V. — Le col
Le pas le plus considérable, et on peut dire le seul qu'ait fait la question depuis qu'on la discute, c'est au colonel Perrin qu'on le doit, car c'est lui qui a révélé aux historiens cette singulière propriété du col Clapier, d'être le seul d'où l'on voit les plaines d'Italie.
« Certes, si Polybe ne nous eût pas dit que du haut des Alpes le général carthaginois avait montré l'Italie à ses soldats, il nous aurait été complètement impossible de déterminer sa marche, dit le colonel Perrin ; mais ce renseignement si précis est le phare lumineux qui a guidé nos recherches et fixé toutes nos indécisions. »
390 CHAPITKE IV.
Et Ton peut ajouter que si l'on n'avait pas déterminé le passage unique d'où l'on avait cette vue merveilleuse sur l'Italie, on aurait erré de solution en solution sans jamais pouvoir s'arrêter à aucune.
Ce que Polybe a voulu dire d'après des témoins oculaires, et à propos de localités qu'H avait visitées lui-même, est parfaitement positif.
Or, jusqu'aux reconnaissances exécutées avec une persévérance et une sagacité inouïes par le colonel Perrin, on ne connaissait pas de col dans les Alpes, d'où Annibal aurait pu montrer à ses soldats les plaines du Pô. On négligeait donc une condition qu'on ne savait pas réaliser ; à vrai dire, c'était toujours l'éternelle histoire des raisins trop verts. Mais aujourd'hui, nous savons, grâce au colonel Perrin, qu'il y a, au col du Clapier, tout près du mont Cenis, une plateforme d'où Ton a une vue très étendue sur les plaines du Pô. Le doute est d'autant moins permis, que c'est précisément là que nous conduisent les chiffres de Polybe.
Nous avons reconnu que ces chiffres étaient en plein désaccord avec les itinéraires du mont Genèvre et do Petit Saint-Bernard ; ils ne s'accordaient pas tout i fait avec celui du mont Cenis ; le chemin du Clapier est le seul qui s'y adapte absolument. Mais qui aurait jamais pensé à ce passage abandonné, oublié, devenu difficile, paradoxal, si le colonel Perrin n'y avait appelé Fattention ?
De vieux guides Joanne, remontant à 1860, décrivaient le chemin du Clapier, et signalaient le panorama qu'on a pendant la descente vers Suse. Les éditions
suivantes oDt supprimé ce passage, et c'est seulement depuis le» travaux du colonel Perrin qu'une note très brève {Guide de Savoie, p. 423), recommence à indiquer ce qui suit :
« Col de Clapier (2,491 m.). En appuyant de 200 à 300 mètres vers la droite, on* jouit d'une belle vue sur la vallée de la Doii^e, les plaines du Pô, Turin^ la Superga, etc. »
Cette vue de l'Italie nous était annoncée par le colonel Perrin, parle lieutenant Azan, par M. Soltau, etc.; et pourtant, à notre arrivée au col, nous avons été surpris, émervdllé du spectacle qui s'offrait à nous, quoique l'air fût charçé de brumes, et que le soleil ne se découvrît pas. Ce n'est pas un petit coin de prairies que l'on entrevoit dans une échancrure de mon-tagnes; c'est toute la vallée de Suse qui s'ouvre largement, entre les hauteurs de Drubiagfio et de Sant' Ambrogio, pour encadrer Turin; puis, audessus du vieux château de Sant' Ambrogio , les collines du Montferrat, toute la plaine du Piémont, la Lombardie, et à droite l'Apennin ligure. Certes, Annibal pouvait montrer à ses soldats, non seulement la plaine du Pô, mais la route de Rome jusqu'en Étrurie-
On admet, en général, Texactitude du fait; il y a peu d'historiens qui doutent de la sincérité de Polybe, Il y en a cependant, et l'un de nos plus spirituels professeurs disait en Sorbonne à un candidat : Mais, Monsieur, êtes-vous bien sûr qu' Annibal ait montré les plaines à ses troupes? Polybe y, était-il, pour pouvoir l'affirmer?
Nous ne pouvons accepter l'objection. S'il ne s' agis-
âait que de Tite-Live, copiant plus ou moins servilement un chroniqueur, que Ton ne connaît pas et qui peut nous tromper, elle serait recevable; mais il ne faut pas oublier que Polybe a été sur les lieux; s'il n'a pas entendu Annibal parlant â ses soldats, s'il ne Ta pas vQ montrant les plaines d'Italie, il a reconnu la possibilité du fait. Avec un historien d'une pareille sincérité, l'on peut être assuré que s'il n'avait pas vu la plaine en arrivant au col, il aurait supprimé le passage dans lequel Silenos racontait qu'Anûibai avait vu et montré la plaine.
Du reste, nous le répétons, le fait trouve peu d'incrédules. Les partisans du Clapier tirent grande force de cet argument, et leurs adversaires, au lieu de le rejeter, cherchent à se procurer les avantages d*un point de vue. Il leur faut se contenter de peu. Du Petit Saint-Bernard, on ne voit qu'un précipice affreux ; au monl Genévre, la vue est barrée de tous côtés par fe Ghaberton et le massif de rAssielte, et ne plonge même pas dans la vallée d'Oulx» Au mont Genis, certains ont prétendu avoir la vue de la plaine, mais quand il a fallu préciser, il s'est trouvé qu'il y avait à monter de 300, 400 ou même 600 mètres au-dessus du plateau.
« Je sais, dit le colonel Perrîn (p. 71), qu'on a avancé qu'on voyait les plaines d'Italie de Corna Rossa, située à l'ouest de la Grand'Croix. Cela se peut. J'y suis monté, et de la première corne qui domine le fort de Varîselle, je n'ai rien aperçu. L'ascension avait été très pénible et c'était dans le mois d'août. "
M. Osiander, en s'élevant à mi-hauteur entre le refuge n<» 18 et le sommet de la Turra, a aperçu un coin de la plaine des environs de Pignerol ; mais il a dû s'élever pendant une heure au-dessus du col.
Or ces deux points, Turra et Corna Rossa, sont, d'après la carte, ceux qui ont le plus de chances d'avoir des vues sur la plaine ; le reste des montagnes qui entourent le plateau du mont Cenis se trouve dans une situation beaucoup moins favorable.
« Certes, dit le colonel Perrin, d'autres points de la chaîne des Alpes que de celui où s'est effectué le passage de l'armée carthaginoise, on peut voir les plaines de l'Italie; mais ces points sont d'un accès difQcile, très limités en étendue, à plusieurs heures de marche d'un point propre à un campement, et une armée fatiguée, presque découragée, qui venait d'échapper comme par miracle à un combat acharné, n'allait pas, à travers les neiges et les glaciers, s'élever de 300 à 400 mètres d'altitude pour voir les plaines du Pô.
« Il fallait que du camp, sans fatigue et tout naturellement, on pût contempler ce magnifique spectacle. Un seul point réunit toutes ces conditions, le col du Clapier*. »
Ainsi que nous l'avons montré au début de ce chapitre, le Clapier est aussi le seul qui satisfasse aux conditions numériques fixées par Polybe.
Nous n'avons donc aucun doute sur ce point : c'est au col Clapier qu'Annibal a passé les Alpes.
* Topographie et défense des Alpes françaises, Périgueux, 1894, p. 71.
394 CHAPITIŒ IV.
On a objecté les difficultés du passage. Ici, un examen minutieux des localités est nécessaire pour répondre.
