VI. — Vie et travaux de Polybe
M y avait cinq à dix ans qu'Annibal avait traversé la Gaule quand Polybe naquit à Mégalopolis ', en Arcadie (213 à 208 avant J.-C). L'Arcadie, on le sait, était un bassin verdoyant parmi d'assez hautes montagnes (1300 à 2,300 mètres), un pays de pâturages alpestres au cœur de THellade. Elle nourrissait un peuple fort, à fesprit ouvert et droit, sans les grâces de l*Attique ni la rudesse lacédémonienne. Les montagnards arcadiens, parmi lesquels naquit Polybe, furent . avec Philopceraen, son maître, et Lycortas, son père, les derniers défenseurs de Tindépendance hellénique.
Par sa naissance, par ses dons naturels, Polybe fut amené à jouer, dès sa jeunesse, un rôle important dans les affaires publiques de la Grèce. Il avait fait ses premières armes en 190, avec un contingent achéen qui soutenait Eumène, roi de Pergame, contre les Galales. C'est lui qui fut désigné, en 183, pour
^ Cf. CicËMOif, Acad, II, 12; Lucien, Manche, 22.
ramener de Messèûe les cendres de Philopœmen, et porter Tarne cinéraire aux fanérailles de ce grand homme ^ Trois ans plus tard, on le désignait pour faire partie de l'ambassade envoyée en Egypte ; mais, comme il n'avait pas encore Tâge de remplir de semblables fonctions^ il fut seniement adjoint à son père qui en était titulaire. Il semble qu'il avait à peu près 30 ans à cette époque '.
L'ambassade d'Egypte, d'ailleurs, ne partit pas, et bientôt Polybe fut nommé général de la cavalerie fournie aux Romains pour combattre Persée. Peu de temps après, il se rendit en ambassade auprès des consuls. Bref, il figure au premier rang des hommes politiques de la Grèce jusqu'au jour où il est remis en otage aux Romains, avec mille de ses compatriotes (1(>0). U avait alors 40 à 47 ans. Accueilli par !a famille des Scipions, il se fait l'éducateur du jeune Pablius, aux côtés duquel il entrera dans Carlhage et peut-être dans Numance.
On peut déterminer avec une assez grande précision Tépoque de ses voyages et le temps où il écrivit les diverses parties de son histoire.
Il ne semble pas, à première vue, qu'il aitp f qititfer Rome, ou du moins l'Italie, entre les années i6fi et 151. En 164, en 160, en 15S, en 153, de vains eftorts ont été faits pour obtenir la liberté des otages *, Pourtant H. Weruer pense, non sans motif, que Polybe*
* Plvtarqcb, PMiopœmen^ 21.
* POLYBB, XXV, 7; XXIX, 9.
' POLIBB, XXXf, 6; XXX», 7; XXXtïI, 1 ; XXXfll, I5<
* App. Bib., 53; Cïc. de Rep , G, 9, 71.
a pu visiter les Alpes et refaire le trajet d'Annibal avant Tan 134 *. Strabon nous rapporte (1. IV) que Polybe a été à Marseille avec Scipion Émilien, sans doute en Tan ISl ou 150, en revenant d'Espagne. L'année suivante, ils passent en Afrique, et ceci est bien démontré, car nous savons que Polybe a vu Massînissa et lui a parlé', et celui-ci est mort en 448. Scipion, rentré à Rome avec Polybe en i49, obtient le renvoi des otages en Grèce.
Polybe retourne alors dans sa patrie (XXXVII, 3), y reste deux ans et voyage une seconde fois en Afrique avec Scipion (147) ; revenu en Grèce en 146, il est chargé d'accorder les villes du Péloponnèse entre elles et avec les Romains, et il s'acquitte si bien de cette mission qu'il sera comblé d'honneurs et de témoignages reconnaissants par toutes les cités grecques. Il fait encore un voyage à Rome en 144, puis se rend eu Asie et en Egypte, sans doute pour accom-
' POLYBf, XXXIV, 10.
