III. — L'entrée dans les Alpes
Annibal. ayant marché pendant dix jours le long du Rhône, sans doute à partir de Tlle, commence à monter vers les Alpes (^p;aTo -cfjq ovaSoXfJç Tzpbq xàç^AXirei;). 11 entre alors sur le territoire des AUobroges, et bientôt après, son escorte de cavaliers cavares le quitte. Les AUobroges, de leur côté, ne l'attaquent pas avant qu'il soit arrivé aux montagnes, mais se replient devant lui, font appel à une partie de leur nation, et préparent une embuscade à l'endroit critique.
Cet endroit, qui est proprement « l'entrée des Alpes », avoôcXif; twv ''AXxewv, c'est le bec de l'Échaillon.
de cette nation, quelle qu'elle fût, par la petite rivière de Saint- Nazaire, les Tricastini s'étendront le long de l'Isère jusqu'au Drac. Après eux viendront les Voconlii, occupant les vallées que parcourt le Drac jusqu'à son embouchure. Enfin, après les Vocontii, nous placerons les Tricorii dans la vallée du Grésivaudan, et, comme les Tricastini, le long de l'Isère... Ces faits une fois élfféUs (!), nous pouvons nous expliquer comment Tite-Live, après avoir nommé les AUobroges comme habitant près de l'Ile, les quitte ensuite pour nous faire entrer chez les Tricaslins, les Voconces et les Tricoriens, et n'en reparle plus, tandis que dans Polybe nous les voyons reparaître attaquant l'armée carthaginoise à son entrée dans les Alpes. Parmi les divers mémoires que l'historien latin aura pu consulter, en ayant rencontré dans lesquels on présentait les AUobroges comme s'étendant depuis le Rhône jusqu'aux Alpes, d'autres où on lui disait qu' Annibal avait traversé le territoire des Tricastins, des Voconces et des Tricoriens ; ne connaissant pas la signification de la plupart de ces mots celtes, et n'ayant pas vu que le nom d' AUobroges était une dénomination générale comprenant les diverses peuplades qui habitaient ce pays, il aura conclu que les AUobroges se trouvaient seulement vers les bords du Rhône, et que les Tricastins, les Voconces et les Tricoriens étaient des peuples distincts des premiers, et placés après eux. »
Le voyageur qui vient de Valence a vu se rapprocher progressivement sur sa droite les falaises du Vercors ; en face de lui, ks montagnes de la Grande-Chartreuse. Au tournant de la vallée, il se trouve brusquement entouré de montagnes : une haute muraille le domine à droite; à gauche les cîmes du Casque-de-Néron, du Hachais, etc.; en face, la chaîne de Belledonne; et s'il se retourne, les hauts plateaux des Terres-Froides barrent encore le passage.
11 y a environ 240 à 250 kilomètres, suivant la route ordinaire, depuis le point où nous avons déterminé le passage du Rhône jusqu'au bec de TÉchaillon. Polybe donnait 1400 stades (248 kilomètres).
Annibal devait être encx)re à une grande marche de TÉchailion, quand il envoya des émissaires gaulois aux renseignements. Ceux-ci purent se faufiler aisément jusqu'à l'ennemi par les sentiers du Vercors, dont les derniers relient Saint-Quentin à Veurey. Le camp établi par Annibal avant l'entrée dans les Alpes fut probablement au débouché de la vallée de Montaud, près du village actuel de Saint-Quentin. On apercevait sur les hauteurs les Allobroges en armes, qui étaient nombreux sur le petit plateau de Saint- Ours, au tournant de la vallée.
Avant de commencer le récit des combats soutenus par Annibal contre les Gaulois, il convient d'insister sur deux points essentiels dont on a rarement tenu compte : la longueur de la colonne carthaginoise, et la très faible portée à laquelle les assaillants pouvaient se placer pour l'atteindre.
Annibal avait franchi les Pyrénées avec 50,000 fan-
tassins; il lui en restera 20,000 en arrivant à Turin. Lors de son entrée en montagnes, il devait en avoir au moins 40,000 ; il en perdit plus de 20,000 dans ses deux combats et à la descente du col.
Si la route était assez large pour y passer par quatre, cette infanterie devait occuper une longueur de 16 à 20 kilomètres au moins. Mais, si Ton ne pouvait marcher que par deux, la profondeur de la colonne d'infanterie était de 35 à 40 kilomètres. Ceci est absolument indépendant de la tactique et de la civilisation. C'est le minimum de l'espace que peut occuper une colonne de 40,000 fantassins.
Il y avait 9,000 cavaliers, dont 1000 furent tués ou perdus au passage des Alpes.
Une journée de vivres pour ces 50,000 hommes pèserait aujourd'hui 62,500 kilos, et exigerait 450 mulets pour son transport ; quatre jours de vivres exigerait donc 1800 mulets. Ainsi, sans porter d'avoine pour celte énorme quantité d'animaux, il y avait 40,000 à 11,000 chevaux et mulets. En admettant qu'ils pussent marcher par deux, ils formaient une colonne de 18 kilomètres. S'ils marchaient par un, il leur fallait 36 kilomètres.
Au total, l'armée d'Annibal s'allongeait sur une profondeur de 35 à 70 kilomètres, suivant la largeur des chemins. Ces chiffres n'ont rien d'étonnant si l'on se rappelle qu'un corps d'armée moderne de 25,000 hommes, marchant régulièrement sur une bonne route, forme une colonne de 24 kilomètres.
Ce sont là des éléments qu'il ne faut pas perdre de vue quand on veut se figurer ce qu'était la marche
LA TRAYERSÉB DBS ALPBS. 36S
d'Annibal dans les Alpes, et la manière dont les Gaulois pouvaient l'attaquer.
On a proposé une infinité de défilés où des embuscades ont pu être tendues, dit-on, par les Gaulois à Annibal, et Ton croit volontiers qu'on en trouverait un peu partout. Oui, si l'on se contente du moindre rocher, du défilé le plus court où une poignée de brigands arrêterait une diligence ; et ce sont en effet des embuscades de cette dimension que l'on a imaginées pour rhistoire d'Annibal. Nous sommes loin de compte !
