TRADUCTIONS
à Rome
de Rome
note 1,
aretas
aretas
note 2,
adenudi
adeundi
RELATION DE POLYBË
m, 84. — Quand Annibal eut pourvu de toute façon à la sécurité de TEspagne et de TÂfrique, il demeura dans Texpectative : il attendait les députés que devaient lui envoyer les Celtes. Il lui fallait des renseignements positifs sur la richesse des pays qui avoisinent les Alpes et le Pô, sur le nombre des habitants, sur l'ardeur guerrière des hommes, et, avant tout, sur le ressentiment qu'ils gardaient de leur dernière guerre contre les Romains, dont nous avons parlé dans le livre précédent pour préparer nos lecteurs à ce qui va suivre.
Annibal avait Tardent espoir de fondre sur l'Italie et d'y combattre les Romains, et i! Tavait promis formellement aux chefs celtes établis sur le chemin ou au cœur même des Alpes, dans les messages qu'il avait eu soin de leur adresser ; seulement il fallait d'abord qu'il pût franchir les obstacles qui l'en séparaient, et que les Celtes lui fournissent des contingents et des secours de toute espèce pour son entreprise.
Enfin, les messagers arrivèrent : ils affirmèrent les bonnes dispositions des Celtes et leur impatience. Le passage des Alpes, d'après eux, devait êti*e fatigant et difficile, mais point du tout impossible.
Au printemps S Annibal rassemble donc ses troupes, qui étaient disperi^ées en quartiers d'hiver. Il avait aussi des nouvelles récentes de Carthage, en sorte que, plein d'ardeur et de confiance dans les sentiments de ses compatriotes, il exhorte ouvertement ses troupes à la guerre contre les Romains : il rappelle comment ils avaient essayé de demander qu'il leur fût livré avec tous les chefs de l'ar-
* « *Yîcô TTjv tap(V7)v oipav. » *T7cô indique le commencement de la saison, de môme qae Itzo vuxta signifie à Ventrée de la nuit; mais il n'y a rien là de bien précis.
mée ; il vante la richesse des pays où il va marcher, ainsi que la sympathie et l'alliance des Celtes. Les troupes sont transportées d'enthousiasme pour lui ; il les félicite, leur indique le jour fixé pour le départ, et fait rompre les rangs.
35. ~ Tout ce que iious venons de raconter se fit pendant Thivernage ; la défense de TEspagne et de l'Afrique fiit suffisamment organisée et, au jour dit, Annibal partit. Il avait 90,000 fantassins et 12,000 cavaliers.
Il passa rÈbre, et soumit les Ilergètes, les Bargusiens, les Érénésiens et les Andosiens, jusqu'aux montagnes appelées Pyrénées. 11 les vainquit tous et enleva de vive force quelques villes, plus vite môme qu'il ne Tespérait, mais au prix de plusieurs grands combats et de pertes considérables. Il laissa Annon pour gouverner la région de FÈbre et maîtriser les Bargusiens, plus particulièrement suspects à cause de leur amitié pour les Romains. Il détacha de son armée, avec Annon, 10,000 fantassins et 1000 cavaliers, ainsi que les bagages de ceux qui repartaient avec lui. Il en renvoya à peu près autant dans leurs foyers pour les maintenir dans de bonnes dispositions, et pour entretenir l'espoir du retour au pays chez tous les autres, non seulement chez ceux qui servaient sous ses ordres, mais aussi chez les Ibères demeurés dans leur patrie, de façon que tous ceax-ci partissent volontiers s'il avait besoin de leur demander des renforts.
Annibal reprit son armée ainsi allégée, comptant 50,000 fantassins et environ 9,000 cavaliers, pour se porter vers le passage du fleuve appelé le Rhône, en franchissant lesdites montagnes des Pyrénées. Son armée était forte, non pas tant par le nombre que par l'excellente qualité des soldats, qui étaient merveilleusement entraînés par ces combats répétés contre les Ibères.
[Nous passons les paragraphes 3(i à 38, qui forment wie description sommaire du monde connu de Polybe^ et ne se rattachent qu* indirectement à la mardie d'AnnibaL]
39. — Les Carthaginois possédaient alors toutes les parties de l'Afrique situées près de la mer intérieure, depuis les autels de Philénos jusqu'aux colonnes d'Hercule. La longueur de cette côte dépasse 16,000 stades (2,840 kilom.). Ils avaient en outre franchi les colonnes d'Hercule et conquis toute l'Espagne jusqu'aux éperons rocheux où les monts Pyrénées se terminent sur notre mer, et qui séparent les Ibères des Celtes. Ce point est à environ 8,000 stades
(i420 kilom.) de Touverture des colonnes d'Hercule. 11 y a en effet 3,000 stades (55? kilom.) des colonnes à la Ville neuve, d'où Annibal partit pour l'Italie. (Certains écrivains appellent cette Ville neuve la nouvelle Carthage.) Da cette ville jusqu'au fleuve Èbre, il y a 2,600 stades (462 kilom.); de celui ci jusqu'à Emporion, 1600 stades (284 kilom.) ; et de là jusqu'à la traversée du Rhône, environ i 600 (ces distances ont été mesurées et marquées avec soin par les Romains de 8 en 8 stades). Depuis le point de passage du Rhône, en remontant le fleuve comme pour aller vers ses sources, il y a i400 stades (248 kilom.) jusque vers l'entrée des Alpes par où l'on va en Italie *, Reste la traversée des Alpes, environ 1200 stades (f 13 kilom.). Après les avoir franchies, Annibal devait être arrivé dans les plaines de l'Italie voisines du Pô. Il y a ainsi en tout, depuis la Ville neuve, bien près de 9,000 stades (1600 kilom.) qu'il avait à parcourir. 11 avait déjà franchi à peu près la moitié de cette distance, mais au point de vue de la difficulté, il lui restait la partie la plus considérable.
40. — Annibal se dispose donc à franchir les monts Pyrénées, redoutant la rencontre des Celtes dans des localités d'une bonne défense.
Les Romains, cependant, apprirent par les sénateurs qu'ils avaient envoyés à Carlhage ce qu'on y pensait et les propos qu'on y tenait, et ils surent, plus tôt qu'ils ne s'y attendaient, qu'Annibal avait passé l'Èbre avec ses troupes. Ils résolurent d'envoyer Publius Cornélius en Espagne et Tiberius Sempronius en Afrique avec des armées... (Le reste de ce paragraphe traite des affaires d* Italie, ainsi que tes premières lignes du suivant : les Gaulois attaquent Modène; V armée destinée d* abord à l'Espagne est envoyée contre eux, et Publius Cornélius en lève une autre, avec
-OTŒjxov <î)ç ettI Ta; J^rj^à; ewç ::poç ttjv «vaSoXijv xôv "AXneoiV if^v sîç 'ItaXfav -fCkiQK TÊTpaxoTiot. Ilpôç signifie vers ou devant; avaéoXrj, d'après les dictionnaires les plos récents (Bailly, Ghassang), a le sens de montée, mais on ne donne guère comme exemple que le passage de Polybe dont nous nous occupons. Les dictionnaires plus anciens (Danim, Planche, etc.) donnent seulement le sens de commencement (avec d'autres qui n'ont rien à voir ici). Le verbe àvaSaXXsiSa» signifie à la fois monter' et commencer, s'engager dans ; ce dernier sens est le plus commun. Nous croyons donc qa'ccvotSoXr] twv "AXtcecov signifie le commencement ou Ventrée des Alpes. On pourrait traduire aussi la montée des Alpes ; l'examen des distances et de l'itinéraire nous Ûxera.
laquelle il s'embarque sur soixante navires à Pise, au commencement de Cété^.)