Recte Pûlifbius putatur cum Scipione in occidentales orbis Urrantm regiones venissCy quo tempore hic ad hélium contra Celtibf'ros ger^ndum initio anni loi profectus est, Bannibalis autem expfiditio^tii tiain explorandi cupidi terra iter fecisse videntur, ut ilîo tcmpûrs Polybius Aipiumjugum, quod Hannibal super avérât^ îmidam Allùbrogum, Rhodanum, Massiliam, Galliam, denique videriî. Natn Polybium hoc itCTy quod in occidentales regiones se ^usctfpisse ACiftel at^e iterum affirmât, non privatum fecisse, ex *:onteiniifmG iîîa vidcre possumus, qua de Pythea loquitur, quippe qui privatum se in remotissimas terras pervenisse dixerit, (XXXIV, 5, 7j StraBox, II, p. 104-190.)
{De Pùiybii re geographica. Dissertatio inauguralis philologica qutim^.. in academia fridericiana Halensi.., defendet, H. B. Mag- Di-ULiLG. riiilL 1873.) H. Werner place ce voyage vers 160-154. •
'- l^uLVBt, IX, 25.
pagner Scipion, qui y est envoyé en ambassade en
Oa croit que PoJybe a été au siège do Numance avec Scipion, en 133 ; cependant les passages d'Amen (TaeL !) et de Pausanias (VIII, 30) sur lesquels on s'e&l appuyé n'en Font pas mention *,
Dans les premiers livres de son ouvrage, Polybe répète à plusieurs reprises (I, i ; II, 71; III, 4'; VIII, 3), qu'il va raconter la période de cinquantetrois années (219-167) pendant laquelle Rome a étendu son empire hors de TltaUe, et ce travail a pour but d'éclairer les Grecs sur la conduite à suivre. Or, dès 14i, la Grèce est annexée et le travail de Polybe deviendrait sans objet. 11 faut donc admettre que huit livres au moins de son histoire ont été écrits avant 144 ; nous serions bien tentés d'en compter beaucoup plus, car le XII' livre n'avait plus déraison d'être, dès que !es Romains étaient maîtres du monde, A quoi bon enseigner le mécanisme de la légion à des peuples sujets?
Parvenu au XL« livre, Polybe ne fait plus menlion de son plan primitif ; il continue ce qu*il a commencé, sans doute pour s*occuper, plus que pour continuer ce traité de poUtiquo et de stratégie expérimentales qui n'a
^^v !v AiSiï; EiXh Tt xat fjv5p3t^o5t!iÊV- (Arr.)
*û; tTii yfpV xat &aXaaaftv ;;/.avT,OELV„ jtal Q't gujj.y.-x/o; yivotTO T'p*-
i98 CHAPITRB II.
plus qu'un intérêt platonique. Lui qui, dès le III^ livre, se demandait s'il aurait la force d'aller au bout de sa tâche^ Ta grandement dépassée : il meurt à 82 ans, d'une chute de cheval, en pleine possession de ses forces physiques et de ses facultés, vers Tan 130 ou 123av. J.-C.
En résumé, les premiers livres de Polybe, ceux qui nous intéressent, ont dû être écrits entre les années J 50 et 144 ; la Grèce est encore libre, ou i peu près ; Polybe a parcouru entre 160 et 150 les localités aux* quelles il fait allusion dans son œuvre, et il est assez âgé pour craindre déjà d'être arrêté dans son travail par la mort ou par la vieillesse. Il a conçu le plan de hon ouvrage dans les années 167«-160, rassemblé et étudié les documents pendant les dix années suivantes, visité l'Afrique et la Gaule entre 160 et 149 ; il rédige sans doute à partir de 149.
H y a donc soixante^ix ans, en chiffres ronds, qu Annibal a traversé le Rhône et les Alpes, quand Polybe recherche ses traces et écrit l'histoire de cette marche extraordinaire. Après un pareil laps de temps, il n'est pas vraisemblable qu'il ait trouvé assez de survivants de Tépopée annibalienne pour leur emprunter les éléments de son récit. Les Gaulois lui ont montré, avec certitude, les chemins suivis par Parmf^e carthaginoise, et les localités où s'étaient produits les incidents les plus importants de la marche ; mais c'est tout. Dès l'arrivée de Polybe à Rome, en l*an 166, cinquante -deux ans après le passage des Alpes par Annibal, il n'y avait pas à compter sur les témoignages verbaux : qui s'aviserait aujourd'hui de
LES TEXTES. i90
raconter la guerre de Crimée d'après des conversations de témoins oculaires?
