supériorité les frappèrent. L*invention de la charrue à roues, de la moissonneuse à roues, s'explique fort naturellement sur des plateaux découverts à faibles ondulations*. »

<c f)n attribue positivement aux Gaulois l'invention des moulins, de la fabrication du savon (le mot sapo est celtique) et de Tétamage du cuivre " ». « Ils connais-

^ V LDAL DE LA BLACHE, p. 36.

' BtOCH, p. 271 .

saient aussi Targenture et arrivaient par d'autres voies aux résultats cpi'on obtient aujourd'hui par Je procédé Ruolz*. »

L'emploi qu'ils faisaient de la chaux comme engrais étonnait les Romains".

Ils out inventé les émaux, ce Les auteurs anciens en attribuaient Thonnear aux Barbares de t Océan. Ce renseignement a pris une valeur nouvelle et un csiractère plus précis depuis les fouilles de Bibracte. Parmi les industries pratiquées dans cette ville, l'art de l'émailleur, intimement lié à celui de l'orfèvre, tenait le premier rang ». Bien que les habitations fussent le plus souvent construites en matériaux légers, on a retrouvé à Bibracte (mont Beuvray) deux grandes maisons ornées de mosaïques et très certainement antérieures à la concpiête, car les seules monnaies qu'on y ait recueillies sont gauloises*.

« Ils aimaient le luxe, sinon dans leurs demeures, au moins sur leurs personnes. Leur goût pour la parure était très vif..... Les pièces essentielles de leur costume étaient le pantalon {brojccse) collant et très ajusté, la saie (sagum)^ manteau qui tantôt s'agrafait par-dessus l'épaule, tantôt se pliait comme un plaid ; la caracalla^ qui avait la forme d'une blouse ; les chaussures à semelles épaisses, avec une empeigne médiocrement relevée, appelées gauloises [gallicse). Les étoffes étaient voyantes, brillantes, bariolées. Les couleurs diverses s'y allongeaient en bandes ou se

' Desjarbims, I, 429.

* Vareon, De re Rustica, I, 7. — Pline, XVII, 4.

* Bloch, p. 67.

tt CHAPITRE PREMIER.

croisaient en carreaux. L*or brodé ou appliqué y jetait ces reflets métalliques dont parle Virgile : virgalis lucent sagulis. L'éclat de ce costume était rehaussé encore par les bijoux, les bracelets, les colliers, les fibules* ». Certes, le climat plus doux de la Grèce et de Tltalie n'avait pas encouragé les Hellènes # et les Romains à rechercher des vêtements aussi chauds et aussi compliqués que ceux-ci ; pourtant les blouses, les manteaux, les saies, les galoches ont fini par s'imposer dans toute l'Europe, et les coutumes des Gaulois, à cet égard, sont devenues celles de leurs conquérants.

La marine gauloise était, elle aussi, très en avance sur celle des Romains et même des Phéniciens, à cause de la lutte qu'il lui fallait soutenir contre l'Océan. Les navires des Vénètes, plus solidement construits que ceux des peuples méditerranéens, avaient des voiles en cuir et des chaînes d'ancre en fer, qui surprirent les Romains".

Mais c'est surtout dans la métallurgie que se manifeste la supériorité des habitants de la Gaule.

(( Nulle part peut-être, sauf en Espagne, le minerai n'était plus abondant ni mieux exploité. La Gaule produisait de Tétain, mais surtout du cuivre, du fer, de l'argent, de l'or. Tous ces métaux étaient traités avec une habileté qui a été fort admirée. Pline nous dit que les Bituriges avaient trouvé le procédé de l'étamage, porté par eux à une telle perfection, qu'ils

' Blogh, p. 07.

^ César, IIî, 13.

donnaient à leurs vases de cuivre Taspect de Targent*. »

Ainsi s'explique l'habileté des Gaulois à contreminer les travaux d'approche de César au moyen de galeries souterraines : « Ils sont d'autant plus habiles à ce genre de travaux, dit celui-ci, qu'ils ont dans leurs pays des mines de fer considérables, qu'ils connaissent l'art de pratiquer toute espèce de galeries vl qu'ils y sont passés maîtres '. »

Ceci est particulièrement intéressant pour nous, car il est bien évident que ces hommes, si experts dans l'art de creuser des galeries, ne sauront pas moin?^ bien entailler le flanc des coteaux et des montagnes pour y faire passer des routes. Ce ne sera pour eux que l'enfance de Fart. Il n'y a donc pas à douter qur le récit de Polybe, montrant la colonne carthaginoise engagée sur une route en corniche, au flanc d'un escarpement, ne soit rigoureusement exact.

Lorsque le colonel Perrin juge impraticables li > vallées de l'Isère et de l'Arc, il oublie que les Gaulois y passaient il y a vingl-deux siècles comme nous y passons aujourd'hui, sur un chemin, et non pas sur le sol naturel, dans le lit du torrent.

Ce n'était pas la main-d'œuvre qui pouvait manquer pour des travaux d'utilité publique : les chefs de l'ariïî' locratie gauloise y employaient tout d'un coup la fouKr de leurs esclaves, et en quelques jours on devail accomplir ainsi des besognes considérables. On en

> Bloch, p. 68.

> César, VU, 22 et m, 21.

jugera en se rappelant que, d'après César, TÉduen Orgetorix avait 10,000 clients ou esclaves. C'était là des corvées a rendre jaloux M. de Choiseul !

Tout nous fait supposer que les chemins étaient nombreux dans la Gaule indépendante comme dans la France moderne.

c( La Gaule préludait par son activité commerciale au rôle qu'eUe devait jouer à ce point de vue sous l'empire romain. Les métaux dont elle tenait marché lui avaient valu une réputation de richesse, d'ailleurs surfaite. Les salaisons, les lainages qu'elle expédiait

à Rome y étaient fort appréciés Pendant les

campagnes de César, nous trouvons des négociants romains établis à Cenabum (Orléans), Noviodunum (Nevers?) et Cabillonum (Chalon-sur-Saône).

« L'importance des transactions est attestée par l'existence d'une monnaie émanant de la monnaie grecque et s'inspirant de cette dernière. Les reproductions furent au début relativement exactes, puis elles s'écartèrent de leurs modèles pour en différer presque complètement. Les monnaies massaliotes furent les premières qui s'imposèrent à l'imitation des Gaulois*. Les copies qu'elles suscitèrent se répandirent

» (( De la période gréco-barbare de la ville d'Avignon il n'est resté d'autres souvenirs qu'un nombre assez considérable de médailles et de monnaies, et quelques inscriptions, ftfonnaies et inscriptions ont une facture très archaïque et un caractère mixte, moitié grec, moitié gaulois, témoignant ainsi de la pénétration protonde de la civilisation grecque dans le milieu barbare de la Gaule... On connaît cinq types de monnaies grecques frappées à Avignon. Presque toutes portent sur leur face une roue à quatre rayons, avec les sigles MAIS ou MAi]5]A intercalés. Celte roue ou disque à quatre rayons était l'un des attributs de l'Apollon

LA KÉGION RHODANIENNE AVANT LA CONQUÊTE. 79

sur les deux versants des Alpes, dans la vallée du Pô et dans la vallée du Rhône.

