DE SAINT-CLOUD
Nous avions, à la table d'un ciiner mensuel qui réunit quelques artistes et savants parisiens, parlé ce soir-là des dangers que courent les chirurgiens et les médecins lorsqu'un traitement échoue et qu'un malade irascible les rend responsables de l'échec. L'assassinat tout récent du célèbre professeur P... avait provoqué cette conversation. Un autre membre de la Faculté, le docteur Gourrioles, l'aliéniste connu, nous conta l'anecdote suivante qui nous amusa, quoique les histoires de fous soient toujours sinistres par certain côté. Mais que viens-je d'écrire? J'entends d'ici Gourrioles me dire : « L.e mot fou n'a pas de sens scientifique " , avec la sévérité qu'il a pour les incompétents. Par prudence, je lui passe la parole.
...Moi aussi, commença-t-il, j'ai été la victime d'un de ces assassinats professionnels, et de la part d'un des plus doux parmi mes clients. Comme il vit toujours, vous me permettrez de lui donner un faux nom. Mettons qu'il s'appelait M. Dupin. En revanche, je peux vous dire son métier. Il ne l'exerce plus. 11 était tailleur et habitait rue duBouloi,à un quatrième étage. Vous voyez d'ici l'affreux escalier de la maison d'affaires. Pas de tapis. A chaque palier deux portes avec des plaques de cuivre, sur lesquelles sont gravées les formules commerciales : Un Tel et fils, plumes et fleurs. — Un Tel, boutons et rubans. — Dupin, tailleur. Réparations . C'était sa spécialité. Vous voyez aussi l'appartement où il vivait avec sa femme et ses trois enfants : les chambres sans air, le triste atelier donnant sur une triste courette. Peu ou pas de soleil l'hiver. L'été, la fournaise, et, dans cette atmosphère, un relent d'étoffes usagées : vieux habits, vieux gilets, vieux pantalons. La mauvaise pâleur des enfants dénonce la tuberculose prochaine. Leur mère va et vient, usée avant l'âge par le souci de l'avenir, par la nourriture médiocre, par le travail. Elle n'a qu'une bonne : ménage, cuisine, repassage, elle met la main à tout. A vingt ans, elle était fraîche et jolie. Elle a épousé Dupin, quoiqu'il eût quinze ans de plus
qu'elle, pour venir à Paris, de la ville du Centre dont ils sont tous deux ori.j;inaires. Son caractère était si jeune alors, si gai! A trente-cinq ans, elle en paraît quarante, cinquante. Son humeur s'est aif^rie, comme son visage s'est fripé. Quand elle regarde son mari accroupi sur sa besogne et ravaudant ses loques, — on ne lui commande pas deux costumes par saison, et il n'a plus d'ouvriers, — une haine passe dans ses yeux :
— « Il Y en a pourtant qui travaillent dans le neuf, >' pense-t-elle, " et qui font fortune. Mais • lui !.. . Ah ! le pauvre homme ! . . . »
Excusez ces humbles et mesquins détails. Sans eux, vous ne comprendriez pas la crise mentale qu'a traversée Dupin, et que je ne vous romancerai pas. D'abord, j'en serais incapable, et puis ce serait gâter un trésor. Car ce sont des trésors, — ne souriez pas du mot, — pour un curieux de nature humaine, que des personnages comme ce petit tailleur de la rue du Bouloi. Lui aussi, dans ce mome milieu, dépérissait d'ennui et de lassitude. C'était un quinquagénaire chétif, le teint vidé de sang, le crâne chauve comme la main, les dents malsaines sous la moustache rare et blanche, le front cordé d'artères dures ; mais deux prunelles bleues, d'une profondeur singulière, éclairaient ce visage flétri, des prunelles d'illuminé, de
poète, toutes remplies d'une nostalgie anxieuse. Nostalgie de quoi? D'un autre sort que cette accablante destinée de cloporte sous sa pierre. Sa femme? Il ne l'aimait plus, et elle lui faisait peur. Ses enfants? Leurs ébats, quand il était en train de ravauder un fond de culotte, l'excédaient, l'énervaient. Son métier? Il se sentait incapable de s y affirmer, et un découragement l'envahissait, qui allait aboutir à la plus complète dépression nerveuse, quand lui arriva l'aventure qui devait marquer une date dans sa vie — et le conduire quelques mois plus tard à ma clinique.
