‹ Annibal en GauleChapitre 29 sur 44 · XII. 27; XXI · texte numérisé non relu

XII. 27; XXI

* XXXVIII, 4. «Il faut que Thistorien montre qu'il ne met rien auHicïiSfjs de la vérité. Plus il s'est écoulé de temps entre les laits qu'il raconte et le moment où il parle, plus ces faits ont été divulgués, et jilus il faut que l'écrivain s'obstine à la recherche du vrai , et que h lecteur comprenne ses efforts et son travail. »

LES TEXTES. ÎÎ7

de rhistoriea coQscieacieux et intelligent ne s'arrête pas là :

« L'histoire pragmatique comprend trois parties : Tune se compose des recherches dans les mémoires du temps, et de l'extraction des matériaux ; la seconde, c'est l'examen des villes, des localités, des ileuves, des ports et, en général, de toutes les parlicalarités topographiques, des distances sur terre et sur mer ; enfin, la troisième a pour objet l'action politique * ».

Nous pouvons, d'après tout cela, nous imaginer assez exactement la méthode de travail de Polybe, quand il ne s'agit pas de raconter ce qu'il a vu ou d'exposer des idées personnelles : écartant tous les ouvrages de seconde mdn, il recherche les renseignements contemporains ; d'abord les pièces authentiques, s'il y en a (i^ h. -zm Û7:o;xvïj[ji.aTa)v TrsXjTipxv^îîjvt;) , puis les récits des acteurs ou témoins écrivant i\ aÙTc^iôcuç OU i\ ai-5^taç ; lui écrit an ouvrage de seconde main, è? ivoxpbewç, mais ne juge pas qu'un pareil ouvrage puisse être employé à son tour comme source. Il ne répète que ce qu'il a puisé dans des relations originales; c'est ce qu'il exprime encore, à propos du passage des Alpes, lorsqu'i] dit : » Nous en parlons avec assurance, parce que nos informations sur ce sujet viennent de témoins oculaires * >>,

Encore n'accepte-t-il pas bénévolement tous les rapports des témoins oculaires ; H sait, comme nous, à quel point se trompent les auteurs de Mémoires j s'ils

» XU, 24.

n'ont pfts écrit au jour le jour. Et si leurs récits mênae sont sujets à caution, quelle confiance peut-on accorder u priori à leurs interprétations, aux causes qu'ils attribuent aux événements? Là, Polybe fiait o&uvre de critique : en analysant les faits, en cberchaot à les relier,, à les expliquer les uns par les autres, à les reconstituer sur le terrain, à justifier par des considérations professionnelles les actions de guerre ou de politique, il voit clair autant qu'il est possible de le faire dans un temps où il existe peu de correspondance officielle. 11 ne se laisse impressionner par aucune autorité : il rejette les explications du sénateur Fabius quand elles lui semblent fausses : « Pourquoi ai-je rappelé Fabius et ses oeuvres? Ce n'est pas que je m'en laisse imposer par la vraisemblance de son récit, ou par le crédit qu'il trouvera chez quelques lecteurs; l'absurdité de ses explications peut frapper le lecteur d'elle-même, sans qu'il ait besoin de mes remarques ; seulement je tiens à rappeler à ceux qui Tétudieront qu'il ne faut pas juger sur l'étiquette, mais bien voir les objets mômes. Certains lecteurs, en effet, au lieu de mesurer leur confiance à l'ouvrage lui-même, l accorderont à la personne de l'auteur. Ils retiendront qu'il était contemporain des événements, qu'il faisait partie du Sénat romain, et aussitôt ils croiront sur parole tout ce qu'il leur dira. Je ne dis pas qu'il faille faire peu de cas de cet écrivain, mais il ne faut pas le croire toujours sur parole, et la plupart du temps il faudra procéder à une enquête préalable ^ »

Nous trouvons là une différence très sensible entre Polybe et Tite-Live : celui-ci recherche à coup sûr les meilleurs auteurs ; pour chaque partie de son récit il adopte l'historien que sa situation mettait en mesure de mieux voir et raconter les événements ; mais il se laisse guider par la réputation de chacun, et une fois l'homme choisi, il ne discute pas l'œuvre. Polybe, au contraire, utilise tous les historiens, et n'accorde à aucun une confiance absolue : il regarde de près, vérifie, accepte ou rejette chaque partie du récit. Fabius, par exemple, n'est pas un auteur à mépriser : Polybe le consulte souvent pour les événements qu'il a dû connaître directement ; c'est à lui, en particulier, qu'il emprunte son récit de la guerre contre les Gaulois cisalpins * ; mais il juge, après vérification, que Fabius a mal raconté les préliminaires de la seconde guerre punique, et là il rejette son opinion.

