‹ AnomaliesChapitre 4 sur 7 · E MYTHOMANE ÎT · texte numérisé non relu

E MYTHOMANE ÎT

— u Et alors le gosse l'aurait pris là, ce nom?... Il n'y a qu'un malheur, c'est que son linge est marqué S. J'ai questionné la générale là-dessus. Ainsi... Revenons donc au simple. Vous serez rue de Chanaleilles à neuf heures, à l'angle de la rue Vancau, vous aussi. La générale y conduira l'enfant, c'est convenu. Si le gamin a dit vrai, l'agent allemand attendra, sur le trottoir, puisque c est mercredi et que le petit doit, jusqu'à nouvel ordre, se rencontrer avec lui tous les mercredis, pour lui communiquer les points de chute de leurs raids d'avions. Entre parenthèses, le mot de passe : Gott mit uns, où cet enfant l'auraii-il pris?... Vous me direz : si l'agent n'y est pas?... 11 y sera... Ça pue la vérité, ce rendez- vcus-là. C'est tellement la manière boche, ce procédé d'espionnage comphqué et dramatisé : l'emploi de cet enfant, cette mère que l'on menace de fusiller si le petit ne fournit pas certains renseignements, cet agent terré dans Paris, qui ne sort qu'à la nuit et qui cependant trouve le moyen de correspondre avec leur Grand Q. G. "

— " Les mythomanes n'inventent pas absurde, " répondit Garraube. " lis inventent logique. C'est ce qui rend leur témoignage si dangereux. D'ailleurs, vous avez raison.

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monsieur le commissaire. Attendons. A neuf heures, nous serons fixés.

Les relations entre supérieur et inférieur sont rarement aussi simples que la différence des grades l'indique. Il est d observation courante que la réussite dans une carrière ne correspond pas toujours à la valeur professionnlle. Une phénomène moins connu est l'envie de la médiocrité triomphante à l'égard du mérite obscur. La conscience de l'homme favorisé par la chance lui dit qu'il usurpe une place que tel autre eût occupée justement, et il en veut à cet autre, par un sentiment ou il entre de l'admiration et une antipathie très voisine de la haine. C'était le cas pour Bollogne, arrivé jeune au poste envié de commissaire de quartier à Paris, par son entregent, sa belle humeur, et la protection de politiciens influents. Il était léger, superficiel, sans cesse en défaut dans les affaires qui exigeaient du doigté, et il ne pardonnait pas à l'humble Garraube, qui servait sous ses ordres, son coup d'œil, sa pénétration et une génialité

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qui ne profilait {>uère à son avancement. Elle était accompagnée du défaut le plus redoutable pour le talent dans tous les métiers. Garraube cachait mal son mépris pour l'incompétence. On l'a vu par le ton de ses réponses. Il rendait largement son hostilité à BoUogne. Chaque fois qu'ils travaillaient ensemble, c'était entre eux une espèce de duel où chacun révélait son caractère : Bollogne avantageux, s'étalant, paradant, Garraube plus froid, plus dédaigneux à mesure qu'il réparait les gaffes de l'autre. Ce n'était pas une sinécure.

Étant donnée cette aversion latente, on pense avec quelle vanité protectrice le jovial commissaire accueillit Garraube, le lendemain, quand celui-ci, venu pour rendre compte de sa mission, commença :

— " Vous n'aviez pas tort, monsieur Bollogne, ce petit Sosthène Sherlock parait bien ne pas avoir menti. "

— "Parait? Paraît?... » répondit Bollogne, que l'évidente mauvaise humeur de l'inspecteur ravissait. " Oui ou non, y avait-il quelqu'un pour l'attendre, sur le trottoir? '^

— " Ily avait quelqu'un, » dit Garraube, » et que Sosthène a abordé. >>

— « Et il lui a remis le papier?... »

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— « li le prétend. Tous les becs de gaz sont éteints dans le quartier, à cause des gothas. J'avais bien avec moi Guillaume dont les yeux voient dans la nuit, mais il y a trop d'arbres dans cette rue de Cbanaleilles nous n'avons, à la lettre, rien distingué. "

— < Vous avez pu prendre l'homme en filature ? "

— "Difficilement, mais nous l'avons suivi tout de même. Il nous a menés jusqu'à l'Ecole militaire, où il y avait un taxi, un seul, à la station. Il y est monté. Guillaume a l'ouïe aussi fine que la vue. Il a entendu notre homme donner comme adresse : « rue Saint-Lazare, 52, » à voix haute d'ailleurs. Il ne se croyait pas filé, et, se fût-il cru filé, il se serait bien gardé de parler bas. Vous allez comprendre pourquoi. Nous avions gardé notre voiture, nous, rue Barbetde-Jouy. Nous y courons. Nous partons à toute vitesse et nous arrivons juste à temps pour voir notre gaillard descendre de son auto, régler la course, et s'engager dans le passage qui va de la rue Saint-Lazare à la rue de Lisbonne : « Si « nous l'arrêtions ? » me dit Guillaume, « c'est « du gibier à nous. Voyez comme il se retourne « pour épier. » — « Non, »• dis-je à Guillaume, '< dépassons-le. Il faut savoir où il " loge. » Nous le dépassons. C'était hardi. S'il