« Une autre influence s'exerça sur le Sud-Ouest, celle de Rhoda. Rhoda était en relations suivies avec la Sicile. Sa monnaie, imitée par les Syracusains entre 317 et 218, puis par les Carthaginois, envahit l'Espagne grâce à ces derniers et, par les mêmes intermédiaires, reflua sur l'Aquitaine. Lorsque Annibal, en 220 av. J.-C, prépara sa marche sur Tltalie, ce furent les drachmes de Rhoda qui lui achetèrent les sympathies au delà des Pyrénées. On peut dater de cette époque l'extension, sinon la naissance, du monnayage

dans ces régions La monnaie en bronze qui parut,

vers le II® siècle, entre les Pyrénées et l'Hérault, ne sortit pas de ces limites ; elle représente un fait purement local, intéressant en ce sens qu'il prouve une fois de plus le^ rapports de ces peuples avec la Sicile, car ces bronzes étaient copiés sur ceux d'Agrigente (287-279) et de Syracuse (275-216).

« Vers le milieu du IV* siècle, l'exploitation des mines de la Thrace par Philippe II, roi de Macédoine, jeta sur le marché une grande quantité de siaières ou philippes en or, qui pénétrèrent en Gaule, très vraisemblablement par la voie du Danube, et y donnèrent naissance à un monnayage nouveau. La monnaie d'or

pythien, %<niXo^ (xavr^xo;... Les plus anciennes sont en argent et en bronze, et portent Timage du sanglier qui est éminemment gauloise... Il finit par disparaître et est remplacé par le taureau comupète de Marseille, tandis que le revers porte la tôte d'Apollon laurée ou celle de Diane tourelée, avec la légende AOYE ou ATE (Aoueniôn ou Aueniôn). » (LayiEÈKic, Le Rhône y II, p. 277- 278.)

imitée des statères ne se rencontre pas dans le Midi. Elle* eut pour domaine exclusif le Centre et le Nord, et pour point de départ le pays des Arvemes. Il faut noter ici l'importance commerciale de ce peuple. Par lui-même ou par les peuples qui lui étaient soumis, il tenait les deux grandes voies de transit qui traversaient la Gaule et dont le tracé nous est décrit par Strabon : de la Seine à Lyon et à Marseille, ou de Marseille à Orléans et à Nantes. De la monnaie arverne dérivent plusieurs groupes, se rattachant plus ou moins au statère macédonien. Le principal est le groupe armoricain, qui embrasse tout le bassin moyen de la Loire avec la rive gauche de la Seine. Il a donné naissance, sur le littoral de la Manche, à un système secondaire, qui a passé de là sur la côte orientale de la Bretagne, pour faire retour ensuite à la Gaule du Nord, etc.* »

« Les Allobroges, de leur côté, bien avant Toccupation romaine, avaient leur monnaie. Les numismates reconnaissent à ceux de la Savoie et des rives du Léman un denier d'argent dont l'avers présente une lète casquée et le revers un hippocampe ou cheval marin ; ils attribuent aux Allobroges du Dauphiné un autre type du denier d'argent, offrant sur Tune des faces la tête d'Apollon, et au revers un cheval ou un chamois, tenant entre ses pattes une tige garnie de ses

baies D'autres pièces d'argent ont été trouvées

un peu partout dans le Dauphiné, portant en lettres grecques la légende AABPOANOC (Albrodnos)

* Bloch, loc, cit.

Quelques-unes de ces pièces, particulièrement remarquables, représentent sur l'une des faces une tête nue, imberbe, le cou entouré d'un collier, portant en lettres latines le mot NIDE; sur l'autre face un cheval galopant, une étoile au-devant du poitrail, et la légende grecque à rebours AABPOAHOC*. »

Ce qui achève de prouver que la richesse foncière existait déjà en Gaule, et ce qui témoigne définitivement de l'état sédentaire des populations, c'est ce que nous savons des impôts.

c< Les Gaulois avaient un impôt direct {tribuium), dont le poids se faisait sentir particulièrement à la plèbe. Ils avaient aussi des impôts indirects, que César appelle portoria et vectigalia. Les portoria sont les droits sur les navires entrés dans les ports. Les peuplades alpestres, quand elles ne détroussaient pas les marchands qui traversaient leurs montagnes, les soumettaient à des taxes très lourdes. Le mot vectigal a un sens plus étendu : il se dit des impôts indirects en général et plus particulièrement de la redevance pour l'exploitation des terres publiques". »

Il résulte de tout ceci que les habitants de la Gaule, avant la conquête romaine, et sans doute depuis des siècles, tout en entretenant une aristocratie guerrière, une féodalité turbulente comme celle qui reparut plus tard aux mêmes lieux, vivaient d'une existence laborieuse, sédentaire, et que l'agriculture, le commerce, l'industrie, les voies de communication par consé-

* Gh. LEifTHÉRic, Le Bhône, II, 17.

* Bloch, loc, cit., p. 67.

quenl, y avaient acquis un très grand développement.

« Des voies de commerce très anciennes s'avancèrent de la Méditerranée au Rhin ; Hérodote (III, H5) en a connaissance, et malgré les mythes dont elles s'enveloppent, elles traversent de quelques traits de clarté Tobscurité de l'Europe primitive. Enfin le Rhône, continué par la Saône, ouvre en droite ligne une voie fluviale de plus de 700 kilomètres, dirigée vers le Nord . Cette avenue conduit à d'autres : la Loire à Roanne n'est séparée du Rhône que de 70 kilomètres; on gagne aisément la Seine par les rampes calcaires de Bourgogne^ et Ton arrive par la vallée du Doubs à l'un des carrefours de l'Europe.... Mais il fallait qu'on intérêt considérable et permanent appelât le commerce vers ces routes qui s'ouvraient. Seul l'attrait d'un de ces minéraux dont l'usage est indispensable à une société civilisée pouvait attirer chez nous les marchands et les voyageurs de la Méditerranée orientale, et amener entre des contrées aussi éloignées que les deux extrémités de la Gaule des relations assez régulièrement suivies pour exercer sur ce pays une profonde action géographique. Ce fut le commerce de l'étain qui joua ce rôle. Le bassin de la Vilaine est éminemment stannifère : ce n'est probablement pas une coïncidence fortuite que l'existence, aux abords de ces gisements, d'un peuple de renommée ancienne (ils sont cités par Scymnus), les Vénètes. En concurrence avec la voie de mer, une voie terrestre, qu'il nous paraît difficile de considérer comme antérieure au y® siècle avant l'ère chrétienne, fut organisée par les Marseil-

lais. Posidonius, uq siècle av. J.-C., dit que Tétain britannique était expédié à Marseille * ; et Diodore (V, 21) décrit le système de transport par chevaux qui Je faisait parvenir en trente jours du Pas-de-Calais à rembouchure du Rhône. Ainsi se glissèrent en Gaule, soit indirectement par le détour de l'Océan, soit directement par les voies intérieures, de nombreux ferments de vie générale. Des nœuds de rapport se fixent alors ; des points de concentration s'établissent . Les premiers renseignements historiques sur la Gaule Dous montrent des habitudes de circulation active, par les rouies plus encore que par les fleuves ". Ce qui prouve qu'elles servaient déjà à des relations lointaines, c'est la curiosité même qui y attirait les populations : on y accourait pour savoir les nouvelles*.