41. — ... Publius, longeant la côte de Ligurie, arrivait, cinq jours après son départ de Pise, dans les parages de Marseille ; ayant mouillé près de la première bouche du Rhône, qu'on appelle bouche marseillaise, il débarquait ses troupes; il avait appris qu*Annibal avait déjà franchi les monts Pyrénées, mais était [)ersuadé qu'il était encore loin, à cause des difficultés du terrain et de la puissance des peuples.
Or, Ânnibal, si extraordinaire que ce fût, ayant acheté les uns et battu les autres, arrivait avec son armée, tenant la mer Sardonienne à sa droite, vers le passage du Hhône.
Publius, informé du voisinage de l'ennemi, et ne pouvant croire à une arrivée aussi prompte, mais voulant avoir une certitude, laissait ses troupes se reposer de leur traversée et délibérait avec •ses chiliarques sur le parti à tirer du terrain et sur la manière d'attaquer l'ennemi. Il envoya 300 de ses cavaliers les plus courageux en reconnaissance, leur adjoignant comme guides et comme auxiliaires des Celtes qui étaient à la solde des ftlassaliotes.
42. — Annibal, arrivé sur les bords du fleuve, entreprenait aussitôt d'opérer son passage, le fleuve n'ayant là qu'un seul bras; il y avait environ quatre jours de marche pour aller de son camp à la mer*.
S'étant concilié par tous les moyens les populations riveraines, il leur acheta tout ce qu'elles avaient de nacelles d'une seule pièce et de grands bateaux ; il y avait un nombre suffisant de ceux-ci parce qu'on en employait beaucoup pour le commerce des riverains du Rhône avec la mer. Il se procura aussi des bois propres à la construction des nacelles, et en deux jours il se trouva là une quantité innombrable de moyens de passage, chacun s'arrangeant pour n'avoir pas recours au voisin et ne compter que sur soi pour son passage.
Pendant ce temps-là, une foule de barbares se rassembla sur l'autre rive pour s'opposer au passage des Carthaginois. Annibal les observe et juge, d'après ce qu'il avait sous les yeux, qu'il serait impossible de passer de vive force en présence de tant d'ennemis,
* *TjcÔ T7)v <î)pa(av.
* 'Avvi6a; Ôà Tcpoaji^Çaç xoî; tcec'i tôv Ttdtajjiôv To;:ot; euO^ioç svsy e^pst HoisîoOai TTjV 8ia6agiv xaià ttjv ànX^v fûaiv, oyeôôv 7)fj.Ep(uv TErraptuv Ô5ÔV âiCc/tov OTpaioiCEÔcp t^ç OaXàTTr,ç.
ni de s'arrêter sans risquer d'en avoir d'autres sur les bras, de tous les côtés. La troisième nuit arrivant, il détache une partie de ses troupes, avec des guides indigènes, sous les ordres d'Annon, fils du roi Bomilcar. Ce détachement remonta le fleuve pendant 200 stades (35 kilom.) et, arrivé à un endroit où le fleuve se divise autour d'un terrain qui forme ainsi une lie, s'y arrêta. Avec des bois pris dans les forêts voisines, tantôt l^s assemblant, tantôt les liant, ils firent en peu de temps beaucoup de radeaux, qui suffisaient à leurs besoins, et sur lesquels ils passèrent aisiément, puisque personne ne s'y opposait. S'étant établis dans une forte position, ils y restèrent tout le jour, se reposèrent des fatigues précédentes, et se préparèrent en même temps à remplir leur mission conformément aux ordres. Annibal en faisait autant de son côté avec le reste de ses troupes. Ce qui le gênait le plus, c'était le passage des éléphants, car il y en avait 37.
43. — Après la cinquième nuit, à l'aube, le détachement qui était déjà passé sur l'autre rive s'avançait le long du fleuve vers les barbares postés en face d'Annibal ; celui-ci, dont les soldats étaient prêts, s'occupait de son passage et faisait embarquer sa cavalerie cuirassée sur les bateaux, son infanterie la plus légère sur les nacelles. Les gros bateaux avaient leur place en amont, contre le courant, et au-dessous d'eux les nacelles plus frêles, afin que les bateaux, en brisant la première force du courant, pussent faciliter la traversée des nacelles. On avait eu l'idée de traîner les chevaux à la nage derrière la poupe des bateaux, trois ou quatre d'entre eux étant conduits à la fois, au moyen de leurs longes, par un homme de chaque côté du bateau. Un assez grand nombre de chevaux se trouveraient ainsi transportés sur l'autre rive dès le premier voyage.
Les barbares, voyant le mouvement de leurs adversaires, sor^ taient en désordre et par essaims de leurs retranchements, persuadés qu'ils arrêteraient facilement le passage des Carthaginois. Mais Annibal voyait en même temps approcher sur l'autre rive ses soldats à lui, qui signalaient leur présence par de la fumée, selon ses ordres, et il commandait à tout son monde d'embarquer en même temps, et à ceux qui étaient rangés au-dessus des barques de lutter contre le courant. L'ordre fut exécuté vivement ; les hommes montés sur les bateaux criaient à qui mieux mieux, et luttaient énergiquement contre le courant; les deux armées, sur chaque rive, se tenaient au bord du fleuve ; celle d'Annibal partageait les émotions de ceux qui passaient, et les accompagnait
de ses cris; les barbares d'en face hurlaient leur chant de guerre et provoquaient au combat; le tout était effrayant et produisait une violente impression.
En ce moment, les barbares ayant quitté leur camp, les Carthaginois de la rive gauche leur tombèrent dessus tout à coup de la manière la plus imprévue ; quelques-uns incendièrent le camp, le plus grand nombre assaillit ceux qui observaient le passage. Les barbares, dont cet événement dérangeait toutes les prévisions, couraient à la défense de leur camp ou se défendaient et soutenaient le combat contre les assaillants. Annibal, voyant les événements tourner k son gré, ralliait et reformait vivement les premiers qui venaient de passer^ et se jetait avec eux dans la mêlée contre les barbares. Quant aux Celtes, leur désordre et la surprise causée par Tévénement les mirent vile en déroute, et ils prirent la fuite.
44. — Le général carthaginois, maître du passage, et vainqueur de ses adversaires, s^occupait sans retard défaire passer les hommes laissés de l'autre côté. Il fit passer toutes ses troupes en peu de temps, et campa cette nuit-là près du fleuve.
