Annibal, quand il eut pris le parti de poursuivre sa
route et de gagner Tllalie, rassembla les troupes et excita en elles des sentiments divers par ses reproches et ses exhortations. « 11 s*étonnait de cette terreur subite qui avait envahi des cœurs jusqu'alors intrépides ; il y avait tant d'années qu*il les menait à la victoire ! Et ils n'étaient sortis d'Espagne qu*après avoir soumis à Carthage toutes les terres et tous les peuples que les deux mers opposées embrassent entre elles. Indignés de ce que le peuple romain avait osé demander comme des criminels tous ceux qui avaient assiégé Sagonte, ils avaient pa§sé TÈbre pour détruire le nom romain et délivrer l'univers. Personne alors ne trouvait trop longue la route du couchant extrême jusqu'au levant. Et maintenant, quand ils voient la plus grande partie du chemin parcourue, qu'ils ont traversé les gorges des Pyrénées et les populations les plus sauvages, et le Rhône, ce fleuve immense que défendaient tant de milliers de Gaulois, qu'ils ont vaincu la puissance même de ce courant, qu'ils ont devant eux les Alpes, de l'autre côté desquelles se trouve l'Italie, c'est maintenant qu'ils s'arrêtent épuisés, aux portes mômes de l'ennemi ? Que croient-ils donc qu'il y ait d'extraordinaire dans les Alpes, en dehors de leur altitude ? Ils n'ont qu'à se figurer les Pyrénées en plus haut. 11 n'y a pas de terres qui touchent le ciel, ni qui soient insurmontables pour des hommes. Du reste les Alpes sont habitées et cultivées ; des êtres vivants y subsistent et s'y nourrissent. Praticables pour des individus, peuvent-elles être impraticables pour des armées? Ces ambassadeurs, qu'ils voient là, n'ont probablement pas franchi les Alpes avec des ailes. Leurs ancêtres n'étaient pas originaires de l'Italie : ils y sont venus s'établir, franchissant souvent en toute sûreté ces mêmes Alpes en d'immenses colonnes, avec leurs femmes et leurs enfants, à la manière des émigrants. Qu'y a-t-il d'impraticable ou d'insurmontable à des soldats armés et qui ne portent que les instruments de guerre ? Que de dangers, que de peines il a fallu pendant huit mois pour prendre Sagonte ! Maintenant qu'ils marchent sur Rome, la capitale du monde, y a-t-il quelque chose qui puisse leur sembler dur ou difficile, au point d'arrêter leur élan ? Les Gaulois l'ont prise, cette ville dont le Carthaginois désespère d'approcher. Il faut, ou s'avouer inférieur en courage et en ardeur à ces Gaulois, qu'ils ont battus si souvent en quelques jours, ou se fixer comme terme de la marche la plaine qui s'étend entre le Tibre et les murs de Rome. »
31. — Après les avoir excités par ces paroles, il les renvoie s'occuper de leurs personnes et leur ordonne de se préparer au départ.
Le lendemain, il se met en route, remontant le Rhône pour gagner Tintérieur de la Gaule, non que ce fût le chemin le plus court pour gagner les Alpes, mais parce que, plus il s'éloignerait de la mer, moins il risquerait de rencontrer les Romains, et il n*était pas dans ses intentions de combattre avant d'arriver en Italie. En quatre marches il parvint à Tlle. Là le Saras et le Rhône, descendant des Alpes dans deux directions différentes, entourent, avant de se réunir, un certain espace de terrain. On a donné le nom d'Ile au territoire qu'ils comprennent entre eux : non loin de là habitent les Allobroges, nation qui n'était alors inférieure en richesse et en réputation à aucune autre nation de la Gaule ; ils étaient alors divisés, deux frères se disputant la couronne : l'ain s qui avait régné d'abord, et s'appelait Brancus, était repoussé par le plus jeune, et par une troupe de jeunes gens qui n'avaient pas le droit, mais la force pour eux. L'intervention d'Annibal dans ce différend ayant été sollicitée très à propos, il se trouva maître des destinées de cet État. Suivant le vœu des sénateurs et des chefs, il rendit le pouvoir à l'ainé; en reconnaissance, il reçut des vivres et une grande quantité d'objets de toute espèce, surtout des vêtements, que les froids bien connus des Alpes rendaient indispensables.
Le différend des Allobroges étant réglé, et comme il reprenait son chemin vers les Alpes, il ne prit pas par le plus court, mais tourna à gauche chez les Tricastins ; de là il se dirigea vers les Tricoriens en longeant l'extrême frontière des Voconces ; il ne rencontra aucun obstacle, avant d'arriver à la rivière Druentia*. C'est une rivière alpine, de beaucoup la plus difficile à franchir de tous les cours d'eau de la Gaule ; car, bien qu'elle roule une énorme masse d'eaux, elle n'est pas navigable : elle n'est pas limitée par des berges, et coule à la fois dans plusieurs lits, qui ne restent pas les mêmes, et elle fait sans cesse de nouveaux gués et de nouveaux gouffres, qui rendent le passage incertain pour les piétons; elle roule des cailloux boueux, n'offrant aucun point d'appui solide ou assuré pour la marche. Elle se trouvait alors gonflée par les pluies, et causa un immense désordre dans les troupes troublées en outre parleur frayeur et par leurs clameurs confuses.