De Bpïimana au Planais, pendant une heure et demie ou deux heures, la montée est douce, et la route carrossable ; mai» à voir les ravages accomplis annuellement par les habitants de cette belle vallée^ on devine qu^avanl on demi-siècle, elle sera aussi désolée ici que dans la partie supérieure. De vastes forêts de sapins, avec des clairières gazonnées, couvrent les pentes, mais on coupe et Ton déracine les arbres, et déjàj par endroits, les orages les plus violenls ont creusé des ravines, formé des éboulis que la végétatioQ aura peine à reconquérir quand on voudra mettre fm à cette ruine.
Eo araont du Planais, on passe de la rive gauche à la rive droite du torrent. Làj les antiques forêts sont complètement tombées sous la hache, et quelque souche, de loin en loin, dresse un tronc mutilé qui sert de témoin. Les moutons ont achevé l'œuvre commencée par les bûcherons; aujourd'hui Ton ne trouve plus, entre le Planais et le Petit Mont Cenis, qu'un araoncetlement de rochers où les sentiers sont à peine indiqués. On voit, par endroits, des morceaux d'une ancienne route, belle voie charretière de 2"", 50 à 3 mètres de large, avec des murs de soutènement régulièrement édifiés. C'est, dit-on, le chfc'min construit par ordre de Napoléon I*^% avant le déboisement ; il a été emporté par le terrible ouragan de I8ti0, lorsque rien ne put plus arrêter les eaux. Routes en rniiie et souches de sapins sont là côte à cute, comme
LE LAC l)K SAVINE ET LE COL CLAPIEU
pour montrer la cause du désastre près du résultat H y a deux siècles, et plus certaioeraent eDCore i] y a vingt siècles, le chemin du Petit Mont Cenis montait en pente douce à travers une forêt de sapins. 11 n'était ni plus mauvais, ni plus pénible que celui du Grand Mont Cenis.
Jusqu'aux guerres de la Révolution , le passage du Petit Mont Cenis n'était guère utilisé ; mais le nom de Petit Mont Cenis s*appKquait souvent au Clapier, On appelait aussi ce dernier col de T h ouille (Tuglia),
Pour se rendre au col Clapier, on ne gravit pas jusqu*au sommet les lacets du Petit Mont Cenis; on les abandonne à mi-bauteur pour prendre un chemin à peu près horizontal qui conduit au lac Savîne, et de là au col par la rive droite du ruisseau de Savine. Avant les éboulemeats qui ojat barré la vallée en un ou deux endroits, ce devait êlrc une longue piste à travers le gazon ^ d'un parcours extrêmement facile.
Le col Clapier, avons nous dit, s'appelait aussi col de Thouille; c'est sous ce nom qn*il figure dans les guerres des XVP, XVII* et XVUH siècles^ et le chemin du col de Thouille descendaitj non pas sur Giagliooe par le terrible sentier que le colonel Perrin a si bien décrit, mais sur la grange de Thouille (Tuglia) ou il bifurquait pour gagner Giaglione, Chiomonte et Exilles*.
* Noms, situation et détails des vallées dr* la Franc/*, le hng des Grandes- Alpes dans le Davphiné et la Provence^ Extrait des Campagnes du maréchal de MailkàoiSf pnr le inar^joi^^ de Pezày, Turin, i793.
Page 126 :
« Le col dn petit mont Cenis esl maovnis pour le» chevaux. Un
chapitrf; IV,
Daprés la connaissance que nous avions des anciennes guerres dans les Alpes, c'est du côté de Tuglia que nous avons cherché le chemin d'Annibal. Il ne paraît pas vraisemblable que jameiis une armée ait passé par le sentier vertigineux du Clapier, où la largeur manque^ en même temps que la raideur est
le nommé communêmeDl le chemin des Faux-Saulniers. Il se trouve au-dessus de (IliaumonL, d'BxîlLes et de Saint-Colomban. Il va à Sramans, vallée de Maurietine; ik il se communique avec le chemin du grand mont Cenis.
Il y a un au Ire petit entier qui pari de dessus le grand mont Cenis, et va tomber sur le petit aux granges de Savine. On peut . absolument y passer h chevaU prenant le col d'Ouille.
D'Exîiles k Uramans, i Jicoes et demie* »
Page 1:J2 :
M Vallée de Suse* — Les cols communiquant dans cette vallée sont ceujc du grand et du [lelit moul Cenis, de Seiguret, d*Estaches, de Valpède el de la Live. Le col du petit mont Cenis est la route la plus^ usitée ; la cavalerie française y passa en 1734. Au haut de ce coi es^t un lac d\me eau fort claire, d*où sort la Ceniseïle
n l>e Suâe Qu petit nïont (^enîs^ 3 lieue;». »
MoNTAKffEL : Mémoire hcfU et militaire sur la frontière des Atftes :
tt L'Arc n'est pas guéable .
V Le mont Cenis nest praticable pour une armée que dans le fort de l'été. On y passe cependant toute Tannée; mais sur les neiges lorsqu'elles y sont présentes. Il est rare que le courrier qui vient journellement de Turin il Cbanïbéry soit arrêté par les neiges qui s'accumulent sur ce coL On y passe sur ces neiges lorsqu'elles sont durcies par le^ gelées. »
BoLUCET et MoNTAAKiîL citent le col du petit mont Cenis ou des Thoudtesj de Bramans h Jaillon.
^ Le coloneî Perrin décrit ainsi la descente :
« De tous côtés les préci^îices vous entourent, et en avant, un ciapier effrayant île 200 mùtres de hauttmr; c'est bien le défilé d'un stade et demi de Polybe. Vous prenez un sentier très étroit
LE CHEMIN DU CLAPIER KT LK MONT d'aMBIN
Le chemin qui passe à la droite de Téchancrure du Clapier est bien celui qu'Annibal a suivi. Une voie romaine est encore là pour prouver que les anciens employaient ce passage. Celte voie, pavée de larges dalles, avec des murs de soutènement bien construits, se voit sur une longueur de 2 kilomètres du côté de ritalie. Elle disparaît à l'approche du fameux rocher qui a arrêté les éléphants pendant trois jours. Sur le versant français, la voie romaine ne suit pas la rive droite du lac Savine, dans les prairies; elle longe le pied des escarpements de la rive gauche, et les éboulis l'ont recouverte en grande partie. A peine aperçoit-on çà et là un morceau de la chaussée entre les blocs amoncelés.
La voie romaine était-elle tout entière sur la rive
qui longe la paroi de gneiss écroulée ; au milieu de ce chaos vous ne savez où placer le pied ; les chèvres et les jeunes génisses seules y passent. On peut se briser une jambe à chaque instant. Annibal fit camper la portion qui était déjà descendue sur ce plateau, où était une légère couche de neige ; c'est au milieu de ce clapier que poussent des noisetiers et quelques genévriers, premiers arbustes que Ton rencontre ; à droite et à gauche, impossible de passer
« A gauche, les rochers boulevei'sés du Bard ; à droite, il dut essayer de descendre dans le lit du ruisseau, où sont toujours des neiges durcies, que recouvrent de nouvelles neiges. C*est là que les troupes, en tournant le coin de Téperon rocheux qui s'avance, et où les roches sont délitées et instables, roulaient dans les précipices sans pouvoir se retenir aux aspérités du sol, où les bétes de somme, s'enfonçant dans la neige et traversant la couche durcie, ne pouvaient plus avancer, ce qui força Annibal à s'ouvrir une route dans le défilé du Clapier. Il suffisait de combler les vides entre les débris rocheux, de casser les pointes de ceux qui avançaient dans le sentier, pour permettre aux hommes et aux mulets de passer. »
M. Osiander juge avec raison ce sentier impraticable.
398 CHAPiniE IV.
gauche du torrent, où le trayersait-elle à hauteur des granges de Saviae? Nous n'avons pu le découvre. Il faudrait de longues et pénibles reconnaissances pour retrouver son tracé à travers les ébouHs, et encore le résultat serait-il peut-être insignifiant.