Je ne vous ai pas dit encore que Dupin, faute d'employé, livrait en ville, lui-même, les vêtements remis en état par ses soins, quand leurs propriétaires : boutiquiers, domestiques, commis, étaient trop occupés pour venir jusqu'à lui. Il avait acheté pour ces courses, après de longues discussions avec sa femme, une bicyclette, payée à tempérament. vSes seules minutes heureuses étaient celles où il enfourchait sa bécane, [l fallait le voir, filant dans Paris, le bas de son pantalon pincé sur ses chevilles, ie paquet de bardes bien ficelé sur le porte-bagages. Sa personnalité opprimée, diminuée, se ravivait, se tonifiait dans cet exercice d'adresse : conduire son vélo lestement à travers les taxis et les
autobus, les limousines et les tramways, les fiacres et les camions. Il prenait les rues les plus embouteillées, les plus dangereuses.
— " Les autres ne sont pas amusantes, » me disait-il plus tard, en me remémorant ses expéditions : « On n'y rencontre pas l'accident. "
Ce petit risque était une de ses joies. Une autre était quelque promenade à la campagne quand une de ses pratiques villégiaturait, dans la saison, hors de Paris. L'aventure en question commença précisément au cours d'une de ces randonnées rurales. Il devait, ce jour-là, rapporter un habit reprisé, nettoyé, repassé, à un maître d'hôtel d'extra qui servait un grand dîner chez un commerçant installé pour l'été à Marnes-la-Coquette, près de Versailles. C'était vers la fin de mai. L'après-midi était clair et doux. Dupin n'avait pas beaucoup de travail .surleshras. A deux heures, l'habit était prêt. A trois, notre tailleur franchissait la porte du parc de Saint-Cloud, sur sa bicyclette. Il gravissait allègrement la première côte, celle de l'entrée, content de se prouver sa force. Une fois sur le plateau, il ralentit, saisi par le charme des choses autour de lui. Les belles allées droites, la fraîche verdure des branches, les pelouses, les statues, le gazouillis des oiseaux, l'azur tendre du ciel au-dessus de sa tète, l'air si pur
8 MA MAISON DE SAINT-CLOtlD
dans ses poumons, toutes ces impressions ravissent le sédentaire. La bécane roule lentement sur les graviers qu'elle écrase. Dupin respire. Il est heureux. Il oublie la rue du Bouloi, son établi, sa femme, ses enfants. Il quitte la large avenue pour s'engager sous bois, dans un sentier, puis dans un autre, et voici qu'à un moment, pas très loin de Marnes, une maison attire son regard, mystérieuse entre de vieux arbres et sous son revêtement de clématites Un jardinet planté de roses la sépare du parc. Un écriteau pend à la grille sur lequel Dupin lit : « A vendre ou à louer. S'adresser ici. » Pourquoi a-t-il sonné à cette grille? Jamais il n'a pu se l'expliquer. Il y sonne. Il demande à visiter là maison. Il pose au gardien vingt questions — sur le prix de l'achat et celui de la location, sur la facilité des approvisionnements, sur les communications, les heures des trains, le voisinage, les impôts, le nom du notaire, bref l'enquête minutieuse d'un acquéreur sérieux qui se renseigne avant de faire une offre. Le pauvre diable savait très bien qu'il ne possédait pas le premier sou des cent mille francs que valait cette jolie bicoque. Cette enquête n'était donc qu'une simulation. Déjà il en était un peu la dupe. Elle inaugurait un des plus beaux eas de fabulation délirante que j'aie jamais rencontré.
