‹ Annuaire de thérapeutiqueChapitre 2 sur 18 · MATIÈRE MÉDICALE · texte numérisé non relu

MATIÈRE MÉDICALE

ET DE PHARMACIE POUR i873

0!>iti<H «les alcaloïdes, leur notion et leur transformation.

Cliaque année, l'histoire chimique de ropium se complique par la découverte de nouveaux alcaloïdes, et pardes études contradictoires sur les propriétés physiologiques et thérapeutiques de ces principes actifs, il est cependant quelques faits généraux qui peuvent se dégager de ces recherches, nous allons essayer de les meure en lumière.

Plusieurs alcaloïdes nouveaux résultent évidemment dos transformations des hases anciennement connues. \ ce point de vue, l'histoire de la narcotine est la plus ivancée. Des études importâmes ont aussi été faites sur la morphine, qu'on a transformée à l'aide de l'acide

BOUCllARDAT, 1872. 1

chloi hydrique en un nouvel alcaloïde (l'apomorphine voy. Annuaire, 1871J, doué de propriétés éméliques; les transformations que doit éprouver la morphine, offrent une mine féconde ; si Ton a pu la produire a l'aide de la codéine, on peut non-seulement pouvoir réaliser la transformation inverse, mais donner naissance à la morphine elle-même à l'aide de réactions synthétiques habilement dirigées.

Si l'on considère l'action des alcaloïdes de l'opium, non pas seulement sur les animaux inférieurs, mai?; sur l'homme, on reconnaît que la morphine est vraiment, comme je l'ai toujours professé, l'alcaloïde qui représente assez exactement les propriétés physiologiques de l'opium. Voici maintenant l'exposition détaillée des recherches de M. liesse, sur les alcaloïdes de l'opium. Nous avons donné dans notre précédent annuaire l'extrait de son premier mémoire.

1° La pseudomorphine, dont l'auteur a indiqué antérieurement la préparation, avait été découverte par Pelletier. On l'obtient en modifiant un peu le procédé donné par Grcgory pour isoler la morphine. A la solution alcoolique des chlorhydrates d'alcaloïdes on ajoute un petit excès d'ammoniaque, la morphine se précipite et la pseudomorphine reste en solution : on sursalure légèrement la liqueur filtrée par l'acide chlorhydrique, on distille l'alcool et on filtre sur du charbon. Le résidu limpide neutralisé par l'ammoniaque laisse précipiter la pseudomorphine en flocons volumineux qu'on lave à l'eau et qu'on dissout ensuite dans l'acide acétique. Une seconde précipitation ammoniacaledonn<

l'alcaloïde plus pur : il ne reste plus qu'à le transformer en chlorhydrate que l'on fait cristalliser dans l'eau.

La pseudomorphine est un précipité blanc cristallin et soyeux, insoluble dans l'eau, l'alcool, l'éther, le sulfure de carbone, l'acide sulfurique étendu et le carbonate de soude ; soluble dans la potasse et la soude caustiques; plus soluble dans l'ammoniaque alcoolique que dans l'ammoniaque aqueuse. C'est, on vient de le voir, sur cette dernière propriété qu'est basée sa préparation. Elle n'a pas de réaction alcoolique. Elle cristallise tantôt avec une molécule d'eau, tantôt avec deux.

Sa formule est C3*Hl9Az08 : elle diffère donc de la morphine par deux équivalents d'oxygène en plus. M. Schutzenbergcr, en traitant la morphine par l'acide azoteux, a fixé sur elle 0'2et a obtenu un nouvel alcali, l'oxymorphine, qui présente par conséquent la même composition que la pseudomorphine. M. Heese admet l'identité de l'oxymorphine et de la pseudomorphine; toutefois il pense que cette dernière préexiste dans l'opium et ne se forme pas dans les traitements, parce que, d'une part, tandis que certains opiums renferment 0,02 p. 100 de pseudomorphine , d'autres n'en contiennent pas, et que, d'autre part, la morphine pure soumise au traitement qu'exige la préparation de la pseudomorphine ne fournit pas trace de celle-ci.

L'acide sulfurique concentré dissout la pseudomorphine, et la liqueur d'abord incolore prend bientôt une coloration vert olive. L'acide azotique la dissout en prenant une couleur orangée très-vive qui passe bien-

h ANNIAIHE DE THÉUAI'EUTiQUE.

lût au jaune. Le pcrchlorure de 1er donne une solution bleue.

2° La lanthopine se différencie de la pseudomorpjlinc parce qu'elle ne se colore pas en bleu par le percliloruie de fer, et qu'elle donne, lorsqu'elle est tout à fait pure, avec les acides sulfurique et azotique des solutions qui restent incolores. Les réactions contraires indiquées dans le premier mémoire étaient dues à des impuretés. Son oxalaie et son tarlrate acides sont cristallisables.