Quoi qu'il eu soit, Ânnibal a dû monter jusqu^au col Clapier par un chemin charretier à travers les forêts de sapins et les prairies ; son année a campé dans l'immense plaine, longue de 4 kilomètres, qui s'étend des granges SaviBes au col, et elle y a été transie par le vent glacial qui ne cesse de souffler dans ce couloir.
Tite-Live rapporte ici une particularité qui s'applique presque uniquement au col Clapier : « L'armée, dit-il, s'égara plusieurs fois dans de mauvaises directions et dans des impasses », per invia pleraqtie et errores; lorsqu'on monte le chemin du Clapier, on est tenté, en effet, de s'engager dans les vallées d'Étaches et d'Ambin, largement ouvertes, et celle de Savine ne s'aperçoit pas d'abord. On ne trouverait rien de semblable au mont Cenis, au mont Genèvre, etc.
Anaibal, poussant jusqu'au col, a vu et montré à ses soldats la plaine d'Italie. Quand la queue de la colonne et les traînards eurent rejoint, et se furent reposés, il se remit en marche en prenant le chemin de droite.
Ce chemin descend d'abord très lentement; après deux kilomètres 'environ, il contourne un éperon rocheux dont la partie supérieure surgit des névés du •glacier d'Ambin. Un accident survenu récemment au chemin, en cet endroit, arrêta la colonne; Annibal essaya de contourner l'obstacle par en haut, mais le
passage sur les névés fat impossible. Il fallut à toute force rétablir le chemin, en attaquant le rocher, dit Tite-Live; en remblayant, dit Polybe. On campa provisoirement entre lo col et le rocher ; puis, quand le passage fut devenu praticable aux chevaux, on les mit au pâturage près des granges de Thouille, à la lisière des forêts.
Le sentier qui descend directement du col Clapier à Giaglione par les gorges de la Clarée ne répondrait guère à la description des historiens : on y chercherait en vain le glacier que les .Carthaginois n'ont pu franchir. Il est vrai que le colonel Perrin y a vu quelques poignées de neige dans les anfractuosités des rochers, mais ce n'est évidemment pas de si peu de chose qu'il s'agit. Il a fallu de véritables champs de glace et de neige pour opposer à Annibal une si sérieuse résistance, et donner lieu aux longs développements que Polybe et Tite-Live consacrent à cet épisode.
De plus, pendant que l'on ouvre un passage aux éléphants, les chevaux descendent dans les pâturages, et les cavaliers reviennent travailler par corvées. Le fait est admissible s'il s'agit du pâturage de Thouille,. parce que des chalets de Thouille (ou Tuglia) au rocher en question, la pente est douce et la distance peu considérable ; mais on ne voit guère les Numides descendus jusqu'à Giaglione, et remontant par corvées jusqu'aux chalets du Clapier pour redescendre ensuite.
On peut remarquer que Polybe et Tite-Live ne sont pas absolument d'accord dans cette partie du récit : d'après Polybe, la partie du chemin qui s'est éboulée a trois demi-stades de long; d'après Tite-Live, ces
trois deiDi-stades sont Ja hauteur de Tescarpement. Il est difficile de faire un choix, et d'ailleurs la partie dangereuse du chemin a à peu près 300 mètres de long, Tescarpement 300 mètres de hauteur.
D'autre part, Polybe dit qu'on a remblayé le chemin sur Téboulis ; Tite-Live qu'on a entamé le rocher. Il est vraisemblable qu'on a employé les deux moyens en même temps pour aller plus vite.
On â beaucoup plaisanté sur ce rocher fondu avec du vinaigre. Ce sont les rieurs qui ont tort. Tant qu'on n'a pas connu la poudre de mine, c'est le feu et l'eau (acidulée ou non} qui ont servi à attaquer les roches.
Pline en parle à deux reprises : « L'eau versée sur le rocher le fait éclater, si le feu n'y a pas suffi » (XXIII, 27J; et « on trouve des pierres, que l'on brise par le feu el par le vinaigre » (XXXIll, 21).
Vilruve en parle aussi : « Des pierres que le fer et le feu employé seul ne peuvent entamer, sont chauffées par le feu et on les fait éclater et pulvériser en y versant du vinaigre » (VIII, 3).
Dion Gassius (XXXV) s'exprime à peu près de même â propos d'une ville assiégée : « Des traîtres fendirent avec du vinaigre une tour en pierres, très solide, de manière à la rendre friable* ».
' Cf Ht RTHËLOT : Dt' l'emploi du vinaigre dans le passage des Alpes par Annihaî^ ainsi que dans lu guerre et les travaux de mine ckti lesûndens. {Journal des Savants , avril 1889.)
i' La prétend u*î fable du feu et du vinaigre peut être aujourd'hui
s<>neusenient discutée L'action consécutive du feu et de
Teau sur les roehes a été connue de tout temps et est signalée dans Lteaucoup d'auteurs anciens. La roche calcaire est décomposée par Tiiclion dii feu seul et changée en chaux vive, que
LA TRAVERSÉE DfeS ALPES. 401
Oq pourrait multiplier les exemples, mais nous en avons assez, semble-t-il, pour trouver raisonnable le récit de Tite-Live : On a dû accumuler du bois autour de la pointé du rocher, d'ailleurs assez facile à déliter; le feu rayant surchauffé, on y a versé de Teau acidulée très froide, qui Ta fait éclater, puis on a achevé la démolition à coups de pic. Avec les débris et avec des troncs d'arbres on a remblayé et reconstitué le chemin, comme le dit Polybe.
On a beaucoup discuté la question de savoir si les anciens connaissaient et pratiquaient les passages de la Maurienne ; les restes de la voie romaine du Clapier feront, semble-t-il, cesser toute discussion à ce sujet.
M. Vaccarone avait déjà fait observer dans son ouvrage : Le vie délie Alpi Cozie, Graie e Penninej Turin, 1887 y que le texte de Timagène, reproduit par Ammien MarcelHn, semblait bien s'appliquer au Cla-
l'eau désagrège ensuite très facilement. La roche siliceuse n*est pas décomposée par le feu, mais elle éclate, soit par Faction directe du feu, soit et surtout sous Tinfluence consécutive de
Dans les montagnes de l'Inde, certaines tribus, qui ne connaissent pas la poudre de mine, et qui ont conservé encore Tusage des dolmens, usage préhistorique en Europe, exploitent des pierres de taille par Faction simultanée du ieu et de Teau. On allume de grands feux autour ou sur les bancs de rochers. Lorsque la pierre est incandescente, on verse de Teau fraîche dans des rigoles tracées à Tavance, et on détermine des fentes régulières Presque tous les liquides peuvent d'ailleurs remplacer. Teau. Le vinaigre ou, d'une manière plus générale, les acides, peuvent en outre exercer une action chimique de décomposition qui n'avait pas échappé aux anciens, et les textes sont assez précis à ce sujet. (Ch. Lbmthéric, Le Rhône, I, 90).
pier. Il s'agit, en effet, d'un col extrêmement pénible et froid, et qui, du côté de l'Italie, descend vers Suse et vers Oulx à la fois. Cette définition ne s'applique absolument qu'au col de Thouille, tel que nous l'avons décrit : le chemin venant de Bramans par le col Clapier bifurque en arrivant à TugUa» et conduit d'une part à Suse par Giaglione, d'autre part à Exilles et Oulx. Rien de semblable au mont Cenis. On peut, supposer également que ce col figure parmi les cinq passages énumérés dans la Cosmographie d'Honorius, et que nous avons cités. Il y porte sans doute le nom de Jiiliae ou d'Emingaulo*.