Aussi, quand Polybe déclare n'avoir consullu que les contemporains, faut-il entendre par là, que, suivant les principes généraux posés aux livres XII et XXI, il a pris pour originaux les auteurs contemporain?- Les détails précis et abondants, et surtout la suite q^e nous admirons dans son récit, ne nous permeltonl pas de supposer qu'il ait été rédigé d'après les souvenirs décousus de quelques survivants ayant pasÈc IVige de 70 ans. M. Osiander envisage encore rhypotlit^se où Polybe aurait consulté quelques vieux soIlIiUs d'Annibal, mais il ne s*y arrête pas*.
Linke et Nissen ont voulu comprendre la phraï?e île Polybe d'une manière toute nouvelle, en adnielUint qu'il parlait réellement de conversations ave"" d^^s contemporains, mais sur la partie géographique souirment. Cette interprétation est inadmissible, connni; W. fait remarquer M. Osiander*, mais en définitive, iiou:^ arrivons tous aux mêmes conclusions pratiques i Polybe a consulté et copié des textes écrits par des
* POLYBK, III, 48. *Hfji£Tç 8s Tiept toutwv suOapaû; ànm^^^Vih^^ahs^ ow tÔ ;:£piTwv îipàÇwv ;:ap' aù-wv « îaTOpr,xevai » to>v ::apat>-:://'jti<»* Toî; xatpoTç, xoùç Ôl to;:ou; xaTwîrcsuxcvai xal ttj Sia tôjv 'WT:*^*n't aÙTOt xgy pTJoôat ::op£ia YVoSaecuî evExa xal 6ea?.
Bezeichnet îcxropstv ein Erfahren auf dem Weg mùndikhtf M\ileilung, so warenPolybsBerichterstatter nichl bloss Zeil^L'nn^M*» ' (1er Ereignisse, wie Philinus und Fabius Piclor, dcren ]>;irîi»i^r[i gefarbter Bericbl nach (Polybe, I, d4 ; IIÏ, 9) mil besoncUn <ii \ orsicht aufzunehmen isl, sondern Mànner, die selbst tmi diihyi gewesen smd, also wohl Veteranen Hannibals. (Osiandtr. |^ i,;
* Magdeburg fait la môme observation dans sa thèse /îu Puttfhn. re geographica.
témoins oculaires, et il a pu s'entretenir, sur les lieux, avec d'autres survivants très âgés, dont les conversations ne Tauront renseigné qu'au point de vue topographique.
Gibbon exagère un peu en disant* : « Il avait examiné lui-môme tout le pays entre TÈbre et le Pô, et il TavaiL examiné avec des yeux attentifs et éclairés. Il pouvait y recueillir tous les vestiges précieux d'une tradition que soixante ans n'avaient pas encore eflFacés. Il pouvait s'entretenir avec des vieillards du pays qui, dans leur jeunesse, s'étaient opposés au passage d'Annibal, ou qui avaient combattu sous ses drapeaux. 11 avait entrepris ce voyage difficile dans le dessein m(!?me de s'instruire sur les lieux, et d'opposer à toutes les fables qui inondaient déjà le public, une histoire vraie et simple de cette fameuse expédition. »
Ces vestiges de la tradition, que Polybe pouvait recueillir, n'avaient de valeur que pour préciser les localités. L'historien grec a pu, en reprenant le récit des chroniqueurs sur les lieux mêmes, apprécier la portée ou la justesse, l'importance de certaines épithètes ou de certaines phrases; voir très exactement ce qui prêtait à la confusion ; s'assurer de ce qu'il pouvait conserver, de ce qui méritait d'être abrégé ou développé. Il a vu les lieux mêmes où Annibal avait passé le Rhône, les défilés où il avait combattu dans les Alpes, Parvenu au sommet du col, il a vérifié de ses propres yeux que le général carthaginois avait pu montrer les plaines d'Italie à ses soldats. Il a fait
ï Gibbon, U, 9H.
LES TEXTES. ÎM
revivre pour nous les scènes les plus frappantes de cette admirable expédition après en avoir vu le thétltre.
Dans quelle mesure, après cet examen dti terrai n^ a4*il modifié le texte primitif des chroniqueurs? Nous allons tdcher de le découvrir en suivant mot à mot sa relation, et en la comparant a celle de Tite-Live,
Vil- — Travaux comparatifs sur Polybe et Tite-Llve.