Les défilés où les barbares ont pu assaillir avec avantage une colonne de 50,000 hommes, et lui faire subir des perles énormes, devaient contenir une grande partie de cette colonne, le tiers ou le quart au moins. Un petit défilé de 500, de 1000 mètres, n'aurait pas donné ce résultat : un combat d'avant-garde l'aurait bien vite emporté ! Annibal aurait perdu une heure, mais il n'aurait pas perdu 10,000 hommes.
Nous trouvons entre Grenoble et le bec de l'Échaillon le défilé dé 40 à 15 kilomètres où l'embuscade pouvait être tendue de manière à infliger des pertes cruelles aux Carthaginois.
Le bec de l'Échaillon est Textrême pointe du massif du Vercorsvers le Nord. L'Isère canalisée n'en longe le pied, aujourd'hui, que sur une longueur de 1500 à 2,000 mètres; maïs le lit de cailloux et de sables où ses bras se répandaient s'étend jusqu'au pied des falaises qu'une partie de ses eaux baignait autrefois à partir de Sassenage. La longueur du défilé devait être supérieure à 8 kilomètres, d'après les. traces qui
en restent. Le chemin qui passait là devait être si dangereux, que le colonel Perrin n'admet même pas qu'Annibal y ait passé : «Le pied des montagnes du Lans, complètement infranchissable, même de nos jours, était baigné par l'Isère ou bordé de marais. De Sassenage à Royon, il fallait franchir le bec de rÉchaillori, qui baignait dans le fleuve, et traverser une série de marais impraticables, qui régnaient jusqu'à Saint-Qoeotin. La route actuelle en déblais et en chaussée ne date que de 1842» Le bec de TÉchaillon était infranchissable, même à des piétons isolés, à cause de ses escarpements, et tous les contreforts sont coupés de ravins profonds, tellement ravinés et abrupts que la circulation y est interdite d'une façon continue. Ceux qui ont osé avancer ce fait n'avaient jamais parcouru ce pays^ »
Nous avons parcouru ce pays, et nous partageons entièrement l'avis du colonel Perrin sur les difficultés qu'il présentsdt; mais pourquoi supposer qu'avant la route de 1842 aucun chemin ne passait là? Quelles seraient les populations assez grossières pour négliger de s'assurer une communication rapide dans le fond d'une vallée au prix de quelques coups de pioche, plutôt que de se contenter de sentiers de montagne ?
Il y eut toujours un chemin en corniche dans cette partie, et tous les mémoires en font foi : « Les montagnes qui paraissent sur la rive gauche de l'Isère, nous dit l'ingénieur Montannel (XVIII* siècle), sont fort élevées, fort roides et couronnées de plusieurs
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escarpements. Quoique ces montagnes se rapprochent beaucoup de T Isère, depuis Sassenage jusqu'à Tembouchure de la Bourne, elles ont cependant â leur pied quelques villages dont les principaux sont ceux de Noyarey, de Veurey, de Saint-Quentin, de Saint- Gervais, de Beauvoir et de Saint-Romain, ce qui annonce qu'on peut suivre la rive gauche de T Isère depuis Sassenage jusqu'à l'embouchure de la Bourne, mais par un chemin assez rude pour les chevaux, et où l'artillerie ne saurait passer*. » Tel est le chemin que suivit Annibal. Le nom de Maupas, conservé aujourd'hui par un hameau de Noyarey, témoigne encore du caractère que présentait ce passage et des embuscades auxquelles il se prêtait.
Ainsi que l'a remarqué M. Osiander, la posiLion où les Allobroges livrent le premier combat se compose d'un défilé bordé d'un côté par des hauteurs d'où Ton commande le sentier qui longe la montagne*. L'expression St'ûv, employée par Polybe, prouve qu'il s'agit d'un défilé ; les mots creva et âiîjXÔs, comme dans Tite-Live angustiss et evadit, nous le conlirmenL C'est bien la caractéristique du défilé de rÉchaillon et de Noyarey.
Les Allobroges devaient occuper des positions très voisines de la route ; la faible portée de leurs armes leur rendait inutiles la plupart des positions très
* Archives de la Guerre^ Mémoire local et militaire sur la frontiôre des Alpes, p. 199.
« Cest bien sur le flanc du chemin que le terrain était ej^carpê ; ce n'était pas le chemin lui-môme qui était en pente raids ; dans ce cas, Polybe, comme on le verra plus loin, emploie les expressions àvwoî'pr^ç et xattoçepr,;.
dominantes qui couronnaient les montagnes. Le soir, selon Polybe, ils rentraient dans leur ville ; d'après Tite-Livn, ils se retiraient dans leurs repaires.
La nuit venue, Annibal ayant fait allumer des feux dans son camp de Saint-Quentin, traversa le déGlé, soit au bec de TÉchaillon, soit au col qui fait communiquer Saint-Quentin avec Veurey et Noyarey. L'infanterie d'élite qu'il conduisait vint sans doute s'établir sur les hauteurs entre ces deux villages pour assurer le débouché, de l'Échaillon. Annibal n'avait pas eu le temps de remarquer que, plus au Sud-Est, le chemin continuait à ôtre en corniche, ainsi qu'en témoignent les escarpements bien visibles aujourd'hui sur le terrain et même sur la carte. Les Gaulois, qui s'étaient retirés, sinon jusqu'à Grenoble, au moins jusqu'à Sassenage, s'ébranlèrent le lendemain matin pour reprendre leurs postes : ils virent alors Annibal posté sur les hauteurs entre Veurey et Noyarey, et commandant ainsi tous les chemins de traverse de la région, La colonne carthaginoise, mise en route de bonne heure, ae développait sur la route en corniche, et sa tête dépassait déjà Noyarey. Annibal, on ne sait pourquoi, tenait sa flanc-garde immobile au lieu de marcher parallèlement à la tête de colonne.
Les Gaulois, à ce spectacle, renoncent forcément à gagner leurs positions primitives, d'où ils auraient pu prendre ïes Carthaginois en tête et en queue, mais ils décident de charger la tête de colonne et de « télescoper j> toute l'armée carthaginoise.