Le lendemain, il apprit que la flotte romaine était mouillée près de l'embouchure du fleuve ; il choisit 500 cavaliers numides et les envoya reconnaître où et combien étaient les ennemis, et ce qu'ils faisaient. En même temps, il fit préparer le passage des éléphants par les ouvriers spéciaux *.
n réunit alors son armée et lui présenta les chefs de l'entourage de Magil, venus à elle des plaines du Pô, et il fit transmettre leurs pensées à Tarmée par un interprète. De tout ce qui fut dit, ce qui eut le plus de force pour inspirer confiance à la multitude, ce fut d'abord l'évidence môme de la présence de ces gens, venus exprès pour appeler les Carthaginois et réclamer d'eux de combattre ensemble contre les Romains ; puis, ce qui rendait la mission intéressante, que l'armée serait conduite à travers des régions où elle ne manquerait de rien, et ferait route vers l'Italie sans danger ni longueur ; en outre, la fertilité du territoire, où elle arriverait, son étendue, le grand nombre des guerriers avec lesquels elle combattrait les troupes romaines. Les Celtes, ayant ainsi parlé, se
* Toù; iTCwrfiiiou^, Quelques traducteurs ont compris le$ eomaa des éléphants, liais, outre que ces 37 hommes n'auraient pas été capables d'accomplir un pareil travail, nous voyons, par le récit du passage du Pô, que ces fi7:iT7j§£iol sont des spécialistes pour les travaux de pontage, des pontonniers ou des ouvriers d'art.
retirèrent, mais Annibal, s'avançant alors lui-même, rappela aux troupes ce qu'elles avaient déjà fait ; il leur dit qu'elles avaient accompli beaucoup de tâches hardies et périlleuses sans échouer dans aucune, en se conformant à ses idées et à ses volontés. U les engageait donc à avoir confiance, considérant que la plus grande partie de leurs travaux était faite, puisqu'elles avaient réussi à passer le fleuve et qu'elles avaient constaté par leurs propres yeux Ic^ bonnes dispositions et Tardeur de leurs alliés. Il pensait, par conséquent, qu'elles devaient être parfaitement tranquilles pour ce qui les concernait, qu'elles devaient exécuter ses ordres, se montrer braves et dignes de leurs actions précédentes.
Les soldats ayant montré, avec des manifestations bruyantes, beaucoup d'ardeur et d'entrain, il les félicita, et après avoir prié les dieux pour eux tous, il les congédia en leur recommandant de se soigner et de se préparer activement, car le départ devait avoir lieu le lendemain.
45. — Au moment où l'assemblée venait de se séparer, on voyait revenir les Numides qui avaient été envoyés en' reconnaissance ; le plus grand nombre avait péri, et le reste n'avait trouvé son salut que dans la fuite. Ils étaient tombés, à peu de distance de leur camp, sur les cavaliers romains qui avaient reçu de Publius une mission analogue, et ils avaient mis, les uns et les autres, une telle ardeur au combat, que i40 des cavaliers romains et celtes avaient été tués, et plus de 200 des Numides. Sur ces entrefaites, les Romains» dans leur poursuite, s'approchèrent du retranchement des Carthaginois; ils l'examinèrent, puis s'empressèrent bien vite de retourner, pour informer leur général de la présence de l'ennemi, et ils lui en rendirent compte en rentrant à leur camp.
Aussitôt Publius, ayant remis tous ses bagages sur les navires, leva le camp avec toute son armée, et partit en remontant le fleuve, pressé d'en venir aux mains avec ses ennemis.
Annibal, le lendemain de rassemblée, au point du jour, disposa toute sa cavalerie comme pour aller vers la mer en arrière-garde; il faisait sortir sa troupe d'infanterie des retranchements et la mettait en marche. Quant à lui, il attendait les éléphants et les hommes laissés avec eux.
Le passage des éléphants se fit de la manière suivante :
4Ô. — On construisit solidement un grand nombre de radeaux ; on en assembla deux, qu'on fixa fortement en bas de la rampe d'accès. Ils avaient ensemble une largeur d'environ 50 pieds. A
ceux-là on en joignit d'autres sur le côté extérieur, et on les assembla, prolongeant cette séné d'assemblages vers le milieu du fleuve. Le côté d'amont était retenu k la terre par des amarres attachées aux arbres qui se trouvaient sur la rive, de manière à fîxer le tout en préservant cette construction d*être emmenée à la dérive. Ayant donné environ 2 plèthres (60 mètres) de longueur à tout l'appareil de cette jetée, on ajouta à ces radeaux, après les deux derniers, deux autres extrêmement solides, les plus grands de tous, fortement unis entre eux, mais rattachés aux autres par des liens faciles à couper. A ces radeaux furent attachés de nombreux cordages, par lesquels des bateaux devaient les remorquer et les empêcher d'être emportés à la dérive, les maintenir de force contre le courant, les conduire de l'autre côté, et faire traverser ainsi les animaux qu'ils portaient.
On mettait, en outre, beaucoup de terre sur ces radeaux, et on l'y jetait de manière à les rendre tous pareils, de forme et de couleur, au chemin qui menait de la terre ferme à l'embarcadère. Les éléphants sont habitués à obéir toujours à leurs Indiens jusqu'à ce qu'ils rencontrent de l'eau, mais ils n'osent jamais entrer dans l'eau. On conduisait donc sur la jetée deux femelles en avant, les autres les suivaient docilement, et^ quand ils étaient sur les derniers radeaux, on coupait les liens par lesquels ceux-ci tenaient aux autres, tandis qu'on tirait les câbles sur les bateaux ; les radeaux et les bêtes qu'ils portaient furent ainsi séparés de la jetée. Alors les animaux, épouvantés, commencèrent par s'agiter et se tourner en tous sens ; mais le flot les entourait de tous côtés, et il fallait rester en place. Deux radeaux étant toujours rattachés à la jetée de la même manière, le plus grand nombre des éléphants fut transporté avec eux. Quelques-uns, à force de peur, se jetèrent au milieu du fleuve ; les Indiens qui conduisaient ceux-là périrent tous, mais les animaux eux-mêmes furent sauvés, car, grâce à la force et à la longueur de leurs trompes, il les élevaient au-dessus de l'eau, respiraient par là et rejetaient en même temps l'eau qu'ils avaient avalée. 11 tinrent bon ainsi, ayant pied pendant une grande partie de leur trajet dans le fleuve.
47. — Les éléphants ayant passé, Annibal partait avec eux, et la cavalerie derrière; il remontait le fleuve, marchant dans la direction de l'Orient prise depuis la mer, comme pour aller vers l'intérieur de l'Europe. Le Rhône, en effet, a ses sources au-dessus du golfe Adriatique, tournées vers l'Occident, dans la partie des Alpes qui est inclinée vers le Nord ; il coule vers le couchant d'hiver et se jette dans la mer Sardonienne. il coule le plus long-
temps dans une vallée qu'habitent, du côté du Nord, les Celtes Ardyes ; le versant méridional touche sur toute sa longueur aux régions des Alpes inclinées vers le Nord. Les plaines du Pô, dont nous avons déjà beaucoup parlé, sont séparées de la vallée du Rhône pnr ces montagnes très élevées, qui commencent près de Marseille et vont jusqu'au fond môme du golfe Adriatique. C'est elles qu'Annibal franchit alors, venant des pays voisins du Hhône, et se précipitant sur l'Italie.
Quelques-uns des historiens qui ont raconté ce passage veulent étonner leurs lecteurs par des récits merveilleux sur ces régions, et ils tombent sans s'en douter dans deux fautes des plus contraires à toute- espèce d'histoire : ils se trouvent obligés ainsi d'écrire des choses fausses et de se contredire. Ils dépeignent Annibal comme un général inimitable à la fois pour l'audacQ et pour la prudence, et en même temps ils le font agir comme le plus déraisonnable ; car, ne pouvant trouver d'issue ni de conclusion qui s'accorde avec leurs fausses assertions, ils introduisent les dieux et les enfants des dieux dans une histoire positive. Ils partent de cette première donnée, que les escarpements et les aspérités des Alpes étaient telles que non seulement des chevaux et des armées pourvues d'éléphants, mais môme des fantassins légers ne pouvaient les franchir aisément; ils nous dépeignent aussi ces lieux comme une sorte de désert, de telle façon que, si un dieu ou un héros n'était pas surgi pour montrer le chemin aux compagnons d' Annibal, ils se seraient tous égarés et auraient été anéantis.