Notre homme quitte la maison examinée pièce par pièce. Il remonte sur son vélo, gagne Marnes-la-Coqaette, livre l'habit, réenfourche sa machine, rentre dans le parc et pédale tout droit vers cette même maison! a Elle m'attirait ", m'a-t-il dit, " comme l'aimant attire le fer. » Il s'arrête devant la grille, de nouveau, cette fois sans sonner, i; Comme on serait bien là! » soupire-t-il, et un tableau s'ébauche en lui, tout vague encore, tout indécis, de son bonheur, s'il habitait ce calme asile au bord du vaste parc ! Il s'abandonne à cette rêverie avec l'ivresse d'une délivrance. L'imagination de cette vie retirée, et dans cette maison, exclut son métier. Elle le lui supprime dans sa pensée. Il est assis sur une pierre, sa bécane posée à côté de lui. Il demeure indéfiniment à contempler ces fenêtres derrière lesquelles il s'abrite en idée. Combien de temps a duré cette espèce à'ietus psychique? Dupin ne s'en est rendu compte qu'en se sentant gagné par le froid du soir.
Je viens d'employer un terme bien pédant. Excusez-moi d'en emprunter deux autres, pour être plus clair, au professeur Freud, le psychiatre viennois. Freud attache une importance extrême dans notre vie intérieure à ce qu'il appelle le Refoulement fVerdrœnijaiKjJ. C'est la
contrainte exercée, par les circonstances ou notre volonté, sur nos sentiments, et qui risque d'aboutir à. une débâcle. Il a aussi montré que la maladie mentale apparaît comme un asile, un refuge, où se précipitent les sensibilités blessées par la réalité. Cette théorie de la fuite dans la maladie — Fiuclit in die Krankheit. c'est la formule de Freud — résume admirablement le travail qui allait s'accomplir chez Dupin, autour de cette petite maison, aperçue par hasard et qui l'îivait littéralement ensorcelé. Depuis des année?, ses facultés, ses goûts, ses désirs subissaient une censure trop continue. Son « moi » véritable exigeait une revanche sur ce " moi « factice que lulimnosait sa vie. Cette revanche, — - quelle ironie ! — ce <; moi » véritable allait l'avoir dans la chimère. Cet étrange phénomène avait commencé durant cette immobilisation au seuil de la petite maison. Il semblait que la rentrée hâtive vers la rue du Bouloi et Paris aurait dû le suspendre. C'est le contraire. Le bicycliste va comme le vent, et son rêve de même. En imagination, il achète cette maison. Tout le détail des chambres s'évoque dans sa pensée. Elles sont vides, il les parcourt en projetant une distribution nouvelle. Décidément, il mangera dans l'actuel salon, aurez-de-chaussée, devant le parterre de fleurs. Le vrai salon, c'est la
salle à manger de main tenant. Ici sera sa bibliotiièqne, en fâce sa chambre à coucher. Il continue à savoir que c'est un jeu de sa fantaisie. Il s'y complaît. Il s'y attarde. Il n'y mêle ni sa femme ni ses enfants, quoique la maison soit assez spacieuse pour les loger aussi. Mais c'est justement eux qu'il fuit dans ce songe, et, quand il arrive rue du Bouloi, comme il lui est pénible de se replonger dans cette maussade réaUté! Si pénible qu'interrogé par son épouse sur le motif de son retard, — il est parti à trois heures et il en est près de huit, — il lui parle vivement pour la première fois. Il invente l'histoire d'un menu accident survenu à la machine. De la petite maison, pas lui mot.
