‹ AnomaliesChapitre 7 sur 7 · MÉCANICIEN · texte numérisé non relu

MÉCANICIEN

J'ai, comme tout le monde, entendu, dans les dernières années, bien des récits de guerre. Celui que je vais transcrire a été conté devant moi parle capitaine V..., venu à Paris, en permission de vingtquatre heures. Je m'étais rencontré avec lui à une table amie. Il devait être tué sur la Somme, huit jours plus tard, exactement. Est-ce le motif qui donne pour moi à cette anecdote un caractère plus particulier de pathétique? Je ne le crois pas, car j'en ai noté le détail sur le moment, signe qu'elle m'avait paru intéressante par elle-même. Le lecteui jugera.

... C'était dans la dernière semaine du mois d'aoTit 1914, en pleine retraite. Le redressement de la Marne allait avoir lieu. Nous nous trouvâmes, le lieutenant S... et moi, séparés de notre escadron et perdus dans une forêt

qui touche à celle de Compiègne. Le nom m'échappe. Nous aUions lentement, moi, fouillant du regard le ruban de la grand'route déployé au loin devant nous, S... surveillant les chemins transversaux. Rien d'impressionnant comme ces soudaines solitudes entourées d'immenses mouvements de troupes. ISous savions l'ennemi tout près . Nos chevaux étaient fatigués . J'entends encore S... me dire :

— « Tout de même, mon capitaine, être tués comme ça, au début de la campagne, sans nous être battus, ce serait vraiment moche!. . . Et personne à qui demander un l'enseignement!... « continua-t-il en tournant la tête de tous les côtés. « Personne. » Puis, comme il se piquait d'avoir des lettres : « Vous rappelez-vous la chanson du. dix-huitième :

« Soubise a dit : Où donc est mon armée? Me ta-t-on prise ou bien l'ai-je égarée?... »

Et je m'entends aussi lui répondre, — j'étais de fort méchante humeur :

— « Nous ne sommes pas commandés par Soubise, mon cher, et nous ne sommes pas à Rosbach. Nous avons fait une gaffe, en galopant au hasard pour rallier un lot de traînards et en nous trompant de route. Si nous rencontrons les Allemands, nous vendrons notre peau le

plus cher possible, et pourvu que nous en abattions une demi-douzaine à nous deux avant de tomber, je ne trouvera' pas ça moche du tout, je vous jure. . . «

Ces propos furent suivis d'un silence que S. . . rompit de nouveau en me disant, tout bas, cette fois :

— « Une automobile dans l'allée à gauche, là, . . là. . . Elle ne bouge pas. . . Elle a l'air d'être en panne. .. "

Nous arrêtâmes nos chevaux. J'aperçus la voiture signalée par mon compagnon. C'était un baquet à quatre places, et peint en gris. Avec ma lorgnette, je distinguai nettement, à cette distance, — quatre cents mètres environ, — trois hommes en uniforme. Un d'eux, le chauffeur, évidemment, se tenait penché sur le moteur dont il avait relevé le capot. Un autre, debout auprès de lui, le regardait. C'était un officier d'état-major. Le troisième personnage demeuré dans l'automobile, s'étant dressé à ce moment, je constatai qu'il appartenait, lui aussi, à notre état-major.

— ic Ce sont des Français, " dis-je à S..., « allons ..."

Nous voici donc quittant la grand'route et trottant dans cette allée, à l'entrée de laquelle

un poteau indicateur marquait encore le nom de Saint-Léger-sur-Oise. Une balle avait éraillé la plaque à l'endroit du chiffre des kilomètres. Tirée par qui, et pour tromper qui? On ne s'était pas encore battu dans ce paisible et verdoyant asile. Un Allemand avait dû passer là, et détruire ce chiffre pour dépister nos hommes. J'eus cette intuition à la minute même, mais sans soupçonner que cet Allemand pût être un des gens de l'automobile vers qui nous trottions, cependant. Le bruit des sabots de nos chevaux sur le sol, durci par les chalenrs d'été, les avait avertis. Nous les vîmes tous les trois nous dévisager. Les officiers mirent le revolver au poing. Nous n'avions d'ailleurs pas quitté le nôtre. Ayant reconnu nos uniformes, à nous, ils nous saluèrent réglementairement, et, quand nous fûmes à portée de voix :

— '< A quelle distance sommes-nous de Saint-Léger, messieurs? » leur demandai -je.

— " A six kilomètres, mon capitaine, » répondit avec le plus pur accent parisien le plus âgé des officiers, celui qui était debout à côté du chauffeur.

— « Vous en venez? " insistai-je.

— « Oui, » fit-ii.

— >< Alors ce sont les Français qui occupent toujours le village? >'

— - Naturellement, et même un escadron du 32' drajj^ons. "

De sa main gantée, il désignait le numéro brodé sur notre collet.