Quant au mont Cenis, il est bien décrit par Strabon, et si nous n'en trouvons guère de mention dans les premiers temps de l'empire Romain, il est très employé aussitôt après l'invasion des barbares. Les
* Annibal a choisi pour la traversée des Alpes un chemin qui avait déjà été employé par des 'armées gauloises. Cf. Osiander (p. 24) :
ïm Gôgensatz zur Behanptung sekundàrer Gewâhrsmânner» der Hannfbalsweg sei ein novus transitus gewesen (Nepos, 3 ; .Enéide, X, 13 ; Silius, 111, 516 ; Val. Max. III, 7 ; Eutrope, IIÎ, 8 ; Ammien, XV, 10; Aurelius Victor viri ill, XL, 2 ; Appien, VU, 4 ; Tite-Live, XVII, 39) enthàll dieser Salz die Meinung der beiden Hauptgewàhrsmânner (lll, 51 et 54 ; XXI, 33, 34, 35 et 36J — per invia circa nec trita antea — weisen nicht allein deullich auf schon vorhandene Wege, sondem geben auch zu erkennen, dass auf eben diesen Wegen (c wiederholt und noch neuerdings » (225) Kelten^eere zum Theil mit Weib und Kind nach Italien zogen (III, 48; XXI, 30; V, 34). Letzteres moment ist besonders wichtig. Ohne Zweifel fûhrten zu Ilannibal Zeit Wege ùber die meisten Passe der Alpen ; dies folgt schon ans dem Hinweis auf die slarke Gebirgsbevôlkerung (III, 48), die doch nicht hermetisch sich von ihresgleichen abschloss.
LA TRAVEBSSIS îmB ALPES. 403
Carlovingiens y passent fréquemmeat pour envahir la Lombardie.
Il semble que Marins et Pompée aient essayé d'y pass^, mais la chose est bien vague. Constantin y vint, en tout cas, vers Tan 312. Pépin le Bref poursuivit Astolphe, roi des Lombards, à travers le mont Cenis ; Charlemagne le franchit en 773. Louis le Débonnaire fonda un hospice au Petit Mont Cenis, où passaient alors les armées. Charles le Chauve mourut à Avrieux.
C'est seulement en 1095 qu'on traça la route dn Grand Mont Cenis.
Il faut remarquer que le chemin du Clapier est le plus direct qui joigne Modane à Suse. Les cols de Fréjus, d'une part, du mont Cenis, de l'autre, sont un peu moins élevés, mais ils allongent de 30 à 35 kilomètres. C'est seulement depuis qu'on a construit une route de voitures très facile au mont Cenis que le Clapier a été abandonné. Le chemin de fer et le déboisement lui ont porté les derniers coups.
Nous avons trouvé la chronologie de Polybe très vague pour les journées qui précèdent l'arrivée an col. Elle ne l'est pas moins pour la descente.
L'armée séjourne au col le dixième et le onzième jour, et la descente commence le douzième jour. On est arrêté d'abord par le fameux rocher, mais une journée suffit pour ouvrir un passage à la cavalerie; A-t-elle passé le soir même (12« jour) ou seulement le lendemain (13® jour)?
Quant aux éléphants, on ne parvient à leur faire un
chemin qu'en trois jours. Faul-il comprendre dans ces trois jours la journée consacrée à faire le chemin des chevaux et mulets? On n'en sait rien. Tite-Live semble croire que non, et d'après lui, c'est le quatrième jour seulement (IS*) que les éléphants ont passé.
Il est vraisemblable que Tarmée s'est trouvée rassemblée en bas de la descente le quinzième jour.
Polybe dit, en effet, que la traversée des Alpes a duré quinze jours ; or il y en a certainement davantage pour arriver jusqu'à la plaine ; on ne peut pas faire tenir toutes les journées du séjour au col et de la descente jusqu'à Avigliana dans la période du dixième au quinzième jour. Il faut donc arrêter les quinze jours à l'arrivée au fond de la vallée, près de Suse. On aura jugé que la traversée des montagnes s'arrêtait là.
Les chiffres du paragraphe III, 39 et le récit proviennent de deux originaux différents, qui n'ont pas cht)isi les mêmes points critiques. Les 1200 stades comptés par le bématisle du paragraphe III, 39 vont jusqu'au débouché en plaine. La traversée des montagnes, pour le chroniqueur, Qnit avec la descente du col. Nous rencontrons ici une différence analogue à celle que nous avons trouvée pour « l'entrée » des Alpes et le « commencement de la montée vers les Alpes. »
L'itinéraire que nous venons de déterminer nous amène chez les Taurins. Tite-Live assure que, de son temps, on était absolument d'accord sur ce point. Polybe dit cependant qu'Annibal descendit chez les Insubres ; mais ces derniers n'arrivaient nulle part
jusqu'au pied des Alpes. Maîlres de Novare et de Verceil, ils étaient séparés du val d'Aoste par les Libici, et du val de Suse par les Taiirinù Un peu plus loin, Polybe place ces derniers au pied des montagnes (xpoç vfi xapwpeia) d'où sort Annibal. D'autre part, Strabon cite un passage de Polybe, énumérant les cols des Alpes, parmi lesquels celui que franchit Annibal, qui débouche chez les Taurins*.
Nous croyons donc la question suffisamment élucidée, et nous estimons qu' Annibal, parti d'Ampurias, a longé le rivage de la Méditerranée et le petit Rhône, franchi le fleuve un peu en amont d'Arles; qu'il a remonté le Rhône, l'Isère et l'Arc, passé au col Clapier et à Tuglia, puis à Suse, et qu'il est arrivé dans les plaines du Pô en face de Turin.
* La phrase de Strabon (IV, 209) sur les quatre chemins qui traversent les Alpes, dont celui des Taurins, utilisé par Annibal, T^i 'Avv(6aç StijXOEv, gêne beaucoup de gens. Ils s'en débarrassent facilement. Marindin prétend que ces trois mots manquent quelquefois ; un éditeur anglais de Tite-Live veut les placer après SoXaaacov ; Mommsen en fait autant.
Reprenons en quelques mots l'ensemble de la question.
L^invasion de l'Italie avait été préparée de longue main par Annibal ; elle était concertée avec les Gaulois de la plaine italienne, principalement et peut-être uniquement les Insubrès. Malgré ce qu'en dit Polybe, les négociations n'avaient pas été engagées avec les peuples de la région rhodanienne et alpine : leur atti tude lors du passage des Carthaginois le prouve amplement. On peut d'ailleurs soupçonner une hostilité de race entre les Ligures de la montagne et les Gaulois des plaines ou des vallées inférieures, et l'alliance d' Annibal avec les Insubrès lui aliénait d'abord tes Caturiges, les Médulles et les Taurins. Avait-il des guides originaires de cette dernière nation, comme l'indique le fragment de Fabius ou de Timagène mterpolé par Tite-Live dans le récit de Caelius ? C'est possible, mais le rôle de ces quelques individus n'a pas de rapport avec celui de toute leur tribu.
Avant de s'engager dans une aventure aussi dangereuse, il fallait assurer la domination carthaginoise en
Espagne, lui donner plus de corps, plus de solidité. Elle ne s'étendait que sur la côte comprise entre l'embouchure du Tage et celle de TÈbre ; il fallait lui soumettre l'intérieur de la péninsule, et ce fut l'œuvre des années qui précédèrent l'expédition d'Italie ; il fallait aussi l'établir au nord de TÈbre. jusqu'aux Pyrénées, et ce fut la tâche réservée au printemps de 218. Maître de Sagonte et de la Catalogne, Annibal pouvait se tenir en relations constantes avec le corps d'occupation qui demeurerait en Espagne, tandis que lui-même traverserait le Rhône et les Alpes. Toute communication, toute retraite lui aurait été coupée, s'il avait laissé derrière lui la région pyrénéenne et catalane sous l'influence hostile des Sagontins.