« Il y avait déjà chez ces peuples quelque chose que les Grecs du V« siècle av. J.-C. traduisaient par le mot phUhellène. Cela voulait dire des gens accueillants pour les étrangers, aptes à apprécier les avantages et à se conformer aux habitudes du commerce. . . . Vers 500 ou 600 av. J.-C., la Gaule avait assez de besoins généraux pour que la civilisation des bords de la Méditerranée fût pour elle comme une table richement servie. Le passage de la civilisation du type « de Hallstadt » à la période dite « de la Tène », vers 400 av. J.-C, exprime une accélération de progrès

» Strabon, m, 2.

« On ne saurait trop insister sur ce point, si bien établi par M. Bérard dans Les Pfiémciens et COdyssée, et si contraire aux préjugés existants.

» César, IV, 5.

qu'il n'est que juste de rapporter à raccroissement des relations avec la Méditerranée *. »

Certes, depuis le XII« ou au moins le X« siècle, les Phéniciens avaient des comptoirs sur les côtes de la NarbonnaisOy et ils étaient en relations avec nos ports de TArmorique ; mais ils ne se mêlaient pas volontiers aux indigènes. Les Grecs, en se substituant à eux dans le VI® et le V* siècle, exercèrent sans doute une influence réelle sur les mœurs et sur la civilisation des Gaulois et des Ligures. Cette influence se fit sentir notamment en ce qui concerne la viabilité.

« Lorsque les Phocéens se furent établis solidement à Marseille, ils agrandirent les sentiers qui pouvaient leur être utiles, et ils construisirent aussi de véritables routes qu'ils appelaient 556ç. Elles n'avaient que la largeur suffisante pour un chariot, mais de distance en distance, il y avait des espaces un peu plus grands où deux chariots pouvaient passer. Les Marseillais n'ont pas été dans l'usage de paver ces chemins ; ils les réparaient seulement avec des graviers*. »

La première de ces routes, par l'étendue et par l'importance, était la voie Héraclée, dont le nom semble indiquer une origine phénicienne, et qui reliait tous les ports de la côte. Le pseudo Aristote des Anecdotes merveilleuses (xepl ôxjjjLajiwv àxîjaiJLaTwv) donne sur cette route le curieux renseignement que voici : « On dit qu'il y a une certaine route, appelée Héraclée, qui conduit d'Italie jusqu'en Celtique, et chez les Celtoli-

» Vidal de la Blache, loc. cit., p. 20-23. ' Statistique des Bouchcs-du- Rhône , II, 306.

gures, et chez les Ibères. Si un Hellène ou un indigène quelconque y voyage, les habitants riverains veillent à ce qu'il ne lui arrive aucun dommage. Ceux chez qui surviendrait un accident en supporteraient la peine * ». Était-elle pavée ? on ne saurait le dire, mais à coup sûr elle était l'objet d'une attention toute spéciale. Primum Pxni dicuntur lapidibus vias stra-rnssCj dit Isidore de Séville ", et M. Lenthéric ajoute à ce propos : « Il est bien possible que les voies primitives qui reliaient les comptoirs phéniciens de la Méditerranée en Afrique, en Espagne, en Sicile et dans la Gaule narbonnaise, aient présenté çà et là quelques parties pavées ou empierrées. A vrai dire, on n'en a retrouvé que des vestiges insignifiants * ».

N'a-t-on pas quelquefois considéré comme voies romaines des routes plus anciennes dont on retrouvait les vestiges? En particulier, la prétendue Via Salanca qui passe au col de la Carbassère, dans les Pyrénées- Orientales, n'est-elle pas le seul véritable débris qui nous reste de la voie Héraclée ? Nous sommes tenté de le croire, parce que cette route, qui traverse les Pyrénées par un itinéraire plus long et plus fatigant que celui du Perthus, a pour unique avantage de se tenir plus près de la côte. La voie romaine, au contraire, pour laquelle les itinéraires nous fixent à n'en pas douter le tracé Gérone, Figuières, la Jonquière, le Perthus, le Boulou, EIne, est meilleure, mais passe

* riepl Oau(jLaa^ci)v axoua{jtdéT(i>v, chap. LXXXV. « De origin, XIV.

» Le Bhône, I, 95.

ftS CHAPITRE PREMIER.

loin des quatre ports d'Ampurias, Rosas, Collioure et Port-Vendres.

Nous ne pouvons donc pas réfuter, ni démontrer formellement l'existence de routes construites avant la conquête romaine. « Personne, dit E. Desjardins, ne peut songer à nier l'existence de chemins gaulois et de communications régulières, actives, suivant même des directions fixes, entre les différents centres de peuples ou de cités, pour employer le terme dont s'est servi César ; mais nous affirmons que ces routes, qui n'étaient pas construites, n'ont pu laisser, en conséquence, aucun vestige appréciable, ni même distinct, quant à leur origine et quant à leur époque *. »

Telle est certainement la vérité en ce qui concerne rintérieur de la Gaule. Si Ton excepte la côte méditerranéenne, pour laquelle le doute subsiste, il n'y avait avant la conquête romaine que des chemins de terre, de ceux que nos cartes d'état-major marquent par un seul trait. Mais ces chemins étaient sans doute nombreux ; nous pensons même que, dans les parties cultivées du territoire, ils n'ont guère dû changer depuis vingt siècles. Invariablement liés au tracé des parcelles, ils ont eu la stabilité du cadastre.

« On peut présumer, dit Deluc", que les Romains ouvrirent leurs grands chemins dans les Alpes en suivant les routes fréquentées par les anciens habitants du pays »

Il n'y a au contraire aucune raison de supposer que

' Géographie de la Gaule romaine, IV, 160. « Page 9.

les Romains aient adopté le tracé des chemins gaulois. De nos jours, il est rare qu'une route nouvelle soit construite sur les chemins existants, surtout aux colonies. Comme on fait usage de plus grands moyens^ on n'est pas arrêté par autant d'obstacles, et on ne crainl pas de construire un ouvrage d'art pour gagner quelques heures de marche ou adoucir une pente. Les voies romaines, d'ailleurs, avaient leur objet spécial, très différent de celui auquel répondaient les chemins gaulois, phéniciens ou marseillais : il s'agissait d'allé? r au plus vite dans les différentes provinces, et non ilo relier tous les bourgs ou tous les ports de proche en proche. Nous sommes convaincu, en particulier, que la Via Domitiay conduisant de Rome en Espagne, a dû différer très sensiblement de la voie Héraclée, qui desservait tous les ports.