Leur attaque a dû avoir lieu près de Noyarey, vers le Maupas.
Polybe nous en indique les terribles résultats : les chevaux et les mulets roulant au fond de la vallée, etc.
Annibal, surpris un moment par cette attaque d'une forme imprévue, se décide à dégringoler avec sa flancgarde des hauteurs de Veillière, et il fonce de haut en bas sur les Gaulois qui enveloppaient son avantgarde.
Le combat terminé, il pousse jusqu'à l'oppidum des Allobroges; c*est CularOy Grenoble.
Lorsqu'on voit combien les indications de Polybe sont simples et claires, on est stupéfait de la manière dont on a voulu les interpréter.
Il y a longtemps que la situation, et presque les limites des Allobroges, sont connues ; on sait que, dans l'antiquité, Cularo était leur principal oppidum. Or, voici Polybe qui nous montre Annibal pénétrant chez les Allobroges au moment où il entre en montagne, puis pillant leur capitale, y trouvant trois jours de vivres pour 50,000 hommes, et sortant enfin de leur territoire trois jours plus tard ; il semblait que tout fût tracé sur la carte : l'entrée en montagne à l'Échaillon ; à Cularo (Grenoble) la capitale où l'on trouvait 130,000 rations réunies; et enfin les trois jours de marche depuis Grenoble jusqu'à la Maurienne, où l'on arrivait chez les Médulles.
Mais c'était trop simple ! Il fallait tout bouleverser, remplacer le Rhône par l'Isère, mettre les Allobroges chez les Médulles, sans savoir qui l'on mettrait chez les Allobroges et où l'on enverrait les Médulles 1 II fallait enfin demander i 50,000 rations à Saint-Jeande-Maurienne. Nous prions le lecteur d'aller visiter cet
370 CHAPITBE IV.
aimable chef-lie a d'arrondissement^ pour juger s'il a jamais pu nourrir 50,000 hommes pendant trois jours.
Il y a là chez Tite-Lîve une de ces expressions malheureuses qu'il place à point nommé dans les descriptions pour le désespoir des commentateurs : le chemin où s engagèrent les Carthaginois était, dit-il, escarpé des deux càléa {lUrimque) . Nous ne croyons pas qu'il faille y attacher d'autre importance, car on ne trouvera que sur les glaciers les moins accessibles un chemin (?) entre deux précipices» On a voulu expliquer cet ulrimque en prétendant qu'il s'agissait d'un col, où le chemin montait, puis descendait, et était très raide des deux côtés ; mais ce n'est pas là le sens '^^ ulrimque. Les historiens qui ont voulu placer le premier combat dans un col, engagent la colonne dans uû chemin creux, et alors c'est toute la description du combat qui devient inexacte ; plus de chevaux roulant du chemin en bas, etc. '.
L'oppidum des Allobroges une fois pillé, Annibal se remet en marche, Polybe nous dit simplement qu'il parcourt « un certain espace » ; Tite-Live, plus précis en celte circonstance, qu'il marche tranquillement pendant trois jours, et fait beaucoup de chemin dans ces
* M, OsinnJer fail (p. Z\) Ja remarque suivante : n A cause de Yntrimqu*:^ de Tile-Live, M. le colonel Hennebert parle d'un isthme élroM^ raboteux, soutenu de part et d'aulre par un talus à lïîc, col élongé, dessinant un  majuscule. Leconlexte monlre qu'il s*agit bieu plutôt d*une paroi rocheuse, avec une muraille à pic remontant d'un c6U!^ et descendant de Tautre. » Ceci ne nous semble pas contestable^
LA TRAVERSÉE DES ALPES. Vtt
trois jours. Il y a, de Grenoble à Aîguebelle, 70 à 75 kilomètres ; ce doit être là ce que rhistorien d'Annibal a jugé être beaucoup de chemin pour trois journées de marche, en comparaison de la vitesse a laquelle on avait marché jusqu'alors.
Là commence la dernière phase de la marche d'Annibal. Mais, avant de parler de la seconde bataille et du passage du col, nous avons à revenir sur quelques opinions émises à propos de l'entrée en montagne,
Nous avons montré comment Tite-Live avait inter* calé, dans la relation que Polybe et lui ont suivie, un fragment pris chez Timagène ou chez quelque autre auteur copié par celui-ci : « Les différends des Allô* broges étant apaisés, Annibal ne prit pas le chemin le plus court, mais il tourna à gauche chez les Tricastins et se dirigea vers les Tricoriens en longeant Vextrème frontière des Voconces, sans rencontrer d'obstacle avant d'arriver à la Druentia, etc. »
La plupart des historiens (Deluc est peut-être seul à faire exception) n'ont pas constaté TintcrpolaLion, et ont traité le récit de Tite-Live comme un tout honiogène. Ils avaient ainsi, d'une part, dans Polybe, pour le trajet entre l'île et l'entrée en montagne :
— 800 stades le long du fleuve, avec une escorte de cavalerie fournie par les habitants de Tlie, puis l'arrivée chez les Allobroges.
D'autre part, dans Tite-Live :
— Sortir de l'Ile, où étaient les Allobroges ; ne pas prendre le chemin le plus court vers les AJpes ; tourner à gauche dans le pays des Tricastins, puis
longer la frontière des Voconces, arriver chez les Tricoriens, passer la Druentia, et parcourir un certain espace en plaine avant d'arriver aux montagnes.
Au delà, les deux récits se reprenaient à coïncider.
Quelque hypothèse que Ton fit, le texte de Tite-Live était inintelligible : impossible d'imaginer qu'Annibal venant du Midi s'est trouvé chez les AUobroges, et que là, faisant face aux Alpes et prenant à gauche, il est allé chez les Tricastins (Saint- Paul-Trois-Châteaux).
On ne s'est pas mis en peine pour si peu : les uns ont déclaré qu'un copiste maladroit avait mis à « gauche » pour « à droite », d'autres que les AUobroges avaient habité le pays des Tricastins et réciproquement, etc. Il n'est rien qu'on ne puisse comprendre en modifiant convenablement les textes et les faits.