On s'est demandé depuis longtemps sî Tite-Live avait suivi Polybe pour le récit des guerres d'Annibal, ou s'ils avaient eu seulement des sources corn m unes,
Avant Tépoque où Ton s*est mis à analyser très nainutieuseraent les textes, Tanalogie des deux relations avait fait admettre, d'une manière presque unanime, que Tite-Live avait traduit Polybe à peu près exactement, et s'était borné à intercaler des fragments étrangers dans la relation de l'historien grec*. C'est ainsi que Deluc éeriveit, en 1818 : *f Si Ton compare une traduction française de Polybe avec une traduc-lion de Tite-Live, ce qui frappera en les faisant marcher de front, c'est-à-dire en les lisant Tune à coté de Tautre et phrase par phrase, sera leur ressemblance presque parfaite- On y trouvera non seulement le
* Nous ne parlons pas des hislonens qui, ïf apercevant pas l'analogie des deux textes, parlent de " la reïation de Polybe » et de «t la relation de Tile-Live » comme s*iî f^'agissnit de deux œuvres personnelles, composées et rtïtligêes tout d'un jet par les auteurs.
20â CHAPITRE II.
mùme sens, mais souvent les mêmes expressions; on verra d'une manière convaincante que, sur les circonslances de la marche d'Annibal, Tite-Live n'a fait que traduire Polybe, en retranchant toutefois des parlicularités essentielles, telles que les distances et une partie du journal de l'expédition, c'est-à-dire de remploi de chaque jour depuis le passage du Rhône jusqu'à l'arrivée au pied des Alpes du côté de Tltalie, et en ajoutant aussi de temps en temps des circonstances qui sont la plupart du temps en contradiction avec la position et la nature des lieux.
« Mais ce qui a contribué essentiellement à dérouler tous ceux qui ont voulu chercher la route d'Annibal d'après Tite-Live, c'est l'addition, je l'appellerai même interpolatioji, à la fin du chapitre XLIX de Polybe, du nom des peuples chez lesquels l'auteur latin suppose qu'Annibal passa, et la supposition, en outre, du passage de la Durance. Cette interpolation, qui n'a rien de correspondant dans l'auteur grec, jette une telle confusion dans la route d'Annibal, qu'elle devient incompréhensible.
i* Après cette interpolation, il reprend le récit de Polybe exactement où il Tavait laissé, c'est-à-dire au moment où Annibal part de l'Ile pour traverser le plat pays, ou le pays de plaines, qui s'étendait jusqu'à Feutrée des Alpes *. »
Suivant la même idée, le savant genevois ajoute (p, 201) que, si Tite-Live a supprimé la mention de Tescorle qui accompagne Annibal au sortir de l'Ile,
* Dëluc, p. 195.
LES TEXTES* îtà
c'est qu'ayant placé les Allobroges dans Tlle même, il ne pouvail écrire ensuite décemment que les habitants de rile allaient protégef Annibal contre les AHobroges. Le même motif aura fait supprimer le nom de ce peuple dans la suite du récit ; *< Après avoir appelé les insulaires AlJobroges, Tite-Live appelle les AIIobroges des montagnards *, n Ce qu'il donne à ce moment comme description des Alpes est de son crû : « La peinture de Tite-Live, remarque Deluc, n'a auciine espèce de vérité, de quelque côté qu'on aborde les Alpes» surtout quand on est à huit jours de marche de leur sommet, comme c'était le cas de l'armée carthaginoise, »>
Diaprés le même auteur, Siliua Ualicus aurait suivi Tite-Live en le corrigeant et, ayant reconnu Timpossibilité de marcher le long du Rhône jusqu'au pays des AUobroges, puis de regagner celui des Tricastins eu tournant à gauche, il a placé ce changement de direction à une date antérieure : « Sihus, qui ne perd jamais de vue Tite-Live, s'est aperçu de cette vir&* vol te, ou je suis fort trompé, et il nomme les Tricastini dès le passage même du Rhône. »
Toutes ces observations font grand honneur à la sagacité de Deluc, mais les divergences relevées par loi s'expliqueront mieux d'après les théories modernes.