Les Gaulois et les Ligures ne devaient pas reculer devant des travaux de terrassement : ils savaient entailler un talus, un escarpement, franchir un raviii ; ils devaient bâtir des ponts en pierres et en bois, mais de petites dimensions. Les Romains, pour leurs grandes voies stratégiques, multiplièrent les maçonneries. Lu chaussée elle-même, on le sait, se composait de couches de maçonnerie successives, reposant sur 11 rj fond de mortier : un statumen de grosses pierres plates supportait à son tour une épaisse couche ilr béton, le ruduSy sur laquelle on coulait encore le nucleus de ciment, mélangé de brique pilée ou <]r mâchefer, et enfin on plaçait le pavage ou le macadam {summa crus ta), La chaussée {calceum) était ainsi un véritable monument, et il n'était pas indifférent, piuir

Fabréger, de multiplier les ponts et les tranchées. On peut donc admettre, lorsqu'on voit un obstacle de quelque importance franchi par une voie romaine, que les chemins gaulois plus anciens contournaient Tobslacle au lieu de le franchir.

Il ne semble pas que les Ligures et les Gaulois aient connu la maçonnerie; ils ont presque uniquement construit en pierres sèches ou en bois. C'est là surtout ce qui doit nous empêcher de supposer l'existence de ponts un peu considérables avant la conquête romaine; jl ne devait y avoir que des ponceaux sur les rivières ou torrents qu'on pouvait franchir avec une seule arche. Si les Gaulois ne maçonnaient pas, ils étaient passjs maîtres, en revanche, dans les travaux de terrassement et fort en état d'ouvrir toutes les tranchées nécessaires pour passer à flanc de coteau.

Leurs moyens de transport étaient nombreux ; « ils avaient un matériel roulant très varié (et surtout ils avaient des voitures légères), auquel les Romains n'ont pas dédaigné de faire des emprunts. Ils avaient Vesscdumj le carpentum, qui étaient des chars de luxe, sur le modèle du char de guerre; la benna, qui était un panier d'osier ; la carruca^ la reda^ le petorriinm, qui étaient de vastes chariots à quatre roues. Tout cela ne va pas sans une viabihté développée*. » Les ponts, les ponceaux étaient-ils en pierre ou en bois? L'un est-il plus primitif que l'autre? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y avait des ponts, car des villages ne demeurent pas côte à côte pendant vingt

' Bloch, loc, cit.

siècles et davantage sans qu'on établisse entre eux les communications nécessaires. Osiander avance peutêtre un peu légèrement qu'en Maurienne il ne devait y avoir sur TArc et ses affluents que des troncs d'arbres jetés en travers et non de véritables ponts'. C'est bien mal apprécier l'intelligence et l'activité de nos ancêtres, héritiers sinon descendants des populations lacustres, si expertes en pareille matière.

Un des symptômes les plus probants d'une viabilité sérieuse et entretenue avec soin, c'est l'existence d'une mesure itinéraire parfaitement définie et d'un usage si répandu dans tout le pays, que les Romains la prirent comme unité pour le bornage de leurs voies, La lieue (leuga) devait même avoir servi à des mesures exactes, puisque les conquérants conservèrent sa longueur au lieu d'en fixer une dont le mille romain fût une fraction simple. On ne peut, en eff'et, au moyen des quelques distances que les itinéraires donnent à la fois en lieues et en milles, établir un rapport simple entre les unes et les autres et retrouver aujourd'hui la valeur exacte de la lieue gauloise.

Telles sont les observations que peuvent suggérer les données assez rares que nous possédons sur les chemins gaulois en général; il en est d'autres qui concernent plus particulièrement les chemins de montagne, les cols, et qui sont à considérer avant de discuter l'itinéraire d'Annibal dans les Alpes.

* Natùrlich keine werthvollen Kunsthrûckm, voie Neumann meinL sondem jene noch heute vorkommenden primitiven Stege, die au$ mdcktigen Tarmenstammen mit unterlegten Steinen bestehen. (P. 26.)

C'est ici surtout qu'il faut bien se garder de confondre la Gaule du II« siècle avec une région vierge où l'on aborde les montagnes pour la première fois.

Est-ce au XL®, au L', au LX® siècle avant notre ère, ou plus tôt encore, que des peuplades nombreuses cherchèrent pour la première fois un refuge dans les Alpes? Elles arrivaient de la plaine, cherchaient les grands espaces libres et fertiles, et remontaient peu à peu les vallées, pressées par la marée montante des invasions. Dans les premiers temps, dans les premiers^ siècles de leur établissement, elles se contentèrent sans doute de passer par les chemins que la nature leur ofifrait, et la trace de leurs pas suffit à déterminer les pistes. Mais croira-t-on qu'on s'en soit tenu là pendant des milliers d'années? Que des peuples cultivant la terre, exploitant les mines, pratiquant les échanges, n'aient pas assuré les communications les plus rapides et les plus faciles d'un village, à l'autre, d'une vallée à l'autre? Imagine-t-on que dans cette Gaule civilisée du II® siècle avant notre ère, où le trafic était actif, où le sol était exploité de toutes façons, où le fond des vallées et les pentes les plus élevées des montagnes étaient habitées, l'homme ait tardé à entamer l'obstacle qui ralentissait ou incommodait ses voyages d'une bourgade à Tautre?

Croira-t-on réellement, avec le colonel Perrin, que les habitants du Grésivaudan et de la Maurienne, où des mines étaient exploitées, où l'on trouvait dans une seule ville trois jours de vivres, viande et blé, pour 30,000 à 40,000 hommes, n'eussent pas tracé une route dans le fond de la vallée? Dans ces régions

habitées et parcourues depuis quarante siècles, on aurait continué à suivre des chemins fatigants au sommet des pentes, montant et descendant sans cesse, quand il suffisait d'entamer quelques promontoires calcwes sur une centaine de mètres pour avoir un chemin plat, facile, rapide, où les bennœ^ les essedœ pouvaient trotter, où les chariots pouvaient parcourir toute la vallée en quatre jours? Si Ton veut bien se rappeler tout ce qui a été trouvé dans les fouilles, et les expressions mêmes des auteurs anciens, on recoonaîtra qu'il y avait certainement des chemins praticables pour les chfiurrois. Le fait que, parmi les modèles de voitures en usage chez les Gaulois, il y avait des voitures légères, nous prouve que Ton devait tracer les chemins de manière à permettre les allures vives. Enfin le texte de Polybe est formel et, comme le fait remarquer M. Osiauder, le premier combat d'Annibal dans les Alpes se passe sur un chemin en corniche, entaillé au flanc d'un escco'pement ; le second a lieu au fond d'une gorge étroite, resserrée entre deux parois verticales.

Quant au chemin par lequel on descendait du col en Italie, il était en partie entaillé dans un escarpement ou un éboulis.

