‹ Annibal en GauleChapitre 33 sur 44 · POLYBE · texte numérisé non relu

POLYBE

sur ks îmrbares, leur tuèrent jïliisile 100,000 hommesXeuxlà vaincus, il n*y eut plus personne, en dégà de TÈbre, qui osàl avoir La légèreté de tenir léle au X Carthaginois, si ce n*est les Sagontins»

TiTE-LiVK.

nemi avait reculé par frayeur, que Tobstacle du fleuve retarde seul leur victoire, ils poussent une immense clameur, et se jettent dans le fleuve partout, sans apeun ordre, chacun allant au plus près. De Tautre côté, une grande troupe de cavalerie se jette dans le fleuve, et au milieu de celui-ci a lieu un combat très inégal. Le fantassin perdant l'équilibre, se fiant à peine au gué, pouvait être renversé par un cavalier, même sans armes, poussant vivement son cheval; le cavalier, sur son cheval qui avait largement pied jusqu'au milieu du fleuve, était libre d'agir où et comme il voudrait avec son corps et ses armes.

Le fleuve emporta une grande partie des assaillants ; quelques-uns, entraînés vers Tennemi par le courant, furent écrasés par les éléphants ; les derniers, jugeant plus sûr de regagner la rive de leur côté, commençaient à se rallier en une seule troupe, mais avant que leurs esprits fussent remis d'une telle frayeur, Ânnibal avait formé son armée en carré et franchi le fleuve, et il les mettait en fuite. 11 ravagea leurs champs, et en peu de jours les Carpetani se soumirent aussi. Dès lors tout le pays au delà de TÈbre, excepté Sagonte, appartint aux Carthaginois.

La comparaison des deux textes donne lieu aux remarques suivantes :

1*> La ville que Polybe appelle Allhée se nomme Carteïa dans Tite-Live ;

2« Le récit de Tite-Live présente une foule de détails, de phrases même, qui se retrouvent exactement dans Polybe ; mais il est beaucoup plus long, quoique Polybe, comme le dit Nissen, soit assez prolixe. La différence ne tient pas à de simples développements littéraires, mais à des détails matériels, à de menus faits que Polybe a négligés. L'identité de certaines parties nous donne la certitude que les deux historiens ont suivi le même modèle, et que Tauteur grec Ta réduit plus que Tauteur latin ; Tite- Live, en expliquant qu'Annibal a placé son retranchement à quelque distance du Tage, nous paraît simplement avoir lu trop vite et traduit son original à contresens ; mais il est un point où il doit avoir raison contre Polybe : c'est quand il évalue l'effectif, et non les pertes, des Espagnols à 100,000 hommes.

Le commencement des paragraphes III, IS et XXI, 6 montre encore une grande analogie entre les deux textes, celui de Polybe étant toujours le plus bref : Les Sagontins, épouvantés des succès d'Annibal, et se sentant menacés, envoient des ambassadeurs à Rome pour solliciter l'intervention des Romains pendant qu'il en est encore temps. Une mission vient de Rome pour examiner sur place la situation de l'Espagne et agir selon les circonstances.

A partir de là, nos deux historiens divergent : selon

Polybe, les ambassadeurs romains trouvent Annibal en quartiers d'hiver à Carihagène ; selon Tite-Live, le siège de Sagonte est déjà commencé quand la mission quitte Rome. Suivant le premier, Annibal accueille lei^ ambassadeurs, leur explique les motifs de la guerre qu'il a entreprise ; suivant le second, il leur fait dire de ne pas débarquer, n'ayant pas le temps de les entendre. Polybe a dû copier un historien carthaginois, et Tite-Live un latin.

Lie siège de Sagonte est raconté par Tite-Live avec une foule de détails remplissant les paragraphes 7, 8, 9, * I, 12, 14, 15. Polybe se borne à dire qu' Annibal y déploya la plus grande activité. Ici, plus encore que dans le passage déjà cité, il est impossible d'admettre que rhisLorien grec soit suivi par le latin.

Quant aux ambassades romaines à Carthage, elles ne sont pas rapportées de la même manière dans l'ensemble : diaprés Polybe, il y en aurait eu deux; d'après Tite-Live, une seule. Celle-ci, qui correspond à la seconde de Polybe, est rapportée en termes analogues par les deux historiens, (III, 20-21 et XXI, 18), mais Polybe veut qu'il y ait eu deux ambassadeurs seulement, et Tite-Live en nomme cinq.