C'est au retour du printemps qu'Annibal, ayant conclu son alliance avec les Insubres, fait sortir l'armée des cantonnements d'hiver. Il lui fixe alors un jour de départ et, ce jour venu, la met en route. Il parvient sur TÈbre au commencement de l'été, c'està-dire dans le courant du mois de mai *. Ainsi le rassemblement de l'armée a dû être ordonné en mars ; le départ au commencement d'avril et le passage de l'Èbre au milieu du mois de mai. Les 460 kilomètres à parcourir entre Carthagène et Amposta exigeaient bien cinq à six semaines, car on ne fournit pas régulièrement l'effort de 15 à 20 kilomètres par jour durant un temps aussi long. Les expressions employées par
* L'été commençait le 13 mai, suivant de près le lever des Pléiades, qui eut lieu (en 218) le 7 mai. L'hiver commençait le 13 octobre. Le coucher des Pléiades avait lieu le 26 octobre (en 218).
Polybe n.e permettent pas de préciser davantage la date du départ ; peut-être même les avons-nous prises trop à la lettre.
La campagne entre l'Èbre et les Pyrénées a duré sans doute plus longtemps qu'Annibal ne le pensait ; elle s'est prolongée au delà des limites convenues avec les Insubres, qui prennent l'offensive trop tôt contre les Romains, et risquent de se faire écraser séparément. Ils attaquent, dès le printemps, les colonies romaines/de Crémone et de Modène, alors que l'armée carthaginoise est encore sur les bords de l'Èbre.
Les Romains avaient déclaré la guerre à Carlhage pendant l'hiver, et leurs ambassadeurs avaient été visiter les divers peuples de la Gaule narbonnaise pour les solliciter de s'opposer à la marche d'Annibal, que l'on pouvait déjà prévoir. Ils n'avaient pas été bien accueillis, comme nous le savons par Dion et par Tite- Live, et, sans se décider en faveur des Carthaginois, les Celtes, Ibères et Ligures de la côte, entre les Pyrénées et le Rhône, s'étaient montrés nettement opposés à toute action en faveur de Rome. Il ne paraît pas que les Romains , non plus qu'Annibal , aient tenté aucune démarche auprès des nations alpines.
Au mois de mars, selon l'usage, les armées romaines s'étaient organisées : l'une devait porter la guerre en Afrique, l'autre en Espagne. Le Sénat, comme il venait d'apprendre le passage de l'Èbre par Annibal, reçut presque aussitôt, c'est-à-dire à la fin de mai, la nouvelle de l'offensive gauloise en Cisalpine. L'armée de Publius fut destinée à y faire face, et il dut en lever
410 CQNCLCSION.
une autre. Il lui fallut plus de deux mois. Ce n'était pas la levée même des soldats qui pouvait exiger un si long temps, mais l'organisation, l'encadrement, l'équipement des troupes. Toujours est-il que la nouvelle armée de Publius Scipion ne mit pas à la voile avant le 20 août *. Au moment de s'embarquer^ le général romain apprit qu'Ânnibal venait de passer les Pyrénées. Cette nouvelle, af^portée par mer d'Auptirias ou de Rosas, remontait à cinq ou six jours.
Annibal franchit les PjTénées (on ne sait pas exactement en quel endroit) vers le 40 août'; il arrive bientôt à Illiberris (EIne) et trouve en face de lui à Ruscino (Tour-de-Roussilion) les populations ibéroligures de cette région, rassemblées pour lui barrer le passage. Mais ces peuples avaient été avertis par les Romains mêmes de ce qui se préparait : il fut assez facile de les amener à composition et d'acheter leur consentement au passage de l'armée carthaginoise à travers leur pays. Annibal s'entendit de même, semble-t-il, avec les Gaulois Volques, et les diverses tribus ombriennes ou ligures placées sous leur domination. A peine fallut-il avoir recours aux armes en quelques occasions sans importance.
Parti d'Ampurias ou des Pyrénées vers le 10 août, Annibal arriva sur les bords du Rhône dans les derniers jours du mois ', ayant longé le rivage des étangs depuis Salses. Les peuples voisins du Rhône
» Celle date se déduil des suivanles.
' Il y a 284 kilomèlres d'Ampurias au Rhône, soit quinze à vingt jours de marche.
CONCLDSION. 411
paraissent lui avoir fait bon accueil et avoir concouru par tous les moyens à son passage^ autant pour se défaire plus vite de sa présence que pour lui venir en aide. Leurs services furent d'ailleurs bien payés; c'était un des principes les plus fermes d'Annibal,
Sur l'autre rive du FUiône , les Salyens, alliés des Marseillais, s'étaient réunis en foule pour s'opposer au passage des Carthaginois. Annibal ne jugea pas à propos de remonter le fleuve plus haut pour chercher un passage plas facile : l'endroit où il était arrivé, immédiatement en amont du delta, lui présentait autant d'avantages que d'inconvénients. Il aurait pu trouver ailleurs le fleuve plus éti*oit, et peut-être y jeter un pont ; mais c'était une grande perte de temps, que de remonter le Rhône et d'y faire les travaux d'un pont assez solide pour porter des éléphants. Or le temps pressait : on savait que les Romains ayaient mis des troupes en mouvement, et il n'est guère à supposer qu' Annibal ignorât la destination de Publius. Il ne fallait pas attendre que des troupes régulières, solides, vinssent disputer le passage du fleuve aux Carthaginois ; c'était alors toute la campagne perdue, les Insubres abandonnés et découragés. Annibal n'alla pas plus loin et- passa le Rhône à l'endroit où il l'avait atteint. Les grands navbes qui faisaient le commerce entre Marseille, Arles, Beaucaire, Saint-Gilles, Agde, etc., facilitèrent beaucoup le passage de la cavalerie ; quant aux fantassins, ils proBtèrent de la lenteur relative du courant pour employer tous les moyens de circonstance.
Il n'y a guère d'exemple qu'une armée ait franchi
un fleuve en présence de l'ennemi en Tabordant sur un seul point. Annibal envoya un corps de troupes légères sur sa gauche. N'ayant ni éléphants, ni convois, ce détachement devait trouver facilement le moyen de traverser le fleuve dans un endroit moins large, mais où le courant plus rapide aurait constitué un obstacle sérieux pour le gros de l'armée. La distance à laquelle cette opération fut tentée peut être évaluée à 35 kilomètres. A en juger par des cas analogues. Napoléon ne l'aurait pas flxée autrement.
Tandis qu'à Fourques, où Annibal devait passer, le Rhône était large et ne présentait qu'un bras, le détachement d'Hannon le trouva plus étroit «t coupé d'îles auprès de la Durance. Il le franchit sans trop de peine, sur des radeaux ou des outres, et, s'abritant dans une île boisée, prit pied sur la rive gauche sans avoir été découvert. Des signaux avaient été convenus entre les deux chefs carthsiginois : quand Hannon eut signalé sa présence à ses compatriotes, mais avant qu'elle ne fût connue des ennemis, Annibal embarqua ses troupes et se porta vers l'autre rive : il en approchait au moment précis où Hannon, par son attaque, produisait un effet de surprise qui fut décisif.