Ici la question se pose de savoir si les chemins muletiers qui traversaient les Alpes au temps d'Annibal étaient meilleurs ou plus mauvais que les nôtres. Bien que la viabilité générale fût moins bonne, et par cela même qu'elle était moins bonne, les chemins muletiers devaient être meilleurs. Les chemins de fer font abandonner les routes, et de même les bonnes routes ont

tS CHAPITRE PREMIER.

fait abandonner les médiocres. Aujourd'hui qu'une excellente route traverse le mont Cenis, tous les habitants de la Maurienne ont intérêt à se rendre par là dans la vallée de Suse, négligeant les cols voisins qui, jadis, pouvaient être préférés suivant les cas particuliers. Dès qu'il y a des marchandises à transporter, on trouve avantage à faire un détour pour avoir une bonne route. Les populations emploient et entretiennent donc d'autant moins les chemins muletiers qu'il en existe de meilleurs à côté. Pour qui connaît l'histoire, et surtout l'histoire militaire des Alpes dans les derniers siècles, cette décadence des chemins muletiers est un fait patent, facile à constater. Or, dans ces chemins de montagne, le travail humain contribue beaucoup à la viabilité : on peut trouver un chemin bon muletier dans un endroit qui, à l'état naturel, serait impraticable, tandis qu'il n'y aura qu'un sentier impraticable aux bêtes de somme sur des pentes gazonnées, relativement faciles. Si Ton ajoute que les passages ouverts artificiellement se dégradent très vite dès qu'on cesse de les employer et de les entretenir, il s'ensuit que nous pouvons nous tromper grossièrement sur le degré de viabilité des chemins secondaires des Alpes.

Nous estimons en particulier que M. Osiander a exagéré l'incapacité des montagnards d'autrefois en maLière de terrassements, lorsqu'il a dit : « Des ravins, dont le fond était rempH par le torrent, ou des défilés, où il se pressait contre une des parois sans qu'on pût passer sur l'autre rive, obligeaient, lors des crues, à un détour par des sentiers étroits, raboteux et souvent

très raides*. » Le moment venu, on verra que cette affirmation a pour but de faire remonter Annibal sur un chemin en corniche, alors que M. Osiander luimême l'avait amené dans une gorge profonde.

II serait très important pour notre sujet de connaître exactement la répartition du territoire entre les différents peuples ligures ou gaulois qui le possédaient, car ce serait là des points de repère très positifs. Malheureusement les données que nous possédons sont postérieures de beaucoup à Annibal, et elles sont peu abondantes. Quelques noms relatifs aux guerres de la conquête, depuis Tan 1S4 jusqu'à Jules César; les inscriptions de Suse et de la Turbie, quelques monuments, mais surtout Strabon, Pline et Ptolémée ; voilà nos principales sources. Elles fournissent beaucoup de noms, mais indiquent très imparfaitement ou point du tout les positions. On peut en établir quelques-unes avec certitude ; pour d'autres on aura des indications restreignant le champ des hypothèses. Nous tâcherons de délimiter exactement le doute et la certitude, en nous dégageant le mieux possible, mais sans parti pris, des analogies soutenues par d'Anville, Walckenaer, et d'autres, avec plus ou moins de ^fondement. Pour déterminer les frontières des peuples alpins, nous nous appuierons sur la remarque essentielle de M. Longnon', que: « le principe de la corrélation des divisions ecclé-

< Page 25.

* Atlas historique, texte explicatif, p. 111. Paris, 1884.

91 CHAPITRE PREMISR.

siastiques avec les circonscriptions civiles, exprimé dans les prescriptions de plusieurs conciles de Tépoq^ie romaine, est un fait des plus importants pour l'étude de la géographie historique : il donne aux diocèses ecclésiastiques la circonscription des civiiaies ».

Le grand peuple des AUobroges nous fournit une première occasion d'appliquer cette remarque : les cinq diocèses en lesquels s'est décomposé son territoire sont compris dans les limites suivantes : le lac de Genève ; le Rhône, de Genève (inclus) à Culoz, puis une ligne conventionnelle embrassant le pays de Belley ; le Rhône encore depuis Lhuis jusqu'à Lyon (exclus); le mont Pilât, la crête des monts du Vivarais, le cours de la Doux, puis celui de l'Isère jusqu'à Saint- Nazaire-en-Royans ; de là, le long de la Bourne, puis entre Drac et Romanche jusqu'au Pelvoux ; la crête qui descend du Pelvoux jusqu'à Pontcharra, puis Vhère jusqu'à Chamousset ; la crête des montagnes qui longent la rive droite de l'Arly ; Mégève, Saint- Gervais, le mont Blanc et la frontière actuelle jusqu'au lac.

L'Oisans paraît avoir été occupé par les Uceni, comme nous le verrons plus loin. A cela près, l'immense domaine que nous venons de déBnir appartient aux AUobroges, et, chose remarquable, on n'y aperçoit pas de subdivisions ; on ne voit pas de peuplades composant une vaste confédération, mais bien une nation unique et puissante.

Une borne trouvée au Prarion, près de Saint- Gervais, marque la limite entre la Viennoise, c'est-àdire le territoire des AUobroges,' et les Centrons, qui

habitaient la Tarentaise. La limite est donc fixée de ce côté.

Beaucoup d'historiens, pour limiter les Allobroges à une ligne géographique bien définie, ont quelque répugnance à admettre qu'ils se soient étendus au sud de risère entre Chamousset et le Vercors. Il est pourtant naturel de penser que le Grésivaudan, rive droite et rive gauche, était habité d'un bout à Tautre par un même peuple. Lorsqu'on remontait l'Isère par la rive gauche, on entrait chez les Allobroges vers Saint- Nazaire-en-Royans, et on en ressortait près de Chamousset.

La frontière du diocèse de Grenoble, qui s'étend jusqu'à rOisans, nous a apporté déjà une forte présomption en faveur de cette thèse.

Un second argument, c'est que Grenoble, autrefois Cularo, puis Gratianopolts, était ime ville allobroge. Les historiens qui veulent placer la Cularo gauloise sur la rive droite de l'Isère, concèdent en tout cas qu'il y avait sur la rive gauche un faubourg, également allobroge. Il faut donc admettre que la banlieue de Grenoble, pour le moins, appartenait aux Allobroges. Mais les peuples de la rive gauche auraient-ils pu subsister dans l'indépendance, laissant les Allobroges maîtres du grand carrefour, de la plaine triangulaire où le Drac se réunit à l'Isère, et ne gardant pour eux que les parties du Grésivaudan resserrées de toutes parts entre la montagne et leurs puissants voisins? La situation de Grenoble au confinent de l'Isère et du Drac en fait la capitale naturelle, non pas des pays au nord de l'Jsère, mais du Grésivaudan, de

rOisans, de la vallée inférieure du Drac et du pays de Lans. Le seul fait que Grenoble était une ville allobroge entraîne la soumission de toute cette région aux AUobroges. Si, plus tard, nous sommes amené à y placer les Iconii ou Uceni^ ce sera en admettant que ces peuples étaient clients de la grande nation allobroge.