Après k déclaration de guerre, Polybe passe immédiatement aux préparatifs de l'expédition d' Annibal (IIJ, 33); Tite-Live, au contraire, nous rapporte (19 et 20) divers incidents relatifs au retour des ambassadeurs romains par l'Espagne et la Gaule. Ces détails sont assez importants au point de vue politique pour qu'on s'étonne de les voir négligés par Polybe.

11 semble bien, ici, que Tite-Live ait eraployé des auteurs latios ignorés de ce dernier *.

Les efforts des Romains pour détourner Ibères et Gaulois de l'alliance carthaginoise, Tatlitude de ces peuples, et notamment des Volciani (sans doute les Volques, bien que Tite-Live les mette en Espagne), importaient singulièrement à l'historien politique. Au passage des ambassadeurs à Marseille, ils reçoivi^nt cette nouvelle importante qu'Annibal avait déjà gagné les Gaulois. Polybe n'aurait certainement rien pass^^ de tout cela s'il en avait eu connaissance.

* Dion, 169, écrit ce qui suit^:

"Oti oooi évTÔç Twv "AXîcewv ev^jiovxo toÎç Kapyr|8oviot; TjVitîi- VÊOTT^jav, ojy^ OTt Toùç KapyT,oovîOuç avTi twv 'Pa)(xa^ojv TjifsjA^jvx; «vOtjpoovto, iW OTi TÔ fJLSV Spyov <jowv EjJLiaoyv, t6 8è oi7:t(^.3i^fiv rjyamuv.

(Tous les peuples qui habitaient en deçà des Alpes passcreniiiu côté des Carthaginois, non qu'ils préférassent les avoir ptjMv maîtres au lieu des Romains; mais ils haïssaient Tempire ilr ces derniers, et préféraient ceux dont ils n'avaient pas encore essavé,)

Dion nous donne une autre version non moins intéres^uala :

"Ort ol *Pcu[JLatoi Nap6wvr,<j^ou; zpô; <ju|X[xay'av sxaXouv. ol 51 oiÏTt Tt rpoç Tôv KapyTjSovitov xaxov out' au ::pôç Toiv *Po){xa/cDV a'rïO^^J, côoTÊ Toî; {JL£V ;:oXe[i.7iaat, toÎç 8è àfiuvat, 7:e;:ov6£vai «coJîOTt sçaTîtv, xal îcavu ôf ôpif^ç iuToù; £<r/ov, ÈTCixaXouVTcÇ oçtaiv oti iroXXa xal S^ivi TO'j;- ojJwtpuXouç auTÛv eSeBpoxeaav. (DiON, 175.)

(Les Romains demandèrent aux Narbonésiens leur alliance ; mais ceux-ci dirent qu'ils n'avaient jamais été traités assez mal par les Carthaginois, ni assez bien par les Romains, pour 'ombattre ceux-là et défendre ceux-ci; ils étaient tout à fait inïlê^ contre eux, leur reprochant d'avoir fait souvent beaucoup <k' um\ à des peuples de leur race.)

A^wv Ô£ Koxx£iavoç Touî NapScovrja'ouç B£6puxa^ XfiyEi dit \ M. (Extr. des Schol. de Tzetz, sur Lycophr.y 506.)

« Twv ràXat fjLSV Bsêpuxwv, vCîv 5e Nap5u*vr,«Ji(»)v, sotî to riuirjviî'iv opo;. »

Les paragraphes XXI, 2i et 22, de Tite-Live, contiennent quelques détails sur les derniers préparatifs d'Annibal ; on peut les comparer au III, 33 de Polybe. Ce dernier ne fait mention ni du voyage à Gadès, ni du songe d'Annibal ; il n'y a de ressemblance entre les deux que pour Ténumération des troupes laissées en Afrique et en Espagne, mais les chiffres ne sont pas tout à fait les mêmes, ni présentés dans le même ordre.