3" La laudanine C40U25AzO8, renferme un autre 'alcaloïde, la cryptopine. On la dissout dans l'acide acétique, puis on ajoute un léger excès de soude étendue qui précipite complètement la cryptopine : la liqueur filtrée et additionnée de chlorhydrate d'ammoniaque laisse dépaser la laudadine sous forme d'un précipité qui devient bientôt cristallin. L'acétate additionné d'iodure de potassium laisse cristalliser de l'iodhydratc de laudanine dont l'ammoniaque sépare ensuite la base parfaitement pure.

A 18° une partie de laudanine se dissout dans 6Z(7 parties d'étirer. L'acide sulfurique donne avec ce corps des réactions caractéristiques : lorsqu'il est pur, à la température ordinaire il se colore en rose pâle, et en rouge violet vers 150° ; quand il renferme de l'oxyde de fer, les mêmes réactions se produisent, mais avec beaucoup plus d'intensité. La laudanine est une base énergique ; elle se combine avec la potasse en formant un corps cristallisé.

Les sels de laudanine, à l'exception du sulfate, de

NARCOTIQUES. 5 l'oxalate et du tartrate neutres, sont cristallisantes. L'auteur en décrit un assez grand nombre dans son mémoire.

lx° La codamine, à laquelle la formule C^H^AzO6 avait été donnée en premier lieu, présente la môme composition que la laudaniae C40H2SAzO8. Elle se distingue de cette dernière avec facilité en ce que nonseulement le chlorure de fer, mais encore l'acide nitrique la colorent en vert foncé. Elle cristallise anhydre.

On arrive à la purifier en profilant de la faible solubilité de son iodhydrate. Ce sel décomposé par l'ammoniaque, on dissout le précipité dans l'éther, on lave la solution éihéréeavec du bicarbonate de soude, puis on la filtre sur du noir animal; par évaporation elle abandonne alors l'alcaloïde en beaux cristaux incolores. La codamine cristah'se bien aussi dans la benzine, mais ainsi obtenue elle fond à 126°, tandis que celle obtenue dans l'éther fond vers 120°.

L'iodhydrale, le tartrate et l'oxalate acides sont cristallisâmes.

5° La narcotine a donné à M. Hesse des résultats qui confirment les belles expériences de Matihiessen et de M. Forster.

6° La papavérine C'l2H2lAz08 se trouve mélangée à la narcotine lorsque celle-ci a été obtenue par les méthodes ordinaires. On la sépare au moyen de l'acide oxalique qui forme avec elle un sel cristallisé peu soluble.

Elle se dissout dans l'acide nitrique étendu en don-

*> ANNUAIRE DE TIIÉHAPli UTIQUE.

liant une solution incolore qui, additionnée d'acide nitrique concentré, se colore, se trouble, et s'épaissit par un dépôt volumineux de nitropapavérine C42ll20 (AzO'1) AzO8. Ce dernier composé est lui-même un alcali qui l'orme des sels cristallisâmes et à réaction acide. H cristallise avec une molécule d'eau et fond à 1G3°. Il se dissout dans l'alcool bouillant, dans le chloroforme, la benzine chaude ; il est insoluble, ou peu s'en faut» dans l'alcool froid, la benzine froide, l'éther (1/2100), l'eau, la potasse et l'ammoniaque.

7° La cryptopine a été découverte par M. J. Smiles, dans la fabrique de MM. T. et H. Smith, et étudiée par ces derniers. Elle constitue des aiguilles qui se déposent dans l'eau mère du chlorhydrate de thébaïne, M. Cook., qui s'est occupé de cette base, lui a donné la formule C^Il^Az^O10 (2). D'après M. Hesse, la méthode indiquée par MM. Smith pour la purifier donne de mauvais résultats. On l'obtient pure en profilant de ce fait que la thébaïne à laquelle elle se trouve mélangée se transforme, lorsqu'on chauffe sa solution chlorhydrique ou sulfurique, d'abord en thébénine, puis en thébaïcine, tandis que la cryptopine reste inaltérée : l'addition d'un excès d'acide chlorhydrique concentré à la liqueur précipite le chlohrydrate de cryptopine. L'insolubililé du tarlrale de thébaïne permet encore d'atteindre le même résultat par une autre voie. Il ne reste plus qu'à transformer la cryptopine en oxalate qu'on fait cristalliser.

L'auteur a repris l'analyse de cet alcaloïde. 11 lui donne pour formule C42H2-!Az010. Il est fusible à 217°.

L'élher dissout la cryptopine récemment précipitée, mais ne là dissout plus quoique temps après. L'alcool chaud, Pessence de léiébentine, la benzine, le pétrole et surtout le chloroforme la dissolvent.