Les Gaulois vaincus et mis en fuite, Annibal occupa leur camp ; le lendemain matin, il fit passer Jes éléphants et le convoi. La traversée des éléphants avait été préparée par les ouvriers spéciaux attachés à l'armée, et dont il est fait mention à chaque passage de rivière. Ces pontonniers avaient établi une estacade de 100 mètres de long; des radeaux de oO mètres, amenés successivement à l'extrémité de celle-ci, por-
lèreût les animaux à l'autre rive après une navigation des plus mouvementées.
Pendant que cette traversée s'effectuait, d'autres événements plus graves arrivaient à la connaissance d'Annibal. A peine avait-il pris pied sur la rive gauche qu'il y apprenait le débarquement de Publius Scipion près de Terabouchure orientale du Rhône (vers Fos). Cette nouvelle ne remontait pas à plus de deux jours ; car il s'en était écoulé quatre entre l'arrivée d'Annibal au bord du Rhône et son passage, et, dans cet intervalle, Publius avait appris en débarquant qu'Annibal était déjà sur le Rhône, occupé des préparatifs du passage, puis Annibal à son tour avait été informé de la présence de Publius.
Au moment où les éléphants passent le fleuve, un détachement de cavalerie romaine vient reconnaître le camp d'Annibal. Débarqués depuis deux jours, ces cavaliers sont partis la veille dé leur camp. Ils battent les 500 Numides envoyés en reconnaissance par Annibal, et retournent à Fos, où ils arrivent le lendemain matin.
Le général carthaginois se demandait s'il fallait battre Publius et le jeter à la mer, ou s'il convenait de poursuivre son chemin vers l'Italie. L'arrivée de la mission envoyée par les Insubres le décida : il apprit que la Gaule cisalpine s'était soulevée contre les Romains, que tout le pays était en feu, mais qu'après quelques succès, les Gaulois avaient été battus ; s'il tardait encore, il risquait de ne plus trouver d'alliés en Italie.
C'était un instant critique pour Annibal : il avait
ur>e armée admirable, toute de vétérans formés par les dures campagnes dans la Celtibérie et la Tarragonaise, et il avait de plus l'avantage du nombre : sur les 59,000 hommes qui avaient quitté Ampurias avec lui un mois plus tôt, il n'en avait pas perdu 10,000, et les Romains ne pouvaient guère lui oppdser que 25,000 à 30,000 soldats de nouvelle levée. La victoire était certaine, et, en impressionnant les peuples ligures et les Allobroges, elle lui aurait grandement facilité la traversée des Alpes.
Annibal n'en jugea pas ainsi : les Romains pouvaient ne pas accepter la bataille sur-le-champ ; Publius feignait peut-être de la désirer, pour se dérober ensuite et unir ses forces à celles qui combattaient en Cisalpine. C'était en Italie qu'il fallait aller au plus vite.
Annibal se mit donc en marche, tandis que Publius se portait contre lui. L'un et l'autre durent prendre des formations appropriées aux circonstances, telles qu'il convient de les choisir à proximité immédiate de l'ennemi : Publius, nous dit Tite-Live, fit marcher son armée en carré ; Annibal dut en faire autant de son côté. Il laissait la cavalerie et les éléphants à Tarrière-garde.
On ne marche pas vite en pareil cas, surtout quand les obstacles sont nombreux : Annibal dut faire de très petites journées en franchissant les divers bras de la Durance. En quatre jours, il se trouvait dans la région de Bédarrides, chez les Cavares ou les Memini, dont le pays s'appelait l'Ile.
Avant d'dler plus loin, il est bon de se demander
par qaek motifs Ânoibai a dû être guidé dans le choix de sa route à travers les Alpes. Les écrivaios romalDs ne Font jamais su : « il n'a pas pris le chemin le plus court », répètent-ils avec étonnement. Voulaot gagner le pays des Insubres, il n'avait qu'à remonter la Durance et à passer en Italie par le mont Gîenèvre. C'est évidemment ce qu'aurait fait un voyageur; ce n'est pas ce qu'on devait faire avec une armée. Napoléon, hii, n'a aucune hésitation : sans avoir approfondi la question, il est sûr qu'Annibal a passé par Grenoble et le mont Genis. (Mont Genis ou Glapier, c'est tout un au point de vue stratégique.) Penser au Saint-Bernard, grand ou petit, lui paraît impossible. Parmi les historiens qui ont adopté ce passage, on ne trouvera pas d'autre militaire que le malheureux Rogniat.
Quant au mont Genèvre, c'est un col un peu moins élevé que celui du mont Genis, et la route d'Avignon à Turin est plus courte de trois ou quatre marches par la vallée de la Durance que par la Maurienne. Mais il s'agit bien de trois ou quatre jours perdus, quand on risque de perdre la moitié de ses troupes ! Quiconque voudra se donner la peine de parcourir la vallée de la Durance après celles de l'Arc et de l'Isère reconnaîtra l'énorme diEférence qui existe entre ces deux voies au point de vue de la praticabilité. Le long de ia Durance, on chemine dans un défilé perpétuel ; ce ne sont que montées et descentes. Le long de l'Isère et de l'Arc, on s'élève insensiblement jusqu'au pied du col, et les défilés sont rares, faciles à enlever par un combat d'avant-garde. La vallée est assez large pour nourrir unie armée.
HQ CONCLUSION.
Annibal a choisi la route de Valence, Grenoble, la Maurienne, parce que c'était celle qui devait présenter les plus grandes facilités de subsistance et de marche.
Elle lui était indiquée par les agents carthaginois qui avaient parcouru le pays l'année précédente ; par les ambassadeurs que les Insubres venaient de lui envoyer, et enfin par les Cavares. Cette route, d'ailleurs, comme en témoigne l'inscription trouvée entre Saint-Michel et Valloire, était bien connue des Phéniciens depuis de longs siècles. C'était celle que les Gaulois avaient suivie pour descendre en Italie.
Annibal, en prenant congé de ses alliés Cavares, ne suit donc pas la route la plus courte, celle de Gap et du mont Genèvre ; mais il appuie à gauche, continuant à remonter le Rhône. Son escorte cavare lui procure un bon accueil tant qu'il reste chez les Tricastins et les Segallauni, peuples qui subissent peut-être l'influence des Allobroges, mais sont plutôt unis aux Cavares.
Il arrive ainsi près du confluent de l'Isère, puis s'écarte du Rhône. Les rivières qu'il a rencontrées jusqu'ici étaient insignifiantes, dans cette saison de sécheresse ; le passage de l'Isère, seul, aurait valu d'être inentionné, s'il avait eu Heu ; mais Annibal ne franchit pas cette rivière : il en remonte la rive gauche, et entre bientôt chez les Allobroges.
Là, son escorte de cavaliers cavares le quitte, peu soucieuse de brouiller son peuple avec ces farouches Allobroges, puissants par eux-mêmes et par leur alliance avec les Arvernes.
La colonne carthaginoise se présente seule à l'entrée des montagnes. Les escarpements du Vercors, que
Ton apercevait à droite dans le lointain, se rapprochent peu à peu, et resserrent la plaine contre l'Isère. Les Carthaginois s'engagent dans une sorte d'entonnoir, dont la pointe serait au bec de l'Échaillon.
Les premiers Allobroges que l'on rencontre, sur les rives de la Bourne, s'enfuient et, avec raison, n'essaient aucune résistance ; mais, derrière eux, toute la nation, tenue sans doute en éveil depuis plusieurs jours, prend les armes et se rassemble à Grenoble : les guerriers décident de se porter sur les pentes au pied desquelles passe la route, entre Grenoble et l'Échaillon, pour tomber dans le flanc de la colonne carthaginoise lorsqu'elle y défilera, et la précipiter dans l'Isère. En attendant, on reste dans la plaine, chacun regagnera son poste pour le jour décisif.