Le nombre des fantassins envoyés en Afrique est évalué de part et d'autre à 13,850 ; mais les frondeurs baléares, dont Polybe ne donne pas le compte, sont au nombre de 870 d'après Tite-Live. Dans les troupes destinées à Asdrubal se trouvent, d'après Tite- Live, 200 Ilergètes ; Polybe en donne 300 ; Tite-Live compte 400 cavaliers liby-phéniciens et Polybe 450. Tite-Live attribue à Asdrubal 14 éléphants, Polybe 21 . Ce ne sont pas là des différences provenant d'une erreur de copiste. L'ordre dans lequel ces troupes sont énumérées n'est d'ailleurs pas le même dans les deux ouvrages. Comment Tite-Live se serait-il imposé tant d'interversions s'il avait copié Polybe? Pourquoi compliquer inutilement son travail de copie ? Ici, comme le remarque Bottcher, on ne saurait même admettre de source commune : l'analogie provient de ce que les uns et les autres ont une connaissance assez exacte des faits.

Les chiffres de Polybe, nous le savons par luimême, ont été copiés sur Tinscription du cap Lacinien. Tite-Live aura suivi un auteur bien informé, qui avait recueilli ses renseignements à l'époque même du

LES TEXTES. 2il

départ d'Annibal, et les avait ainsi plus complets, plus rigoureux.

C'est avec les paragraphes III, 34 et XXI, 23 que commence la marche d'Espagne en Italie^ qui fait l'objet de notre travail.

La ressemblance entre les deux textes commence au moment où Annibal va passer TÈbre : l'un et Taulre auteur indiquent, pour la force de Tarmée, 90,000 fantassins et 12,000 cavaliers, mais Tite-Live ajoute qu' Annibal en a formé trois divisions pour le passage de rÈbre*, et Polybe n'en dit mot. La conquête du pays au nord de l'Èbre est racontée en termes presque identiques par les deux auteurs, mais Tite- Live a remplacé les noms des jEronisii et Andosini par ceux des Aucelani et Laceiani, et il donne, sur le renvoi de 10,000 Espagnols dans leurs foyers, des renseignements plus circonstanciés que Polyhe, L'origine de ces deux récits est évidemment la môme, tant la ressemblance est grande, mais Polybe a plus abrégé que Tite-Live.

Ici apparaît, dans Polybe, cet important paragraphe III, 39, où il donne la longueur du trajet depuis les Colonnes d'Hercule jusqu'au débouch*^ des Alpes, en six sections. Rien d'analogue dans Tile- Live.

D'où viennent ces chiffres donnés par Po(ybe pour les distances des Colonnes d'Hercule à Carthagène, de

* Nous disons : «< trois divisions » et non » trois colonnes i». Le tripartito du texte latin indique seulement la divisioD en trois parties, sans préciser si elles se suivent ou si l-Uês marchent à même hauteur.

Carlhagène à TÈbre, de TÈbre à Ampurias, d'Am parias au Rhône, du Rhône à l'entrée des Alpes, et enBn de rentrée à la sortie des Alpes? II est impossible de le dire. On admet presque unanimement que TexplicatioD insérée dans le texte après la quatrième de ces longueurs a été interpolée. Si elle était bien de Polybe, elle nous expliquerait comment il a pu avoir ses quatre premiers nombres, sans nous éclairer sur les deux derniers. Si elle a été interpolée, notre ignorance poi'te sur tous les chiffres donnés là par Polybe. Nous pouvons faire deux hypothèses : ou bien Polybe a trouvé ces mesures dans le travail d'un bématiste d*Annibal, ce qui est très possible ; ou bien, revenant d'Espagne avec Scipion, il a pu être accompagné par UQ bématiste romain, ce qui serait également très admissible. On sait que les anciens possédaient des odomètres d'un usage commode pour la mesure de ces grandes distances, et que des voitures parcouraient les chemins gaulois.

Sur quoi s'est-on appuyé pour affirmer que la phrase : « Les Romains ont mesuré et marqué cette route de huit en huit stades » était une interpolation ? Sur ce que l'Espagne et la Gaule n'étaient pas encore. provinces romaines lorsque Polybe écrivit son histoire, et sur ce qu'il n'y existait pas de voies romaines. Nous ne demandons pas mieux que de considérer cette phrase comme une interpolation ; mais il faut remarquer : i<> qu'elle figure sur tous les manuscrits connus; 2** qu'elle exclut formellement l'idée qu'une voie romaine a été construite sur le parcours en question, et qu'elle signale simplement le travail des bématistes