Il nous a expliqué la conduite qu'il tenait quand il n'arrivait pas à la certitude sur un point ; il ne reproche rien tant aux autres historiens que d'affirmer ce dont ils ne sont pas sûrs, et il excuse plus volontiers le silence en cas de doute : « Pour porter sur des historiens un jugement droit et raisonnable, il ne faut pas les apprécier d'après ce qu'ils ont omis, mais d'après ce qu'ils ont écrit : Si dans ce qu'ils rapportent il se trouve des choses fausses, on peut croire qu'ils en ont omis d'autres par ignorance ; si, au contraire, tout ce qu'ils disent est vrai, il faut conclure en leur

* Car P. Orose donne un récit identique en citant Fabius comme • son auteur. (IV, 1.)

faveur que leur silence sur certains faits ne vient pas de leur ignorance, mais qu'ils ont eu de bonnes raisons pour le garder *. »

Lui-même nous donne un exemple de ces omissions volontaires quand il décrit les grandes batailles livrées en Grèce.

S*il n'a de renseignements certains que pour une aile de l'armée, il n'entre dans le détail qu'en ce qui Ja concerne, et se borne à une indication générale pour le reste. C'est ce que remarque M. J. Kromayer à propos de Sellasia ' : le récit de Polybe est singulièrement restreint, et l'on y voit le détail de plus en plus fouillé à mesure que l'on se rapproche, sur le terrain, de l'endroit où se tenait l'auteur primitif.

Plus on s'en éloigne, au contraire, et plus on tombe dans les généralités : « C'est là précisément ce que rhislorien peut désirer, car ce qu'il perd en détails, il

le gagne en certitude Il sait que tout ce qui lui est

donné repose sur des fondements solides. De plus, nous apercevons ici le mode de travail de Polybe. Il est binn éloigné de vouloir dissimuler la situation de son auteur original : après s'être assuré qu'il était digne de foi, il suit simplement sa narration et sauvegarde ainsi pour son propre exposé la fraîcheur de coloris et le caractère primesautier du récit. Il se garde de loate contamination avec d'autres sources, par exemple avec Phylarque, qui nous aurait donné de

* Antike Schlachtfelder in Griechenland. Bausteine lu einer andhn Kriegsgeschichie ^yon Johannes Kromater. i . Band. Berlin, Weidmann, 1903, p. 275.

bien plus amples renseignements sur le camp opposé ; il ne parle de Tennemi que dans la mesure nécessaire à l'intelligence de l'ensemble. La situation, au point de vue documentaire, est ici aussi satisfaisante que possible : un témoin oculaire très exact et haut placé, a renseigné sur les faits un historien compétent en la matière, et ce dernier les fixe dans son texte si artistement, que l'exposé primitif conserve toute sa personnalité. » M. Kromayer remarque d'ailleurs , d'une manière générale*, que César et Polybe, comme tous les historiens anciens, dépendent étroitement de leurs originaux pour tout ce qu'ils n'ont pas vu par eux-mêmes.

Il constate, d'après une élude minutieuse des batailles racontées par Polybe, combien celui-ci est exact; il vérifie le bien fondé du jugement très sévère porté par lui sur Phylarque, et il met à néant les accusations un peu légères de H. Delbrûck.

Il y a, chez les historiens anciens, une partie qui mérite toujours une attention spéciale : ce sont les discours qu'ils font tenir aux principaux personnages. Quel peut être l'avis de Polybe sur l'emploi et la composition de ces discours? Il ne va certes pas leur attribuer un rôle purement décoratif, mais il ne les rejettera pas ; il leur donnera une place dans son enseignement, et, là encore, il voudra le vrai pour atteindre à l'utile. L'emploi des discours n'est pas susceptible, déclaret-il d'abord, de règles très positives. Pour qu'ils produisent un effet avantageux à l'historien lui-même, il

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i82 CHAPITRE II.

faut qu'il y mette beaucoup d'habileté, qu'il connaisse à fond la situation, les mœurs des orateurs, et possède un véritable talent Encore faudra-t-il qu'il s'en serve à propos ! Et avec tout cela, les discours seront un vain ornement s'ils ne sont accompagnés des commentaires indispensables ou ne les provoquent spontanément. Si ces morceaux d'éloquence ont l'avantage d'éveiller l'intérêt du lecteur, il ne sont, en revanche, d'aucune utilité sérieuse ; il faut y ajouter l'exposé des causes et des effets, qui rendra fructueuse la lecture de l'histoire. « Le devoir particulier de l'historien est d'abord de connaître les discours qui ont été réellement prononcés, de rechercher ce qui a fait réussir ou échouer l'orateur. . . Si les historiens, en toute occasion, nous transmettaient des délibérations et des conseils authentiques ; s'ils reproduisaient les discours qui ont été tenus réellement ; s'ils nous développaient ensuite les raisons pour lesquelles l'orateur a obtenu tel ou tel résultat, on retirerait de là un réel avantage pour la conduite des affaires. Il resterait à voir dans quelle mesure et avec quelles modiOcations tel ou tel discours pourrait s'appliquer à une affaire nouvelle...