Pas un mot non plus à son réveil, et c'est pourtant le premier souvenir qui se présente à son esprit que cette maison : « Ma maison de Saint-Cloud », l'appelle-t-il déjà quand il s'en parle. Il s'assied à son travail. Il manie ses ciseaux et son aiguille. Sa femme de tournailler. Ses enfants de crier. 11 ne les voit ni ne les entend. Le songe de la veille recommence, ou mieux continue. Il doit sortir et porter un costume au domestique d'un peintre qui loge aux Ternes. Pour s'y rendre de la rue du Bouloi, il fait un détour. Il se rappelle un tapissier somptueux de la rue de Oastiglione. Il y court, et
s'arrête à la devanture, comme hier à la grille de la maison. Il est en train de choisir, parmi ces meuhles, ceux qui conviendraient pour son salon. Aucun ne lui plaît. Ils sont trop riches. « Dans ma maison de Saint-Cloud », se dit-il, " il ne peut y avoir que des choses anciennes, puisque je la tiens de mes parents. » Mais, objecterez-vous, hier il l'achetait? Aujourd'hui, il a compliqué sa fable. Voilà tout. C'est le conditionnel des enfants qui jouent au soldat : je serais un fantassin ; non, je serais un cavalier. Gomme ces enfants, le pseudo-propriétaire de la jolie maison retouche son illusion, il la fignole, [l repart. Un magasin d'antiquités est sur sa route. Il l'étudié : " Voilà mon bureau, » décrète-t-il. " J'aurai cette commode. » Il les marchande. " Je reviendrai, » dit-il tout haut; et, tout bas : « Je viens de faire là une bonne affaire. " Il arrive et entre chez le peintre. L'artiste est absent. Il demande au domestique de voir l'atelier. Un tableau lui plaît. En imagination, il l'achète aussi. Cette peinture représente une coupe de fruits. Ce sera pour la salle à manger. Décidément, la maison s'organise. Dupin en rayonne de plaisir. Une fois revenu au logis, à peine écoute-t-il sa femme, qui l'initie à un nouveau démêlé avec la concierge :
— « Tu ris, " gémit-elle. " On croirait que ra t'enchante que cette rourhie me fasse des misères ! . . . »
Dupin esl enchanté, en effet, mais dans le sens primitif de ce vocable dégradé. Je viens de vous raconter une de ses journées. Ce n'est pas une, c'est vingt, c'est cent, c'est deux cents, trois cents qu'il a vécues ainsi, dans cette hallucination d'une existence imaginaire développée à côté de son existence réelle. Oui, ce roman mythopathique s'est renouvelé et prolongé des mois durant, toujours enrichi d'épisodes inédits et rattachés ;i l'idée de la petite maison de Saint- Cloud. Il s'agit d'abord de parachever l'ameublement. Ses sorties n'ont plus d'autre but. Aujourd'hui il achète cette vieille argenterie, demain cette console, après-demain cette tapisserie. Pas une boutique de Paris qu'il n'ait fouillée de son regard de commissaire-priseur. « Rien n'était trop beau pour ma maison de Saint- Gloud! «répétait-il, fièrement et tristement, en me narrant ces équipées d'acheteur imaginaire. Le plus curieux était qu'il n'allait jamais revoir cette maison. « Elle était là, » me disait-il encore en montrant son front. Mais dans un intérieur si bien installé il fallait une femme pour le tenir. Le voyez-vous à présent courir la ville pour y dénicher la compagne digne d'habi-
ter son palais d'Aladin? Il en avise une. Il en avise une autre. Son choix se fixe enfin sur une jeune fille qui tient le comptoir chez un opticien du quai de l'Horloge. Il l'épouse. Il l'installe dans >' ma maison de Saint-Gloud » ! Il en a deux fils ! Bien entendu il n'a pas même essayé de parler à cette enfant, associée à son insu à la plus fantastique des hij^i^amies. En effet, cette dualité de sa personne ne pouvait se maintenir qu'à la condition de mettre l'absolu silence, comme une cloison étanche, entre le Dupin de Saint-Gloud, riche, épanoui, bien marié, parmi ses meubles rares, dans sa solitude fleurie, et le Dupin de la rue du Bouloi, de plus en plus minable et persécuté par son acariâtre moitié. Vous pensez bien que ce délire, pour être partiel et systématique, n'améliorait pas les affaires de l'extravagant songeur, en qui le sens du réel s'abolissait de plus en plus. S'il y avait eu chez lui, au début, de la «imulacion vis-à-vis de soimême, il n'y en avait plus trace dans le personnage double qu'il était devenu et qu'une brusque catastrophe allait rappeler à l'humble trivialité de la plus douloureuse de ses deux vies. Une après-midi, et comme il était dans son atelier, en train de rapiécer une culotte, son imagination bien loin, un visiteur entre, un gilet à la main, qui demande :
— « M . Dupin est-il ici ? »
— « Non, » répond le tailleur, « M. Dupin est à ma maison de 8aint-Cloud. »
Pour la première fois depuis que son délire avait commencé, il venait de parler tout haut sa pensée. La cloison étanche était brisée ! Le bruit de sa voix l'étonné. Il se réveille. 11 s'écoute prononcer cette phrase : « ma maison de Saint- Cloud >', dans une désorientation épouvantée de tout son être. Et le visiteur, lui, l'entend avec stupeur jeter un cri qui fait accourir sa femme.
