POLYBE
Alors les chefs des Allobroges, ayant rassemblé un nombre d'hommes suffisant, occupèrent les positions favorables par lesquelles il fallait nécessairement que les compagnons d*Ânnibal fissent leur entrée. S'ils avaient caché leurs intentions, ils auraient anéanti Tarmée carthaginoise, etc.
TiTE-LiVE.
Comme la colonne gravissait les premières pentes, apparurent des montagnards établis, sur les hauteurs dominantes.
S'ils s'étaient postés dans des vallées plus cachées pour se ruer au combat à l'improviste, ils auraient produit une grande panique et fait un carnage complet.
A partir de là, jusqu^à la fin du récit, l'analogie persiste, plus ou moins complète, et le parallélisme se soutient.
Qu'y a-t-il entre les deux passages que nous venons de citer? Du côté de Polybe, l'indication de l'escorte qui accompagne Annibal depuis l'Ile jusqu'à l'entrée des montagnes.
Ce parcours est de 800 stades, le long du fleuve, et il est fait en dix jours.
Voilà tout.
Du côté de Tite-Live, il y a bien autre chose :
« Le différend des Allobroges étant réglé, Annibal reprit son chemin vers les Alpes. Il ne prit pas par le plus court, mais tourna à gauche chez les Tricastins ; de là, il se dirigea vers les Tricoriens en passant le long de l'extrême frontière des Voconces, et il ne rencontra aucun obstacle avant d'arriver à la rivière Druentia. »
Ce passage, nous le reconnaissons : c'est à peu près
textuellement celui qu^Ammien a copié dans Timagène, et que nous avons reproduit plus haut, mais Tile-Live en a tout à fait changé le caractère. Dans Timagcnc, c*était un résumé en quatre lignes de tout le parcours d'Annibal entre le Rhône et l'Italie péninsulaire ; aucun combat n'y était mentionné.
Le géographe grec montrait Tarmée carthaginoise franchissant le Rhône, puis les pays des Tricastins, des Voconces, des Tricoriens, passant les Alpes, et arrivant enfin sur cette Druentia dont parle Strabon, laquelle croise la route de Turin à Plaisance et doit être le Tanaro.
Comment Tite-Live a-t-il été amené à insérer ici ce passage de Timagène? Pour bien le comprendre, il faut se rappeler où en était la question à l'époque où il écrivait. Comme il le dit lui-même, et comme Sénèque le répétera quelques années plus tard, la discussion est ouverte : les historiens originaux, Silenos et autres, n'ont pas défini par des noms propres les localités traversées par Annibal. Seul, Ci3Dlius a soutenu que le col franchi par les Carthaginois était le Petit Saint-Bernard, et il est aisé de réfuter cette opinion puisqu'il est avéré qu'Annibal est entré en Italie par le pays des Taurins. Voici donc Tite-Live fort empêché de donner quelque renseignement positif; il a dû se borner, comme les autres, à un récit très vague, où il est question d'une île mystérieuse el d'un col anonyme. Tout d'un coup, il trouve dans Timagùne (ou dans l'auteur qui a servi de modèle à ceiul-ci) un fragment où les noms abondent : Tricastinij Vocontii,Tricorii, Druentia! Il s'en saisit aussitôt;
mais où le placer? Les Romains du siècle d'Au^ste connaissent à peu près remplacement de^ divers peuples gaulois; ils savent que les Tricastini sont voisins des Allobroges, et ont les Voconces au-dessus d'eux en s'éloîgnant du Rhône. Il faut donc faire passer Annibal chez les Tricastins avant qu'il entre dans les montagnes, c'est-à-dire dès la sortie de lile. Et voilà le fragment placé !
Mais Tite-Live ne tarde pas à supposer que son nouvel auteur a dû se tromper : n'a-t-il pas mis en Italie la Druentia, que chacun sait bien être en Gaule^ et près des Tricorii? Tite-Live va donc intervertir le passage de la Druentia et celui des Alpes.
Tite-Live a modifié le texte de Timagène pour l'intercaler dans son récit : il supprime la traversée des Alpes entre les Tricorii et la iJnienîia^ car il ne connaîtrsans doute le Drouentias de Timagène et de Strabon que sous le nom de Tanarus; pour lui, il y a une ou deux Druentia en Gaule. Il a, du resle, de faibles notions de géographie snr la région alpine : la Durance, l'Isère, le Drac, les Tricoriens, les Voconces, les Allobroges, les Tricastins, sont dans un pêle-mêle inextricable. Un jour, on lui dil que la Dntenda passe près d'Avignon; une autre fois, on lui apprend qu'il y a une Druentia chez les Tricorii ; peut-être même lui dit -on que la même Druentia qui passera près d'Avignon a coulé d'abord près des Tricorii. En possession de ces importants renseignements, il renlifie Timagène : cette Druentia dont parle le géographe grec, ce ne peut être que celle qui coule près des Tricoriens. Elle n'est pas dans )a Cisalpine. Et
d'ailleurs, Tite-Live en a une description en portefeuille, qu'il s'empresse de placer. Ce qu'il nous peint, c'est la Durance de Cavaillon ou d'Orgon. Aucun géographe moderne ne s'y est trompé, tous ont cité la description de Tite-Live pour la basse Durance. Les historiens n'ont pas pu admettre un instant que Tite-Live fit passer la basse Durance à Annibal après l'avoir promené chez les Tricorii, et ils ont eu raison de leur côté; pour eux, la Druentia esU ou bien la [mute Durance, ou bien le Drac. A vrai dire, nul ne sait ce qu'elle a été dans l'esprit de Tite-Live : il ne devait en avoir qu'une idée très vague, car il possédait bien mal la carte du pays alpin.
Si l'on a deux opinions différentes sur cette Druentia, suivant que l'on est géographe ou historien, c'est une troisième opinion que fait naître la critique du texte : la Druentia mentionnée dans le passage que Tite-Live a reproduit n'était ni la Durance, ni le Drac, mais bien le Tanaro, et il importe peu de savoir sur quel objet l'historien latin a voulu mettre cette étiquette. Il n'y a rien là qui nous doive surprendre, après l'analyse faite par Nissen des 4* et 5* décades. Deux relations différentes d'un même événement, qui se suivent et se contredisent, c'est ce que nous avons trouvé souvent dans la i* décade, pour des faits bien connus, qui se déroulaient dans une région familière à tous. Des erreurs géographiques, il y en a sur la Grèce, et l'on voudrait qu'il n'y en eût pas sur les Alpes, dont la description reste si vague et si embrouillée dans Strabon ? Tite-Live se trompe donc sur la Druentia comme sur les Thermopyles.