LES TEXTES. iid

romains sur une route parcourue sans cesse par des fonctionnaires romains ; ce travail pouvait s'être accompli sous les yeux mêmes de Polybe, s'il revint d'Espagne avec Scipion en Tan ISl ou 150. On dit également que le mille romaiu ne valait pas 8 stades, mais 8 stades 1/3. Cet argument ne nous paraît pas non plus devoir être pris en considération, car il est conforme à l'esprit de Polybe d'avoir écrit, pour simplifier : de huit en huit. Il faut songer à la longueur de l'expression grecque qui rendrait exactement : de 8 1/3 en 8 1/3. Quoi qu'il en soit, Polybe est seul à connaître et à donner ces chiffres ; Tite-Live les ignore. Comme la longueur du trajet parcouru par l'armée carthaginoise était un * élément essentiel de cette histoire, ne fût-ce que pour frapper l'imagination du lecteur, on ne saurait admettre que Tite-Live ait passé sur ce paragraphe sans en tirer au moins le total des distances énumérées par Polybe, s'il avait lu l'ouvrage de celui-ci.

Tite-Live, de son côté, a donné dans le paragraphe XXI, 23, le récit de la rencontre d'Annibal avec les habitants du Roussillon, que Polybe a ignoré ou supprimé.

Après ces deux passages tout différents, les deux historiens en viennent aux affaires d'Italie, et ici l'emploi d'un même original est évident. Tite-Live se montre, comme dans les passages précédents, plus minutieux que Polybe : il nous apprend les noms des trois magistrats envoyés à Modéne, tandis que Polybe en nomme un seul ; Tite-Live précise qu'il a été perdu 800 soldats et 6 enseignes, et Polybe n'en parle pas;

ces deux détails, et quelques autres de moindre importance, font toute la différence entre les deux textes : Tordre suivi est le même, et certaines phrases tout a fait identiques. Là encore, Polybe a suivi le même original que Tite-Live, mais en l'abrégeant davantage. Cet original, nous savons par P. Orose que c'est Fabius.

Les deux historiens repassent en Gaule avec Scipion (XXI, 26 et fin de III, 41) et présentent encore de grandes analogies pour tout ce qui concerne le débarquement de celui-ci et le passage du Rhône, mais avec de ^érteuses différences, que voici :

Tite-Live donne plus d'indications sur la route suivie par Scipion ; en revanche, il ne dit pas que la bouche du Rhône près de laquelle se fait le débarquement s appelle bouche des Marseillais. Il parle de l'envoi de 300 cavaliers en reconnaissance avant de revenir à Aonibal. Dans Polybe, c'est le contraire.

Une différence plus sensible, c'est que, d'après Polybe (III, 42), Annibal avait acheté ou battu tous les peuples rencontrés jusqu'au Rhône ; les Gaulois qui essayent de l'arrêter au passage du fleuve viennent de la rive gauche, et se rassemblent seulement à la vue de ses préparatifs : ce sont donc des Salluvii. D'après Tite-Live, ce seraient des Volques qui auraient franchi le Rhône devant Annibal. Disons tout de suite combien cette seconde version paraît invraisemblable : il était plus difficile encore de franchir le fleuve avec toute la population des Volques Arecomices qu'avec une armée de 60,000 hommes, el on ne comprendrait pas que ce passage eût laissé

sur la rive droite les bateaux, assez nombreux, dont se sont servis les Carthaginois.

Polybe ajoute aussi, dans les premières lignes de III, 42, qu'il y avait près de quatre jours de marche du camp à la mer. Tite-Live n'en parle pas.

Il y a encore une légère différence dans la manière dont les deux historiens racontent la formation de la flottille. Polybe, toujours attentif aux questions politiques, observe que les grands bateaux sont nombreux dans cette partie du Rhône, à cause des relations commerciales avec les ports de la côte; quant aux nacelles « monoxyles », il dit qu'on en trouva un certain nombre, et qu'on en fabriqua beaucoup. Tile- Live, plus pittoresque, et peut-être moins exact, nous montre les mariniers improvisant pour cette occasion des nacelles creusées dans des troncs d'arbre, etc.

Le passage du Rhône commence, d'après les deux historiens, par l'apparition d'une foule de barbares sur l'autre rive, et le mouvement tournant d'Hannon. Le passage de ce dernier est raconté avec plus de détails par Tite-Live, qui nous dépeint les Espagnols passant le Rhône sur leurs boucliers avec leurs vêtements sur des outres (le contraire serait peut-être plus vraisemblable). Le combat sur la rive, bien que les deux relations ne présentent aucune différence quant au fond, n'est pas décrit en termes identiques, ni en suivant le même ordre.