Lachmann, qui écrit en 1822 De fonlibus kistoriamm T\ Liviiy s'en tient encore à Tancienne opinion. Embrassant l'œuvre entière de Thistorien latin, il
toi CHAPITRE II.
constate, dans une lecture peut-être un peu rapide, la grande analogie des deux relations, et il conclut sommairement que Tite-Live a écrit l'histoire d'Annibal d'après Poiybe, avec quelques additions.
C'était également l'avis de Lucas*, qui admettait même que Poiybe avait servi de modèle à Tite-Live pour la première guerre punique.
Cette opinion ne trouve plus guère d'adhérents. Il faut citer cependant Cari Peler, qui Ta soutenue dans une dissertation de 18S3*.
NiUsch a affirmé, dans un article de janvier 1854 sur Q. Fabius Pictor et les premières années de la guerre d'Annibal {Allgemeine Monatschrift fur Wissemckaft und Litteratur, Kiel), que la concordance observée en plusieurs parties des relations de Poiybe et de Tite-Live provenait de Temploi, par ces deux historiens, d'une même source principale.
Schwegler (Rômische Geschichte, I, HO) est d'avis que Tite-Live a consulté Poiybe pour la fin de la deuxième guerre punique. Niebuhr [Vortràge ûber Romhche Geschichte) pense que Tite-Live n'a eu recours à Poiybe qu'au moment où il a dû parler de Philip[ie de Macédoine, et qu'il en a tiré tout ce qui rentrait dans sa 4® décade •.
Le premier ouvrage consacré spécialement à la
' Bê ratione gm Livius usas est opère polyhiano. Programme, aiogaii. 1834.
* Bfiâ Yurkûiiniss der Livius und Dionysius von Halicamass su einfjïîder nnd 5« den dlteren Annalisten. Programme, Anklam, 1853,
" Cf. NrssE\, p. 84.
question est la dissertalioa de Mikhael ; In wie weii hat Livius den Polyàîus als HauptqueUe benuizt? Einladung zu der Feier der Schroderschen StiffîtngS" aciiis im gymnashtm zti Torgait^ am 17 april 1859* Torgau, Tragmann, 1839.
Mikhael u'adniel pas * que Tite-Live ait copié directement Polybe dans la partie relative à la guerre d'Annibal, car il ne I*y nomme pas une seule fois, tandis que le nom de Polybe revient à diverses reprises dans les 4^ et 3^ décades, el que ceux de C^elias et de Cincius sont cités dans le XXI" livre '. 11 est contraire aux habitudes de Tite-Live de ne pas mentiouner son auteur principal, et de ne pas lui opposer de temps en temps le lémoignage d'un aulru historien. Il serait surprenant, par exemple, qu'il ne Teùt pas fait à propos des causes de la deuxième guerre punique, oii Polybe prend position contre Fabius, te Si nous avions encore le texte des anciens annalistes, dit Mikhael, nous trouverions certainement plus de ressemblance entre eux et Tite-Live qu'entre ce dernier et Polybe ; en tout cas, les quelques fragments de ces annalistes que nous possédons et que Peter a rassemblés dari^ sa Dissertaiiùn (pages 8 à H), nous font voir comment Tîle-Live reproduisait ses auteurs, ne s'en écartant que dans la mesure prescrite par le goiU littéraire de son temps, pour corriger un détail ou arrondir une période, »
' Pages 8 à 10.
* Tite-Live cile en outre, dans les livres suivants de Ja 3" ttécaile, Valerius Antias, Glaudius Calpnrnius PisOj Silenus, Clûdïus LiciiiuSj sans jamais mentionner Polybe.
206 CHAPITRE n.
D'après Mikhael, l'auteur principal de Polybe, pour les guerres d'Annibal, est Fabius ; mais il est bien évident que ce dernier n'a presque rien fourni pour la marche d'Annibal des Pyrénées au Pô *.
Entrant davantage dans le détail, Mikhael signale divers renseignements que Polybe aurait procurés à Tite-Live, et que celui-ci n'a pas reproduits. Il n'aurait certes pas négligé de copier, s'il en avait eu connaissance, les effectifs exacts de l'armée carthaginoise relevés par Polybe au cap Lacinien : il se trouve engagé dans une longue et stérile discussion dont les chiffres de Polybe l'auraient dispensé. Il aurait sans doute aussi reproduit les longueurs de trajet, dont le total énorme parle si bien à l'imagination du lecteur.