Après le malencontreux fragment de Timagène (ou d'un auteur copié par Timagène), Tite-Uve reprend le récit tel que le lui donnait son auteur principal.
Il ne souffle pas mot des 800 stades (142 kilomètres ou 96 milles) que Polybe fait parcourir à Annibal le long du fleuve entre l'île et l'entrée dans les montagnes, mais il déclare que l'armée carthaginoise marcha presque toujours en plaine, et il écrit (ceci de lui-même, à coup sûr, et sans copier qui que ce soit) un morceau descriptif, de pure invention, sur les montagnes et l'impression produite par ce spectacle nouveau sur les troupes d'Annibal.
A partir de là, comme nous l'avons dit, Tite-Live suit à peu prés exactement Polybe, ou l'auteur original reproduit par ce dernier. H n'en est que plus intéressant de noter les différences légères que présentent les deux textes.
Dans le récit du combat contre les Allobroges, que Polybe a soin de désigner par leur nom (III, 50 et 51), Tite-Live appelle les adversaires d'Annibal : les montagnards. Il décrit le sentier suivi par l'armée comme étant escarpé et à pic de chaque côté ; s'il entend par là que c'est un chemin de crête entre deux précipices, il n'en existe pas de semblable dans la réalité ; de plus, cette description serait difBcile à concilier avec le reste du récit, où l'on parle des positions dominantes occupées par Annibal, et d'où il dévale sur le chemin. Ou bien Tite-Live s'est trompé, ou bien le double escarpement dont il parle doit être, d'un côté en descendant du chemin, de l'autre en remontant; en d'autres termes, le chemin est en corniche.
â36 CHAPITRE II.
Tite-Livc n'est pas absolument d'accord avec Polybe sur les mouvemenls des montagnards. D'après l'historien grec, les Allohroges rentraient le soir dans une ville voisine; d'après Tite-Live, ils retournaient dans des villages fortifiés {cas tel la) , et la ville que prit Annibal après le combat est la capitale de la région.
Après le séjour dans cette ville, Annibal marche, dit Polvbe, « jusqu'à un certain point » ; Tite-Live, plus affirmaiif, déclare que, pendant ces trois jours, Annibal fît beaucoup de chemin.
Le récit du second combat contre les montagnards (UI, 53 et XX f, 3i) est exactement le même dans Polybe et dans Tite-Live. Le premier déclare pourtant qu'Annibal avait prévu la forme de l'attaque qui allait se produire et avait placé en conséquence son infanterie à la queue de la colonne. Tite-Live ne voit là qu'une heureuse coïncidence. A dire vrai, on ne saisit pas trop sur quels indices Annibal pouvait juger qu'on rullaquerait plulûL en queue.
Les indications de Polybe sont des plus sommaires pour la marche depuis le second combat jusqu'au col. Il a évidemment laissé de côté quelques indications que Tite-Live a reproduites plus soigneusement. Son i^ per invia pleraque et errores » est intéressant, et la phrase où il se trouve n'a pas pu être inventée par l'hislopieii latin.
Arrivé au col, Annibal y séjourne (III, 54, et XXI, 35)- C'est pendant ce séjour que Polybe lui fait montrer la plaine du Pô à ses soldats. D'après Tite-Live, au contraire, c'est seulement au départ de la colonne, au commencement de la descente.
Un peu plus loin, on arrive à un endroit où le chemin, en corniche, a été enlevé par un éboulement. D'après Polybe, le chemin est écorné sur une longue lip (le 3 demi-stades ; d'après Tite-Live, ce chiffre exprime la hauteur de Tescarpement.
Le travail accompli en cet endroit n'est pas le même suivant que l'on se Be à l'un ou à l'autre historien. D'après Tite-Live, on le sait, Annibal a employé, pour entamer la roche, le procédé, assez commun dans l'antiquité, de chauffer fortement la partie que Von voulait détacher, et d'y verser ensuite de l'eau froide et acidulée pour la faire éclater, Polybe, au contraire, fait rétablir le chemin par un travail de remblai. Les deux procédés ont pu être employés en même temps pour aller plus vite.
D'après le texte latin, ce travail aurait duré quatre jours et les chevaux n'auraient passé qu'à la fin» D'après Polybe, il a fallu un jour pour rendre le sentier praticable aux chevaux et trois jours pour donner passage aux éléphants.
Le passage des Alpes une fois achevé, Polybe donne, d'après l'inscription du cap Lacinien, le nombre des soldats parvenus avec Annibal jusqu'en Italie, L'origine de ce renseignement ne permet pas d'élever le moindre doute sur son exactitude. Tite-Live, ati contraire, a compulsé divers auteurs, et cite plusieurs chiffres, parmi lesquels il ne se décide pas à faire un choix. C'est là, nous semble-t-il, la preuve la plus décisive que Tite-Live n'a ni copié, ni même lu Polybe dans cette partie.
338 CHAPITRE n.
Essayons de conclure.
Laissons de côté, pour commencer, les passages particuliers à chacun des deux auteurs, comme le III, 39, où Polybe donne les distances parcourues par Annîbal, et le XXI, 31, où Tite-Live résume, après Timagène, Titinéraire des Carthaginois depuis le Rhône jusqu'aux Alpes. Ne nous occupons que des parties communes aux deux auteurs, de celles où ils présentent une ressemblance indéniable.
11 s'y trouve, nous l'avons remarqué, des différences tantôt in^gnifiantes, tantôt assez sérieuses entre les deux relations. Chacune d'elles contient des particularilés qui ne se rencontrent pas dans l'autre. Si Polybe nous donnait plus de détails que Tite-Live, ei surtout s*il n y avait dans ce dernier qu'un très petit nombre de faits étrangers au texte grec, nous admettrions volontiers que Tite-Live a copié Polybe ; mais c'est le contraire qui a lieu. Qu'il s'agisse des opérations en Espagne, dans la Narbonnaise, sur le Rhône, dans les Alpes, c'est toujours la relation de Tite-Live qui est la plus longue, la plus circonstanciée ; de plus, les détails qu'elle contient en plus de ceux que nous donne Polybe font bien corps avec le récit, et il y en a sans cesse. Ils ne se présentent pas isolément, mais pour ainsi dire à chaque phrase. Il faudrait donc supposer, si Thistorien latin a traduit Polybe, qu'il a incorporé constamment dans son original, tout en traduisant, des circonstances empruntées à un autre auteur. Or, c'est là un travail absolument étranger aux habitudes des écrivains anciens, et surtout à celles de Tite-Live. Nissen, qui l'a vu à l'œuvre lorsqu'il traduit Polybe,
n'a pas là-dessus un instant de doute, et ses conclusions s'imposent : Tite-Live n'a pas traduit Polybe, mais il a suivi les même originaux que lui, Polybe n'a conservé que les faits intéressants à son point de vue ^< pragmatique » ; Tite-Live n'en a éliminé qu'un petit nombre, et cela, nous dit Nissen, par négligence plutôt que de parti pris.