L'acide nitrique concentré ne la colore pas tout d'abord, mais bientôt la niasse devient jaune et de la nilrocryptopine prend naissance. L'acide sulfurique concentré et froid la colore en jaune, puis la couleur passe au violet : cette dernière réaction se produit immédiatement quand l'acide renferme du fer ou une trace de chlore.

La cryptopine est un alcali énergique, dont la solution alcoolique bleuit le tournesol et qui neutralise les acides forts en formant des sels cristallisables.

La nilrocryptopine cristallise dans l'alcool et le chloroforme ; elle fond à 185° et forme des sels bien cristallisés.

8° La protopine est un nouvel alcaloïde que M. Hesse a séparé de la cryptopine. Toutes deux sont précipitées en même temps à l'état de chlorhydrates insolubles par l'acide chlorhydrique en excès ; mais si l'on dissout le précipité dans l'acide oxalique en excès, le bioxalate de cryptopine cristallise et la protopine reste dans les eaux mères. On sépare la liqueur, on la précipite par l'ammoniaque et l'on agite avec de l'élher ; on reprend la solution éihérée par l'acide chlorhydrique. Le chlorhydrate de protopine est dense et grenu, ce qui le distingue de celui delà cryptopine qui est très-léger : on achève la séparation par lévigation ; 80 grammes de cryptopine brute en ont fourni 1 gr. 50.

<s ANNUAIKL DE TJIÉR APELTIQUE.

Séparée par l'ammoniaque de son cliloi hydrate, la protopine constitue une poussière cristalline insoluble dans l'eau, soluble dans l'alcool, la benzine et l'acétone chauds, plus soluble dans le chloroforme, insoluble dans les alcalis, un peu soluble dans l'ammoniaque. Elle fond à 202° en se décomposant et elle cristallise anhydre. Sa composition correspond à la formule C<°ll>2Az010.

Le perchlorure de fer ne la colore pas. L'acide azotique la colore en jaune. L'acide sulfurique froid la dissout en se colorant d'abord en jaune, puis en rouge, puis en violet.

La solution alcoolique possède une réaction alcaline. Les sels sont neutres et cristallisables.

9° La kntdanosine existe dans les eaux mères de la thébaïne avec la cryptopine et la protopine. Lorsque la thébaïne a été précipitée par l'acide tartrique, on neutralise l'eau mère par l'ammoniaque et l'on ajoute du bicarbonate de soude : après huit jours de repos, une masse noirâtre se sépare. La liqueur limpide additionnée d'ammoniaque en excès donne un abondant précipité : ce dernier agité avec la benzine à chaud cède à celle-ci un mélange de plusieurs alcaloïdes. La solution benzénique en se refroidissant jusqu'à 40° laisse déposer la cryptopine et la protopine; on l'agite alors à nouveau avec du bicarbonate de soude tiède, puis par refroidissement complet, la laudanosine cristallise. Elle est purifiée complètement par l'éther qui la dissout abondamment, et par une transformation en iodhydrale peu soluble dans l'eau.

Elle est elle-même insoluble dans l'eau et les alcalis, sol uble dans l'alcool, l'acétoneet le chloroforme. Elle fond à 89° et se décompose dès 110°. Le pct chlorure de fer ne la colore pas. L'acide sulfurique la colore en rose à froid, et en violet à chaud. L'acide nitrique la transforme en une base nitrée. Elle cristallise anhydre.

Sa formule est C42H27Az08; elle différerait donc de la laudanine par G2I12.

Elle forme des sels cristallisés assez solubles et amers.

10° L'hydrocotamine est un alcaloïde qui est maintenu en solution dans la benzine de laquelle s'est déposée la laudanosine pendant le refroidissement. On fait passer du gaz chlorhydrique dans cette solution et le chlorhydrate d'hydrocotarnine cristallise. Ot alcali semble être un produit de transformation de la narcotine : si l'on fait bouillir quelque temps la narcotine avec de l'eau de baryte, une portion de ce corps se détruit en donnant naissance à une matière soluble dans rélher et cristallisable qui paraît identique avec l'hydrocotamine C2i II 15Az06.

L'hydrocotamine diffère de la cotarninc par II2 en plus.

C^H^AzO1* -f- Ë*0*= C2'Hi5Az04 + C20Hl0O10

Narcotine. Hydrocotarninc. Acide opianique.

Elle est très-soluble dans l'alcool, l'acétone, le ch!o~

10 ANNUAIRE DB XHÉttAPBUTIQ'njB.

roîormc, la benzine et l'éther. Elle fond à 50° et perd à une température un peu plus élevée la molécule d'eau avec laquelle elle cristallise.

L'acide sulfurique la dissout à froid avec coloration jaune et ronge cramoisi à chaud. L'acide azotique la colore en jaune. Le perchlorure de fer ne la colore pas.