(( Nous pouvons comparer à notre situation présente des circonstances analogues, qui nous fourniront des éléments et des moyens pour prévoir l'avenir; et, tantôt en évitant, tantôt en imitant les exemples du passé, nous apporterons plus d'assurance dans nos entreprises.

« Timée, en passant sous silence les discours pro-* nonces, sans rendre compte des causes et des effets, et les remplaçant par des argumentations contestables et

des digressions verbeuses, dépouille l'histoire de son

véritable caractère 11 est fort difficile, aussi, de

remoûter aux causes des événemeots, tandis qu'il est très facile de faire parade de son éloquence *. »

Ainsi nous voilà sûrs de ne trouver dans Polybe que des discours réels ; si nous n'avons pas les expressions mêmes des orateurs, nous aurons du moins les arguments qu'ils ont fait valoir, dans l'ordre où ils les ont présentés: Polybe n'inventera rien.

Cette certitude a pour nous une grande importance, puisque le discours prononcé par Annibal au passage des Alpes va contribuer pour beaucoup à déterminer son itinéraire.

Nous concluons avec Pierron * que « nul historien n'a jamais été, ni plus passionné pour la vérité, ni plus exact dans le récit des faits, ni plus judicieux dans leur appréciation. Il a la conscience, le savoir, la coup d'œil ; il ne déclame jamais ; il est du petit nombre des hommes dont la bouche n'a jamais servi d'interprète qu'à la raison » .

Mais les éloges mêmes que l'on décerne à Polybe nous obligent à mettre le lecteur en garde contre certaines conclusions fausses.

Polybe évite, nous l'avons vu, de citer des noms propres, quand ils sont peu connus de ses lecteurs. Ainsi, au lieu de jalonner l'itinéraire d'Annibal en

» xn, 24-26.

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nommant les villes ou les rivières qu'il a dû traverser, il ne nous donne qu'une description de la route et la mesure de sa longueur. Nous avons à déduire de ces éléments, à peine suffisants, le tracé du chemin suivi par les Carthaginois. Quiconque aborde ce problème est tenté, paraît-il, d'agir comme si le texte de Polybe était un logogriphe organisé systématiquement par Tauteur; comme si l'historien grec nous avait dérobé par pure malice l'indication précise des localités traversées, et avait savamment combiné un texte avec lequel, tous les mots portant, il faut retrouver la formule mystérieuse cachée avec tant de soin.

Rien n'est plus faux qu'une pareille conception. Polybe, comme dit le bon Rollin, a « un style militaire^ simple, négligé ». « Il n'est pas capable d'écrire avec concision, remarque Nissen, et il emploie certainement plus de mots qu'il ne serait sti'ictement nécessaire. >ï II aime mieux être limpide, clair, un peu diffus, que d'être concis et énigmatique. Il a rédigé son histoire assez vite, sans recherche, et l'on se trompe fort quand on veut faire de l'exégèse sur chaque mot du récit, quand on pèse et qu'on scrute le moindre monosyllabe pour lui arracher son secret. Nous n'avons pas affaire ici à un César, pas plus qu'à un La Bruyère, mais à un homnàe simple, sans prétention, qui écrit au courant de la plume, sans attacher grande importance à ses expressions (qui ne varient guère) et voulant surtout ne pas accabler le lecteur de détails oiseux en dehors des points sur lesquels il insiste. Le récit de Polybe doit être étudié par masses, et il n'y a peutêtre pas d'auteur dont on puisse dénaturer davantage

la pensée en citant un mot, un membre de phrase, abstraction faite du contexte.

Il y a quelque chose de vague dans son style, qui favoriserait les erreurs si Ton voulait tout prendre au pied de la lettre. Un emploi fréquent de l'imparfait piiur l'aoriste et le plus-que-parfait enlève souvent toute précision au récit et, dans certains cas particuliers, ferait croire à une interversion des événements, si Ton n'était au courant des habitudes de Técrivain.

D'une manière générale, d'ailleurs, il faudrait se garder de discuter une phrase douteuse de Polybe d'après les règles ordinaires de la grammaire et de la lexicologie grecques. Il a des expressions, des tournures très personnelles, auxquelles il faut s'habituer en lisant toute son œuvre avant de passer à la traduction définitive d'un passage. Nous indiquerons plus loin quelques-unes de c^s particularités, en discutant le texte de Polybe et en le comparant à celui des autres historiens d'Ânnibal.

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