Les effectifs et les distances donnés par Polybe et qui manquent dans Tite-Live nous prouvent que celuici, non seulement n'a pas pris Polybe pour auteur principal, mais même ne Ta pas lu.
Y a-t-il un ou plusieurs auteurs principaux, communs à nos deux historiens ? Il ne paraît pas douteux qu'il n'y en ait deux, un Romain et un Carthaginois. L'histoire de la campagne en Cisalpine est empruntée^ nous le savojfis, à Fabius. Celle des mouvements de P. Cornélius Scipion, des levées faites par lui, de m. navigation et de son débarquement, semble bien provenir de la même source, car elle est liée intimement à l'autre ; Timagène nous donne le tout en un récit unique, bien homogène, que Polybe et Tite-Live reproduisent par parties, en le coupant de manières différentes.
Pour ce qui concerne spéciadement Annibal et Tar* mée carthaginoise, il est impossible d'admettre que l'auteur original soit un Romain. Le récit de Polybe (et celui-ci de Tite-Live), selon l'observation de Bôttcher, est non seulement d'un témoin oculaire, mais d'un témoin particulièrement bien placé, admis dans l'intimité d' Annibal. Ce peut être Silenoa ou Sosilos, mais nous sommes portés comme Nissen et Btitlcber,
à admettre que c'est Silenos, dont Toeuvre était la plas complète et la plus vaste, et à qui Tite-Live a fait de nombreux emprunts. La relation de Silenos, sembJe-t-il, était presque un journal de marche ; Polybe a su lui conserver ce caractère, qu'elle présente moins nettement dans la version de Tite-Live. Celui-ci ne paraît pas, comme nous l'avons dit plus haut et comme le montre surtout le travail de Posner, avoir suivi directement Silenos ; c'est par Cœlius qu'il Ta connu. Nous avons vu comment on pouvait attribuer à Cselius une opinion fausse sur le point de passage des Alpes, et le déplacement du nom des Allobroges dans le récit original.
Nous admettons donc, avec une assez grande probabilité, que le fond des deux relations provient de Silenos et de Fabius. Si Ton y ajoute les deux fragments importants interpolés, l'un par Polybe (énuméralion des distances, III, 39), d'après un bématiste carthaginois ou romain, et l'autre par Tite-Live d'après Timagène ou Fabius (?), on connaît à peu près la composition des deux ouvrages dans la partie qui nous intéresse.
Cela dit, quelles conclusions en tirerons-nous pour Tusage à faire des deux relations ?
La première, c'est que Polybe doit être employé avec la plus grande confiance. En comparant son récit à celui de Tite-Live, nous avons constaté qu'il avait un peu réduit le texte original, mais sans presque rien y ajouter. Nous n'y trouverons rien d'important qui ne Eoit dans Silenos, témoin oculaire des événements.
Soldat de profession, il a compris à demi-mot et bien exposé toutes les opérations. Surtout, il a refait le chemin d'Annibal dans un temps où le souvenir de celui-ci était encore présent à loits les esprits, puisqu'il restait quelques survivants de la génération d'Ânnibal. Il a donc vu par lui-môme les localités et les peuples mentionnés par Silenos ; il a vu le point de passage du Rhône, l'Ile, les AUobroges, les deux Refilés où avaient eu lieu les combats, le col et la descente vertigineuse en Italie. Il a vérifié l'exactitude des descriptions, les a corrigées au besoin en changeant ou ajoutant un mot. Comme il est plus intelligent que Silenos, sa relation a plus de valeur peut-être que l'original perdu pour nous.
Quant aux distances données par* lui pour le trajet depuis les Colonnes jusqu'à la sortie des Alpes, nous avons déjà dit que nous en ignorions la provenance. En tout cas, ces mesures, qu'elles proviennent d'un bématiste carthaginois ou d'un Romain ayant accompagné Scipion, ne devaient pas se trouver dans l'auteur principal, Silenos ou un autre, que Polybe et Tite- Live ont suivi. Polybe les présente à part, groupées, sans trouver moyen de les fondre dans le récit des événements. Tite-Live les ignore. Il ne faut donc pas s'attacher, croyons-nous, à retrouver dans le texte des indications faites pour concorder strictement avec celles de cette énumération. Il semble que Polybe, par exemple, a pris dans le travail du bématiste Tindication ôvaSoXî) twv "AX^ewv qui signifie l'entrée des Alpes, et dans le texte de Silenos celle d'dr/aôcXYj Trpcç vx^ "AXîtetç, montée vers les Alpes, sans que ces deux
%ii CHAPITRE II.
expressions, assez peu différentes, se rapportent rigoureusement à un même point. Il est très vraisemblable que, dans son récit, le chroniqueur a fait commencer la « montée vers les Alpes » au point où Ton quittait le Rhône pour gagner les montagnes; le bématiste, au contraire, a pris pour limite de deux sections du parcours « l'entrée des Alpes », qui est toute autre chose. Il ne faut pas que l'emploi du mot ôvaScX-Jj dans les deux expressions fasse croire à une concordance dont Polybe se souciait peu.
Il est assez difficile, également, de faire tenir dans une durée de quinze jours la traversée des Alpes, en plaçant le neuvième jour au col, si Ton veut que cette traversée conduise jusqu'à la plaine. Le bématiste a mesuré la distance depuis l'entrée jusqu'à la sortie des montagnes; mais il semble que le chroniqueur n'a compté les jours que jusqu'au bas de la descente da col, où l'intérêt cesse avec les fatigues.
Quelque confiance que mérite Polybe, il ne faut pas considérer et traiter sa relation comme une œuvre personnelle, composée et rédigée. Si les sutures sont mieux dissimulées que dans Tite-Live, elles existent néanmoins, et les divers fragments doivent être étudiés à part.