Mais ces Gaulois sont curieux ; ils veulent voir l'ennemi : nombre d'entre eux s'avancent jusqu'au rebord occidental des montagnes, et à leur vue, Annibal comprend que toute une armée est là, qui se prépare au combat II s'arrête donc, au sud de Saint-Quentin, et envoie des espions en reconnaissance. Il apprend que les Allobroges sont prêts à l'assaillir lorsqu'il aura tourné ce cap de l'Échaillon, mais qu'en attendant ils passeront la nuit dans la plaine. 11 porte son camp jusqu'à proximité du passage et, la nuit venue, le franchit avec un corps de troupes d'élite. Au matin, les Gaulois le trouvent sur les hauteurs où ils voulaient se poster, tandis que le gros de la colonne défile déjà sur la route.
Ici, le chef carthaginois fait preuve, pendant quelques instants, d'une singulière inertie : il regarde et
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n'agit pas. Il n'emploie pas Ja troupe dé combat qu'il a sous la main à dégager le déSlé jusque dans la plaine ; il laisse son interminable colonne se dérouler sur ce chemin périlleux, il laisse même les Gaulois attaquer , causer en quelques minutes des perles énormes, sans se décider à intervenir. Enfin, il desr cend les pentes de la montagne à toute vitesse, et fond à son tour sur les Allobroges. Il les bat, les chasse du champ de bataille, et deux heures plus tard, il entre dans leur ville Cularo (Grenoble).
Cette première bataille a coûté cher ; malgré ce que dit Polybe, ce n'est pas la cavalerie surtout qui à souffert. Il faut compter environ 10,000 hommes tués ou disparus, parmi lesquels^ sans doute, ua grand nombre auront déserté.
Le convoi, composé de mulets et autres bêtes de somme, est fort' endommagé : les animaux ontirôulé dans l'Isère avec leurs charges ; mais Annibal trouve à Grenoble 150,000 rations et assez de mulets et de chevaux pour les porter. Après un jour passé dans cette ville, il i*epart ; les Allobroges font le vide devant lui, et à travers la belle vallée du Grésivaudan, il atteint l'entrée de la Maurienne et le territoire des Médulles ou Graïocèl^.Ces Ligures, cauteleux et faux, l'accueillent avec des paroles amicales en attendant que leur embuscade soit préparée ; ils ont appelé eu eux leurs frères de la Tarentaise et du Briançotinais, dont la concentration se fera au Pas-du-Roc. C'est là qu'ils combinent leur attaque.
Comment Aunibai dovine-t-il que ces peuples vont l'assaillir en queue pîuLùt qu en lêle î Toujours est-i|>
que son arrière-garde est fortement composée, et contient toute son infanterie de ligne. Arrivée au Pàs-dû- Roc, la colonne se resserre : les animaux déûlenl un à un sur l'étroit sentier, et ce qui a passé se tix)uve absolument séparé de ce qui est demeuré en arrière. Mais les Ligures, comme les Gaulois, ne soiit pas ^s pr^ miers en mouvement : une grande partie de la colonne carthaginoise a déjà franchi le pas difficile et s'est engagée dans les gorges au delà dé Saint-Michel,quand les barbares commencent le combat : leur effort se porte de part et d'autre du défilé, mais surtout en arrière. Les dispositions sont longues à prendre du ' côté des Carthaginois : Annibal doit faire face vers le bas de la vallée et vers les hauteurs des Encombres : il couvre le défilé de son convoi, qui achève de passer. Ici encore les pertes de la cavalerie ont été assez faibles : c^est une telle ressource que de pouvoir prendre le trot I Aussi les Ligures n'ont-ils fait rouler des rochers sur leurs ennemis que pendant peu de temps : sans doute l'infanterie, se déployant en demir cercle autour du rocher de la Porte, y a massacré les barbares et a couvert le Pas-du-Roc ainsi que la petite plaine de Saint-Michel.
Pendant toute la journée et toute la nuit, chevaux et mulets défilent dans les gorges entre Saint-Michel et Modane, et ils campent autour de ce dernier Village. L'infanterie ne peut songer à les suivre : si elle essayait de rompre le combat pour s'engager à son tour dans cette vallée étroite, tournant le' dos à l'ennemi,^ elle risquerait d'être anéantie. Annibal tient donc sun ses positions jusqu'à la nuit, et il bivouaque au-^dêssuq
du rocher de la Porte. Son infanterie, dans cette terrible journée, a encore perdu plus de 10,000 hommes.
Mais les Ligures sont aussi épuisés, et la nuit met fin au combat. Sans doute les Centrons et les Caturiges rentrent dans leurs vallées; seuls, quelques Médulles continuent à harceler la colonne carthaginoise, mais sans lui infliger de grosses pertes.
Le lendemain du combat, dès le matin, Ânnibal voit que la bataille ne recommencera pas, et il se h&te de partir. En quatre heures, la tète de colonne de l'infanterie a rejoint le bivouac des cavaliers. Annibal se porte de sa personne en tête de ceux-ci, et, pendant que les fantassins se reposent, la colonne à cheval se déroule à son tour sur la route. Il ne lui faut pas longtemps pour atteindre le débouché de la vallée par où l'on monte au col Clapier. Elle s'y engage, et deux heures après, elle arrive au carrefour du Planais. A ce moment, les éléphants, chevaux et mulets devaient tenir toute la route jusqu'à Modane ; l'infanterie reprit la marche dans l'après-midi.
Cependant, la tête de colonne voit la vallée fermée devant elle ; c'est à droite, dans le vallon d'Étache, qu'elle est tentée de s'engager. Plus de guides ; on n'a nulle confiance dans les gens du pays, et les compagnons de Magil ont disparu. Cependant le vallon d'Étache est une impasse ; il en est de même de celui d'Arabin qui, largement ouvert au début, attire encore l'attention. Enfin, l'on se décide à gravir le chemin qui, parmi les sapins, s'élève sur la gauche et ne paraissait pas d'abord conduire en Italie. C^est celui-là, pourtant, qui est le bon : après avoir gravi pendant
deux heures la pente du Petit Mont Cenis, on voit s'ouvrir à droite une vallée qu'on n'apercevait pas d'en bas, et l'on achève, à peu près horizontalement, le trajet du col.
Sur le chenïin qui monte au Clapier, l'interminable colonne s'est allongée ; la queue n'est certainement pas arrivée le même jour que l'avant-garde. De plus, les traînards sont nombreux ; les deux journées précédentes ont été fortes, et l'on a combattu avec acharnement. Annibal fait arrêter les troupes dans le vallon de Savine ; elles bivouaquent dans la prairie qui borde le lac.
Mais un vent glacial souffle dans ce couloir. Les vivres manquent, on n'a ni abris, ni bois pour faire du feu. La neige tombe, on est aux environs du i*' octobre *. Ces deux jours de repos sont deux jours de soufl'rances; la troupe se démoralise, et Annibal lui montre la plaine pour la réconforter.
Le soir du second jour, la queue de la colonne a serré sur la tête, tout ce qui pouvait rejoindre a rejoint, et la descente aura lieu le lendemain.
A droite du col, le chemin est assez facile, à flanc de coteau ; il descend doucement, puis, après une demi-heure de marche, va contourner l'extrémité de la longue crête rocheuse, orientée de l'Ouest à l'Est, dont la base est noyée dans le glacier de l'Agneau.