— « Mais je suis fou ! Je suis fou ! . . . » hurlet-il, en se prenant la tête dans les mains, u Je suis fou! . .. y
C'est à la suite de cette scène de désespoir que l'on m'amena Dupin. Je n'eus pas de peine à diagnostiquer les causes physiologiques des phénomènes dont le visionnaire avait été la victime. Je vous les épargne. Quand je vous aurai nommé l'artério-sclérose cérébrale, je ne vous aurai rien appris. Rien appris non plus en vous détaillant le traitement que j'instituai, et qui réussit. Dois-je dire par bonheur ou par malhejir? Vous en jugerez. Après quelques semaines, le tailleur sortait de ma clinique, redevenu normal, ce qui signifie que je l'avais rendu
à la rue du Bouloi, à sa femme, à ses enfants, à toute l'écrasante et lugubre existence dont son délire l'avait affranchi. Le palais d'Aladin est disparu, disparue la tendre et jolie compagne, disparus les beaux enfants. Il ne reste plus qu'un vieux bonhomme, pour lequel les courses à travers Paris sont maintenant des supphces. Il passe devant les magasins que son imagination dévalisait si joyeusement jadis. Il reconnaît les objets : " Ce paravent était dans ma maison de Saint-Cloud. . . Cette pendule était dans ma maison de Saint-Cloud... Ces vases, je les avais dans ma maison de Saint-Cloud. . . " Et une mélancolie lui serrait le cœur, à en crier de chagrin. Mais qui donc en était le principe, sinon le médecin qui l'avait arraché définitivement aux ravissements de sa chimère? Qui donc avait, par ses discours, par ses douches, par son électricité, par ses drogues, exorcisé pour toujours le beau démon d'illusion? Qui donc l'avait rejeté dans son enfer, en fermant à jamais pour lui la porte de son paradis? Qui donc lui avait fait plus de mal que le docteur Courrioles? Vous étonnerez- vous maintenant que cette rancune se soit convertie en une idée fixe, celle de se venger? Un beau jour, je vois entrer Dupin dans mon cabinet, sous le prétexte d'une nouvelle consultation. A peine étions-nous seuls
MA MAISONS DE SAliNT-CLOUD 17
qu'il sort de sa poche un revolver. Il tire sur moi à bout portant. Sa main tremblait d'émotion. Il me manque. Je me jette sur lui. Je le désarme. Mon valet de chambre accourt.
— « Ce n'est rien, » dis-je, et, montrant le pistolet que je gardais à la main. ^ C'est M. Dupin qui, en cherchant son mouchoir dans sa poche, a fait tomber cette arme. Elle est partie toute seule ...»
Huit jours après, Dupin quittait Paris avec sa famille, pour se retirer dans sa ville natale, accablé de honte et de remords, après m'avoir écrit une lettre, mouillée de ses larmes, où il me remerciait de ne pas l'avoir dénoncé, en me demandant pardon. Je me rappelle l'accent avec lequel il disait « ma maison de Saint-Cloud » , et quand je pense à lui, je me dis quelquefois : « N'est-ce pas moi qui aurais dû lui demander pardon de l'avoir guéri? »
Juillet 1919.