— « Merci, mon commandant, " répondis-je. C'était le grade de ses galons, et me tournant vers S... « Nous y sommes. Au galop. "

Nous n'avions pas enlevé nos chevaux, qu'un appel nous fit du coup retenir nos bétes. C'était le chauffeur qui courait vers nous en criant :

— « N'y allez pas. Les Boches y sont. N'y allez pas... » «

Un coup de revolver, tiré dans son dos par le prétendu officier d'état-major français, le jeta par terre, blessé, mais hurlant toujours :

— « Les Boches y sont!... Et ceux-là aussi ce sont des Boches! «

Son assassin braquait son arme sur S..., maintenant, et l'autre officier m'envoyait de l'automobile une balle qui traversa mon képi. Je ripostai. J'eus la chance de casser du coup le bras à mon homme, pendant, hélas ! que S. . . manquait le sien et tombait de cheval, frappé en plein cœur. Nous restions en face l'un de l'autre, celui que j'avais appelé mon commandant et moi. Je poussai droit à lui, en faisant cabrer ma monture pour me couvrir. Bien m'en

prit. La balle qu'il m'envoya se perdit dans le cou de mon cheval, en même temps que je lui logeais, moi, la mienne dans la tête. Il tourna sur lui-même et tomba. Ma bête avait, de son côfé, roulé dans l'herbe. Je me dégageai comme je pus, sans rien de brisé, et je me trouvai maître du champ de bataille. S... était mort. Son adversaire mort. Je désarmai le sundvant, presque évanoui de douleur dans le fond de la voiture. J'allai au chauffeur qui vomissait le sang à pleine bouche. Il eut pourtant la force d'émettre quatre' ou cinq phrases coupées de hoquets :

— « Ils m'avaient pris... Ils m'avaient forcé à marcher, déguisés comme vous voyez... Ils m'avaient dit qu'ils me feraient mon affaire, si je parlais... Mais vous laisser aller où ils vous envoyaient. .Ça été plus fort. . . que moi. .. J'ai pas pu... J'ai pas pu... » Et il perdit connaissance en répétant : ftJ'ai... pas... pu... »

Je passe vite sur les incidents qui suivirent. Il fallait bien qu'à un moment donné des troupes se montrassent sur une des routes. Ce fut par bonheur un gros de Français, des vrais ceux-là. Il y avait parmi eux un professionnel qui remit en état l'automobile. On y empila les deux morts, le blessé et le chauffeur agonisant. « Il

n'en a pas pour deux heures, » avait dit un major qui se trouvait lui aussi avec cette troupe. Avant de laisser la voiture repartir, je voulus savoir le nom de l'héroïque garçon à qui je devais la vie. Il avait dans sa poche un portefeuille qui contenait son permis de conduire avec sa photographie et une carte de visite sur laquelle je lus :

Jean-Louis COSTE ' mécanicieîi

26 ter, rue de l'Arbalète.

— « Il a peut-être laissé une femme, des enfants, » me dis-je. . . ^< Dès que je pourrai, je les chercherai. C'est une dette à payer et je la paierai. »

Des semaines s'écoulèrent sans que j'essayasse de l'acquitter, cette dette sacrée. La bataille de la Marne d'abord, puis celle de l'Yser ne m en laissèrent pas le loisir. A deux reprises j'étais bien venu à Paris, avec une telle surcharge de petites occupations que j'avais remis mon expédition. Ce retard me pesait comme un remords, et à ma troisième permission je me décidai à pousser jusqu'à ce lointain quartier du Jardin- des- Plantes où se cache cette

rue de l'Arbalète. Elle se compose, presque dans toute sa longueur, de vieilles et tristes maisons. Le numéro 25 ter étiquetait la plus lamentable; tassée, délabrée, avec deux fenêtres de façade et une inscription d'bôtel. Les prix, par chambre à un ou deux lits, disaient la qualité du gîte. Je trouvai, dans le coupegorge qui servait d'entrée, une patronne, encore jolie de traits, mais l'œil aviné, la bouche édentée, vraie femelle d'apache, qui commença par me dévisager avec défiance. Quand j'eus prononcé le nom de Jean-Louis Coste, en lui annonçant qu'il était mort et lui demandant s'il laissait des parents, elle éclata :

— «Des parents? S'il en a, et de fières canailles encore!... Lui, il était un bon garçon, mais noceur! Ah! quel noceur!... Enfin, monsieur le capitaine, il est parti me devant sept cent cinquante francs de chambre, de blanchissage, de ceci, de cela, de petits verres surtout... Quand on n'a plus eu de ses nouvelles, je les ai réclamés au père, un bourgeois cossu, monsieur le capitaine, un ancien premier clerc de notaire, un proprio, et pas un rond, monsieur le capitaine, pas un rond ! . . . Ah ! la crapule ! ... »

— '< Pouvez-vous me donner son adresse? » demandai-je. Quoique je ne sois guère diplomate, j'eus la sagesse d'ajouter :

JEAN-LOUIS COSÏE Hl

— « Cet argent, vous en avez la note détaillée? »