Pour nous, qui avons lu le même passage chez un auteur plus ancien que Tite-Live, nous savons qu'aucune erreur de copie n'y a été commise, mais qu'il a été interpolé un peu maladroitement.
C'est à part qu'il faut l'étudier ; on y voit alors Annibal, après le passage du Rhône, ne pas prendre la route directe du mont Genèvre, mais tourner à gauche chez les Tricastins, contourner le territoire des Voconces, se diriger vers les Tricoriens.
Les limites des Tricoriens nous sont si mal connues, que nous ne pouvons savoir où passait l'itinéraire défini par Timagène : en tout cas, l'expression per extremam Vocontiorum orarh doit s'appliquer au passage par la pointe du Vercors, où habitaient les Voconce».
D'après le texte de Timagène, Annibal, après avoir
Il I lin LB.i ^
passé chez les Tricoriens, franchit les Alpes et atteint la Druentia cisalpine (Tanaro); Tile-Live place la Druentia chez les Tricorii, de sorte que ce peut être, dans son esprit, le Drac ou la haute Durance. Il reprend ensuite le trajet en plaine, campestri maxime itinere^ cum bona pace incolentium^ qui répond aux 800 stades le long du fleuve, comptés par Polybe avant l'entrée en montagne.
MM. Fuchs et Osiander, après avoir réussi à trouver un sens au texte de Tile-Live, sont arrivés à une conclusion très particulière : d'après eux, l'armée d'Annibal, en quittant l'Ile, aurait formé deux colonnes; l'une de cavalerie, dont Polybe définirait sommairement la route par ses 800 stades le long du fleuve; l'autre, d'infanterie, que Tite-Live mènerait chez les Tricastins, les Voconces, etc. Nous n'avons trouvé dans les textes aucune trace de cette division.
« Il n'est pas douteux, dit M. Osiander (p. 101), que Polybe et Tite-Live reproduisent ici deux relations diff^érentes; mais il n'est pas moins certain que ces deux relations, loin de se contredire, se complètent. »
A notre avis, il y en a une qui se contredit ellemême, et ne peut, par conséquent, être mise d'accord avec aucune autre. Mais M. Osiander passe très vite sur le mouvement « à gauche vers les Tricastins. »
« Tite-Live, dit-il encore, dissipe (XXI, 31) Tobscurité qui règne dans Polybe » ; et son campestri maxime itinere montre encore que Ton marche, non plus sur une ligne plane, mais sur une sur/ace plane (Osiander, p. 30).
« Où était donc l'infanterie carthaginoise, à qui
incombait la roission de couvrir les derrières de la cavalerie ? Tite-Live nous donne (XXI, Si) la réponse qui manque dans Polybe. Annibal dirigea son infanterie du camp situé au confluent de l'Isère, non pas suivant la ligne directe, mais à gauche dans le domaine des Tricastins, puis par la frontière des Voconces vers les Tricorieiis, c'est-à-dire par la rive gauche de r Isère et vers TEst. » Nous sommes un peu abasourdis par cette manière. de comprendre ad lœvam^ et par le circuit fabuleux imposé à cette infanterie, qui est venue de Roquemaure à Valence et va retourner de là chez les Tricastins!
w II y a on trait carastéristique de ce passage que Fuchs a relevé, dit M. Osiander, c'est qu'il s'y agit spécialement des opérations de l'infanterie, tandis que dans Polybe c'est presque toujours la cavalerie qui est au premier plan, >»
Comme le passage Je Polybe se borne à l'indication de 800 stades le long du fleuve^ avec une escorte de cavaliers gaulois, nous ne voyons pas en. quoi les opérations de la cavalerie carthaginoise y sont spécialement mentionnées. Quant à Tite-Live, il ne parle ni d'infanterie ni de cavalerie, mais se borne à dire qu au sortir de l'Ile, Annibal prend à gauche chez les Tricastins, etc. Ce fragment, intercalé dans la relation de Silenos, a fort intrigué les commentateurs. « D'après Soltau, dit M, Osiander, ces données proviendraient d'an ancien annaliste romain, et furent fondus avec des passages plus étendus de Polybe par un second
écrivain Breska pense à Fabius Pictor, Soltau à
Acilius, ce contemporain de Caton l'Ancien dont les
annales écrites en grec furent transcrites en latio par un certain Claudius (pas Quadrigarius) et utilisées sous cette forme par Tite-Live (XXV, 39 ; XXXV, 14; Cicéron, De officiis, III, 32.) En tout cas, fécrwain latin n'a pas simplement juxtaposé les divers morceaux de ses deux originaux en une sorte de mosaïque^ mais il s'est efforcé de les mélanger intimemetit. »
Nous avons montré l'original du fragment interpolé par Tîte-Live, et Ton a pu voir qu'il n'avait subi aucune retouche, aucun mélange; on a vu aussi, qu'à part les 800 stades le long du fleuve et Tescorte de cavalerie, queTite-Live ne mentionne pas, le fragment de Timagène vient s'intercaler simplement dans la relation que Polybe a copiée. On jugera s'il y a là le moindre eflFort de fusion et de rédaction.
Il nous semble que les deux historiens allemands auraient pu s'attacher davantage aux expressions formelles des auteurs, comme Tçopi t5v rr^Ta^itèv et ad lœvam^ plutôt que d'y chercher des distinctions d'armes qu'on n'y aperçoit pas.
M. Osiander a placé l'Ile chez les Allobrogcs; plus tard, au moment d'entrer dans les Alpes, Polybe nous parlera des Allobroges. Le savant allemand en conclut que tout le trajet depuis l'Ile jusqu'à l'entrée en montagne se fait dans le territoire allobroge, et selon son habitude, il attribue directement à Polybe ce qu'iJ croit pouvoir déduire de ses indications,
« Hannibal musste also wenigstens mit einem Teîl seiner Armée auf der Insel erscheinen,.. Dass dies geschah, folgt aus Polybîus III, 49j 13, de}in nach
erlcdigtem Slreil zieht Ilannibal mit seijien Reitern (and Eleplmnten) durch clas Land der Allobroger, also durch die Insel, bis in die Nèlhe der Alpeniibergang. » Quelle étonnante manière de iire et de traduire un texte !