Pour le passage des éléphants, la divergence est encore plus notable : Tite-Live le place aussitôt après le combat contre les Gaulois, avant l'arrivée de la mission cisalpine et l'apparition des cavaliers romains;

Polybe, au contraire^ ne fait traverser les éléphants que le lendemain, au moment de reprendre la marche vers les Alpes. D'après Tite-Live, une partie des éléphants aurait passé à la nage, tandis que Polybe ne donne que le procédé des radeaux, que Tite-Live décrit aussi pour finir.

Tite-Live a négligé de nous dire à quel moment Annibal avait été prévenu du débarquement de Scipion. D'après Polybe, ce fut après 5on combat contre les Gaulois. Quoi qu'il en soit, tous deux placent ici l'envoi d'une reconnaissance vers la mer {XXI, 29 el III, 44); mais Polybe, qui raconte les événements comme ferait un chroniqueur carthaginois, ne passe pas aussitôt au récit de la rencontre entre les deux cavaleries : il cite auparavant l'arrivée delà mission cisalpine (Magil) et l'assemblée où An nibal prend la parole. Tite-Live, au contraire, veut en finir avec la cavalerie, et pour plus de clarté, raconte immédiatement le combat des deux reconnaissances. Il le raconte, du reste, en supprimant ce détail caractéristique, soigneusement conservé par Polybe, que les cavaliers romains ont poussé jusqu'au camp.

La reconnaissance romaine, dans Tite-Live, rentre sans avoir rien reconnu.

Les discours tenus par les Cisalpins et par Annibal (III, 4,j et XXI, 30) sont assez différents dans les deux auteurs. Celui que prononce Annibal mérite un examea parlicuiier.

F'olybe ne paraît pas supposer que le moral de la troupe fut déprimé, au contraire. Il fait donc parler Annibal sur un ton de joyeuse confiance, et après

quelques mots, il termiDe brièvemeat son allocutioa, en véritable chef, par un ordre. Dans Tite-Live, le tableau est poussé au noir, les troupes démoralisées ; Annibal éclate en reproches. Toutefois, pour commencer, les arguments sont les mêmes , il n'y a qu'une transposition d*ttn mode majeur à un mode mineur.

Annibal, dans l'histoire de Polybe, rappelle à ses hommes ce qu'ils ont déjà fait ; il leur dit qu'ils ont réussi dans toutes leurs entreprises, et que, pour la marche vers l'Italie, le plus fort est fait. — Dans Tite-Live, Annibal s'étonne de cette terreur subite : « Il y a tant d'années qu'il les mène à la victoire ! Et ils ne sont sortis d'Espagne qu'après avoir soumis à Carthage toutes les terres et tous les peuples de la péninsule... » Là, Tite-Live reproduit le discours que Polybe a placé avant le départ de Garthagène (III, 34) : « Indignés de ce que le peuple romain avait osé demander, etc. . . »

Tite-Live continue : « Que croient-ils donc qu'il y ait d'extraordinaire dans les Alpes?... » et ici, nous retrouvons, non plus un discours, mais les observations de Polybe (III, 48) quand il reproche à certains historiens d'avoir donné des Alpes une idée exagéré e : le développement est le môme, les propositions se succèdent dans le même ordre.

Certes, si quelque chose pouvait nous faire supposer que Tite-Live s'est servi du texte de Polybe, ce serait cette partie du discours d'Annibal où il reproduit des observations qui nous paraissaient personnelles à l'historien grec. Nous croyons plutôt que

Polybe emprunte les éléments de ses observations aux hisLoriens originaux.

Quoi qu'il en soit, il semble bien que le discours d'Annibal ait été composé par Tite-Live comme nous venons de le dire, au moyen de trois fragments distincts, et que son œuvre littéraire se soit bornée à choisir et à polir ces trois fragments. Le résultat, du reste, n'est pas heureux, car autant le discours reproduit par Polybe est bien en situation, digne d'un chef, capable de produire l'effet voulu, autant celui qu'a composé Tite-Live, malgré toute son éloquence, est invraisemblable et incapable d'intéresser le soldat.