Tite-Live, ayant suivi les mêmes originaux que Polybe, avec moins d'intelligence et d'exactitude, semblerait d'abord inutile. Mais il faut songer à cette foule de détails que Polybe a supprimés dans son récit, et que Tite-Live a conservés soigneusement. Certes, il faut les examiner un à un, en discuter la valeur avant de les employer; mais c'est là l'œuvre
f-lV^'Vl'r*^'^'^"
LES TBXTES. 243
propre de l'historien ; et l'on sait qu'une erreur, dans ce cas particulier, aurait peu de conséquences, puisque les grandes lignes de la question seraient déjà établies d'après Polybe. Peut-on douter, d'ailleurs, de l'exactitude de certains faits comme la rencontre d'Annibal avec les habitants du Roussillon, le passage des soldats espagnols sur des outres et des boucliers, etc. ? Nous dirons même que, pour quelques détails où Polybe et Tite-Live ne sont pas absolument d'accord, il peut arriver que le dernier reste plus près de la vérité !
11 y a, dans le texte deTite-Live, deux taches, deux taches énormes qui gâtent tout le tableau : la première, c'est l'introduction des AUobroges dans l'Ile on près de rile, et leur suppression dans la région où se livre le premier combat. Ici le doute n'est pas permis : Polybe, nous l'avons répété et nous le répétons encore, est venu dans le pays, a vu l'Ile et les AUobroges, visité le lieu du combat et la ville pillée par Annibal. Aucune erreur ne serait admissible de sa part sur ce p(HDt. Tite-Live, qui est resté à Rome, et qui, serait-il allé dans les Alpes, n'aurait plus retrouvé de tradition exacte sur Annibal, n'a aucune autorité en pareQIe matière.
L*îgnorance de son siècle sur cette partie de Thistoire et sur la géographie de la région alpine loi a fait commettre sa seconde erreur, l'interpolation du fragment déjà reproduit par Timagène. Les historiens ont toujours traité le récit de Tite-Live comme s'il formait un tout homogène, et ils se sont évertués à placer les Tricastins, les Voconces, les Tricoriens, entre les
Allobroges et la Druentia; iriais la présence d'uo passage identique dans Timagène ne laisse pas de doute sur Tinterpolation opérée par Tite-Live. Il y a donc lieu d'étudier ce fragment à part.
Il est d'origine douteuse, d'allure peu rassurante, soit dans la forme où nous le présente Timagène, soit dans celle que Tite-Live lui a donnée. S'il confirme les conclusions générales tirées du récit de Polybe, nous Tad mettrons (séparément) ; s'il les contredit, nous le rejetterons, car en présence du récit de Silenos, il n'a aucune valeur historique.
Ainsi nous étudierons le parcours d'Annibal d'après Polybe et d'après Tite-Live, après avoir rayé dans ce dernier le nom des Allobroges, et supprimé le fragment dont nous venons de parler. Nos deux textes se réduisent alors à deux versions presque identiques d'un même récit, et il est aisé de les accorder pour en tirer un travail plus complet.
IX, — Les connaissances géographiques des anciens.
Polybe, comme historien, mérite une confiance absolue ; mais ses notions sur la géographie sont celles de son temps, peu étendues et très erronées, et chaque fois qu'il les fait intervenir, elles jettent une lumière fausse sur le récit. Quand, par exemple, M. Montanari Ut qu'Annibal a remonté le Rhône vers l'Orient, cette contradiction le frappe ; il aime mieux croire à une erreur sur l'identité du fleuve que sur sa direction, et
il conclut qu'il s'agit de la Durance. Or, il n'y a aucune confusion dans l'esprit de Polybe ; seulement, sur sa mappemonde, le Rhône est orienté comme la Durance sur la nôtre. Nous pourrions citer d'autres erreurs de natures diverses, capables d'influer plus ou moins sur la solution de notre problème, et qu'un aperçu rapide de la science géographique au temps de Polybe permettra d'écarter.
Au point de vue de l'étendue, c'était peu de chose que le monde connu des anciens. A l'époque où Polybe écrit son histoire, les Grecs ont parcouru quelques rares chemins à travers la Gaule ; on a franchi les Alpes une fois ou deux ; mais de véritables reconnaissances, de descriptions même sommaires, il n'y en a pas. Le peu qu'on sait sur la Gaule, les Alpes, la Germanie, la Scythie, est extrêmement confus. On croit que le Danube relie la mer Adriatique à la mer Noire ; que le Rhône prend ses sources tout près de là, etc. Pylhéas a poussé une pointe jusqu'à l'extrémité de la Bretagne, mais très vite, et il n'a rapporté que des renseignements'généraux, intéressant plutôt la météorologie que la géographie. Polybe essaiera de suivre ses traces, mais n'ira même pas aussi loin. D'ailleurs, ces voyages isolés, rapides, ne sufBsaient pas à faire connaître le pays.
Ce qu'on connaissait, on le connaissait mal.
L'usage des cartes est tellement entré dans nos mœurs ; l'homme moderne, qu'il soit militaire, ingénieur, marin, savant, commerçant, et lors même que ses fonctions ne l'obligent pas à manier journellement des cartes géographiques, y est si bien accoutumé
depuis Teiifance, qu'il ne conçoit plus la possibilité de se tromper sur la grandeur, la forme, Torientatioa des lignes du terrain ou des régions. Il nous est presque impossible, sans un violent effort, de nous placer dans l'élat d'esprit d'un ancien, tenu sous l'empire de nombreuses erreurs fondamentales, avec lesquelles il accorde toutes les observations qu'il fait sur les pays qu'il visite.
Les anciens savaient, depuis longtemps, que la terre est ronde, et ils en avaient mesuré la circonférence avec assez de précision. Partant de là, ils avaient inventé les coordonnées géographiques, longitude et latitude, et en avaient fixé la relation avec les longueurs mesurées sur la sphère.