La situation de Grenoble au croisement des deux vallées est aussi une des raisons qui nous empêchent d'admettre que l'antique Cularo se soit jamais trouvée sur la rive droite de l'Isère. Perchée (à supposer que ce fût possible), sur le roc de la Bastille, la bourgade gauloise n'aurait pas été viable. Elle n'aurait répondu à aucun besoin, se serait trouvée sans ressources et en même temps dans une mauvaise situation militaire.

Il fallait, au contraire, un centre important à la croisée des routes du Drac et de l'Isère, sur la rive gauche de cette dernière, et si l'ancienne cité gauloise ne s'était pas trouvée sur le bord mêine des deux torrents, elle aurait été située non loin de là, sur les hauteurs les plus voisines au Sud-Est ou au Sud- Ouest, commandant militairement et commercialement les deux vallées. Mais nous savons qu'il y avait sur l'Isère une ville appelée Cularo, et nulle autre ne nous a jamais été signalée à proximité.

Champollion-Figeac, discutant la même question dans ses Nouveaux éclaircissements sur la ville de Cularo^ et dans ses Antiquités de Grenoble^ commence par invoquer « l'état des lieux, dont la disposition physique est telle, qu'elle n'a pu éprouver aucun changement ». Comme nous l'avons déjà montré, les

faubourgs de la rive droite sont modernes et no pouvaient pas exister dans l'antiquité ; à plus forte raison n'y aurait-il pas eu place pour une ville *.

Plancus date une de ses lettres à Gicéron (X, 23) ' : Cularone, ex finibus Allobrogum. La plupart des historiens el des latinistes traduisent simplement : « De Cularo, du territoire des Allobroges. » D'autres, se laissant influencer par l'étymologie du mot Fines^ comprennent : « De Cularo, de la frontière des Allobroges. » M. Osiander veut donner au mot fines un sens précis, et il traduit : « De Cularo, du (faubourg qui forme le) village-frontière des Allobroges». Il appuie cette interprétation compliquée sur ce fait que l'anonyme de Ravenne indique un Fines (village-frontière) avant Cularo dans son énumération; mais rien ne donne à^ supposer que ce Fines soit très voisin de Cularo. En conséquence, M. Osiander fait de Cularo un oppidum sur la rive droite et de Fines un faubourg en tête de pont sur la rive gauche. Cette hypothèse ne nous semble pas prévaloir sur les arguments que nous avons donnés plus haut. Nous connaissons d'ailleurs un Fines sur le Drac, non loin de Vizille ', qui rend invraisemblable la présence d'une seconde limite dans la banlieue sud de Grenoble.

Nous persistons à admettre, avec E. Desjardins et

* Nouveaux éclaircissements sur la ville de Cularo, aujourdliui Grenoble, par M. Champollion-Figeac, bibliothécaire de la ville. Paris, 1814; Antiquités de Grenoble, Grenoble, 1807.

• Voir aussi X, 15 : Isara, flumen maximum, quod in finibus est Allobrogum^

' HiRSCHFBU), Inscript. Galliœ Narb.

M. Longoon, que le territoire allobroge avait, de ce côté, mêmes limites que le diocèse de Grenoble, et que Cularo occupait remplacement où Grenoble lui a succédé. Gratianopolis fut une colonie romaine, et toutes les colonies romaines ont été établies dans de grandes villes gauloises, jamais dans des villages.

Des monuments, des inscriptions de toutes les époques ont été retrouvés dans la ville moderne, et certains portent le nom de Cularo^ d'autres celui de Gratianopolis. On peut suivre à travers les âges la transformation de cette ville sur un emplacement unique, et rien ne permet de supposer qu'elle ait jamais changé de rive.

En 288 ap. J.-C, Maximien fait rétablir les murs de Cularo, renversés par les Bagaudes. Il lui laisse deux portes principales, flanquées chacune de deux tours. « Ces mêmes murs, ces mêmes portes ont été vus dans l'enceinte actuelle, écrit ChampoUion-Figeac en 1814 ; plusieurs portions considérables de ces murs y existent encore ; une des deux portes a été démolie il y a douze ans tout au plus ; Tinscriplion qu'on y a lue en même temps était bien celle qu'y avait fait placer Maximien : Mûris cularonensibtis restituta. Lorsque la porte viennoise de Cularo eut été démolie en 1802, on a trouvé, dans le massif des deux tours romaines qui en dépendaient, un grand nombre d'inscriptions latines qui toutes étaient par cela même et nécessairement antérieures à Tan 288. A cette époque, qui est celle de la réédiBcation des murs, elles devaient même être anciennes déjà, étant employées comme matériaux. » Ces pierres portent les noms de citoyens

L^f^jpi^PTV

romains morts, les uns sous Adrien (138 ap. J.-C), un autre en Tan 50, deux enfin dans les dernières années de la République. Ceux-là sont Q. Scribonius Lucullus et Julius Condianus, flamine de la déesse Juventus, à peu près contemporains de Cicéron et de Plancus.

Ainsi Cularo, dès les premières années de la conquête, et avant même que la puissance romaine y fût définitivement établie, se trouvait sur remplacement de la ville moderne.

Voilà pour la frontière des Allobroges le long de risère ; examinons les parties riveraines du Rhône.

César, ramenant de la Cisalpine les légions destinées à combattre les Helvètes, arrive à Ocelum (Avigliana) ; puis « il atteint en sept jours le territoire des Voconces, dans la province ultérieure ; de là il conduit son armée chez les Allobroges, puis du pays des Allobroges dans celui des Segusiaves, qui sont le premier peuple au delà du Rhône en sortant de notre province. Déjà les Helvètes avaient franchi les défilés et le territoire des Séquanes (cluses de Nantua et d'Ambérieu), déjà ils étaient parvenus chez les Éduens et ils

ravageaient leurs champs En même temps que les

Éduens, les Ambarres, qui sont les alliés et les frères des Éduens, informent César que l'ennemi, après avoir dévasté leurs champs, menace leurs villes de refuge. Enfin les Allobroges qui possèdent au delà du Rhône des villages et des terres accourent se réfugier dans le camp de César* »

* César, I, iO-li. L'itinéraire de César ne peut être que le suivant : mont Genèvre, Gap, col de Cabre, Valence, Lyon. D'Ocelum (Avigliana) à la limite des Voconces (la Roche des

Ce passage nous montre les Allobroges s'étendant jusqu'au Rhône, tant du côté des Ambarres (Bresse) que des Segusiaves (Forez), peuples de la rive droite. Les Allobroges ont des terres et quelques villages du côté des Ambarres. Enfin les Éduens, les Ambarres, les Allobroges nous apparaissent ici comme des peuples sédentaires et déshabitués de la guerre, en face des Helvètes à demi sauvages.