Chemin faisant, M, Osiander rencontre CularOy qu'il éprouve le besoin de placer sur la rive droite de l'Isère, malgré toutes les descriptions et tous les témoignages.
Plus loin encore, lisant dans Tite-Live : haud usquam impedita via, priusquam ad Druentiam fluine^i pervenit, il comprend que hattd impedita via signifie « praticable pour rinfanterie seulement ».
Telles sont les interprétations où Ton est entraîné quand on s'est écarté dès le début des chiffres et des données positives de Polybe.
Kst-il nécessaire, après ce que nous savocis des fragments de Timagène où la Druentia est mentionnée, de nous demander si elle doit élre assimilée au Drac ou à la Durance^ dans la pensée de Tite-Live? La question a bien peu d'intérêt, et il est bien inutile d'éclaircir les confusions de Thistorien latin.
Le Drac a porté, au moyen âge, des noms très voisins de Druentia; il s'est appelé Drausus {Acta sanctorum^ H mai 972), Derausus, etc. La confusion a donc pu se faire entre la Durance, le Drac et cette troisième Druentia nommée par Strabon et Timagène, qui doit être le Tanaro \
1 LiHAiZAf p. 88 :
it Le brac, qu'Anaibaî dut nécessairemenL passer pr^s de Grenoble, ne prèsenle-Nl pas, et là prédsémenïj la réuïdon de tous
Nous apprenons par Polybe qu'Annibal est arrivé sur la crête des Alpes le neuvième jour ; mais où
les caractères de ce fleuve Druentia que Tile-Live fait traverser avec tant de diflicultés et de dangers par les Carthaginois ? L'ayant observé près de Grenoble sur plusieurs points de son cours, je crois pouvoir affirmer qu'il serait impossible d*en donner une description plus exacte qu'en reproduisant mot pour mot la description latine. 11 est vrai que les travaux qu'on a faits pour obvier à ses ravages ont pu dénaturer en partie l'aspect qu'il offrait autrefois, mais ils peuvent aussi donner une idée de ce qu'il devait être avant qu'on ne les eût entrepris. Ainsi, d'après les renseignements que j'ai recueillis sur les lieux, il parait qu'il passait d'abord au petit village d'Èchirolles, traversait la plaine du côté où se trouve aujourd'hui la grande route de Bourg d'Oisans, et venait, après avoir côtoyé les anciens remparts de Grenoble, se jeter dans risère à un quart de lieue au-dessus de la ville, près le petit village de la Tronche. Les ravages que causaient ses débordements décidèrent, sous Louis Xlil, le maréchal de Lesdiguières à entreprendre les travaux qui existent encore aujourd'hui. Il détourna son cours, lui fit creuser un nouveau lit qu^il fortifia de deux longues digues, qui s'étendent depuis sa nouvelle embouchure jusqu'au pont de Cfaix dans l'espace de 5,400 toises... Mais, môme dans le lit artificiel où on a voulu l'emprisonner, il présente encore les phénomènes que Tite-Live attribue à la Uurance. Entraînant dans son cours une grande quantité de sables, il se forme de nouveaux lits dans celui que l'art lui a creusé, et s'y portant de tout l'effort de ses eaux, il y coule avec l'impétuosité d'un torrent non moins profond que rapide, tandis qu'à côté on aperçoit le sable à découvert, ou tout au plus quelques pieds d'eau qui permettraient de le passer à gué. C'est à raison de cette irrégularité continuelle dans son cours, qu'on est obligé d'aller chercher tantôt j)lus haut, tantôt plus bas, le bac qui sert à le passer, et que l'on a pratiqué de distance en distance tout le long de la chaussée des chemins qui aboutissent aux divers endroits où l'on peut le traverser. Mais si l'on veut le voir tel qu'il existait autrefois, il faut aller au delà du pont de Claix, où se terminent les constructions dont nous
compte4-il le premier jour? Il ne le dit pas. Il est assez probable que c'est à Tentrée en montagne ; mais cette entrée s'est faite progressivement : deux camps successifs avant le défilé, puis un jour de combat, puis un jour de repos ou de pillage dans la ville allobroge.
venons de parler. N'étant plus encaissé dans un lit régulier , n* ayant point de rives fixes qui le contiennent, charriant dans son cours d^ énormes masses de saSle et de gravier, il s'y creuse à la fois plu-sieurs lits tantôt sur un point, tantôt sur un autre, forme sans cesse de nouveaux gués et de nouveaux gouffres, et souvent, lorsque ses eaux sont grossies par les pluies tombées dans les montagnes, on le voit occuper en largeur plus d'un quart de lieue de terrain... « Quand on songe que la plupart de ces noms de fleuves sont significatifs; que leur sens étymologique réside principalement dans celui du radical ; que ce radical, dans un grand nombre de ces noms, représente une propriété commune, ainsi dans Rhodanus, Druna, Druentia, Dracus, le verbe *pioi ou quelque mot celtique analogue, qui s'y montre évidemment, surtout dans les trois derniers, où l'identité du radical est si sensible ; quand on observe enfin que, du temps de Tite-Live, le dernier de ces fleuves n'avait pas encore de nom dans la géographie, puisqu'on ne le trouve pas, môme plus tard, dans Strabon ni dans Plolémée, ne conçoit-on pas facilement comment cet historien, rencontrant ce fleuve décrit dans les mémoires d'après lesquels il travaillait, et désigné sous un nom qu'il ne retrouvait dans aucun géographe ; voyant d'ailleurs le rapport qu'il avait, et par lui-môme et par son nom, avec la Durance, rivière alors très connue, aura pu prendre sur luimôme, tout en conservant la description, de substituer à la dénomination inconnue celle de Druentia, qui est restée ? Si l'on veut que ce mot, par cela seul qu'il se trouve dans la narration de Tite-Live, ait dû se trouver dans les mémoires qu'il consultait, ne pourrait- on pas alors voir là une seule et môme dénomination appliquée à deux rivières différentes, et penser que les auteurs de ces mémoires reconnaissaient deux Durances, comme depuis on a reconnu deux Doires ? Ou bien enfin ne pourrait-on pas encore supposer que la rivière en question se trouvait décrite seulement sans ôtre nommée, et que Tite-Live, d'après les analogies qu'elle avait avec la Durance, aura cru reconnaître en elle ce dernier fleuve, dont il lui aura imposé le nom ? »
De ces quatre journées, quelle est la première du passage des Alpes ? Bien hardi qui ose le préciser. Mais ils sont beaucoup qui ont eu cette hardiesse, et ils sont loin de tomber d'accord.