Enfin, il y a de sérieuses contradictions entre tes deux historiens. Polybe fait aller Sempronius à Ariminium par voie de terre (III, 61-68) et Tite-Live (XXI, 31) par mer. Polybe donne le texte du traité tFAnDibal avec Xénophanes (VII, 9) et Tite-Live en donne un autre, qui paraît être de pure fantaisie (XXill, 33). Polybe déclare (IX, 5) que les Romains n'ont pas été avertis de l'approche d'Annibal, et Tite- Live cite (XXVI, 8) une lettre de Fulvius Flaccus qui les prévient. D'après Polybe (XI, 33j Scipion laisse le commandement à M. Junius Silanus et d'après Tite-
' Tite-Live écrit dans le XXXIIl« livre (10) : Polybium secuti samHs^ non incerCum auctorem quum omnium Romannrum rerum Itm praecipue in Grœcia geslarum, et il avait dit dans le livre XXli (T) : EfjOy prœterquam quod nihil haustvm ex vano velim^ Fabiwn xquatfm hujmce MUi poiissimum auctorem habui. Mikhael en conclut que Fabius joue ici le môme rôle que Polybe dans la 4* décade.
Live (XXVIII, 38), ce serait à Lentulus et Martlias Acindinus, etc.
Eq 1863, tandis que Cari Peter reprend sa thèse sur les sources de Tite-Live {Livitis und Pobjfmîs, Halle, 1863), Nissen publie ses Recherches critiques sur les sources des 4^ et 5® décades de Tite-Lhe, le premier ouvrage où l'analyse soit réellement poussée à fond. Il y établit que Thistorien latin reproduit Udèlement son modèle grec toutes les fois qu'il le prend pour auteur principal, et qu'il ne se permet que de très rares additions, tantôt d'un pittoresque conventionnel, tantôt pour expliquer, plus ou moins heureusement, une expression géographique ou militaire. En tout cas, il n'intercale pas un fait, si insignifiant qu'il soit, dans la relation de son modèle, et les interpolations qu'il y ajoute sont des paragraphes entiers de quelque autre historien.
Ces conclusions une fois établies par un très long et minutieux travail, où pas une li^e des deux décades envisagées n'a été omise, Nissen ne veut pas terminer sans exprimer un avis sur la question de la deuxième guerre punique. Il relit les XXI^ et XXIh livres de Tite-Live après le III* de Polybe, et il n'y retrouve plus cette ressemblance complète qu'il vient d'observer sans interruption dans les décades suivantes. Aussi, pour lui, n'y a-t-il pas de doute possible : « On ne peut admettre en aucune manière, dit-il (p. 85), que Polybe ait été employé pour les livres XXI et XXII. L'analogie, dans ce cas comme dans quelques autres, par exemple la campagne de Scipion en Espagne et en Afrique, ne peut être al tri-
buée qu'à l'emploi de sources communes. Les raisons en sont les suivantes :
l^Tite-Live donne fidèlement le texte primitif des originaux; Polybe l'a re visé et corrigé critiquement ;
2** On peut s'expliquer pourquoi Polybe a fait les modifications qui sont rendues apparentes par les divergences des deux textes, mais il est impossible de comprendre comment Tite-Live aurait gâté son original par les additions ou modifications dont il s'agit ;
3' La concordance est trop grande pour que Tite- Live ait traduit Polybe aussi exactement, étant donnée sa manière superficielle de travailler {??) ;
i*» C'est Tite-Live qui donne la version la plus développée, Polybe la plus courte ; c'est le contraire qui se produirait si le premier avait traduit le second *.
L'ouvrage de Nissen avait à peine paru, que 0, Bouclier se décidait à analyser les XXI* et XXII* livres de l*olybe par les méthodes dont Nissen avait donné l'exemple, et il publiait le résultat de son travail
ï Von einer ftenutzung des P. in B. XXI-XXII kann gar nichl die Hede sein. Die Ubereinslimmung muss hier wie in anderen FaUen, k. li, liei dem spanischen und afrikanischen Feldzug Scipios, auf GenieJnsamkeit der Quellen zurûckgefùhrt werden.