LE MYTHOMANE
LE MYTHOMANE
— i^ Voilà qui est convenu, mon petit Sosthène, " dit le commissaire à l'enfant; « tu vas rue de Ghanaleilles, ce soir, à neuf heures. Tu n'auras pas peur? »
— x<Oh! non, monsieur le commissaire, » dit Sosthène, qui redressafièrement son torse mince. C'était un garçonnet de douze ans, d'une physionomie avenante, mais indéchiffrable quand on l'étudiait un peu. Il était propre, bien tenu dans des habits neufs qu'il regardait, par moments, avec complaisance. Debout auprès de lui, une dame d'un certain âge suivait la conversation avec une visible anxiété. Sa toilette et ses bijoux — un collier de perles, deux bracelets enrichis de pierres — indiquaient une personne d'un rang social supérieur. Elle intervint :
— « Je serai là, monsieur le commissaire, avec un de mes domestiques, pour le défendre au besoin. »
22 LE MYTHOMANE
— '<Mais il ne court aucu» danfjer, madame la générale, " fit le commissaire. '< Pourquoi voulez-vous que l'espion se dénonce lui-même en attaquant ce gosse qui lui apporte le renseignement qu'il attend? Soyez là, si ça vous chante, mais à distance et sans votre domestique, pour ne pas donner l'éveil au Boche, précisément. Et toi, « continua-t-il en s'adressant à Sosthène et lui tendant un hout de papier, « voici la liste des faux points de chute des hombes. Tu la lui remettras. Apprends-les par cœur, pour le cas où tu perdrais la feuille. »
— uJe ne la perdrai pas, monsieur le commissaire, » repartit l'enfant en se donnant un air d'importance. " D'ailleurs c'était déjà mon idée de fournir à cet homme des renseignements faux. »
-— u Tu as là un bien beau portefeuille, petit, " remarqua le commissaire. H montrait du doigt la pochette de cuir fauve à coins de métal doré que Sosthene avait tirée de sa poche pour y serrer le papier.
— " C'est le cadeau d'un officier allemand, dans son village, » fit la générale, en posant sur le §ar<;on un regard d'une expression singulière, toute mêlée de méfiance et de pitié. — u Cet officier l'avait sans doute pillé dans un cljàteau. »
LE MYTHOMANE 23
— «Vous avez, vu monsieur Bollogne, coinuie Mme Quétineau a regardé l'enfant? » dit au commissaire, — une fois la générale et son protégé partis, — un quatrième personnage qui avait assisté, muet, à toute la scène, un homme de quarante ans, à F aspect humble d'un employé pauvre. Ses yeux bruns, aigus derrière son lorgnon, avaient une mobilité scrutatrice qui démentait la bonasserie de sa face maigre et soigneusement rasée. C'était un inspecteur de police que son commissaire, gras et jovial, considérait comme un maniaque d'inquisitions inutiles et tatillonnes.