De là, ils tombent naturellement dans les deux fautes que nous avons indiquées.
48. — D'abord , y aurait-il un général plus déraisonnable qu'Annibal, et plus maladroit, qui, commandant une armée aussi nombreuse, et plaçant en elle le plus grand espoir d'anéantir l'ennemi, ne connaîtrait le moins du monde, au dire de ces gens, ni les routes, ni les localités, ni par où il passerait, ni chez quels peuples il irait, et ne saurait pas, en un mot, s'il n'entreprend pas quelque chose de tout à fait impossible* ? Ce que des gens réduits au désespoir, sans aucune voie de salut, n'entreprendraient pas, c'est-à-dire de se jeter avec leurs troupes dans des
* Les divers manuscrits ne sont pas d'accord sur ce point ; les uns donnent : to 6à Tcépa;, ojti xaOoXoi» Ôuvaioî; ÈTiiCaXXeTat rpdt-rjjLaaiv ; d'autres : ...» oS toi xaôoXou...; d'autres : oC xoîç xatà Xo^ov... ; d'autres enfin : où8 ' û xaOoXov.
régions inconnaes, ces historiens le font faire à Annibal, qui garde encore intactes les plus grandes espérances de succès. Ce qu'ils ont dit de la solitude de c^s lieux, comme de leurs escarpements et de leurs difficultés, rend leur fausseté manifeste. Ils n*ayaient pas appris que les' Celtes riverains du Rhône avaient franchi les Alpes avec de grandes armées, non pas une fois ou deux avant le passage d*Annibtl, et non pas anciennement, mais naguère encore, pour combattre les Romains et se joindre aux Celtes établis dans la vallée du Pô, ainsi que nous Tavons raconté plus haut. Ils ne savaient pas non plus que des populations nombreuses habitent dans les Alpes mômes. Ignorant tout cela, ils disent qu*un héros a paru pour montrer la rotite aux Carthaginois. Ils se mettent ainsi dans le môme embaiTas que les poètes tragiques, lesquels ont besoin, pour tous les dénouements de leurs drames, de dieux et de machines, parce qu'ils ont pris pour leur début des données fausses et déraisonnables. Les historiens se trouvent forcément dans le môme embarras, et font paraître des héros et des dieux, quand ils sont partis de données fausses et incroyables. Comment pourrait-on aboutir d'un début déraisonnable à une fin raisonnable ?
En réalité, Annibal ne fut pas tel qu'ils l'ont raconté : il était, en cette circonstance, extrêmement pratique dans l'exécution de son projet. Il s'était renseigné avec certitude sur la richesse du territoire où il voulait aller, sur l'hostilité des peuples à l'égard des Romains. Quant aux régions difficiles qu'il aurait à traverser, ii avait pris des guides et des conducteurs du pays, qui devaient partager ses sentiments et ses espérances.
Nous nous exprimons avec assurance à ce sujet, parce que nous tenons nos renseignements de témoins oculaires, que nous avons visité le pays, et que nous avons fait nous-mêmes le voyage à travers les Alpes pour les voir et les connaître.
49. — Publius, le général romain, étant arrivé au point de passage du fleuve trois jours après le départ des Carthaginois, et ayant trouvé que les ennemis étaient partis, fut aussi surpris qu'il est possible. Il était convaincu qu'ils n'oseraient pas continuer leur chemin par là jusqu'en Italie, à travers des populations puissantes et trompeuses ; mais, voyant qu'ils l'avaient osé, il revint vite, et en arrivant il rembarqua ses troupes. 11 envoyait son frère s'occuper des affaires d'Ibérie, et pour lui, revemint en arrière, il faisait voile vers l'Italie, puis il s'efforçait d'atteindre les ennemis vers le passage des Alpes, en traversant la Thyrrhénie.
Annibal, ayant marché quatre jours de suite à partir du passage S arrivait à ce qu'on appelle l'Ile, pays très peuplé et fertile en blé, ainsi nommé à cause de Fanalogie suivante : ici le Rhône, là la rivière appelée Scaras (ou Scoras) coulent de chaque côté, terminant son contour en pointe à leur confluent *. Cette Ile est comparable, pour la forme et la grandeur, à ce qu'on appelle en Egypte le delta, sauf que dans ce dernier la mer forme un côté, entre les deux bras du fleuve, tandis que dans Tlle ce sont des montagnes d'accès et d'ascension difficiles, on pourrait presque dire impossibles. Arrivé là, il y trouva deux frères qui se disputaient la royauté et se faisaient face avec deux armées, et dont l'ainé l'appelait en lui demandant son assistance pour s'emparer du pouvoir ; Annibal y consentit, car l'avantage qu'il y trouverait était presque évident. Aussi, s'étant joint à lui, et ayant chassé l'autre, il reçut du vainqueur l'assistance la plus complète. Non seulement celui-ci fournit les troupes de blé et des autres provisions nécessaires, mais aussi, ayant changé les armes vieilles et hors de service, il remit ainsi toute l'armée à neuf très à propos. De plus, ayant pourvu la plupart des soldats de vêtements et de chaussures, il leur rendit de grands services pour la traversée des montagnes. Surtout, comme ils songeaient avec inquiétude à leur marche à travers les Gaulois appelés AUohriges, il se mit en route à leur suite avec ses propres troupes, et garantit la sécurité de leur route jusqu'à l'approche de la traversée des Alpes.
50. — Annibal, ayant fait en dix jours 800 stades le long du fleuve, commença la montée vers les Alpes, et il lui arriva de courir de grands dangers. En effet, tant qu'ils furent d^ns la plaine, tous les diefs particuliers de? Ailobriges se tenaient loin d'eux, craignant les chevaux et les barbares qui les accompagnaient ; mais après que ceux-ci furent retournés dans leurs foyers, les soldats d' Annibal commencèrent à avancer dans les passages difKciles'. Alors les chefs des Ailobriges, ayant ras-
Certains critiques ont voulu entendre par là qu' Annibal s'était tracé sa marche pour quatre jours; mais la tournure identique donnée plus haut pour la marche d'Annon {oi 7:oir^^i\i.zvQi ttjv Tzopziw... sm Ôioaoaia TcdcSix) preuve qu'il faut traduire : ayant marché jusqu'à concurrence de quatre jours.
» "IJ [xàv yio ô ToSavôç ij 81 Sxàpaç icpo<jaYOp£U(î(x6voç, f ^ovxeç i:ap bciéapav ttjv jiAcUpàv, variantes : £xopot^ et Sxcopotç.
» "HpÇavTo TCpodcYEiv £tç ta; Suiy^wp^aç.
semblé un nombre d'hommes suffisant, occupèrent les positions favorables par lesquelles il fallait nécessairement que les compagnons d'Annibal fissent leur entrée *. S'ils avaient caché leurs intentions, ils auraient anéanti complètement Tarmée carthaginoise ; ayant éfé découverts, ils firent encore beaucoup de mal aux soldats d'Annibal, mais ils n'en éprouvèrent pas moins.
£n effet, le général carthaginois, sachant que les barbares tenaient les positions favorables, campa lui-môme près du passage*, s'y arrêta, et envoya quelques-uns des Gaulois qui le guidaient s'enquérir des idées de l'ennemi et de toutes ses intentions. Ceux-ci s'acquittèrent de leur mission, et le général apprit que les ennemis se rangent et gardent les positions soigneusement pendant le jour, mais se retirent la nuit dans une ville voisine. Il prit ses dispositions d'après cette donnée de la manière suivante : reprenant son armée, il la remit en marche ostensiblement, se rapprocha des endroits difficiles', et établit son camp non loin des ennemis. La nuit venue, il fit allumer les feux, laissa au camp la plus grande partie de son armée, et ayant équipé très légèrement ses meilleures troupes, il traversa les défilés^ pendant la nuit et occupa les positions que les barbares avaient occupées : ceux-ci s'étaient retirés, selon leur habitude, dans leur ville.