— « Je la lui ai envoyée, monsieur le capitaine, et il me l'a retournée sans un mot. . . "

— « Donnez-la-moi, je la lui remettrai en mains propres, et peut-être. . . »

Quelques heures plus tard, muni du papier en question, je débarquais à Chàtenay où habitait M. Geste père. Je sonnai à la porte d'une maison de bourgeois cossu, comme avait dit la tenancière du garni, et, tout de suite, je fus introduit dans un salon meublé de velours rouge, à la vieille manière, où je vis entrer un petit homme de soixante-cinq ans environ, tout blanc de cheveux. 11 tenait à la main un sécateur, qui témoignait des occupations rustiques par lesquelles le citadin retraité charmait le vide de ses heures, au milieu du tumulte de la guerre. Un jardin, aperçu derrière la fenêtre, montrait les branches, en ce moment dépouillées, de ses arbustes.

— « Je viens, monsieur, » lui dis-je, " de la part de votre fils. . . "

Le visage de M. Goste, où j'avais pu lire aussitôt une expression d'habituelle tristesse, s'assombrit encore.

— u Quoique j'aie eu beaucoup à me plaindre

de lui, » me répondit-il après un silence, « au point de ne jamais permettre que l'on prononce son nom devant moi, c'est mon fils. Qu'avezvous à m' apprendre? »

Je racontai alors au père l'histoire que vous venez d'entendre. Lorsque je l'eus finie, je pus voir que de grosses larmes coulaient sur les joues du vieillard :

— « Merci d'être venu, mon capitaine, » ditil. « Depuis le commencement de la ^t^uerre je vivais dans les ti'anses que ce malheureux Jean- Louis ne fit pas son devoir. . . C'était notre enfant unique, à ma pauvre femme et à moi, et hien doué, mais si léger, si léger! . . . A quinze ans, il avait été chassé de deux collèges . Nous le mi mes sur sa demande dans une école professionnelle. Il avait du goût pour la mécanique, il aurait réussi. Ça nous était pénible de le voir contremaitre quand j'avais, moi, tant économisé pour que nous fussions des bourgeois. Mais tout de même, s'il avait travaillé!... Au lieu de cela, dès dix-huit ans, une inconduite à nous désespérer. Tout, mon capitaine, il nois a tout fait : les femmes, l'eau-de-vie, les courses, les cartes, la morphine, tous les vices!... Sa mère en est morte. Elle me jurait, la chère sainte, qu'il nous reviendrait, qu'il valait mieux que sa vie... Les derniers temps, j'avais su qu'il

avait une place de chauffeur à Paris, dans les taxis... .Te n osais plus en prendre, me croiriezvoiis, de peur de le reconnaître sur le siège, mon capitaine, et dans quel état ! . . . »

Il s'interrompit, et comme je me levais, ne trouvant pas de mots devant la soudaine révélation d'un long drame familial, l'ancien clerc me prit la main, et il me dit cette phrase, qui vous remuera, je crois, comme elle m'a remué. C'est pour vous la répéter que je vous ai conté cet épisode :

— « Encore merci, mon capitaine, d'avoir voulu m'apprendre comment il a fini. C'est la première joie que cet enfant m'ait donnée. Pour quoi faut-il que ce soit dans sa mort! ..."

Janvier J9i7.

Quand Fernande Chantai émergea enfin de son lourd sommeil, elle eut un moment de stupeur à considérer l'aspect des choses autour d'elle : ce triste dortoir aux murailles nues où s'alignaient deux rangées de lits de fer, le carrean rouge et sans tapis, les hautes fenêtres garnies d'épais barreaux, et, auprès d'elle, cette forte femme en blouse d'hôpital qui la regardait, les poings sur les hanches. Elle ne rêvait pas. Elle était dans l'infirmerie de la prison d'Aix! Dans un sursaut, le drame sinistre où elle se trouvait engagée la ressaisit, rendu plus présent par les propos de Mme Allègre, — c'était le nom joyeux et justifié de la surveillante, — qui s'essayait à réconforter le réveil de la malheureuse :

— " ... Vous inquiétez pas, ma petite. Il y a de bonnes nouvelles. M. le comte Bertrand a fait sa première sortie hier sur le Cours. Ah!

il8 LA HODLOTTE

tous ces Mouvans ont ia vie dure. Il porte son bras en écbarpe. Dans huit jours, il seia ^uéri. Vous vous en tirerez à bon compte. . . »