La soin lion alcoolique a une réaction alcaline et donne des résultats très-analogues à ceux de la cotarnine.

L'opium renferme un groupe d'au moins quinze alcaloïdes. Parmi ces alcalis la morphine, tant à cause de son emploi dans l'art de guérir que de son abondance dans l'opium, tient à coup sûr la première place; son importance ne serait pas amoindrie alors même que les substances qui l'accompagnent seraient, comme on peut le croire, douées de propriétés égales, parce que toutes ces matières ne se trouvent dans l'opium qu'en très-petites quantités.

Je regarde comme vraisemblable que la variabilité de l'action thérapeutique de la morphine est due aux bases de l'opium plus stables en même temps que moins abondantes, tout autant qu'à la morphine ellemême.

On sait que la morphine se trouve en grande quantité dans le suc laiteux qui s'écoule des incisions pratiquées aux capsules de pavot un peu avant leur maturité. A mesure que la maturation du fruit avance, le suc est de plus en pius absorbé, et un instant arrive où la capsule n'en rerfferme plus et par conséquent

aussi ne contient pins de morphine. Ces changements, qui s'accomplissent lentement dans les circonstances naturelles, peuvent êirc accélérés si, par exemple, on coupe et Ton dessèche les plantes avant leur maturité, car dans ces conditions le suc disparaît en fort peu de temps et avec lui la morphine. Dans ce cas, les capsules traitées par l'eau ou l'alcool fournissent bien un extrait, mais celui-ci n'est pas de l'opium et ne renferme pas sensiblement de morphine.

A la vérité plusieurs chimistes ont dit avoir trouvé de la morphine dans les capsules de pavots mûrs, mais je crois que dans leurs expériences le carbonate de chaux a joué un grand rôle ; toujours est-il que dans des recherches de ce genre, j'ai obtenu un précipité présentant toutes les apparences extérieures de la morphine, mais qui, examiné plus attentivement n'était autre chose que du carbonate de chaux. Et dans le cas où l'on serait arrivé à extraire des capsules mures une trace de morphine, la question n'en subsisterait pas moins de savoir ce qu'est devenue la plus grande partie de celte morphine.

Actuellement celte question est encore sans réponse. D'autre part on ne pourrait opposer de raisons valables à cette opinion que. les alcalis de l'opium n'existent pas clans le suc de pavot, mais se forment pendant la dessiccation et dans la conservation de l'opium. Eatwell, qui a fait des recherches sur ce sujet avec du suc laiteux fiais, a remarqué avec raison que si Ton traite ce suc avec soin, sa teneur en morphine peut augmenter par formation de cet alcali. D'un autre

côte5, on ne saurait nier que dans un traitement mal

fait, une portion de la morphine se trouve perdue.

Cependant toutes les bases de l'opium ne peuvent être dérivées de la .morphine. Si l'on admet qu'il existe une différence de nC'H2 entre les constitutions de deux bases de l'opium présentant des propriétés analogues on peut établir avec ces composés les séries suivantes :

Morphine CMHl9AzOe Codéine C™H2lAzOc Pseudomorpbine C3''Ill!)Az08 Laudanine et codamine CW-AzO8 Laudanosine C42Il"Az09 Papavérine Ci2H2,Az08 Lanlhopine C^H^AzO8

De ces séries, celle de la pseudomorphine se distingue parce que tous les corps qui en font partie forment avec l'acide iodhydrique des combinaisons peu solubles. Celte série présente avec celle de la morphine des relations assez analogues à celles de la série lactique avec la série grasse. En même temps que la teneur en carbone s'élève, le caractère basique augmente. C'est ainsi que la codéine est un alcali plus énergique que la morphine, et la laudanosine une base plus forte que la pseudomorphine.

Les termes de la série de la papavérine présentent aussi des propriétés communes ; ainsi elles n'ont pas

la réaction alcaline et elles peuvent former avec les acides des sels neutres aux réactifs.

Nous pouvons encore sérier d'une autre manière les nombreux alcaloïdes de l'opium, en nous basant sur les modifications qu'ils subissent lorsqu'on les chauffe avec l'acide sulfurique pur et concentré. Les colorations qui apparaissent dans ce cas montrent qu'il se forme des produits de décomposition sinon identiques, au moins très-voisins. A cet égard, on peut partagerles bases de l'opium en quatre groupes parmi lesquels deux peuvent être eux-mêmes subdivisés en deux autres. Si nous formons ces groupes clans l'ordre suivant lequel les matières ont été découvertes, ils se composent de la manière suivante :

I. Groupe de la morphine, a. Groupe de la morphine proprement dit : morphine, codéine, pseudomorphine, b. Groupe de la laudanine : laudanine, codamine, laudanosine.

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