Le principe était posé, mais l'application laissait à désirer. On obtenait les latitudes avec une précision suffisante pour dresser le canevas d'une carte générale, mais il n'en était pas de même dés longitudes. Au III^ siècle avant J.-C, Eralosthène détermine les latitudes de Syène et d'Alexandrie en mesurant la longueur de l'ombre portée par un gnomon, et il ne commet qu'une erreur de quelques minutes (24* au lieu de 24« 5' 23" à Syène, et 31* 8' 34" au lieu de 31^ 12' 53" à Alexandrie). Hipparque, à peu près contemporain de Polybe, avait étudié les phénomènes célestes et indiqué tous ceux qu'on pouvait utiliser pour la détermination des latitudes. Il avait dressé des tableaux indiquant les apparences célestes pour tous les parallèles sur le méridien de Rhodes. Il indiquait sans doute pour chacun la longueur du gnomon, la hauteur maximum du soleil au-dessus de l'horizon,
la longueur du jour solstitial, etc. C'est du moins ce qui semble, résulter du passage assez obscur que Strabon consacre à ce travail *. Mais il paraît que ces divers renseignements furent rarement utilisés. Peut^ être faut-il Tattribuer à Tim possibilité de faire le point complètement, car on n'avait pas la moindre précision dans la détermination des longitudes.
Celles-ci devaient être obtenues en enregistrant les heures auxquelles se produisait un même phénomène céleste dans différentes localités. L'observation d'une éclipse ou dVne occultation était aisée à faire, mais on n'appréciait l'heure que très grossièrement.
« Ptolémée dit qu'une éclipse de lune qui avait commencé à Arbelles à 5 heures, avait commencé à 2 heures à Carthage. On en concluait donc trois heures d'intervalle ou 45 degrés de longitude entre ces deux villes. Des connaissances plus exactes ont fait voir depuis qu'elles n'étaient pas éloignées Tune de l'autre de plus de 33® 45' ; d'où il résulte qu'on s'était trompé, soit à Carthage, soit à Arbelles, de 45 minutes de temps sur le commencement de cette éclipse ' ». On se contente par conséquent d'estimer la position des localités d'après les mesures itinéraires.
En procédant ainsi, Hipparque commet de très fortes erreurs. Il augmente de 6 degrés la longitude du Cap Sacré d'Ibérie (cap de Saint-Vincent) et de 3** 45' celle de Gibraltar, d'où une erreur de 2° 15' sur un intervalle qui né dépasse pas 3^ 10', etc. Polybe,
' II, p. 131-135.
* GOSSBLIN, I, p. 5.
moins savant encore en astronomie et en géographie malhématique, déformera bien davantage le contour des continents.
Les anciens connaissaient à coup sûr les procédés élémentaires de Tarpentage, qui permettent de lever la carte d'un pays par petites parcelles, en évitant toute mesure d'angle, et en chaînant des lignes droites. Ces procédés avaient pu être étendus à des régions considérables, comme la vallée du Nil, car Eratosthène paraît avoir évalué la distance de Syène à Alexandrie au moyen du cadastre égyptien. Si grandes que fussent les erreurs totales que pouvait entraîner la généralisation de l'arpentage, on aurait eu ainsi des cartes moins inexactes qu'en se privant de tout lever régulier. Mais de toute façon, il ne fallait pas songer à faire la carte de pays vastes, accidentés, médiocrement peuplés et quelquefois encore barbares, comme la Mauritanie, l'Espagne, la Gaule, l'Italie, et encore moins les relier entre elles sans une triangulation préalable. Ce qui a manqué à la topographie et a la géographie anciennes, ce dont on ne trouve pas de traces, c'est la mesure des angles. On se borne à mesurer des longueurs, et non pas en ligne droite, mais suivant les chemins ^
Ces mesures d'itinéraires, multipliées, réitérées, re-
' V Chez les anciens comme chez les modernes, dit Walckenaer, ce if est point par les observations astronomiques que Ton est parvenu à déterminer, assez approximativement, la longitude et la latitude d'un nombre de lieux sutTisant pour asseoir les bases d un système géographique, mais par les itinéraires. » (111,
coupées durant des siècles, avaient Fini par donner une connaissance à peu près sufRsante du bassin oriental de la Méditerranée. On y obtenait, du reste, une exactitude remarquable. Les bématistes attachés à toutes les armées avaient une grande habitude des mesures au pas, et Ton est surpris de la précision des chiffres fournis par ceux d'Alexandre, chargés de reconnaître les routes d'Asie pendant la conquête. De plus, il existait des odomètres. Vitruve * en décrit deux : l'un destiné à compter les tours de roue d'une voiture, se c(ynpose d'un tenon fixé sur l'essieu et engrenant à chaque tour avec une roue dentée, sur Taxe de laquelle un autre tenon agit de même vis-à-vis d'une autre roue, etc. Un autre appareil est destiné à mesurer le parcours des bateaux ; il est à peu près semblable au premier, la roue de la voiture étant remplacée par une roue à palettes qui plonge dans l'eau, à sa partie inférieure, d'une quantité constante. L'emploi de ce dernier appareil n'était possible, comme on le voit, que dans la Méditerranée, et il exigeait un temps absolument calme. Aussi les mesures d'itinéraires maritimes sont-elles moins précises que celles des itinéraires par voie de terre.
Les renseignements fournis sur ces derniers sont toujours très exacts. Si l'on tient compte, en outre, du soin avec lequel Polybe choisissait ses auteurs, on doit accepter en toute confiance les longueurs qu'il donne. L'exemple le plus intéressant pour nous, à cet égard,
* Livre X, chap. IX (ancien XIV) : Qaa raiione rheda vel navi vecti pti'octum iter dimetiantur.
250 CHAPITRE n.
sera celui que nous offre le paragraphe III, 39, où soot énumérées les distances de Gibraltar à Carthagène, de Carthagène à TÈbre, de TÈbre à Ampurias, etc.
Des Colonnes d'Hercule à Carthagène, il y a, selon Polybe, 3,000 stades, soit 532 kilomètres. Le livret d'étapes de Tétat-major espagnol nous donne, d'Algésiras à Carthagène, 521 kilomètres, en passant par Malaga, Almeria et Aguilas, c'est-à-dire en suivant presque toujours le rivage. Or, le chiffre de Polybe est arrondi ; 2,900 stades donneraient seulement 515 kiioraètres, et enfin les deux chemins peuvent difféçer en quelques points de leur tracé ; la concordance est donc aussi parfaite que possible. L'écart, en tout cas, est seulement de 1/50 de la longueur mesurée.
De Carthagène au passage de l'Èbre, Polybe donne 2^600 stades, soit 461 kilomètres. Le livret d'étapes en donne 459 de Carthagène à Amposta par Valence.