61. — Sur ces entrefaites, le jour venu, les barbares s'apercevant de ce qui s'était passé, renoncèrent d'abord à leur projet; mais ensuite, voyant la masse des bètjes de somme et les chevaux parcourir longuement et péniblement le passage difficile, ils furent excités par les circonstances à attaquer la colonne en marche. Comme ils le faisaient, et fondaient sur elle en plusieurs points, beaucoup de Carthaginois, et surtout des chevaux et des bétes de somme, furent tués, non pas tant du fait des ennemis qu'à cause des localités mêmes. En effet, l'endroit n'était pas seulement étroit et raboteux, mais aussi escarpé ^, et nombre d'ani-
* Ar cuv ï^ti Touç irspi Tov *Avvî6av xxt' avàyxTjv :coiEta6ai ttjv âva- 6oXf,v.
■ npoç xoXç 63:6p6oXaT$.
* AitjXOe Ta orevà.
* 05<Tr,ç Y*P 0^ p.ovov oreviiç xal Tpayc^aç Tfjç i:poa6oXfJ$ iXkk xai xp7]fj.v(iS$ouç. Les dictionnaires ne donnent pas un sens satisfaisant noiqae pour icpooCoXT), qu'ils traduisent : action de lancer, d'appliquer y ou de.
maux étaient jetés avec leur charge du haut en bas de Tescarpement à chaque mouvement et à chaque agitation.
Et c*était surtout les chevaux blessés qui causaient ces agitations ; car les uns, effrayés par leurs blessures, se rejetaient à l'envers sur les bétes de somme, et les autres, poursuivant leur course vers Tavant. refoulaient dans le défilé tout ce qu'ils rencontraient, et causaient ainsi un immense désordre. Ce que voyant, Annibal réfléchit qu'il n'y aurait même pas de salut pour ceux qui auraient échappé au danger, si les convois étaient perdus; il prit donc les hommes qui^avaient occupé les positions d'avance la nuit précédente, et il courut au secours de la colonne engagée sur le chemin. En cette occasion, beaucoup d'ennemis furent tués, parce qu'Annibal se jetait dessus de haut en bas, mais les pertes n'étaient pas moindres dans son armée, le tumulte dans la colonne étant accru des deux côtés par les cris et le choc des nouveaux Tenus. Après avoir tué le plus grand nombre des Allobriges, et mis les autres en fuite, il les obligea à fuir dans leurs demeures. Alors la foule des bêles de somme et des chevaux qui restaient arriva avec peine et laborieusement au bout du mauvais pas; Annibal, ayant soustrait tout ce qu'il avait pu au danger, marcha sur la ville d'où les ennemis étaient partis pour l'attaquer. L'ayant trouvée presque vide, parce que tous les habitants avaient été attirés au dehors par l'espoir du butin, il en resta mailre. Il en tira beaucoup de ce qui lui était nécessaire pour le présent et pour l'avenir, car il y prit un grand nombre de chevaux et de bêtes de somme, ainsi que les hommes qui avaient été pris avec eux, et pour l'avenir il trouva du blé et des bestiaux pour la subsistance de deux ou trois jours ; et qui plus est, il inspira de la crainte à ceux d*ensuite, au point qu'aucun de ceux qui se trouvaient le long de la montée n'osa l'attaquer à la légère.
62. — Ayant campé là, et s'y étant arrêté un jour, il repartit.
s* élancer, élan impétueux, attaque, atteinte, impretHon, point d'attaque, action de déttarquer, lieu de débarquement, tranchant, ce qui est aminci, aiguisé. Polybe veut-il dire ici « le point d'attaque », le « chemin d'accès », ou « la crête » ? Tite-live a adopté ce dernier sens; le second nous paraîtrait préférable.
Quant à xp7)[jLV(ij§ou;, il ne signifie pas que la pente du chemin soit raide ; Polybe aurait employé acvaKpipT)^ ou xaxcoç^pT)^, comme il le fait à propos de la descente du col ; xpr,[i.vo>dT); s'applique aux passages à flancs escarpés, à pic, soit en descendant, soit en remontant, comme on le voit un peu plus loin à propos du précipice que les Carthaginois suivent pendant quelques instants : ^dcpa^Ç xpTj{jLv<i587iç.
Les jours suivants, jusqu'à un certain point, il conduisit son armée en sûreté ; mais, dès le quatrième jour, il recommença à courir de grands dangers. Ceux qui habitaient près de sa roule, s'étant entendus pour le tromper, vinrent au-devant de lui avec des rameaux et des couronnes, car c'est le symbole d*amitié chez presque tous les barbares, comme le caducée pour les Hellènes. Disposé à la méfiance à Tégard de cette protestation d'amitié, Annibal sonda activement leurs pensées et toutes leurs intentions. Ils dirent qu'ils connaissaient parfaitement la prise de la ville et la ruine de ceux qui avaient essayé de lui. nuire, et affirmèrent qu'ils étaient venus pour cela : ils ne voulaient faire ni supporter aucun mal, et promettaient de donner des otages. Annibal resta longtemps méfiant, ne voulant pas se fier à eux ; mais il réfléchit qu'en acceptant leurs offres, il rendrait peut-être plus doux et plus conciliants ceux qui étaient venus à lui, tandis qu'en ne les recevant pas, il en ferait des ennemis déclarés; il consentit donc à ce qu'ils proposaient, et feignit de conclure amitié avec eux. Les barbares ayant donné des otages, et fournissant du bétail en abondance, se mettant d'ailleurs tout à fait entre ses mains sans précaution, Annibal s'y fia dans une certaine mesure au point de s'en servir comme guides à travers les pays difficiles de ce côté. Ces gens marchent en tète pendant deux jours, puis les naturels, s'étant rassemblés et ayant côtoyé la marche de l'armée, l'attaquent comme elle traversait un précipice aux flancs escarpés et inabordables*.
53. — Dans celte circonstance, il aurait pu arriver que tous les compagnons d'Annibal fussent détruits de fohcl en comble, s'il n'avait craint, dans une certaine mesure, un événement critique, n'avait prévu ce qui allait arriver, et n'avait placé les équipages et la cavalerie en tète de colonne, les Hoplites à la queue. Ceux-ci étant aux aguets*, le mal fut moindre, car ils arrêtèrent le choc des barbares ^. Néanmoins, beaucoup d'hommes, de chevaux et de bètes de somme périrent. Les ennemis tenant les points les plus élevés *, et attaquant ce qui était au pied ^, faisaient rouler des rochers sur les uns, lançaientdes pierres aux autres ; ils les mettaient ainsi dans une déroute complète et dans un tel péril qu'An-
* ^^apayya T^va 8uo6aTov xai xpr^pcoÔT] ;:spaiou[i.év(ov flwt(i>v.
* TotiTtDV 8' lç£8p6U<ÎVT<i)V. '
* 'EoTsÇav TÎ]v £Ht^p7)v TtSypapCapojv.
* TwV fàp TtÎTîWV OTCtpSsÇ^OJV OVTWV TOÎÇ TTOXsfl^OlÇ.