Quant à ces derniers, ils sont en contact avec les Allobroges entre le lac de Genève et le Jura, et c'est le Rhône qui forme la limité' ;

« Les Helvètes n'étaient séparés des Allobroges, nation récemment soumise à nos armes, que par le Rhône, et ce fleuve offre plusieurs passages guéables. La dernière ville des Allobroges, et par conséquent -celle qui se trouve le plus rapprochée des Helvètes, c'est Genève. Le pont de Genève met les deux pays en communication »

Tout ceci est parfaitement d'accord avec les limites attribuées aux Allobroges près du mont Blanc, du Rhône et de l'Isère»

Ce que César dit de Genève, et de la limite des Allobroges et des Helvètes devant cette ville, prouve qu'il n'a jamais confondu le Rhône avec l'Arve, car Genève n'a jamais été sur la rive gauche de l'Arve. fin disant du lac de Genève : influit in Rhodanum,

Arnauds) il y a 19! kilomètres qui furent faits en sept jours, soit 27 kilomètres en moyenne par étape.

Nous suivons Texcellente traduction de M. J. Bellenger, la seule traduction d'un auteur ancien que Ton puisse citer de contiance (I, 6 etlJ).

il ne prend pas le déversoir du lac pour un affluent, et TArve pour le fleuve principal. Personne, dans Tantiquité, n'a accusé César de s'être trompé sur ce points lorsque la région de Genève fut devenue familière à tous ; c'est que influere iru signifiait « se déverser dans » aussi bien que « se jeter dans ». Comment expliquer, sans cela, que nul écrivain ancien n'ait relevé la bévue de César? D'ailleurs on savait, depuis les temps les plus reculés, que le Rhône venait du Valais : les montagnards de ce pays l'appelaient Rodden *.

Près des Allobroges, les Centrons occupaient la Tarentaise. Leur territoire s'étendait au Nord jusqu'au sommet des pentes qui dominent TArve, puisqu'on a trouvé une borne frontière indiquant la limite de la Viennoise et des Ceutrons au Prarion, près de Saint- Gervais. Ptolémée cite comme villes chez ce peuple Axima (Aime) et Fontm Claudii (Moutiers), qui s'appela aussi Darantasia, On trouve, non loin de Moutiers, un village appelé Ceutron, qui fut la première capitale de cette nation ; enfin, Strabon spécifie que deux routes partaient de chez \es Salasses [^voX d'Aoste) pour traverser les Alpes, l'une par le mont Penninm (Grand Saint-Bernard), et l'autre allant chez les Ceutrons :

i( Les Salasses occupent un vaste territoire dans une vallée profonde que des montagnes enferment de tous les côtés ; une partie de ce territoire s'élève jusqu'aux sommets environnants. En parlant de l'Italie, pour

* KiEPERT. Manuel de Géographie ancienne^

402 CHAPITEE PREMIER.

franchir les montagnes, la route suit cette vallée, puis elle se divise : une route va passer au mont Penninus, mais elle est impraticable aux charrois dans ses parties les plus élevées ; l'autre, qui traverse le pays des Ceutrons, est plus à l'Ouest S »

La ville d'Augusta Prœtoria fut construite au cœur de la vallée qu'occupaient les Salasses ; Eporedia (Ivrée) en gardait le débouché dans la plaine.

Tous ces renseignements fixent bien exactement la position des Salasses dans le val d'Aoste et celle des Centrons en Tarentaise, ceux-ci ayant les mêmes Hmites que le futur diocèse de Moutiers.

Pline, énumérant les peuples des Alpes d'après le Trophée de la Turbie, cite, immédiatement après les Salasses, les Acitabones. On n'a jamais trouvé trace d'un pareil peuple dans les Alpes Grées, et deux solutions sont admissibles : l'une, qu'il a été fait une erreur de copie et qu'il faut lire Ceutrones au lieu d' Acitabones ; Tautre, qu'il y eut réellement un peuple de ce nom sur le versant italien, dans les petites vallées de la Stura et de l'Orco.

Nous ne pouvons dire que peu de mots des autres peuples du versant italien. On sait que les Tauriiii, peuple ligure, avaient ppur capitale une ville qui est devenue Turin, et qu'ils s'étendaient à l'Ouest jusqu'auprès de Suse. Quelles étaient leurs frontières du côté de la plaine? Nous n'en savons rien. Leur importance même peut être appréciée très diversement.

• Strabon, IV, 7.

Les Gaulois Insubres, qui occupaient le Milanais, étaient limitrophes des Taurini à l'Ouest, et possédaient Verceil et Novare*, ce qui place leur frontière entre la Sesia [Sesittis) et la Doire Baltée {Duria Major). Pavie leur appartenait aussi, et la route de Pavie {Ticinum) à Suse, en longeant le Pô. et la Doire Ri paire (Duria Minor) traversait, selon Strabon, une rivière appelée Druentia. On ne voit guère que îe Tanaro [Ta^iarus) qui puisse satisfaire à cette condition.

Entre les Insubres, les Salasses et les Taurini, vivaient deux petits peuples ligures, les Laî et LibicP.

Les Vagienniy grand peuple ligure issu des Cait/riges ', habitaient la vallée de la Stura, mais on n*i sait jusqu'où remontait leur territoire. Les Statielii habitaient la vallée du Tanaro *.

Les affluents du Pô, dans la région alpine, étaient le JLa/î>(Maîra), le Férus (Vraita), le Cluso (Chisone), la Sturay VArgittë (Orco) et les deux Doires.

Revenons à la Gaule transalpine.

Sur les bords du Rhône, entre l'Isère et la Durance, on distingue assez facilement cinq peuples : les Sega/launi ou Segovellaunt, les Tricastini, les Cavari, ks Memini et les Vulgientes.

D'après Ptolémée, les Segallauni sont au-dessom des Allobroges et ont pour ville Valentia (Valence), Les Tricastini soni à Test des Segallauni et ont pour

» StiuboNjV, fi.

* TlTE-LlYB, XXI, 31.

« Pline, III, 7.

* TiTE-LiVB, XLII, 7.

ville Neomagus (Saint -Paul -Trois -Châteaux). Les Cavari sont au-dessous des Tricastini, ainsi que les Memini. Ils ont pour villes Orange, Avignon, Cavaillon, et aussi Acusiôn (Montélimar) ; les Memini ont Fotmm Neronis (Carpentras).

Pline, dans ses énumérations un peu désordonnées, cile les Cavari et les Segovellauni; il met peut-être Valence chez les Cavares, mais en déplaçant une virgule, ce serait chez les Allobroges ; il leur attribue à coup sûr Avignon ; il cite Augusta Tricastinofmmy Carpentorcuiie Meminorum, AptaJulia Vulgientium^ sans avoir parlé d'ailleurs des Tricastini^ des Memini el des Vulgientes,

Quant à Strabon, il ne mentionne que les Cavares : a tout le pays qui suit (après le passage de la Durance) est celui des Cavares jusqu'à la rencontre de l'Isère et du Rhône », et il ajoute plus loin : « Les Volques sont voisins du Rhône, et ils ont devant eux les Salyes qui s'étendent sur la rive opposée, et les Cavares. Le nom des Cavares y domine même, et déjà l'on appelle ainsi tous les barbares de cette région *. »

Il résulte de tout ceci que, depuis le règne d'Auguste, les Cavares eurent une prééminence marquée sur toute la vallée du Rhône entre l'Isère et la Durance, et que les peuples subordonnés à eux, dans cette région, étaient les Segallauni (Valentinois ou diocèse de Valence), les Tricastini (Tricastin, diocèse de Saint-Paul-Trois-Châteaux, entre les défilés de Donzère et de Mornas); les Memini (vallée de la

» Strabon, IV, \ I et iî.