Était-ce possible qu'il s'agît d'elle, Fernande Chantai, et qu'elle fût ici, inculpée d'une tentative d'assassinat sur la personne du jeune homme dont la silhouette se détachait devant son souvenir, telle qu'elle lui était apparue dans la minute terrible? C'était le soir. Elle se tenait embusquée dans l'ombre du grand balcon de pierre à cariatides qui décorait la façade du vieil hôtel parlementaire où habitait Mlle de Gardanne, la fiancée de l'infidèle. Fernande savait qu'il dînerait là. Elle l'attendait, fouillant du regard la rue déserte qu'animait seid le bruit monotone d'une fontaine, mêlé au frémissement du ieuillage d'un platane grandi par-dessus le mur du jardin. Dans ce crépuscule clair et tiède d'un beau jour de mai, Bertrand approchait, marchant gaiement. Il fredonnait en provençal la chanson qui lui était famihère : « 0 Magali, si tu te fais — le poisson de l'onde... » C'est à ce moment que l'abandonnée avait levé le revolver qu'elle serrait dans sa main et pressé sui' la gâchette, une lois, deux fois, avant que le jeune homme s'élançât pour la désarmer. Et les images tourbillonnaient de nouveau dans ia tête de Fernande : le portier de l'hôtel accouru.

des gens autour creîic, des cris, des bras tendus, l'arrestation. Au poste de police, une crise nerveuse s'était déclarée, si violente que le médecin, appelé d'urgence, avait fait porter la meurtrière à l'infirmerie de la prison. Elle y était depuis trois jours, secouée d'une telle fièvre qu'elle n'avait pu encore être interrogée. Puis, dans cet organisme de vingt-cinq ans, la nature avait été la plus forte. Fernande avait dormi de longues liem'es. Elle revenait à elle, pour rapprendre son crime et sa misère dans leur affreuse réalité.

— « Au moins, » continuait Mme Allègre, «vous n'avez pas crié cette nuit. Fa ce matin, vous êtes sage. C'est ça qui fera plaisir à votre pauvre maman, quand elle reviendra aux nouvelles. On la laissera vous voir, aujourd'luii. .. Faut faire votre toilette, à présent. Une jolie demoiselle, comme vous, faut avoir un brin de coquetterie... D'abord, le juge voudra vous causer, maintenant que vous êtes bien, et ça leur fait tout de même de l'effet, à ces messieurs, un gentil minois. . . Vous vous levez pour cette toilette?... Non. Vous aimez mieux rester dans votre lit?... A votre aise. Je vous apporte la cuvette, avec ce qu'il faut... " Et, tandis que la jeune fille mouillait avec lassitude son pauvre visage, creusé d'angoisse, la commère insistait ;

i20 LA ROULOTÎE

— « En avez-vous, des beaux cheveux noii's, et avec ça des mireltes bleues, la peau si blanche ! . . . Faut-il que les hommes soient sans cœur pOiir que celiii-là vous ait laissée ! . . . Dites pas non. Sans quoi, vous n'auriez pas voulu le périr, vbyons?. . . Une mignonne comme vous, la laisser! Dans cette grosse chemise, vous trouvez moyeil d'être charmante, plus charmante, pour sûr, que ce pruneau de Mlle de Gardanne, qu'il vous a préférée. C est-il Dieu possible?. . . Je la connais. Cfest un pruneau, je répète. . . Mais les nobles, ça se croit d'une autre espèce. Ça se marie entre soi, rapport à cette idée. Alors, comme vous n'êtes que la fille d'un libraire... VotlS en faites pas, quand même. Il vous reviendra peut-être, à présent que vous lui avez tiré dessus, il se dira : a Faut-il qu'elle m'aime ! » Ah! oui. Faut-il que vous l'aimiez!... Mais ça ne nourrit pas d'aimer, surtout de cette manière, quand on est en proie... Faul itianger, ma fille. La n ère Allègre va vous mijoter une bonne soupe au lait, bien chaude, bien sucrée. Ce sera comme si vous avaliez le bon Dieu en culottes de velours blanc... Et puis, vous êtes ti'ès tranquille ici. Il n'y a plus personne dans la salle que cette brave Jeanne Besson, qui berce s:i gosse. . . C'est vrai, vous ne la connaissez pas. On l'a mise à l'infirmerie, pâl'cfe qu'elle nour-

LA ROOLOïtE lii

rit... C'est une foraine... Qu'est-ce qu'elle a fait? Kile a volé an bracelet d'or, poussée par son amant, que je parierais. Mais elle n'est pas méchante. Elle a tout pris sur elle. Soti affairé vient aujourd'hui. On va l'appeler d'un moment à l'autre. Dans une heure, une heure et demie, elle sera condamnée. Il y a eu flagrant délit. Elle videra la place. Us lui colleront six mois. Je m'y connais... A vous, du moment que lé comte vit, rien du tout, si vous voulez mon avis. » -

Quand l'infirmière eut apporté la soupe au lait : — "Je dois aller à l'économat, " dit-elle. « Si vous avez besoin de quelque chose, Jeanne vous aidera... N'est-ce pas, Jeanne? »