* 'AvTiJuapaYOVTSÇ oî pàp6apot toIç 7rap(i>pEiai(.
mbal tut obligé de passer la Huit avec son armée sur une roche ntte très forte S séparé de ses chevaux et de ses bétes de somme, et veillant sur eux, qui parvinrent à peine à défiler hors des gorges* en toute la nuit.
Le lendemain, les ennemis s*étant éloignés, il rejoignit les chevaux et les botes de somme, et s'avança vers les passages situés tout en haut des Alpes'. 11 n*eut plus affaire à aucune attaque générale des barbares, 'mais combattit contre eux par parties et par endroits ; tantôt à la queue, tantôt à Tavant-garde, ils enlevaient quelques bétes de somme, escarmouchant à propos. Anni> bal tira le plus grand avantage de ses éléphants, car dans les endroits où ils ouvraient la marche ^, les ennemis n'osaient pas attaquer, effrayés qu'ils étaient par l'étrange apparence de ces animaux.
Le neuvième jour, il arriva sur le-col, campa, et s'arrêta deux jours, il voulait faire reposer ceux qui s'étaient échappés avec lui, et attendre les retardataires. En cette circonstance, il arriva que beaucoup de chevaux, qui avaient pris peur et s'étaient échappés, et beaucoup de bêtes de somme qui avaient jeté bas leurs charges, sui>'irent marveiileusement les traces, montèrent au col et rejoignirent le campemenL
54. — La neige s'amoncelait déjà sur les sommets, car on "approchait du coucher de la Pléïade. Voyant ses gens disposés au découragement à cause de leurs souffrances passées et de celles qu'ils attendaient encore, Annibal fit sonner l'assemblée, ayant une occasion unique pour voir l'Italie ; car ces montagnes sont disposées de telle sorte que les spectateurs aperçoivent les Alpes dans la situation d'une double citadelle encadrant toute l'Italie*. Il montra à ses hommes les plaines du Pô, leur rappela les bons sentiments de toute nature des Gaulois qui les habitaient, et en même temps leur indiqua la situation de Rome elle-même ; il leur rendit ainsi quelque confiance.
Le lendemain, il leva le camp et commença la des(tente, pen-
* Ilspt Ti XsuxcJjCETpov ôyupôv.
' Il y a ici y apoopot et non plus cpapayÇ comme plus haut. Le précipice était très court ; on ne fit que le traverser, mais les gorges se pi*olongeaient assez loin et on y marcha toute la nuit
' npoTjYÊ Trpoç tàç 6nep6oXÀ( tàç «vajTOTw tûv "AXtuecov.
* KaO 6v Y«p 5v tc^tcov uitdtpyot ttÎç itoptlaç Touia.
* *E/:6ip2cTO ouvaÔpo^oaç icapaxa^etv, y.(a>f ey wv oçopjirjv ilç "coOto xr^yf Tf)ç ^TaXfaç evàp-yetav ouTto; ykp 67co;;t;ctcoxti xot; ?:poetp7]pivoi( opeaiy (5<Tt£ ouvOscopouuL^vtov a[xf olv àxpo:7(^E(uç çafvEoOai 8iaO£<Jiv Ey siv xaç "AXTCti; t))Ç oXtjç lTaX(aç.
dant laquelle il ne rencontra pas d'ennemis, si ce n'est des individus qui se glissaient furtivement pour venir lui faire quelque dommage ; mais les localités et la neige lui firent perdre presque autant de monde qu'il en avait perdu dans la montée. Le chemin était étroit et rapide ; la neige empochait chacun de distinguer la piste, et tout ce qui posait le pied à côté et glissait était entrainé dans le précipice.
Cependant ils supportèrent bien cette épreuve, accoutumés qu'ils étaient à de pareilles difficultés. Mais on arriva à un endroit tel que ni éléphants ni bétes de somme ne pouvaient passer, à cause de l'étroitesse du chemin. Un escarpement (ou un éboulis*) qui existait déjà sur une longueur d'environ 3 demi-stades venait récemment de s'ébouler encore davantage. La troupe se reprit à se décourager et à se débander. Pour commencer, le général car- . thaginois songea à tourner ce passage difficile ; mais la neige qui était tombée rendant aussi le détour impossible, il abandonna ce projet.
Ce qui se produisait là était tout particulier et extraordinaire. Sur la neige ancienne, restée depuis l'hiver précédent, celle de l'année venait de tomber depuis peu ; elle était facile à entamer, parce qu'ayant commencé récemment, elle était molle et n'avait pas encore beaucoup d'épaisseur ; mais lorsqu'après l'avoir traversée, les pieds atteignaient celle qui était dessous, très consistante, ils ne l'entamaient plus. On glissait des deux pieds et on coulait, comme il arrive sur la terre quand on marche sur un sol fangeux. Ce qui suivait était plus pénible encore : les hommes ne pouvaient entamer la neige inférieure, et s'ils voulaient, en tombant, s'accrocher des mains et des genoux pour se relever, ils glissaient plus encore, parmi tous les appuis, sur ces pentes généralement raides. Quant aux bétes de somme, quant elles tombaient, elles entamaient bien la neige inférieure et se redressaient, mais après l'avoir percée, elles restaient comme fichées avec leurs fardeaux, par leur poids et par la compacité de la neige ancienne. Ânnibal abandonna donc cette espérance et fit bivouaquer sur la crête *, après en avoir balayé la neige ; puis il
* En grec àjiopfojÇ, de a:topf rÎYvo(i.i , rompre, casser, arracher, s'ébouler ; ce substantif peut signifier soit Tescarpement, soit Téboulis, produits par suite de Técroulement d'un pan de montagne. Nous ne faisons pas choix ici entre les deux sens, afin dç ne pas influencer le lecteur pour le tracé de l'itinéraire.
' 'Pax^î> crête, épine dorsale.
donna des instructions à sa troupe et remblaya * Tescarpement à grand'peine.
Un seul jour suffît pour faire un chemin praticable aux chevaux et aux bétes de somme ; il les y fit passer tout de suite, puis ayant établi son camp dans des lieux qui échappaient déjà à la neige, il envoya les animaux au pâturage, et fit aller des Numides au travail de terrassement* par fractions. C'est à grand'peine qu'après trois jours de souffrances il fit passer les éléphants, qui avaient cruellement pâti de la faim, car les sommets des Alpes et les abords des cols sont absolument sans arbres et dénudés, à cause du séjour de la neige, été comme hiver ; mais au-dessous du milieu des pentes, des deux côtés, elles sont couvertes d'arbres, de forêts, et sont habitables.
56. — Annibal, en somme, ayant rassemblé toute son armée sur un même point, descendait, et le troisième jour à partir du susdit précipice, il atteignait les plaines. 11 avait perdu beaucoup de ses soldats du fait de^. ennemis et des cours d'eau, durant tout le trajet, et il avait perdu aussi dans les ravins et les endroits difficiles des Alpes, non seulement beaucoup d'hommes, mais beaucoup de chevaux et de bétes de somme. Enfin, ayant fait tout son vojrage depuis la Ville Neuve en cinq mois, et la traversée des Alpes en quinze jours, il entra hardiment dans les plaines du Pô et chez le peuple des Insubres. Il avait sauvé environ 42,000 fantassins de ses troupes africaines, 8,000 Ibères, et tout au plus 5,000 cavaliers, comme il l'explique lui-môme dans l'inscription qui donne le relevé de ses troupes au cap Lacinien
[Mouvements de P, C. Scipion en Italie et considérations générales sur r histoire et la géographie,]
60. — Nous avons indiqué plus haut le nombre des troupes avec lesquelles Annibal entra en Italie ; en débouchant, il campa à l'entrée de la plaine qui borde le pied des Alpes, et pour commencer il rassembla ses troupes et les laissa reposer. Les montées et les descentes, les difficultés rencontrées dans le passage du col avaient horriblement fait souffrir toute l'armée ; en outre, elle avait été très abîmée par le manque du nécessaire et l'absence de soins matériels. Beaucoup d'hommes étaient tombés au dernier
\ * 'EÇcoxo8(^fjL€t, signifie à la fois bâtit et démolit, c'est-à-dire ici
remblayer ou entailler.