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rebroussait chemin et nous échappait? Il n'a pas rebroussé chemin. Cinq minutes plus tard, nous le voyions entrer au 37 bis de la rue de Lisbonne, dans un {>arni. Cinq autres minutes, et j'avais interrogé le concierge. Je savais le nom de l'inconnu, Martin, celui du moins sous lequel il est inscrit à son hôtel. Il y est descendu voici quinze jours. "

— >' On ne lui ? pas demandé ses papiers, bien entendu! " interjeta Bollogne. « El en temps de guerre! "

— i< Bah ! " dit Garraube, « ce n'est pas malin de s'en procurer de faux. Le concierge nous apprend encore que ce Martin reçoit un volumineux courrier de Suisse, qu'il sort très tôt, rentre pour déjeuner, sort de nouveau, et cette fois jusqu'à la nuit. Ce matin, donc, nous l'avons guetté. Il sort, en effet. Nous en profitons. Le concierge nous introduit dans sa chambre. Valises, malles, tiroirs, tout était fermé à clef, mais dans un livre oui traînait sur la table il y avait une lettre, mise comme Signet. Il l'avait oubliée. La voici. »

Le commissaire prit l'enveloppe, sur laquelle était bien écrit le nom de M. Abert Martin. Il en tira la lettre et se mit à lire, en soulignant de joyeuses exclamations chaque détail qui corroborait sa confiance dans la véracité de l'enfant.

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" Cher monsieur Schwartz,

ii Deux mots pour vous dire cjue l'affaire de la rue de Mézières me semble excellente. Continuez à chercher les renseignements. Il nous les faut très exacts pour le grand, coup que nous préparons. »

— " Et si^iié : Lachmann I " conclut BoUogne. " C'est complet! Le dénommé Schwartz couchera au Dépôt ce soir... A moins, » ajouta-t-il ironiquement, « que vous ne trouviez pas ces indices-là suffisants. Est-ce clair, cependant? La rue de Mézières, où une bombe est tombée il y a quinze jours justement!... Le grand coup!... Ce qui m'étonne, moi, c'est la magnifique bêtise de ces Boches, qui écrivent des billets pareils. Retournez rue de Lisbonne, Garraube, et amenez-moi M. Schwartz. »

— "C'est déjà fait, monsieur le commissaire. Il est ici... »

Et, ouvrant la porte, Garraube appela :

— " Guillaume! »

L'agent interpellé entra, poussant devant lui un homme d'environ cinquante ans, aux traits décomposés par l'inquiétude. Cet homme était lourd et sanguin, avec des yeux très bleus et

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une barbe encore roassâtre dans son grisonnement. Son visage offrait le type germanique le plus intiiscutable. La coupe grossière et l'étoffe roclie de ses vêtements accentuaient encore ce caractère. Ce grand corps s'écroula sur une chaise placée devant le bureau du commissaire. Celui-ci regarda l'inspecteur d'un air qui signifiait : « Hé bien? » Et, se carrant dans son fauteuil, il commença un interrogatoire complaisammeiît manoeuvré. C'était sa revanche des piqûres d'amour-propre que Garraube lui infligeait si souvent.

— " Vous vous doutez un peu, monsieur Martin, du motif pour lequel ces messieurs vous ont amené ici? »

— " \Ln aucune manière, monsieur, » répondit le pseudo-Martin, d'un accent qu'il s'efforçait vainement de rendre assuré.

— «Je vais vous l'apprendre. Mais d'abord savez-vous où se trouve la rue de ,Cbanaleilles? »

— « Je ne suis pas Parisien, monsieur. »

«En effet! » dit Bollogne avec ironie.

« Rafraicbissez vos souvenirs. C'est la rue où vous étiez, à neuf heures, hier au soir, quand un petit garçon vous a abordé. "

— «J'ai bien été abordé par un petit garçon, mais je ne savais pas le nom de la rue. La nuit était belle. J'avais dîné près du Bon-Marché.

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Puis je m'étais perdu. J'avais demandé où je trouverais une station de voitures. On m'avait dit : A la place Saint-François-Xavier, et s'.U n'y a pas de voiture là, vous en aurez à l'École militaire. Je suivais 1 itinéraire indiqué lorsque ce petit garçon m'a parlé. . . »

— " Et que vous a-t-il dit? »

— « Il m'a demandé lui-même son chemin pour aller du côté des Invalides, et comme je m'étonnais qu'il fût tout seul, la nuit, dans la rue, il m'a retenu un moment pour me raconter qu'il était le fils du général Quétineau, que sa mère s'était trouvée subitement malade, qu'il était parti pour chercher un médecin qui demeurait rue de Sèvres. Je n'ai pas pu lui dire exactement où était cette rue, et il m'a quitté. . . »

— "Après vous avoir remis la liste des points de chute des bombes lancées sur Paris par vos compatriotes, monsieur Schwartz. Inutile de nier. Nous avons la lettre où M. Lachmann vous remercie de vos renseignements sur un des derniers raids, celui qui a démoli deux maisons rue de Mézières. "

A mesure que le commissaire parlait; plongeant ses yeux dans les yeux de sa victime, lui assénant sur la tête les mots accusateurs les uns après les autres, le malheureux Schwartz haletait de surprise, et, se levant de sa chaise :

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