— « Mais oui, madame Allègre, " fit la détenue. " Bon! Voilà ma petite qui crie... Elle est comme vous, mademoiselle. " Maintenant, elle s'adressait à Fernande. " Elle a faim. Ça ne vous gène pas qu'elle déjeune à côté de votre lit?... " Et, en riant de sa bouche mobile où manquaient déjà deux dents, elle ouvrit son corsage, et donna le sein à l'enfant, qui s'en

empara gloutonnement. On devinait, à la pauvreté de la gorge, à l'étroitesse des épaules, à la minceur des joues, une physiologie précocement fatiguée. Jeanne était si jeune pourtant, vingt ans à peine, et elle gardait dans ses pninelles, qui donnaient un lustre sombre à son visage tanné par le soleil, la sensibilité intacte de son âge. Elle la manifesta par la première question qu'elle posa, aussitôt assise sur une chaise, au chevet du lit :

— « Vous l'aimiez donc bien, votre homme? Vous devez être contente d'avoir mal visé, hein? Puisqu'il paraît qu'il est si peu blessé... »

Cette famiharité, toute naturelle dans cet endroit, et d'une inculpée à une autre, fit mal à Fernande. C'était de nouveau son action rendue trop réelle, trop présente, que cette camaraderie forcée avec une fille-mère et une A^oleuse. Et, de nouveau, c'était son geste de meurtre interprété, comme par Mme Allègre, dans un sens de déshonneur. Une protestation lui vint aux lèvres, irrésistible :

— « Ne me parlez pas ainsi. Vous n'en avez pas le dioit. Ce n'était pas mon homme, comme vous dites. Je n'ai jamais été sa maîtresse. C'était quelqu'un qui me devait le mariage... »

— « Mais s'il n'y avait rien eu?... Enfin,

VOUS comprenez, pas de bébé en route; enfin, rien, pourquoi alors? "

— .' Il y avait une promesse, » dit Fernande.

Jeanne Besson parut réfléchir, en considérant sa compagne de prison avec l'étonneinent d'une créature primitive devant des complications peu intelligibles pour elle, et, hochant la tête :

— « C'était votre fiancé, et il a voulu en épouser une pins riche. C'est bien ce que m'a conté la mère Allègre. Seulement... à cause du coup de pistolet. . . j'avais cru. . . »

Elle s'arrêta, devinant une susceptibihté. Puis, intimidée à la lois et curieuse :

— « Elle m'a conté aussi que vous étiez institutrice dans la famille. Dites donc? C'est les parents peut-être qui n'ont pas voulu. Ils sont fiers. Sans doute à cause de leur beau château. Je le connais bien, allez. Nous avons passé devant bien des fois, Marcel et moi, avec notre roulotte. La librairie de votre maman, rue Ville- Verte, je la connais aussi. Marcel y prenait le journal, quand nous nous arrêtions auprès, boulevard Sextius, pendant la guerre. Il est bon Français, Marcel, vous savez. Ah! Il est tout bon. Il était si triste d'être réformé. Il lui manque trois doigts à la main droite. C'est un accident qu'il a eu quand il avait quinze ans, à

l'usine. Il n'a plus pu travailler dans les mécanos. Il voulait être chauffeur. Pour voir (iu pays, c'est son goût. Alors il s'est fait ambulant, d'abord avec son oncle Jean qui est mort, puis avec moi. . . Oh ! nous avions une belle roulotte, et commode! Par derrière, ça se rabattait. Ça faisait étalage. Nous vendions du fil, des aiguilles, des ciseaux, des mouchoirs, des rubans, enfin la mercerie. Et, sur le devant, il y avait de quoi dormir, une vraie chambre, avec des fenêtres, un petit fourneau à essence, et, pour mener le tout, Ëlanchette, une grosse jument que Marcel avait achetée moyennant un morceau de pain. Elle boitait. 11 l'avait guérie. Qu'est-ce qu'il ne sait pas, Marcel? Il lui avait fait dans l'épaule des piqûres d'eau de mer. Il était venu quatie abcès, gros comme la tète de Madeleine. » Elle montrait son enfant. « Et puis, le pus a giclé. Un jet!... Comme d'ici au mur. Ensuite la bête marchait, fallait voir!... Pauvre Marcel! Il va devoir faire luimême son manger, maintenant... »

Elle se tut, et avec un regard d'une reconnaissance e.xtasiée :

— « Ce qu'il était gentil pour moi, et ce que j'étais heureuse, si vous saviez! Par les beaux jours, on arrêtait la roulotte, avant l'entrée des villages, sous les platanes ou les cyprès. Il

m'installait dehors. Il m'avait acheté un tapis. On dînait là. Il trouvait toujours moyen d'avoir un bon morceau pour moi, des châteaux, des fruits, — c'est que je suis gourmande! — du vin cuit... Quand il faisait mauvais, on mettait Blanche tte dans quelque écurie. On en trouvait toujours. Nous dormions, nous, dan§ le greniei" à foin, ou dans la roulotte, bien fermée. On écoutait le mistral, tout au chaud, l'un contre l'autre. C'était trop beau. Ça ne pouvait pas durer. C'est la faute à la petite. Mais je ne lui en veux pas. . . " Elle flatta de sa main les clieveux de sa fillette, qui, ayant fini de téter, s'était endormie. « Regardez, mademoiselle, )' et elle avançait le petit être dont la bouche entr'ouverte était humide de lait et à qui ses paupières fermées mettaient comme un bourrelet sur les yeux. « Regardez. Si c'est pas l'Innocence! ...»