• Oîxo8o{jL^ac, construction. 11 s'agit donc de remblayer et non d'entailler le rocher.
degré de la démoralisation par leur misère et leurs souffrances incessantes. On n*avait pas pu porter dans de pareils endroits des vivres en abondance pour le nombre de milliers qu'ils étaient, et ce qu'on en avait avec la colonne avait été perdu eo grande partie avec les botes de somme. Aussi, après avoir franchi le Rhône avec 38,000 fantassins et plus de 8.000 chevaux, il en perdit à peu près la moitié, comme nous Tavons dit plus haut, dans les défilés. Les survivants avaient une telle figure et un tel aspect général, par suite de c«s souffrances incessantes, qu'ils semblaient tous être retombés à l'état sauvage. Annibal pourvut alors à beaucoup de choses pour leur entretien, ranima les esprits et remit les corps de ses hommes en bon état, ainsi que les chevaux.
Cela fait, l'armée se trouvant déjà bien rétablie, il essaya de lier amitié et alliance avec les Taurins, qui habitent au pied des moatagnes, lesquels étaient ennemis des Insubres* et se défiaient des Carthaginois. Les Taurins ayant repoussé ses avances, il enleva en trois jours leur ville la plus importante et tua ceux qui lui avaient été opposés, ce qui inspira une telle crainte aux peuples voisins que tous vinrent à lui pour se mettre à sa discrétion.
* StaaraÇovtbiV (xàv ::pô; toù; ""Ivaoïxêpaç signifie ennemis des insubres, et non en état de guerre active contre eux, ainsi qu'on l'a souvent traduit. Les Insubres étant Gaulois, et alliés des Carthaginois, les Taurins ligures, qui sont ennemis des Insubres, se méfient d' Annibal.
RELATIOIV DE TITE-LIYE
XXI. 23. — Annibal, joyeux de cette apparition *, fit passer rÈbre à son armée en trois divisions ; il avait envoyé en avant des gens chargés de lui concilier, par des présents, les Gaulois dont il voulait traverser le territoire et de reconnaître les passages des Alpes. Il fit franchir l'Èbre à 90,000 fantassins et 12,0U0 cavaliers, il soumit ensuite les llergètes, les Bargusiens, les Auselaniens et la Lacétanie, qui se trouve aux pieds des Pyrénées. Il donna le gouvernement de toute cette marche à Hannon, pour rester maître des passages qui font communiquer l'Espagne et la Gaule. Pour occuper cette région, il donna à Hannon 40,000 fantassins et 1000 cavaliers. Quand Tarmée eut commencé de s'engager dans le passage des Pyrénées, le bruit que l'on marchait contre les Romains prit consistance parmi les barbares, et aussitôt 3,000 fantassins carpétans rebroussèrent chemin. Ils n'étaient pas effrayés, en réalité, par la guerre, mais par la longueur de la route et la traversée impraticable des Alpes. Annibal, ne voulant ni les rappeler ni les faire revenir de force, pour ne pas exaspérer rhumeur farouche des autres, renvoya dans leurs foyers plus de 7,000 hommes, qui lui avaient paru inquiets de cette expédition, et il feignit d'avoir aussi renvoyé lui-môme les Carpétans.
24. — Sans laisser le temps aux autres d'être ébranlés par l'arrêt ou l'inaction, il passe les Pyrénées avec le reste de ses troupes, et vient camper près de la ville d'illiberris. Les Gaulois avaient bien entendu dire qu'il portait la guerre en Italie ; pourtant, comme ils avaient appris que les Espagnols, de l'autre côté des Pyrénées, avaient été soumis par la force, et que des contri-
* D'après Tite-Live, Annibal avait vu en songe une créature divine, qui se disait envoyée par Jupiter pour le conduire en Italie.
butions leur avaient été imposées, quelques peuples, craignant d*étre asservis, prennent les armes et se réunissent à Ruscino. Annibal, à cette nouvelle, et craignant un retard plus que la guerre, envoya des parlementaires à leurs rois, pour leur dire : « qu'il voulait avoir une entrevue avec eux ; quMls s'approchassent dllliberris, ou que lui s'avancerait près de Ruscino, pour faciliter leur rencontre. Il sera heureux de les recevoir dans son camp, et n'hésitera pas non plus à se rendre dans le leur. Il est venu en Gaule comme un hôte, non comme un ennemi ; et il ne tirera pas Tépée, si les Gaulois Je veulent, avant d'être parvenu en Italie ». Tel fut le langage de ses émissaires. Les chefs gaulois portèrent aussitôt leur camp près d'Illiberris, et vinrent volontiers chez le Carthaginois ; gagnés par ses présents, ils laissèrent passer son armée en toute tranquillité à travers leur territoire.au delà de Ruscino.
26. — On ne connaissait encore en Italie que le passage do rÈbre par Annibal, qui avait été signalé à Rome par des envoyés de Marseille ; néanmoins, comme s'il eût déjà franchi les Alpes, les Boii, entraînant les însubres, s'étaient soulevés... [Récit de la guerre dans la Cisalpine.]
26. — Cette nouvelle alarme étant portée à Rome, les sénateurs apprirent ainsi qu'à la guerre punique il fallait en joindre une contre les Gaulois ; ils ordonnent que le préteur C. Atilius ira secourir Manlius avec une légion romaine et 5,000 alliés, levés par un décret récent des consuls. Atilius parvint à Tanetum sans combat, les ennemis ayant eu peur et s'étant retirés. P. Cornélius leva une nouvelle légion à la place de celle qui avait été envoyée avec le préteur ; il partit à Rome avec 60 vaisseaux longs, suivit le rivage d'Étrurie, celui des Ligures et les montagnes des Salyens, parvint à Marseille et alla camper à l'embouchure la plus voisine du Rhône (ce fleuve se jette dans la mer par plusieurs bras). H croyait qu' Annibal en était à peine à franchir les Pyrénées. En constatant qu'il était déjà occupé de passer le Rhône, ne sachant où il le rencontrerait, et ses hommes n'étant pas encore assez remis du mal de mer, il envoya 300 cavaliers choisis, conduits par des Marseillais et des auxiliaires gaulois, pour tout reconnaître et observer l'ennemi sans s'exposer.
Annibal, ayant immobilisé les autres peuples par la crainte ou par des indemnités, était parvenu sur le territoire des Volques> nation puissante. Ils habitent les deux rives du Rhône ; mais, désespérant de repousser le Carthaginois de la rive droite, ils se mirent
à couvert da fleuve et firent passer presque tous les leurs au delà du Rhône, dont ils occupèrent la rive en armes. Annibal paya les autres habitants riveraips du fleuve, et ceux des Volques qui étaient demeurés dans leurs foyers, pour lui amener de toutes parts et lui fabriquer des bateaux; ils avaient hâte, d'ailleurs, que Tarmée eût passé, et que leur pays fût débarrassé de cette foule énorme qui l'accablait. Aussi réunirent-ils une immense quantité de bateaux et de nacelles qui se trouvaient préparées pour l'usage des riverains. Les Gaulois en fabriquèrent de nouvelles en creusant pour chacune un tronc d'arbre, puis les soldats euxmêmes, encouragés par l'abondance des matériaux et la facilité du travail, firent à la hâte des pirogues informes pour eux et leur équipement, ne leur demandant que de pouvoir flotter et porter leur paquetage.