Il n'est pas plus facile de s'entendre pour l'emploi des journées suivantes. Les indications de Polybe sont très vagues; il conduit Annibal jusqu'à la ville des AUobroges, et ajoute :
« Ayant campé là, et s'y étant arrêté un jour^ il repartit. Les jours suivants^ jusqu'à un certain point, il conduisit son armée en sûreté; mais dès le quatrième jour^ il recommença à courir de grands dangers. Ceux qui habitaient le long de sa roule vinrent
au-devant de lui, etc Annibal s'y fia dans une
certaine mesure, au point de s'en servir comme guides à travers les pays difficiles de ce côté. Ces gens marchent en tête pendant deux jours, puis les naturels, s'étant rassemblés et ayant côtoyé la marche de l'armée, l'attaquent comme elle traversait une gorge
aux flancs escarpés et inaccessibles Annibal fut
obligé de passer la nuit avec ses soldats sur une roche nue très forte, séparé de ses chevaux et de ses bêtes de somme, mais veillant sur eux, qui [parvinrent (à peine à défiler hors de ces gorges en toute la nuit. Le lendemaifi, les ennemis s'étant éloignés, il rejoignit les chevaux et les bêtes de somme, et repartit vers les passages situés tout en haut des Alpes Le neuvième jour^ il arriva sur le col, campa, et s'arrêta
deux jours Le lendemain, il leva le camp et
commença la descente Annibal fit bivouaquer
sur la crête Un seul jour suffit pour faire un
380 CHAPITRE lY.
chemin praticable aux chevaux. .... Après trots jours
de soulîrances, il fit passer les éléphants Annibal,
ayant rassemblé toute son armée au même endroit, descendait, et le troisième jour à partir du susdit précipice, il atteignit les pfaines, ayant fait la traversée des Alpes en quinze jours. »
Tels sont les renseignements que nous donne Polybe sur la chronologie de l'expédition ; ils prêtent fort à ]a discussion. Ce qu'il y a de positif, c'est qu'Annibal arrive au col le neuvième jotir ; mais ce jour-là est-il le même que le lendemain du combat ? On peut admettre, et c'est le plus vraisemblable, que le lendemain du combat Annibal ait repris sa marche vers le col, et que ce soit le surlendemain seulement, neuvième jour, qu'il y soit parvenu. M. Osiander pense que le lendemain du combat et le neuvième jour sont deux jours distincts; Je lieutenant Azan les confond en un seul. Nous ne voyons guère d'argument décisif pour ou contre Tune des deux opinions. D'après le lieutenant Azan, le fait que, le lendemain du combat, Annibal se dirige vers les passages les plus élevés, doit indiquer que, ce jouP'là, il quitte la vallée principale pour s'engager dans Je vallon où s'élève le chemin du col. Cette interprétation parait très raisonnable ; mais comme toujours, il ne faut pas tout prendre au pied de la lettre, et vouloir que cette étape commence exactement à l'entrée du vaïlon* M. Azan nous a d'ailleurs soutenu que :cpc; N>;j;v excluait l'idée d'entrer dans rtlcj et il veut moin tenant que -^poq là; 0::£p6oXàç nous conduise jusqu'au col.
En vérité, nous ignorons si le combat s'est produit le septième ou le huitième jour.
D'autre part, nous ne savions pas davantage si le séjour dans la ville des AUobroges avait lieu le deuxième ou le troisième jour depuis l'entrée dans les Alpes.
Que penserons-nous donc de l'intervalle entre le séjour dans la ville et le second combat ?
Le quatrième jour, Annibal « retombe dans de grands dangers » , ou « recommence à courir de grands dangers ». Expression bien vague! S^p-, plique-t-elle au jour où éclate le danger, c'est-à-dire au jour du combat, ou à l'arrivée des faux ambassadeurs*?
De plus, si nous comptons quatre marches entre le séjour dans la ville et le second combat, à quel moment au juste sont arrivés les ambassadeurs? Les deux jours pendant lesquels ils marchent en tête de la colonne
* Markhauser, p. 34 : Polybs Kapitalsûnde-hdufige StileigentûmlichkeiU
Nach Rauchenstein, Neumann u. a. liebt es Polybius in populârem Erzâhlerlon « ganz Kurz und zur bessern Orienlirung des Lesers vorzugreifen. »
Polybius beginnt die Erzâhlung einer neuen Episode mit der Ankûndigung des Kommenden Hauptereignisses (im Aorisl), worauf er, mil fap einleilend, die auf das Hauptereigniss vorbereitenden Nebenumstànde (im. Imperf. ) der Zeitfolge nach entwickell. In unserm Fall bilden das Hauptereigniss die \xv^i\o\ x'vouvoi, d. h. die Kàmpfe bei der Schlucht am vierten Tag nach dem Aufbruch aus der eroberten stadt ; der rest des Kapitels schildert die zu diesen Kàmpfen fûhrenden Nebenumstànde. Wir werden sehen, dass selbst Livius, resp. sein Gewâhrsmann, Polybs Darstellung missversleliend gelegentlich Haupt und Nebenstânde verwirrt.
comprennent -ils celui de leur arrivée où celui du combat? Autant de questions pour lesquelles on a fourni des réponses diverses et également soutenables.
M. Osiander veut que le combat ait lieu le quatrième jour depuis le départ de la ville, et il donne de très bonnes raisons, mais malgré ce que ses explications ont de plausible, il semble que Tile-Live lève nos doutes dans le sens opposé. Il a puisé à la même source que Polybe et paraît rendre l'original d'une minière plus explicite.