— " Que s'est-il donc passé avec cet enfant? » interrogea Fernande.

— " Voici. Quand je l'ai eue : « Ma petite « Jeannette, " que me dit Marcel, «je te ferai un « beau cadeau. » Et puis, il n'y a plus pensé. Moi, je lui disais, de temps en temps : « Et « mon cadeau? » Alors un jour, on était à Gé-

menos. Vous y êtes allée? Non? C'est tout près de la Sainte-Baume, où sainte Madeleine a son

tombeau, la patronne de ma petite... » Elle se signa. « Ah! C'est un joli patelin, avec de l'eau fraîche qui descend de la montagne, des oliviers, des prairies et des belles villas, à des richards de Marseille. C'est ça qui nous a perdus... On avait dételé, pour déjeuner, contre une d'elles. C'était un dimanche, vers les onze heures. Nous avions préparé un feu de bois, parterre, au pied d'un mur. Il ne prenait pas, rapport au vent. Sur ia cheminée de la villa, une fumée sortait. «Je vais leur demander delà « braise ", que dit Marcel. Il sonne. Pas de réponse. Il sonne encore. Rien. Le monde était à la messe. Nous ne savions pas. Il ouvre la porte. Personne. Il entre. Il ouvre une autre porte. C'était la chambre d'une dame. Il voit sur la commode un tas de bijoux, un bracelet d'or, entre autres, avec une montre. Il le met dans sa poche et il me l'apporte, en même temps que le tison qu'il avait pris ensuite dans Tâtre de la cuisine. « Voilà mon cadeau pour Madeleine, " qu'il me dit, en me mettant le bracelet au poignet. Mon bon Marcel! Il avait l'air si content que j'ai eu gros cœur à lui dire : " Non. C'est du « vol. » — « Ils sont si riches là dedans. Ils ne « s'en apercevront seulementpas. » — " Non, » que je lui dis encore. Nous en étions à nous disputer, quand nous voyons les gens revenir par

LA nOULOTTE 127

la route. « Si c'est eux, " que je lui dis, " nous ^< sommes frais. Voilà ce que c'est que de voler. » — « Bougeons pas, » qu'il me répond. « Je « vais allumer le feu, toi tremper la soupe. S'ils « remarquent quelque chose, en nous voyant u rester, ils ne croiront jamais que c'est nous. » Eh bien! Ils l'ont cru tout de même. Une heure après, comme nous réattelions Blanchette, les gendarmes arrivent. Marcel voulait glisser la montre-bracelet sous la couchette. « Non, >' que je lui dis, < si on la trouvait là, nous serions « pris tous deux. " Va je la mets dans ma poche. u C'est moi qui l'aurai chauffée Toi, tu ne sais « rien. » Ça s'est arrangé comme je pensais. On nous a fouillés, et j'ai été arrêtée seule. V^ous comprenez, s'il s'était accusé aussi, que serait-il devenu de Blanchette? Nous ne l'aurions jamais retrouvée, cette bête, et la roulotte donc, et tout ce qu'il y avait dedans? Et lui-même, en prison, avec les apachcs! C'est si influençable, les hommes. Au lieu qu'à présent, il continue son commerce... Oui. Mais comment se prépare-t-il à manger?. . . Il prendrait une autre femme, rapport à ça, j'aurais du chagrin. Tout de même, je lui ferais pas de misères, comme y en a tant qui font. Je retournerais chez nous, à la Londe. Vous ne connaissez pas? Près d'Hyères, où je travaillais aux champs quand

011 s'est plu, les deux. Je retravaillerais pour la gosse. " Elle l'embrassa longuement. « C'est tout son père, vous savez. Je l'aime tant, mon Marcel. J'en ai pas aimé d'autre avant. îl m'a eue sage. Rapport à ça, il m'a parlé de nous marier, quand nous avons baptisé la petite. 11 fallait trop de papiers . On a remis . . Maintenant la place est libre. Je voudrais bien qu'il me la garde... Et puis, une nouvelle amie ne ferait pas pour lui ce que j'ai fait. Faudra bien qu'il se dise : « Ma petite Jeanne est si gen- « tille. Elle ne m'a pas vendu. « Ça me donne chaud au cœur quand j'y pense... Vous n'êtes pas fâchée au moins, parce que j'ai dit tout à l'heure : comme y en a tant qui font? C'est pas pour vous que je parlais, puisque c'était pas votre homme. »

— « Non, » dit Fernande, « je ne suis pas fâchée. . . Et combien de temps êtes-vous restés ensemble? "

— « Attendez. Les mois, je ne m'y connais p^s trop. Je compte par les légumes et les fruits. Voyons. On finissait les vendanges quand on s'est rencontrés. Il y a eu les petits pois, les cerises, encore les vendanges une fois. La petite est née aux derniers pois. Nous sommes aux cerises. Calculez. Ça fera deux ans, aux autres vendanges... "

LA ROOLOTIE 129

Elle en était là de sa rustique arithmétique, quand la rude voix de Mme Allè^fre coupa soudain court à ses confidences.