De rÈbre à Emporion, Polybe donne 1600 stades, c*esl-à-dire 284 kilomètres. Le livret d'étapes espagnol indique 274 kilomètres pour le trajet d' Amposta à Girone, et il y en a 30 de Girone à Ampurias. Total : 304*. Les itinéraires romains portent 184 railles, soit 272 kilomètres, de Tortose à Girone*, ce
^ Rn suivant cet itinéraire sur la carte des étapes au ïôîtït;» on cunstate que les distances sont augmentées à deux ou trois reprises par un trajet de 1, 2 ou 3 kilomètres à faire en dehors de la route pour gagner le gîte d'étapes. En se bornant à suivre la route, on ne trouve que ^3 kilomètres d*Âmposta à Ampurias.
- Derlosa » milles.
Siib Sallu 37 —
Tarracone îi —
['alfuriana 17 —
LES TEXTB8. 251
qui ferait 302 de Tortose à Ampurias, et 295 seulement d'Amposta a Ampurias.
En résumé, les chiffres donnés par Polybe pour les trajets de Gibraltar à Carthagène, de Carthagène à Amposta, et d'Amposta à Ampurias, diffèrent de 2 à il kilomètres des chiffres donnés par d'autres itinéraires*. Il semble donc qu'oYi se tienne dans une limite très raisonnable en admettant un écart maximum de 15 à 20 kilomètres, toutes les fois que l'obligation de suivre une vallée, ou le rivage de la mer, ou de passer par certaines localités déterminées, assure une identité presque parfaite entre les chemins visés par les uns et les autres.
Dans sa thèse sur la géographie de Polybe, M. Schmidt a rassemblé toutes les mesures données par ce dernier ou citées d'après lui par Pline et Strabon. Elles .sont ordinairement d'une très grande exactitude, et la vérification pèche surtout par l'insuffisance de nos moyens. Pour l'Afrique et l'Asie, nous ne disposons que de cartes à trop petite échelle pour atieindre à la précision voulue.
- Anlistiana 13 milles.
Ad fines il —
Barcinonesive Arragone 20 —
Praetorio 17 —
Sselertas 15 —
Aquis Voconii 15 —
Gerunda 12 —
Tiï —
* Le total des trois chiffres est d'ailleurs rigoureusement identique à celui quç nous donne la mesure sur la carte. 11 semble que Polybe ait pris une liste où les dislances étaient comptées uniformément depuis Torigine.
D'une manière générale, les géographes postérieurs à Polybe le tiennent dans une très grande estime, et quand ils rencontrent plusieurs chiffres différents pour une même distance, c'est toujours à celui de Polybe qu'ils donnent la préférence. Polybe, de son côté, paraît avoir emprunté ses chiffres à de très bons auteurs, et surtout à Eratosthène.
Slrabon, qui est grec et postérieur de deux siècles seulement à Polybe, convertit ses stades en milles à raison de 8 stades 1/3 par mille, Pline à raison de 8 stades par mille ; car, depuis Artémidore, le stade a été modifié pour faciliter la réduction en milles. C'est une erreur dont il faut tenir compte dans l'évaluation des longueurs indiquées par Pline d'après Polybe.
Nous avons pu vérifier une trentaine de mesures fournies par Polybe, et nous les avons trouvées généralement exactes. Il va de soi que les distances données pour les parcours maritimes ne sont pas susceptibîes d'une vérification très précise, mais la différence entre le chiffre de Polybe et celui que nous lisons sur nos cartes ne dépasse jamais 1/2S de la distance.
11 faut faire exception, cependant, pour certaines régions reculées sur lesquelles les renseignements des navigateurs paraissent inexacts. Polybe a dû se trouver victime, comme la plupart de ses contemporains, d'une confusion d'unités. Il a bien vu le danger, et s'est efforcé quelquefois de l'éviter, en réduisant les chiffres d' Eratosthène, mais il Ta fait d'une manière insuffisante.
Les Grecs donnaient le nom de stades à toutes leurs mesures itinéraires. Les marches d'Alexandre et le périple de Néarque sont évalués avec un stade égal à
notre hectomètre (Hll + ^ au degré, ou 700TÔ00 ^^^ méridien). « Dans une course de 433 lieues marines, dit à ce sujet Gosselin *, la précision la plus scrupuleuse trouverait à peine 6 à 7 lieues de différence, » Le stade d'Ëratosthène est de 700 au degré ; celui de Ptolémée sera de 500; celui de Polybe, qui est le stade grec ordinaire, est de 625 au degré, etc.
« En remarquant l'inégalité des diverses mesures qui étaient présentées sous la dénomination générale de stades, on concevra, dit Gosselin, que leur emploi a dû produire chez les anciens les mêmes méprises que les expressions de lieues ou de milles ne cessent de produire parmi nous quand on néglige d'énoncer la valeur qu'on y attache. De là sont nées les contradictions apparentes entre la plupart des voyageurs anciens, les accusations d'imposture que leur ont prodiguées les géographes grecs, et que les modernes n'ont cessé de répéter après eux '
« Nous sommes autorisés à conclure que les périples particuliers qui ont servi à dresser la carte du monde connu ont été construits avec des mesures différentes. Nous n'aurions pas besoin de prouver autrement que l'usage de ces mesures a existé chez les anciens, puisque leur existence est démontrée par l'emploi même qui en a été fait sur de longues étendues de côtes, et pour des séries de distances qui se suivent sans interruption, mesurées avec le même modèle *.
* Becherches sur la géographie systématique et positive tki> anciens, Paris, 1813, t. IV, p. 304.
3 Wàlckbnàbr, t. III, préf.
2n4 CHAPITRE II.
(( Censorinus dit qu'il y a diverses espèces de stades, et il cite Tolympique, l'italique, le pythique, de 600, 625 et 1000 pieds. Hérodote fait mention d'une coudée de Samos égale à la coudée royale ; par conséquent, le stade de Samos devait être différent du stade olympique. Héron d'Alexandrie fait mention d'un pied et d'un stade philistérien ou royal, différents du pied et dustade italique. Enfin, Aulu-Gelle dit qu'indépendamment du stade olympique, il y a. dans la Grèce même d'autres stades de 600 pieds, mais que ces pieds sont plus courts. InconstarUiam mensurm diversitas auctoimm faciiy dit Pline à propos de la Perse. »
Ce grand nombre d'unités nous explique les erreurs de Polybe sur le périple du Pont-Euxin, par exemple, sur la distance de Rhodes à Chypre, et quelques autres de la môme région ; dans la Méditerranée occidentale, où les mesures sont faites uniquement en stades usuels, on -ne trouve pas de semblables erreurs.