Dabei gelten iblgende Hauptgesichtspunkte :
1« Livius giebt den treuen ursprûnglichen Text der Quelle; l'oiyhias den krilisch gesichteten und corrigirten ;
2' Es ist bei den Abweichungen durchgehends môglicli anzugebeoj waruni Polybios geàndert hat, unmôglich, wanim Livius Beiue Quelle durch die fraglichen Zusâtze oder ^Enderungen hâtle verschlechlern soUen ;
:i° Dîa Ubeœinstimmung ist zu gross^ als dass Livius bei seiner tlùcbligen VVeisi* den Polybios so treu batte ûbersetzen kônnen ;
i« Jener gicbt die ausfùhrlichere, dieser die verkûrzle Version ; das UnïgckehrlÊ lindet durcligehends bei der Ubersetzung stalt.
SOUS un titre analogue à celui de son modèle : Kritische Untersuchimgen ûber die Quellen des Livius im XXL und XXII. Buchj dans la 5* livraison supplémentaire des Jahrbûcher fur classische Philologie, Leipzig, 1869. Nous reviendrons en détail sur cet ouvrage, qui intéresse directement notre sujet, et qui conclut comme celui de Nissen.
La question est reprise dans les années suivantes par Troger (Innsbrûck 1870, Der Anmbalsweg in den Alpen), par Peter (Hist. Rom. RelLj Leipzig 1870) ; par Vollmer {Qticeritur unde belli Punici secimdi scriptoris sua haitserimt. Disseriaiio GôtHng, 1872); par Wôlfflin {Antiochus von Syrakus und CœUus Aniipater, Winterthur, 1872) ; Posner {Quibus aiwtoribus in bello hannibalico enarrando usus sii Dio Cassius. — Symbola ad cognoscendam rationem, qmr inter Livium et Polybium hujus belli scriptores intercédât Dissertatio historica.... Bonn. Georg, 187i); Keller {Der Zweite Punische Krieg und Seine Quellen. Marb., 1875) ; Hirschfeld {Hat Livius im 21. and 92. Bûche den Polybius benulzt, dans le Zeitschrift fi'ir Œsterr. Gymnasialwesen), etc., etc.
Wôlfflin combat l'opinion de Nissen et de Bôttcher, ou plutôt il la déclare fausse, sans présenter d'argument contre elle. Il estime que Tite-Live a largement employé Polybe, mais Ta complété par quelques détails empruntés à d'autres originaux. On s'expliquerait ainsi les différences entre les deux textes quand Tite-Live est plus complet que Polybe, quoiqu'il n'y ait pas d'exemple, dans les 4® et 5® décades, de menues additions et intercalations ; mais ce qui reslerait
ilU CHAPITRE II.
mystérieux, ce serait rabsence^ dans le récit de Tite- Live, de données extrêmement importantes que Polybe nous offre ; on ne comprendra surtout jamais comment Thistorien latin se serait résolu à discuter, sur des chiffres incertains, la force de l'armée carthaginoise, sans arriver à une solution ferme, quand son prétendu modèle lui donnait l'effectif véritable, avec rindication de la source où il Tavait relevé. Vollmer soutient la même opinion que Wolfflin, sans plus d'arguments. Tous deux admettent, ce qui est d'ailleurs hors de doute, que Tite-Live a utilisé quelcjues historiens latins. Wôlfflin a groupé quelques fragments de Gœlius, qui nous sont parvenus, et il en a retrouvé la copie assez fidèle dans Tite-Live, ce qui paraît établir que ce dernier a employé Caelius.