— « Allons, Jeanne, » criait l'infirmière du seuil de la porte. » On vient vous chercher du tribunal. Dépéchez-vous, ma fille. " Et comme la jeune femme se hâtait de rajuster son corsa^tre, elle ajouta, en tapotant de sa forte main la joue rose du bébé, toujours endormi. « Avant deux heures, vous saurez à quoi vous en tenir. Mais, vrai, quand on a un bijou comme ça, bien à soi, est-ce qu'on en vole d'autres? »

Ainsi " l'amie » de Marcel avait gardé son secret devant Mme Allègre, malgré l'évidente bonhomie de la grosse surveillante, et dans une cohabitation de plusieurs semaines. Tout de suite, au contraire, elle s'était confessée à la nouvelle venue. Pourquoi? Parce qu'elle avait eu pour sa compagne de prison un mouvement d'une pitié instinctive et profonde. L'ouverture du cœur avait suivi, non moins instinctive. A la première minute, comme on l'a vu, cette sym-

palhie d'une créature qu'elle considérait comme une voleuse avait froissé Fernande. Elle lui attestait sa dégradation. Au fur et à mesure de cet étrange récit, d'une humanité si simple dans son inconsciente amoralité, une émotion l'avait gagnée, qui grandit encore, quand l'autre fut partie. Mme Allègre était occupée ailleurs. Enfoncée dans son lit et les yeux clos, toutes les images évoquées par cette confession défilaient devant l'institutrice : cette jeune existence d'amour heureux, promenée sur les routes bleues de Provence, au pas de la jument boiteuse, et les arrêts sous les feuillages par les soirs d'été, et les nuits d'hiver avec leur chaud sommeil dans l'odorante épaisseur du foin, et la naissance de l'enfant, et le vol... Et voici qu'entre sa propre aventure et celle de la foraine, une comparaison s'imposait, trop douloureuse, qui lui faisait revivre, avec une intensité presque hallucinatoire, sa vie à elle, durant cette dernière année, — des cerises aux cerises, — eût dit la sauvage. C'était l'époque où Jeanne Besson sentait s'alourdir sa ceinture et songeait avec ravissement à l'enfant qui allait la lier plus intimement à son cher Marcel. Fernande Chantai, elle, entrait comme répétitrice dans ce château de Mouvans, aux portes d'Aix, dont la façade, dorée de soleil, aperçue au bout de

son allée de (gigantesques platanes, étonnait les vagabonds de la roulotte. Pas plus que d'en franchir la porte n'avait étonné Fernande ellemême, à sa première visite. Toutes les phrases des romans mondains, lus imprudemment dans la librairie tenue par sa mère, avaient traversé aussitôt sa jolie tète de fille pauvre, comprimée par un sort trop étroit. Jusqu'ici sa jeunesse avait eu pour cadre unique la morne boutique où elle aidait à la vente, en préparant ses examens. Intelligente et de nature ambitieuse, elle avait mené ses études assez loin, du vivant de son père. Elle caressait alors l'idée d'une carrière dans l'Université. Ce père était mort. Elle n'avait pas voulu quitter sa mère, et elle s'était mise, sa licence passée, à donner des leçons dans la ville. C'était un métier plus incertain, mais il lui permettait d'en exercer un autre à côté. Ses heures Libres appartenaient au magasin. Là, dans cet humble décor de livres, de revues et de journaux, elle avait inspiré un sentiment, d'un ordre bien humble aussi, à un jeune professeur du lycée, du nom d'Antoine Gordes. Ce grand garçon roux, de manières gauches, timide, ne rappelait guère les personnages, imaginés par Fernande au hasard de ses lectui'es à travers des récits de haute vie et de passions raffinées qui lui plaisaient tant.

Et puis les assiduités d'Antoine, sa sincérité, sa gentillesse de façons quand il était en confiance, sa supériorité d'esprit aussi, avaient touché la jeune fille. 11 avait osé lui dire qu'il l'aimait, et des fiançailles avaient fini par se conclure, qu'elle avait voulues secrètes, et cachées même à sa mère, un peu pour donner, à une histoire toute simple, un petit attrait decomphcation, un peu par un obcur espoir inavoué qu'une chance différente restait encore ouverte à sa destinée.