* L'expression « on approchait du coucher des pléiades » n*a qu*un sens extrêmement vague; elle signifie que Ton était aux approches de Thiver. Le fait que la première neige venait de tomber sur les montagnes est plus précis, et il se rapporte à la date du 25 au 30 septembre.
422 OONGLUSION.
Au Nord soat' les petits lacs Clapier, au Sud le lac del Gias. La partie du chemin qui passait au fl^nc de ce rocher venait de s'ébouler ; Annibal essaya de tourner l'obstacle : impossible de passer sur le glacier avec les chevaux et les mulets. On fut obligé de rétablir le chemin, tant par un remblai qu'en entamant le pocher. Pendant que tous ces incidents avaient lieu, la colonne s'entassait et se mettait au bivouac sur le plateau des lacs Clapier, Le soir de ce même jour, ou le lendetaain matin, les chevaux et mulets purent passer, et ils allèrent se reposer dans les prairies de Tuglia, que la neige n'avait pas encore couvertes. Trois, jours plus tard, les éléphants passèrent à leur tour, et Ton descendit à Giaglione ou à Chiomonte. Annibal, au sortir de la vallée de Suse, arrivait chez les Taurins, peuple ligure comme les MéduUes, et ennemi des Gaulois Insubres. L'alliance d'Annibal avec ces derniers suffisait à indisposer contre lui ces Taurins qui habitaient, selon l'expression de Polybe, au pied des montagnes. Avant d'engager de nouveaux combats, Annibal laisse plusieurs jours de repos aux 26,000 hommes qui lui restent*
La marche est finie ; la campagne d'Italie va commencer.
Dans quelles conditions s'est accomplie cette marche?
Au début, dans les plaines qui bordent la mer et le Rhône, les Carthaginois pouvaient s'étaler sur une grande largeur; il ne semble pas qu'ils l'aient fait, d'abord parce qu'il leur fallait se tenir prêts à combattre )es Romains d'un instant à l'autre ; puis parce que les cours d'eau, les marais, imposaient à tout moment des
passages étroits en nombre limité. On a dû suivre les chemins pour cette raison aussi bien que pour ne pas indisposer les habitants. L'armée n'a formé qu'une seule colonne : il n'était pas dans les habitudes des anciens de multiplier les colonnes quand ils ne marchaient pas à travers champs ; le déploiement aurait été trop difficile en cas d'attaque.
Les étapes, en plaine, ne pouvaient pas être longues car l'armée campait rassemblée , et probablement retranchée comme les armées romaines. Il en fut de même dans la montagne, depuis Grenoble jusqu'à Saint- Jean-de-Maurienne ; au delà,. les deux ou trois marches qui restaient à faire purent être allongées par l'obligation d'échapper à l'ennemi ; il n'y eut point de camp retranché établi pour toute Tartoée; il fut formé deux ou trois bivouacs distincts \
On a souvent imaginé qu'Annibal avait divisé son armée en plusieurs corps, suivant des routes différentes, pour la traversée des Alpes. C'était, dit-on, le seul moyen de nourrir ses troupes. Il est absolument certain, au contraire, que si les 43,000 ou 50,000 hommes avec lesquels Annibal a traversé les Alpes avaient été divisés en deux ou trois corps, il n'en serait pas arrivé un seul en Italie. C'est par son énorme supériorité numérique que l'armée carthaginoise a pu venir à bout des Allobroges et des Médulles ; moins nombreuse, elle aurait succombé. Il lui fallait une infanterie assez abondante pour inonder toutes les
* On remarquera que le mot camper, orpaioTceSeiSsiv, ne se trouve pas dans le texte depuis rentrée en montagne jusqu'à l'arrivée au col.
424 CONCLUÔION.
hauteurs par où pouvait être attaquée la colonne à cheval. Un corps de 13,000 hommes, dont iO,000 à 12,000 fantassins, aurait été noyé, étouffé sous le flot des montagnards. Nous ne croyons pas, du reste, que cette division en plusieurs corps ait jamais été dans les mœurs ni dans les idées des anciens. Elle ne convenait pas à leur tactique, c'est-à-dire à leurs armes.
Si Ton veut se rendre compte des fatigues éprouvées par la troupe dans cette marche interminable, on trouve d'abord 140 kilomètres accomplis le long du Rhône en dix jours, soit une moyenne de '14 kilomètres par jour* On ne sait pas combien de temps Annibal a mis pour parcourir les 100 kilomètres qui séparent le Rhône des Alpes : on sait seulement que le dernier jour, il a fait un chemin à peu près insignifiant. Jusque-là, les repos sont <lonc assez fréquents pour que la moyenne des marches reste très faible. Une fois dans tes Alpes, il n'en est plus de même : la perspective de manquer de tout le dixième jour et de traverser des populations hostiles, redoutables, contribue a presser la marche. Nous voyons donc, après un jour de repos à Grenoble, se succéder quatre étapes de 25 kilomètres ; puis vient la grande journée où se produit la seconde balaiîle, celle du lendemain qui n'est pas moins pénible, et enfin Tarrivée au col. Il y a là un eiïort continu de six journées consécutives qui a constitue à lui seul la grande cause de fatigue et de démoraiisation contre laquelle Annibal a dû lutter en arrivant au coL L'armée devait être en parfait état, malgré le combat contre les Allobroges, lorsqu'elle quitta Grenoble, Elle arriva épuisée au col.
Les travaux dé terrassement exécutés à la descente, sans ravitaillement, achevèrent de l'épuiser. C'est seulement dans la plaine qu'elle put se remettre.
Dans de pareilles circonstances, c'est surtout au chef que doit aller notre admiration : les fatigues physiques de cette armée sont de celles qu'une troupe moderne supporterait sans trop de peine. Or elles provoquèrent vite l'épuisement physique et moral et la désertion chez les Carthaginois. II est évident que les 20,000 hommes disparus entre le passage du Rhône et l'arrivée en Italie avaient déserté pour la plupart ; les deux combats livrés contre les Allobroges et les Médulles ne pouvaient pas avoir fait un pareil nombre de victimes. C'est donc avec une troupe aguerrie, il est vrai, mais sans enthousiasme et de volonté médiocre, qu Annibal a dû accomplir cette marche étonnante. Il a dû payer de sa personne à tous les instants ; il a fallu relever sans cesse les courages, entretenir un semblant de bonne volonté dans cette armée qu'effrayait l'éloignement du pays natal et qui menaçait chaque jour davantage de se débander. L'impression générale que laissent les récits de Polybe et de Tile- Live, c'est que ces mercenaires mécontents, défiants, ont dû être traînés jusqu en Italie à force de promesses et d'exhortations.
L'habileté du Carthaginois, l'art de manier les subsides, qu'il possédait à fond, lui permirent d'arriver jusqu'aux Alpes sans encombre. On s'étonne de voir qu'il n'a pas préparé son passage à travers les Allobroges, les Médulles et les Taurins. II n'est fait mention dans Polybe, Tite-Live et Dion d'aucune mission
carlhaginoise envoyée chez ces peuples et revenue avec une réponse défavorable : tout concourt à prouver qu'Annibal avait négligé cette partie essentielle, et considéré sans doute la traversée des Alpes comme de très courte durée.
Comment faut-il juger cette expédition? En portant la guerre en Italie, Annibal a paru mettre Rome à deux doigts de sa perte ; mais, comme Tévénement Ta prouvé, il n'avait plus assez de troupes pour ruiner la puissance romaine. Était-ce une bien heureuse spéculation que de quitter Carthagène avec 100,000 hommes de troupes merveilleuses pour en mener 20,000 en Gampanie?
Lorsqu'il s'agit d'un chef comme Annibal, on n'ose guère formuler de critique, et pourtant on ne peut se décider à une admiration sans réserve.