Mais, si les distances itinéraires données par Polybe sont exactes, les formes qu'il en déduit pour les continents sont des plus fausses. L'absence de toute mesure angulaire désoriente complètement les grandes lignes du terrain. De plus, il est un fait qui paraîtra surprenant, de la part d'un homme aussi soucieux de vérité que Polybe ; c'est qu'il n'a jamais cherché à dresser une carte générale au moyen des différentes distances qu'il connaissait. L'espèce de triangulation ainsi exécutée lui aurait peut-être fait apercevoir et redresser quelques-unes de ses erreurs.
(( Il n'est pas douteux, dit M. Schmidt (p. 18), qu'il a commis de nombreuses erreurs, parce qu'il ne s'est
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Jamais avisé de se placer sous les yeux le tableau de toutes ses distances. Il a décrit de nombreux territoires, recueilli une quantité de mesures, mais ne les a jamais rassemblés pour tracer une carte {'xiiXM YswYpaçixcv); et il n'a jamais dessiné une image d'ensemble de la terre. C'est ainsi qu'il rejette avec tant de passion le chiffre donné par un autre géographe, sans s'apercevoir que lui-même soutient ici un nombre tout différent de celui qu'il a donné ailleurs. »
Polybe écrit en effet, dans un passage cité par Strabon, que la distance des Colonnes d'Hercule est d'environ 8,000 stades, et celle de Narbonne au détroit de Messine de 11,200 stades, chiffres exacts si on mesure les distances par les routes. Le triangle Gibraltar-Narbonne-Messine est, d'après lui, très aplati : la distance d'Ostie à Carthage étant de 3,000 stades (chiffre exact), celle de Narbonne à la côte d'Afrique ne lui semble pas devoir être beaucoup plus grande ; les deux tiers seulement de cette distance, soit 2,000 stades, donnent approximativement la hauteur du triangle considéré, de isorte que la base Gibraltar- Messine aura environ 18,800 stades (on peut la calculer comme
|/8,UU0* — 2,000* + j/li,2u0' — 2,000»).
Or, dans un autre passage, cité par Pline, Polybe donne pour cette même distance Gibraltar-Messine un peu plus de 10,000 stades, ou 1800 kilomètres, chiffre très voisin de la vérité. Il n'a donc pas essayé de faire concorder ses chiffres les uns avec les autres. Il compte, d'autre part, 8,800 stades des Colonnes à
Carthage, sans doute en naviguant le long de la côte, et ce chiffre est assez exact (près de 4600 kilomètres). D* Afrique au cap Lilybée, à la pointe de la Sicile, il compte 1000 stades, ce qui n'est pas loin de la vérité (it y a 150 kilomètres du cap Bon au cap Lilybée, et 200 kilomètres de Carthage à Lilybée). II y aurait donc, de Ceuta au cap Lilybée, près de 10,000 stades en passant par Carthage, chiffre également inconciliable avec les 18,800 stades de Gibraltar à Messine donnés plus haut. On pourrait multiplier ces exemples.
Polybe traite donc les données numériques des explorateurs et des bématistes comme les historiens de son temps traitent les chroniques : il les cite isolément et ne parvient pas à les combiner. De plus, il n'imagine pas que les distances mesurées suivant les chemins puissent différer sensiblement des distances à vol d'oiseau.
Quiconque a fait tant soit peu de topographie sait à quelles singulières illusions, à quelles désorientations énormes on est exposé si Ton n'enregistre pas sans cesse, et avec le plus grand soin, les angles que font les côtés successifs d'un cheminement. Polybe en vient à défigurer complètement les continents et les territoires. Il donne à l'Italie ainsi qu'à la plaine du Pô, une forme triangulaire, et le triangle paraît être une figure de prédilection à laquelle il ramène tous les contours. C'est le résultat du développement rectiligne auquel il soumet les itinéraires. On s'étonnera davantage des erreurs qu'il commet sur les dimensions de la plaine du Pô. De Sena (Sinigaglia) au fond de l'Adriatique, il admet plus de 2,500 stades (444 kilo-
mètres) et pourtant il sait que de Séna jusqu'à la ville d*Aquilée, il n'y a pas 1483 stades (263 kilomètres). Il place donc le fond delà mer Adriatique bien au delà d'Aquilée. On s'explique cette erreur en se rappelant qu'il estime, avec raison, la longueur de la côte d'Illyrie à 6,150 stades (1100 kilomètres) entre les monts Acrocérauniens (cap Glossa) et le fond du golfe. Or, la côte illyrienne est une des plus découpées qui existent, et quand Polybe en développe la longueur suivant une ligne droite, il creuse le fond du golfe de Trieste de 200 kilomètres au delà de sa véritable position.
Il évalue à 3,600 stades (649 kilomètres) la longueur de la plaine du Pô prise au pied de TApennia, et à 2,200 stades seulement (390 kilomètres) la longueur mesurée le long des Alpes, et selon son usage il les voit en ligne droite. La plaine du Pô se trouve donc former un triangle dont les côtés ont respectivement 390, 640 et 445 kilomètres. On voit à quelle déformation il en vient. Pour nous, le côté dessiné par le pied des Alpes est beaucoup plus long que Palybe ne l'imagine ; il a au moins 600 kilomètres (au lieu de 390). En revanche, celui qui est formé par l'Apennin n'en a que 500 (au lieu de 640) et la côte n'en a pas 300 (au lieu de 445). De plus, onî ne peut concevoir le moyen d'assimiler cette plaine à un triangle.
Revenons à la Gaule transalpine, qui nous intéresse plus directement.
Toute la côte, de Gibraltar à Narbonne, est à peu près en ligne droite, selon Polybe ; il en est de même de Narbonne à Messine ; l'angle formé à Narbonne par
ïf
œs deux lignes est extrêmement obtos, ei la ligoe Gibraltar-Messine va exactement de l'Ouest à l'Est. La côte de la Narbonpaise s'écarte donc peu de la direction Est-Ouest. Les Pyrénées, qui lui sont perpendiculaires, sont orientées du Sud au Nord, et la côte de l'Atlantique court de l'Ouest à l'Est, jusqu'à l'embouchure de l'Elbe.