. — « Un roman policier sur la générale Quétineau, maintenant! . .. » s'exclama-t-il en riant haut. ;< Quand donc comprendrez-vous, mon cher Garraube, qu'en police, comme dans tout, d'ailleurs, le vrai c'est le simple?... Tenonsnous au fait. Vous avez vu mon petit Sosthene Sherlock. Qu'en pensez- vous? "
— " Rien de décisif, " répondit Garraube. « Je continue à douter. Il a menti une première fois. "
— «Mais, s'il dit vrai, cette fois, s'il a réellement accepté, dans .son village, d'entrer en rapport avec un agent allemand à Paris, pour lui donner les points de chute des bombes, c'est tout naturel qu'il ait menti auparavant... Les
24 LE MYTHOMANE
faits, Garraube, les faits! Mme Quétineau trouve ce petit parmi des réfugiés à la gare de l'Est. Elle cause avec lui. Il faut bien qu'il explique sa présence la. Il débite l'bistoire la plus vraisemblable, celle de tous les gens du train où il a voyagé : son pays envahi, sa mère arrêtée, sa fuite. Il avait tout intérêt à mentir alors. Mais maintenant? H s'accuse, au risque de s'aliéner à jamais une protectrice riche, indulgente, qui l'a recueilli, nourri, logé, babillé. Car enfin, la femme d'un général ne va pas le garder chez elle après cet aveu. »
— u A moins qu'au contraire elle ne s'intéresse à lui davantage à cause de son repentir. Mais oui, » insista Garraube sur un tiquage de son chef. " Que raconte ce petit? Que les Allemands l'ont menacé de fusiller sa mère et qu'il s'est vendu à eux pour la sauver. Au dernier moment, il a des remords. Il ne veut pas être un traître... D'ailleurs, il a attendu, pour faire cette confession, que Mme Quétineau l'eût convaincu de fourberie. Il n'a lâché son premier mensonge que devant l'évidence. S'il avait eu le bon esprit de dire simplement que son père avait disparu, comme il a dit que sa maman était prisonnière, la chose était invérifiable. Il commet la faute de préciser, de donner le numéro du régiment d'infanterie où il prétend
LE MYTHOMANE 25
que sert son père. Il n'a pas calculé que la générale a des lelations rue Saint-Dominique. Quand il lui a été démontré, par une recherche dans les hureaux, qu'il n'y a jamais eu trace d'un soldat Sherlock au 152" d'infanterie, il a bien fallu que le petit avoue. »
— "Mais dans quel but? S'il voulait attendrir Mme Quétineau, — elle est si gobeuse, la bonne dame! — il y avait tant d'autres blagues à lui servir. »
— « Pas d'aussi amusantes à combiner que celle-là, " répondit Garraube. ^ Ce qui me fait me défier, monsieur le commissaire, " continua-t-il,
" c'est le fignolage de son premier mensonge. Oui. Si] avait simplement parlé de son village envahi, de sa mère arrêtée, je dirais comme vous : il a menti par intérêt. Mais voyez les épisodes qu'il a imaginés tout autour : son évasion par la fenêtre, la nuit; une sentinelle lui tii'ant dessus; sa montée dans le train où il se cache dans le fourgon des bagages. Et puis son père au 152* d'infanterie, un des rares régiments qui aient la fourragère rouge. . . ->
— « Mais il n'en savait rien ! »
— « S'il lit les journaux, il le savait, et il doit les lire. Pourquoi? Parce qu'il est un habitué du cinéma. Vous avez vu, quand je lui en ai parlé, comme ses yeux ont brillé. Le cinéma et les
26 LE MYTHOMANE
faits divers, c'est leur passe-temps à ces garnements, et pour peu qu'ils aient une tendance à la mythomanie... »
— « x\ la mythomanie? » interrogea Bollogne.
— "Je ne vous dirai pas d'où vient ce mot, monsieur le commissaire. Je F ai entendu, un jour que j'avais été convoqué à l'infirmerie spéciale du Dépôt. C'est M. le docteur Dupré qui l'employait pour un simulateur arrêté par mes soins. Il expliquait que cet homme mentait pour mentir, et qu'il était un peu sa propre dupe. Depuis, j'ai rencontré pas raal de gens de ce type, et je les appelle de ce nom, pour les distinguer des autres menteurs. "
— « Encore une de ces façons de parler pour ne pas donner leur vrai nom aux choses! C'est comme pour les voleurs, qui deviennent des kleptomanes . Dites donc des voleurs et dites des menteurs. En tcut cas, nous saurons ce soir si Sosthène Sherlock nous a dit la vérité."
— « Sosthène Sherlock. . . Et ce nom?. .. » dit Garraube .
— " Je m'appelle bien Boltogne et vous Garraube, " fit le commissaire. « Vous pensez au roman Sherlock Holmes. . . »
— « Que Ion a mis au cinéma, >< insista l'inspecteur.