27. ~ Tout étant prêt pour le passage, les ennemis se tenaient menaçants sur l'autre rive, toute couverte d'hommes et de chevaux. Pour les en détourner, Annibal ordonne à Hannon, fils de Bomilcar, de partir à la première veUle de la nuit avec une partie des troupes, surtout des Espagnols, pour remonter le fleuve à une journée de marche, le traverser dès qu'il pourra, le plus secrètement possible, et tourner avec sa colonne de manière que, le mouvement terminé, il attaque les Gaulois à revers. Des guides gaulois, qu'on lui donne pour cette manœuvre, lui indiquent pour le passage, à environ 25 milles en amont, une petite ile autour de laquelle le fleuve se divise, plus large à cet endroit, et par suite moins profond ; là, ils abattent du bois à la hâte, fabriquent des radeaux pour transporter hommes, chevaux et matériel. Les Espagnols traversent aisément le fleuve à la nage, ayant placé leurs vêtements sur des outres, et se couchant sur leurs boucliers. Le reste du détachement, ayant assemblé les radeaux, passe et campe près du fleuve. Fatigué par celte marche de nuit et ce travail, il prend un seul jour pour se reposer, son chef tenant à accomplir sa tâche en temps opportun. Le lendemain, en quittant leur campement, ils annoncent leur passage et leur voisinage à Annibal par de la fumée ; celui-ci, à ce signal, et pour n'être pas en retard, donne l'ordre de passer. Les fantassins avaient déjà préparé et disposé leurs nacelles ; la flottille des bateaux, portant les cavaliers près de leurs chevaux qui nageaient, se trouvait en amont pour briser le courant du fleuve et procurer la tranquillité aux nacelles qui passaient en aval. Une grande partie des chevaux nageaient, traînés parleurs longes de la poupe
des navires ; d'autres étaient embarqués tout sellés et bridés pour que les cavaliers pussent s'en servir en débarquant.
28. — ^Les Gaulois s'empressent sur la rive en poussant diverses clameurs et chantant selon leur habitude, agitant les boucliers au-dessus de leurs tètes, et brandissant leurs javelots. Néanmoins, ils étaient intimidés par Ténorme quantité de bateaux qui \enaient de l'autre rive, par le grand bruit de Teau qui les frappait, et par les cris divers des mariniers et des soldats, de ceux qui essayaient de passer le fleuve comme de ceux qui, restés sur l'autre rive, encourageaient les leurs parleurs cris, ils étaient déjà assez effrayés, quand une clameur plus terrible encore s'élève derrière eux : c'est Hannon qui a pris leur camp. Il apparaît presque aussitôt, et un double danger les menace, les bateaux débarquant une si grande quantité de combattants, et une armée inattendue les prenant à dos. Les Gaulois, après avoir essayé de faire face des deux côtés, sont repoussés. Ils se précipitent du côté où semble s'otfrir l'issue la plus large et s'enfuient épouvantés, en tous sens, dans leurs villages. Annibal fait passer tranquillement le reste de ses troupes, et sans souci du rassemblement tumultueux des Gaulois, établit son camp.
Je crois qu'on imagina divers procédés pour faire passer les éléphants ; ce qu'il y a de certain, c'est que les récils sont différents : les uns rapportent que les animaux furent rassemblés sur la rive, et que le plus violent d'entre eux, excité par son coraac, le suivit dans l'eau où celui-ci s'était jeté à la nage, entraînant le^ resle du troupeau ; dès qu'un éléphant perdait pied et s'épouvantait de la profondeur du fleuve, le courant le portait à l'autre rive.
Au reste, il est plus vraisemblable qu'on les fit passer sur des radeaux. Comme ce procédé était le plus sûr qu'on put choisir avant l'action, il est celui auquel on croit le plus volontiers.
Un premier radeau, long de 200 pieds, large de 50, est placé contre la rive, s'avançant dans le fleuve ; pour qu'il ne soit pas entraîné par le courant, on le fixe au sol en amont par plusieurs cordages assez forts, et on Je couvre de terre pour que les éléphants s'y avancent résolument comme sur le sol naturel. Un autre radeau de môme largeur, et long de 100 pieds, capable de traverser le Rhône, fut attaché au premier Les éléphants étaient conduits sur le radeau fixe comme sur un chemin, les femelles en tête, et passaient sur le radeau moins grand attaché au premier. Aussitôt les liens qui réunissaient les deux radeaux étaient coupés, et le radeau entraîné vers l'autre rive par quelques
bateaux légers. Les premiers étant transportés ainsi, on revint chercher les antres et on les fit passer à lenr tour.
Ils n'avaient aucune crainte tant qu'ils étaient conduits sur cette espè<;e de pont continu. Ils commençaient à avoir peur quand le radeau se détachait du reste et les emportait au large. Alors ils se pressaient les uns contre les autres; ceux qui étaient au bord s*é)oîgnant de l'eau, et ils produisaient quelque agitation. Enfin la peur même les faisait tenir tranquilles en regardant l'eau. Quelques-uns, plus, agités, tombèrent dans l'eau, où leur poids même les maintint. Débarrassés de leurs cornacs, ils cherchèrent le fond et prirent pied, pais gagnèrent le rivage.
29. — Pendant que Ton faisait passer les éléphants, Annibal avait envoyé 500 cavaliers numides vers le camp des Romains pour découvrir où et combien ils étaient, et quelles étaient leurs intentions. Cette troupe rencontre 300 cavaliers romains envoyés, comme nous l'avons dit, de l'embouchure du Rhône. Ils se livrent on combat plus sérieux que leur nombre ne le comportait, car, sans parler de nombreux blessés, les morts furent en quantité à peu près égale de part et d'autre. La fuite et Teiïroi des Numides
' donna la victoire aux Romains, déjà presque épuisés. Les vamqueurs perdirent environ 160 hommes, non pas tous Romains, mais comprenant des Gaulois ; les vaincus en perdirent plus de 200. Ce début de la guerre en était comme le présage, et promettait ^ux Romains l'avantage définitif, mais une victoire précédée de bien des alternatives, et achetée par des flots de sang. L'affaire ainsi terminée, les deux détachements rejoignirent leurs généraux ; Scipion ne pouvait prendre d'autre parti que de régler ses opérations sur les projets et les entreprises de l'ennemi. Quant à Annibal, il se demandait s il allait continuer sa route vers l'Italie, ou s'il combattrait la première armée romaine qui s'offrait à lui ; l'arrivée des ambassadeurs boîens et du petit roi Magalus lui fit écarter le projet de combattre sur-le champ j ceux-ci venaientaffîrmer qu'ils seraient ses guides pendant la route et ses compagnons dans le danger, mais ils pensaient qu'il fallait entrer en Italie» avec son armée encore intacte, et sans avoir entamé les hostilités. La masse des soldats, du reste, redoutait l'ennemi, car le souvenir de la dernière guerre n^était pas encore effacé, mais ils redoutaient surtout l'immense longueur de la route et les Alpes, dont la renommée leur avait fait, dans leur ignorance, une chose épouvantable.