Après avoir quitté la ville, Annibal, dit l'historien romain, marcha tranquillement trois jours, pendant lesquels il fit beaucoup de chemin. C*est le quatrième jour que les ambassadeurs gaulois se présentent à lui.
Nous croyons donc pouvoir présenter comme la plus probable la chronologie suivante, mais sous toutes réserves :
!«' jour Entrée dans les Alpes ; combat contre les Allobroges ;
pillage de leur ville ; 2« — Séjour dans la ville des Allobroges ; 3« -■> 4« — [ Marche assez rapide et sans incident ;
6« — Arrivée des ambassadeurs gaulois ; marche ;
V — Marche ;
8* — Combat ;
9« — Marche jusqu'au col.
Il y a 70 à 75 kilomètres de Grenoble à Aiguebelle par la rive gauche de l'Isère, en passant à la Rochette et Chamoux. C'est là, sans doute, ce que l'historien appelle trois grandes marches, par comparaison avec celles du début.
Les ambassadeurs médulles abordent Annibal le soir
da ciaqmème jour ou le malin du sixième jour, à Chamousset ou à Aîguebelle, c'esl-à-dire au moment où il sort du territoire Allobroge pour entrer chez les Médulles.
Le sixième et le septième jour, les Médulles guident l'armée. On campe peut-être à la Chapelle, puis à Saint-Jean-de-Maurienne, faisant encore 33 kilomètres en deux jours, soit 16 à 17 kilomètres par jour.
Jusqu'auprès de Saint-Michel, la vallée est large et facile ; de loin en loin elle se resserre pendant 500 ou 1000 mètres, mais les montagnes qui se rapprochent ainsi n'ont rien de difficile, et il n'y avait pas là de position où les Médulles pussent arrêter une armée de 40,000 hommes. Il est probable, d'ailleurs, que cette nation se sentait trop faible pour un tel adversaire, et qu'elle avait invoqué le secours des Centrons et des Caluriges, comme elle le fit plus tard pour combattre César. Les Caturiges devaient arriver par le Galibier, les Ceutrons par le col des Encombres, et c'est vers Saint-Michel que les trois hordes devaient agir ensemble. Tous les commentateurs sont d'accord sur ce point, mais c'est bien souvent pour le premier combat, et non pour le second, qu'ils donnent ces explications.
Le colonel Perrin juge la vallée de l'Arc si difficile à parcourir, qu'il ne veut pas admettre qu'Annibal en ait suivi le fond. Entre Chamoux et Aiguebelle, où le chemin de la vallée a existé de tout temps, et passait seulement pour impropre aux charrois de l'artillerie*, il fait passer les Carthaginois au col de Montandry, à
* C'est une situation identique à celle du bec de rÉchaiUon.
1320 mètres d aHitude (Chamoux est à 320 mètres). P|us loin, il remonte sur le plateau de Corbière, où il veut placer la ville allobroge. Nous doutons qu'il y ait jamais eu là de quoi ravitailler 40,000 hommes pour trois jours. Plus loin, nous remontons la rive gauche du ru de Saint-Pierre jusqu'à 1400 mètres d'altitude, d'où, par un sentier « bon quoique assez raide », dit le colonelPerrin, on descend au domaine.
Ainsi, le fond de la vallée serait toujours impraticable, et l'on n'aurait jamais ouvert de chemin au pied des pentes, abruptes ou non, de la Maurienne. La seule pensée de ces ascensions quotidiennes à la cote 1 400 nous empêche de croire que le tracé du colonel Perrin ait été accepté par les indigènes ; et, pour les éléphants d'Annibal, mieux valait à coup sûr marcher sur les galets et dans les marais, que de monter quotidiennement de 1000 mètres pour descendre aussitôt par un sentier « bon quoique assez raide. »
Il est vrai qu'on nous montre au-dessus de Saint- Michel un sentier que les naturels appellent, dit-on, la Vie, et qui serait une ancienne voie romaine. C'est possible, mais alors cette voie aura été tracée de manière à ne pas multiplier les montées et les descentes. Le premier devoir d'un chemin est de ne pas donner lieu à des fatigues inutiles.
Lorsqu'on remonte la vallée de la Maurienne, un défilé important se présente à Pontamafrey, un peu en aval de Saint-Jean-de-Maurienne * ; la vallée s'élargit
* « A environ 4 kilomètres en amont de la Chambre, commence une cluse longue de 3 à i kilomètres. Le commencement est marqué par un éperon rocheux étroit, qui s'avance de la
ensuite pour se resserrer déGnitivemeot à partir de Saint-Michel. Pendant une quinzaine de kilomètres, de Saint-Michel à Modane, et surtout aux abords de la Praz, la vallée est étroite; les flancs tantôt escarpés et tantôt à pentes plus ou moins raides, toujours boisées, se joignent sur le thalweg, sans qu'il y ait un fond de vallée comme dans la partie inférieure de la Maurienne.
Une barrière nette, brutale, infranchissable, sépare les deux parties de la région : c'est le rocher de la Porte ou de Vigny, dont le nom expressif fait bien comprendre la valeur stratégique. Il domine la plaine de 200 mètres environ ; la nouvelle route et le chemin de fer ont élargi la trouée, dite Pas-du-Roc, où l'Arc trouvait place à peine entre ce rocher 'et celui du Télégraphe, qui lui fait face*.
Les montagnards, dit Polybe, assaillent l'armée comme elle traverse un précipice aux parois escarpées et inabordables. Heureusement cette attaque se produit après le passage de la tête de colonne, composée de la cavalerie et des mulets; les barbares chargent sur les flancs et les derrières. L'infanterie
paroi nord-est vers la rive droite du torrent, tandis qu'en face la rive gauche présente encore un peu de largeur. Mais bientôt, de ce côté, plusieurs parois à pic se dressent sur le bord même du torrent, laissant cette fois une étroite bande praticable sur la rive opposée..... L'Arc forme dans cette cluse plusieurs rapides
assez violents A la fin du défilé, après avoir longé pendant
2 kilomètres, Tétroit coteau d'Hermillon, l'Arc se serre contre les rochers de TÉchaillon. De tout temps, les routes ont dû changer de rive entre ilermillon et Saint-Jean. » (Osiamder
* Colonel Perrin, p. 46 et 47.
carthaginoise, qui se trouvait placée derrière la cavalerie, se déploie et tient tête aux assaillants pendant que chevaux et mulets continuent la marche. Ils défilèrent toute la journée et toute la nuit, Tinfanterie combattant toujours sur place.