Polybe entre dans d'assez grands détails sur les préparatifs de départ d'Annibal et sa formation de marche. Tite-Live passe sous silence ces renseignements d'ordre militaire,

Polybe place en cet endroit (III, 49) l'arrivée de Publius au point de passage. Tite-Live n'en parle que plus tard, mais dans les mêmes termes.

Annibal se met en marche : Tite-Live commence cette partie du récit (XXI , 31) par six lignes qui ne se trouvent pas dans Polybe et où il spécifie qu'Antiibal ne prend pas le chemin le plus court. Rappefons-nous que dans la conférence avec Magil, Tite- Live a déjà parlé des hésitations d'Annibal, se demandant s'il combattrait Scipion ou s'il éviterait la bataille, et a fait ressortir que le parti d'éviter les Romains était pris à la demande expresse des Cisalpins. Polybe n'a pas dit mot de tous ces faits, importants au point de vue stratégique et même politique ; Tite-Live a

donc disposé de sources carthaginoises qui manquaient à Polybe.

Nous arrivons à Tlle, Insula, Nr^^s;. Elle est mentionnée par les deux auteurs, mais en termes assez différents : la rivière qui la borne est, dans Polybe, Scaras ou Scoras; dans Tite-Live, elle s'appelle Sarar ou Saras. D'après Polybe, l'Ile est grande comme le delta d'Egypte, et limitée par une montagne ; Tite- Live dit seulement : un certain espace, ou un petit espace de terrain {aliquanium ou aiiqttanndum), ii ne parle pas d'analogie avec le delta, ni de montagne fermant l'espace entre les deux cours d'eau. En revanche, il cite le nom du roi Brancus, que Polybe ignore ou omet.

Ce qu'il y a de plus grave, c'est que Tite-Live place les Allobroges à côté de l'Ile, tandis que Polybe ne les nommera que beaucoup plus loin, au moment de l'entrée en montagne. Matériellement, cVst une distance de 800 stades (140 kilomètres), que cette diffé* rence établit entre les deux positions de l'Ile,

Que disait l'auteur original ? Si c'est Polybe, nous le savons : il place les Allobroges à environ 800 stades de rile. Si c'est Silenos ou un autre, nous ne le savons pas ; mais Polybe est venu sur les lieux, a vu l'Ile et ses habitants, traversé le pays des Allobroges : il est donc certain que s'il ne place pas ces derniers à proximité de l'Ile, ni dans l'Ile, c'est qu'ils n'y sont pas. C'est Tite-Live, ou peut-être Cielius Antipater^ qui a inventé de parler des Allobroges â propos de l'Ile. Cselius était partisan du passage par le Pelit Sainl- Bernard ; il a dû, pour faire concorder celle hypothèse

avec le reste du parcours, relever sensiblement vers Je Nord les différents points mentionnés dans le récit. Il a pu prendre la dangereuse initiative de placer File près des Allobroges ; puis, comme le fait remarquer Deluc, quand il a fallu parler de ces peuples que Polybe appelle Allobroges à l'exclusion de tous autres, il a dû se borner à les qualifier de montagnards.

Au moment où Annibal quitte l'Ile, son armée a été pourvue de tout par le souverain de ce petit pays, et elle est escortée par lui. Tite-Live passe ces quelques lignes, et il le faut bien puisque cette escorte, selon Polybe, va conduire les Carthaginois jusque chez les Allobroges, dont ils ont peur, et que l'historien latin a déjà qualifié d'Allobroges les peuples qui fournissent lescorte.

Voici Annibal mis en route. C'est alors que Tite-Live se permet la plus redoutable interpolation que présente aucun texte historique, interpolation qui rend son récit complètement inintelligible.

Pour en bien comprendre la nature et la valeur, nous reprenons ici littéralement les textes : nos deux historiens ont raconté les aventures d'Annibal dans nie, et terminent par la même phrase :

Polybe.

Ayant pourvu la plupart des ïiolMats de vôtements et de chaussures, il (le roi de File) leur rendit de grands services pour la traversée des montiigTîes.

TlTE-LlVE.

11 (Annibal) reçut des vivres et une grande quantité d'objets de toute espèce, surtout des vêtements, que les froids bien connus des Alpes rendaient indispensables.

Si nous passons à peu près une page, la ressem-

blance reprend pour l'entrée dans les montagnes et le premier combat :

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