Posner, dans une thèse très originale, compare les textes de Polybe et de Tite-Live avec celui de Dion, et surtout avec les fragments de ce dernier que nous a eonservés Zonaras. Il combat l'opinion, émise par Cari Peter en 1863 dans son Uvius und Polybius, que Dion a copié Tite-Live comme celui-ci avait copié Polybe. Posner trouve que les textes de Polybe et de Zonaras se ressemblent plus entre eux qu'ils ne ressemblent l'un ou l'autre à Tite-Live. Ils ont parfois des parties communes que Ton ne retrouve pas chez l'historien latin. D'autre part. Peter avait constaté que Zonaras et Tite-Live ont aussi des parties communes, qui font défaut chez Polybe, Celles-ci sont généralement, remarque-t-il, des anecdotes ou des fables un peu niaises, concernant les faits survenus dans le camp carthaginois. Il est facile de
voir combiea ces diverses observattOQS nous éclairent sur les origioaux de F'olybe et de Tile-Live ; elles nous dûUDeot à penser qu'un auteur unique a servi de modèle à Potybe^ à Tile-Live et à Dion ; que les deux historiens grecs Tont suivi de plus près que le romain, lequel pourrait bien ne Ta voir connu que par un intermédiaire ; d'autre part, cet original devait contenir ces fables, ces racontars qiîe Polybe a rejetés comme indignes de Thistoire a pragmatique », et que Dion, comme Tite-Live, a soigneusement reproduits. Voilà qui semble nous ramener bien directement à Silènes ^ à ce Silenos, dont Polybe méprisait les anecdotes fabuleuses, et à qui Tite-Live, comme Cicéron, empruntait le songe dWnnibal; à ce Silenos que Thistorien latin a dû connaître par la traduction inOdèle de Cseliufî, tandis que Polybe et Dion préféraient le lire dans l'originaL Mais voici bien mieux : ce même songe d'Annibal, que Cîcéron a pris dans Silenos, il est encore dans Zonarai. (\'1I1, 22) venant de Dion ^
Keller émet une théorie absolument distincte des précédentes : d'après lui, Tauteur commun à Polybe et Tite-Live ne tierait pas uo grec, compagnon d'Annibal, mais un latin, el il croit le découvrir en Lucius Calpurnius Pison, tribun en 149, consul en 133^ et qui écrivit vers 146, Tite-Live le cite dans son XXVl^ livre, mais ce Pison, qui peut avoir servi d'auteur principal pour les affaires d'Italie, n'a rien à voir avec la marche de Tarmée carthaginoise en Gaule, telle que nous la trouvons dans Polybe ; il lui
^ PosHiB, poitim, et notammeat p, % B^ 22.
aurait donc fallu un modèle, s'il avait traité cette partie, et nous serions encore raniené à Silenos. D'ailleurs, les dates ne permettent guère de supposer que Polybe a travaillé d'après Pison, puisqu'il est allé ea Gaule avant l'an 151 pour contrôler de visu les dires des chroniqueurs. D'autre part, queTite-Live ait connu Je texte de Silenos par Caelius ou par Pison, il importe peu, et on ne saurait le démontrer formellement.
Dans le compte rendu qu'il fait de Touvrage de Bottcher, Schaefer {Historische Zeilschrifi de Sybel, t- XXIII, p. 436) en adopte les principales conclusions; il n'admet pas, cependant, que Tite-Live ait employé C<elius à l'exclusion de tout autre, et il cite certains passages où l'avis de cet historien est rejeté, d'autres où Valérius Antias, par exemple, est cité.
Hirschfeld est d'avis que Tite-Live n'a pas connu le texte de Polybe, mais qu'il a lu un ouvrage de Brutus, écrit d'après Polybe. Il invoque à Tappui de son opinion une phrase de Plutarque (Vie de Brutus^ ch. IV). Mais Plutarque dit seulement que Brutus, la veille de Iliarsale, prenait des notes dans Polybe. Ces notes de Brutus se sont peut-être trouvées à la disposition de Tite-Live ; mais on ne sait ni dans quelle mesure Brutus avait réduit le texte de Polybe, ni si réellement Tite-Live a lu Brutus. Or, Tite-Live ne paraît pas avoir été homme à lire plus que le strict nécessaire! D'ailleurs, eût-il lu Brutus, qu'il n'en a pas moins fourni une relation où fourmillent les détails négligés par Polybe.
Valeton, dans son mémoire De Polybii fontibus et auctoritate (Utrecht, 1879), ne procède pas à de
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nouvelles recherches personnelles, mais il résume très clairement et péremptoirement, semble-t-il, les conclusions de Mikhael, Nissen et Bôttcher, et il donne uno idée très exacte de la vie, du caractère et de Tœuvrr de Polybe. Il fait ressortir, plus nettement que les critiques allemands, que Polybe a disposé de textes gréco-carthaginois inconnus de Tite-Live.
Nous retrouverons chacune des observations de détail auxquelles donne lieu la comparaison des deux textes en suivant ceux-ci parallèlement dans toute h partie qui nous intéresse.