Dans Tite-Live, ce dernier point s'explique mieux encore : la colonne à cheval pénètre dans les gorges, dont l'infanterie couvre Tentrée en combattant; mais, tant que dure la bataille, Annibal n'ose pas rompre en colonne et engager l'infanterie à son tour dans le défilé.
Le précipice, au passage duquel l'attaque a commencé, paraît être le Pas-du-Roc.
Les gorges, où la cavalerie carthaginoise a marché tout le jour et toute la nuit, nous ne croyons pas exagérer en leur donnant 15, 20 ou 25 kilomètres de longueur. Si elles n'en avsdent que 5 ou iO, on ne comprendrait plus du tout cette marche de vingt-quatre heures. Or, la seule gorge de 15 kilomètres de longueur qu'il y ait en Maurienne, c'est celle qui s'étend de Saint-Michel à Modane par la Praz.
C'est là que s'engagea la cavalerie carthaginoise en sortant du camp qu'elle avait occupé entre Saint- Jean-de-Maurienne et la Porte. L'infanterie tint tête à la fois sur la route de la vallée et sur celle des Encombres, c'est-à-dire autour du Pas-du-Roc et du rocher de la Porte, qui barre la vallée de l'Arc en aval de Saint-Michel. Ce serait là le Ae\j-^T:éxpù^ de Polybe. On a beaucoup discuté pour savoir si Asux^- -njétp^v signifiait une roche nue ou une roche blanche ; la chose n'a aucune importance pour nous, puisque la
o Si
es î>
montagne calcaire que noHs identifions avec le Acuxô- Tzévpof de Polybe est bianehe et mie à la fois; mEis il nous semble qu'on n'aurait pas pris la peine de souder les mots Xsux5v et icrcp^v pour que le composé XeoKôTcéTpôv eût strictement le même sens que Xeux^ xctpcv. Une roche blanche n'est pas une chose assez intéressante pour qu'on lui forge un nom spécial, et surtout on ne formerait pas ce nom en accolant ^plement les mots roche-blanche *.
Quoi qu'il en soit, le rocher de Vigny ou de la Porte, cloison naturelle, muraille blanche de 260 mètres qui barre la vallée en aval de Saint-Michel, est admirablement placé pour la position d'arrièregarde qu'occupait Annibal. Grâce à lui, les Carthaginois n'avaient plus à craindre d'attaque par le fond de la vallée, le rodier de la Porte étant inaccessible. Il leur suffisait de tenir tête à l'ennemi sur les deux flancs, vers la route des Encombres et celh du Galibier.
On a indiqué divers rochers très blancs et très nus auxquels on voulait attribuer ce rôle. Ce sont généralement des roches trop peu considérable» pour Tavoir bien rempli, et pour avoir attiré l'attention d'un historiographe généralement peu prolixe. Nous reprocherons en outre à ces positions d'avoir été choisies à
* On trouTe dans Poltbb, X, 30 : sf o; yà^ zk xapauc&tysva xmv ôpûv oùy^ oîov t'wv toutoij 7cpoa6aXeîv, ocXÎLà tôt; çiSoîç xoù toÎç suÇoSvoiç oùx otôiivaTOç ijv î) S{ owxwv xtSv X6oxo:r^Tpo)v àva6oXT[.
Larauza (lll) suppose que Xcuxon^Tpa désigne ici une partie spéciale des montagnes. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce n'est pas la blancheur de la pierre qui en rend l'ascension pénible. }
proximité du col, vers Aussois ou TEsseillon ; il faut pourtant se rappeler que, pendant le combat d'arrièregarde soutenu par Annibal, la cavalerie filait, filait toujours, devant le danger ; elle prit une telle avance que le contact fut perdu entre elle et l'infanterie. II y a donc, dans la nuit qui suit le combat, toute la longueur de la colonne d'armée entre le point où s'arrête la tête de la cavalerie, et celui où Annibal continue à combattre. Ce n'est pas trop de 20 a 25 kilomètres.
Le lendemain matin, à la première heure, Annibal remet Tarrière-garde en marche et, de sa personne, double toute sa colonne, à laquelle il veut maintenant servir de guide. II rejoint la cavalerie bivouaquée entre Modane et Bramans et l'engage sur le chemin du Clapier.
Celte tête de colonne fera le jour même, si nous en croyons le lieutenant Azan, ou en deux jours, d'après M. Osiander, l'ascension du col. Annibal s'arrêtera deux jours au col pour laisser à la queue de la colonne le temps de serrer sur la tête.
L'infanterie, que les barbares avaient cessé d'attaquer avec autant de vigueur, s'était engagée à son tour dans le défilé. Elle ne put arriver que dans la journée au bivouac de la cavalerie, et elle resta d'une marche en retard sur la tête de colonne. Au moment où celle-ci débouche au col Clapier, l'infanterie ne doit atteindre que Bramans ou le Planais, et c'est seulement le dixième jour qu'elle a dû camper au col.
D'après l'hypothèse que nous venons de présenter, les étapes auraient été les suivantes :
i«^ jour De l'Échaillon à Grenoble 17
•2« - Repos 0
3« ___ Près de Laval 20
4e — Près de Pontcharra 20
5« — AChamoux , 20
6* — AEpierre 20
7° — A Saint-Jean-de-Maunenno 23
8* — La léle de colonne à Modane 27
(la queue au Pas-du-Roc, 6 kilom.)
9« — La tête de colonne au col 26
(la queue à Bramans, 29 kilom.)
10* — Repos 0
(la queue, 18 kilom.)
Il» — Repos 0
Mais tout ceci, nous le répétons, n'est qu'une hypothèse, car nous ne trouvons pas dans les textes des éléments de certitude suffisante pour rien affirmer sur ce point.