Le Rbène coule le long des Alpes» Or, les Alpes forment le côté Nord-Ouest du triangle cisalpin, dont nous venons de parler; le Rhône coule doue du Nord-Est au Sud-Ouest. Polybe est peu renseigné sur son cours supérieur : il place la source du Rhône immédiatement au nord de la mer Adriatique, chez les Gaulois Ardyes, qui pourraient bien être, dans son esprit, les Ardiens de rillyrie S Les Alpes et l'Apennin se rencontrent à l'extrémité occidentale de la plaine cisalpine, aux sources du Pô, qui sont assez voisines de Marseille. Qu'on ne s'élonne pas de voir ainsi supprimer tout le territoire compris entre le mont Yiso et Marseille : où il n'y a pas d'itinéraires, Polybe ignore tout, et il a horreur du vide, il le supf^ime. La région confuse, difficile des Basses-Alpes n'a jamais été
* OsiANDBR (p. 5) expose ainsi la Géoçraphie de Polybe : u De Narbonne au Tanaîs, lerre inconnue ; AI))es et Apennins se soudant près de Marseille ; Sources da Rhône au-dessus du golfe Adriatique ; Le Rhône coulant au Sud-Ouest ; Le Pô coule Nord-Est puis Ouest-Est ; Triangle de la plaine du Pô ».
Forme de Tltalie d*après les données de Ptalémée» III» 1 : il Au Nord» la côte de la Yénélie et delà mer Adriatique jusqu'au monte Gargano ; A TEst, du monte Gargano k Hydruntum, etc. »
explorée avant lui ; il ne la connaît pas et là réduit à néant.
Dans les deux siècles qui suivront Polybe, la géographie fera de grands progrès ; on croira cependant toujours que les Pyrénées courent du Sud au Nord * ; mais on rectifiera le cours du Rhône, on reconnaîtra les Alpes Cottiennes. Après les victoires d'Auguste, on établira la liste des peuples alpins.
Malgré tout, si nous regardons de près le texte de Strabon, nous voyons que ses notions sur les Alpes sont encore très confuses : le passage qu'il consacre aux Voconces, aux Médulles, aux sources de la Durance, de la Doire et du Pô, est semé de contradictions et d'erreurs'. Tite-Live, qui n'est pas géographe de profession comme Strabon, doit confondre tous les peuples et les passages des Alpes Grées et Cottiennes, comme nous confondions il y a trente ans les peuples de l'Afrique centrale.
C'est sous l'Empire que, les voies romaines une fois construites et mesurées, les itinéraires reportés sur la grande carte d^Agrippa, l'on commence à voir clair dans la géographie des Gaules. Presque tous les passages de la chaîne des Alpes sont utilisés.
La cosmographie d'Honorius*, qui date du V® ou du VI® siècle après J.-C, et paraît suivre les iodica-
* César (p. 6], 1,1. L'Aquitaine est au Nord-Ouest de la Gaule. Appim. Âsdnibal va d'Espagne en Gaule en longeant l'océan
septentrional.
tt Pyrénées, frontière occidentale de la Gaule », d'après les géographes.
* Voir plus haut, p* 106.
» Citée par Osiander, p. 168.
lions d'une carte plus ancienne, distingue cinq cols dans les Alpes Cotliennes : Madrone^ Cottidie, Marciane, luie^ Emingaulo. Nous savons que Madrone, c'est-à-dire Morts Matrona^ est le col du mont Genèvre.
Cottidie semble désigner le col où passait une voie romaine, entre la vallée de Nevache et celle de Bardonnèche (sans doute le col de TÉchelle, le plus bas de la chaîne) ; Marciane ou Martianœ {ad Martis] désigne évidemment, un chemin aboutissant à Oulx, c'esL-à-dire le col de Fréjus ou le col de la Roue; enfin Iule ou Juliae serait le col du Clapier, le chemin le plus direct de Modane* {Forum Julii?) à Suse. Lorsque Tite-Live dit que les Gaulois descendaient en Italie par les Alpes Juliennes, c'est sans doute de ce dernier col qu'il veut parler.
Nous conclurons de ce qui précède que Polybe, lorsqu'il a parcouru avec Scipion.le chemin d'Annibal, sans doute un peu vite, à cheval ou dans une voiture légère, possédait sur la géographie générale de la Gaule des notions inexactes ; sur le détail, ses connaissances étaient nulles. Il traversait un pays indépen-
* l^ï. Osiander nous paraît avoir rendu 1res probable, sinon absolu [lient certain, que Âlodane s*est appelée Forum Julii, comme Aime s'appelait Forum Claudii. Une inscription de Narbonne (4I>:W ilti Hirschfeld) nomme un habitant de Furum Jutii, de la tribu VoUîniiL ; il ne peut donc pas être question du Forum Julii (Fréjus) de Provence, qui dépendait de la tribu Aniensis. Or, la Maurienne appartenait à la tribu Voltinia, et le col de Fréjus, dont le nom e$l identique à celui du port militaire de la Provence, suppose l'exisleiice d*un Forum Julii h proximité. Cette ingénieuse démons- Iratioii ne laisse guère de doutes, semble-t-il, sur l'identification de Wodane avec un Forum Julii Medullorum.
(laot, inexploré, sans cartes et sans descriptions. Il a pu noter ce qu'il a vu chemin faisant, identifier les localités qu'il traversait avec celles que décrivaient les historiens. Il a reconnu exactement le jour où il pénétrait chez les Allobroges, le jour où il quittait leur territoire; il est bien douteux qu'il ait arpenté luimême le chemin parcouru, mais à coup sûr il n'a fail aucune mesure, aucun lever, en dehors de la route. 11 s'est borné à regarder le pays qui s'offrait à sa vue. Aussi, lorsqu'il donne sur la forme et la grandeur de l'Ile des renseignements qui paraissent lui être personnels, ne faut-il pas y attacher une bien grande: valeur; quand il nous montre Annibal remontant le Rhône vers l'Est, il est parfaitement conséquent avec lui-même.
Tite-Live, venu un siècle et demi après Polybe, connaissait des noms que celui-ci devait ignorer j mah il ne savait pas la position respective des peuples et des cours d'eau de cette région alpine; il avait atteint Tàge mûr quand Auguste soumit les peuples des Alpes et éleva le monument de la Turbie. Jusque-là, aucune voie romaine ne traversait le pays de Cottius, et on ne pouvait distinguer les uns des autres les passages compris entre les sources de la Durance et de l'Isère. Toute la géographie des Alpes Grées et Cottiennes et de la vallée du Rhône, les Allobroges, les Médulles, les Voconces, les.Tricoriens, les Tricastins, l'Isère, la Durance, formaient dans son esprit une masse confuse» et ne pouvaient l'aider en rien à éclaircir le problèmedu chemin d'Annibal. Ses indications géographiques n'ont aucune valeur.