Nesque) et les Vulgientes (vallée du Coulon). A ea croire Ptolémée, le territoire des Tricastini ne se serait pas borné au futur diocèse de Saint-Paul- Trois-Châteaux, et il faudrait l'étendre sur les premières pentes des montagnes, entre les Segallauni et les Voc(mtii\ mais on sait qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre les affirmations de Ptolémée sur les positions relatives des peuples et des villes *.

Cela posé, il est permis de se demander si la suprématie des Cavares était reconnue dans toute cette région avant la conquête, car dans les événements qui se succèdent depuis l'an 218 jusqu'au temps d'Auguste, leur nom n'est jamais prononcé. Quand les Romains entrent en Gaule, en Fan 4Si, puis en 42S- 421 av. J.-C, dès qu'ils ont franchi la Durance ils rencontrent les Allobroges. Tite-Live fait mention plusieurs fois des Tricastins, jamais des Cavares. Ce qui est plus frappant encore, c'est qu'en l'an 63, les Allobroges ayant attaqué les Romains, ceux-ci reprennent Toffensive et débutent par assiéger une certaine ville de Venlia, qu'on n'a pas pu identifier, mais qui, d'après le récit, est au Sud et près de l'Isère.

Nous sommes donc fondé à penser qu'avant la conquête, les Allobroges avaient dans leur clientèle les Segallauni; quant aux Cavares, qui ne paraissent pas avoir jamais été un peuple guerrier, mais qui possédaient la partie la plus riche de toute la vallée du Rhône, leur situation politique a crû subitement dès

* Voir le chapitre suivant et le croquis de la Gaule Narbonnaise, d'après Ptolémée.

qu'il ne s'est plus agi de guerre, mais d'industrie et de commerce. II est naturel que, sous la domination gréco- romaine, le peuple chez qui se trouvaient Avignon, Cavaillon, Apt, Carpentras, Orange, sans parler de Bédarrides, d'Acusiôn et de la mystérieuse Aeria, ait eu une situation privilégiée en face des montagnards allobroges et voconces. Ces Cavares sont les premiers civilisés et dés lors les plus influents des Gaulois : « le nom des Cavares domine, dit Strabon, et déjà Ton appelle ainsi tous les barbares de celte contrée ; je dis barbares^ mais ils ne le sont plus : ils se sont modelés sur les Romains presque en tout, langue, mœurs, vie publique même chez quelquesuns. » A la suprématie guerrière des Allobroges succéda donc, selon nous, la suprématie pacifique des Cavares dans la vallée du bas Rhône, dès que, par la « paix romaine », la nation la plus riche fut devenue la plus puissante.

Les Médulles habitaient tout ou partie de la Maurienne. Ptolémée les place au-dessus des Allobroges, ce qui, étant donné là position de ces derniers et celle des Ceulrons, nous impose déjà la Maurienne. Strabon en parle à deux reprises : « les Cavares ont au-dessus d'eux les Vocontii, les Tricorii, les Iconxi et les Medulli(lY^ i, H ). » — « Après les Voconces, dit-il plus loin (IV, VI, S), se trouvent les Siconii et les Tricorii^ que suivent les Medulli^ habitants des plus hautes montagnes. L'altitude de ces montagnes est, dit-on, de 100 stades pour la montée, et à peu près autant pour la descente, comptée jusqu'aux limites de l'Italie. En haut, dans une certaine dépression, se trouve un

grand lac. Il y a aussi deux sources peu éloignées Tune de l'autre : la prenaière donne naissance à la Durance, torrent qui court à travers des ravins et se précipite avec violence vers le Rhône, et, du côté opposé, à la Doire (qui va se jeter dans le Pô après être descendue dans la Cisalpine par le pays des Salasses). De la seconde source, beaucoup plus bas que les régions élevées dont nous venons de parler, sort le Pô lui-même, fleuve puissant et rapide qui devient plus grand et plus tranquille en avançant et en se grossissant de nombreux affluents dès qu'il est arrivé dans les plaines. Il s'élargit alors, et ses eaux répandues deviennent plus lentes. Il se jette dans la mer Adriatique, et c'est le plus grand des fleuves de l'Europe après le Danube, Mais les MéduUes sont situés plutôt au-dessus du confluent de l'Isère avec le Rhône. De l'autre côté de la montagne dont nous avons parlé sont les Taurins, nation ligure, et d'autres Ligures. »

Si l'on exclut un membre de phrase malencontreux, établissant une confusion entre les deux Doires, et qui peut bien être une interpolation, le reste de la description est parfaitement exact. La montagne où une dépression contient un lac, c'est le mont Cenis; il y a bien environ 17 kilomètres à la montée, et autant à la descente sur Suse, et l'on sait par les itinéraires qu'administrativement, l'Italie commence à Suse. Non loin de là, au mont Genèvre, les sources de la Doire et de la Durance sont à peu près confondues ; beaucoup plus bas sont celles du Pô. Tout ce qu'on peut reprochera Strabon, c'est de supposer le mont Cenis,

tes CHAPITRE PREMIER.

le mont Genèvre et le mont Viso trop voisins les uns des autres : c'est qu'ils sont compris sous la même étiquette Alpis Cottia, et qu'à distance, les notions sur ces zones montagneuses sont très confuses. On peut en juger par la table de Peutinger.

Vitruve achève de nous renseigner sur le pays des Médulles, en nous apprenant qu'il s'y trouve beaucoup de goitreux : « Il y a là, dit-il, une espèce d'eau qui donne des gorges énormes [turgidis) à ceux qui en boivent*. »

Le hameau de MioUans, près de Saint-Pierred'Albigny, s'appelait au moyen âge Castrum Medulliim; le plateau du mont Cenis s'appelait la plaine Médulline, d'où on a fait Madeleine, et les cols de la Madeleine, nombreux dans ces montagnes, doivent avoir la même origine.

Les Médulles ont porté à un moment donné le nom de Graïoceli, qui signifle : « aux débouchés des montagnes* », et qui s'appliquait sans doute à une confédération formée par eux avec quelques peuples voisins. César, ayant à traverser les Alpes, se heurte aux Centrons, aux Graïoceli et aux Caturiges. On avait beaucoup d'incertitude sur l'identification des Graïoceli, mais M. Osiandernous apprend que l'église de Saint-Jean-de-Maurienne portait encore

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