Cette chance, la rencontre inattendue de Bertrand de Mouvans avait semblé la lui offrir. Les Mouvans, qui descendent d'une des grandes lignées parlementaires d'Aix, habitaient d'ordinaire Paris. Des pertes d'argent considérables, subies pendant la guerre, les avaient décidés à se retirer pour un temps en Provence. Ils y gardent d'importants domaines qu'il s'agissait de mieux surveiller et de mieux exploiter. La famille se composait du père, de la mère, d'un fils de vingt-six ans, Bertrand, et d'une petitefille de douze, Yolande. L'institutrice de celleci, amenée de Paris, était tombée malade. On lui avait cherché une remplaçante intérimaire. Un cousin des Mouvans, qui fréquentait en qualité de client la librairie de " ces dames Chantai », comme il disait cérémonieusement, leur avait

recommandé P'ernande. Elle s'était présentée. Elle avait été agréée. A cause de sa mère, elle n'avait pas voulu habiter au château. Il avait été entendu qu'elle viendrait à neuf heures. Elle donnerait ses leçons, déjeunerait, promènerait l'enfant l'après-midi, puis rentrerait chez elle avant le dîner, assez tôt pour aider encore aux rangements de la librairie et à la vente des journaux du soir. Bertrand de Mouvans avait assisté à cette présentation. Dès cette première entrevue, la physionomie du jeune homme, son élégance, lui je ne sais quoi de gentiment impertiment qui se dégageait de ses moindres gestes, son monocle, sa façon de nouer sa cravate, toutes sortes de riens avaient frappé Fernande. Oui, des riens, et si puérils! Ils étaient, pour la provinciale, la trace du prestigieux et lointain Paris. Bertrand, lui aussi, avait remarqué ce fin et joli profil de médaille grecque, ces yeux étonnés et spirituels, cette taille souple, ces mains délicates, ces pieds menus, cette grâce méridionale que la simplicité presque pauvre de la toilette rendait plus piquante, pour le viveur à demi blasé déjà qu'il était. Ses désordres de conduite n'étaient pas étrangers à ce départ de la famille pour Aix. 11 avait fait, avant la guerre, où il s'était bien montré, de grosses dettes. Son père les avait payées et

134 LA RODLOTTE

pardoniiécs, à cause de deux brillantes citations qui n'avaient pas empêché l'étourdi de reprendre, sitôt libéré, son existence de dissipations, suspendue par cet exil qu'il supportait mal. Ses parents méditaient de le marier à une riche héritière, et il acceptait, lui, ce projet de niariag;e avec l'idée de manger joyeusement à Paris la dot de sa femme. Comment la pauvre donneuse de leçons aurait-elle deviné cet égoïsme et ce cynisme secrets, derrière les manières, attentives et vite câlines, du félin et souple garçon qui avait, aussitôt, pensé à tromper son ennui en faisant d'elle sa maîtresse? Le malentendu entre eux avait commencé ainsi, à l'entrée de Fernande dans ce salon revêtu de tapisseries, placées là au dix-huitième siècle. Elles développaient sur les murs des scènes d'églogues champêtres, moins chimériques dans leur fantaisie que les rêves bientôt caressés par la naïve ambitieuse. Flattée dans son amourpropre par l'intérêt, de plus en plus marqué, du jeune noble, troublée aussi par la cour adroite du libertin, elle s'était donné l'illusion de la grande passion, pour se cacher à elle-même ce qu'il y avait de peu romanesque dans ce roman : sa vanité de petite bourgeoise. Mais de la bourgeoisie elle avait, unie à cette vanité, l'honnêteté profonde. Elle n'imaginait pas à

cette intrigue une autre issiie que le mariage. Devenir Mme la comtesse de Mouvaus, c'était réaliser tous les désirs obscurs de ses nostalgies solitaires, parmi les livres tentateurs, dans l'étroite boutique de la rue de Ville-Verte. C'était épanouir dans une atmosphère de luxe et d orgueil les énergies refoulées d'une nature, chez laquelle l'ardeur de l'imagination — tant de Méridionaux sont ainsi — s'associait à un positivisme foncier. Elle n'avait pas voulu reconnaître ces prosaïques dessous de son idylle, si banale, hélas! celle de l'institutrice avec le fils de la maison. Des conversations, d'abord hâtives, ensuite prolongées, dans la salle d'études, — des rencontres dans le parc^ quand elle promenait son élève, — sur la route, quand elle rentrait pédestrement à Aix, tels en avaient été les innocents épisodes. L'âge des deux jeunes gens, leur beauté, la beauté des choses autour d'eux, les haies de roses, les oliviers, la noble ligne rocheuse des montagnes qui dominent la vieille ville grise, que de conditions de poésie! Il en manquait une, et c'était l'amour... Et puis une tentative hardie de Berti'and pour brusquer le dénouement, dans un téte-à-téte savamment ménagé, avait fait se révolter Fernande :

— u Je suis fiancée, » avait-elle dit, en le

repoussant, avec une violence qui ne l'eût peutêtre pas sauvée, si quelqu'un ne fût survenu, et elle avait répété cette affirmation plus fortement encore, quand le séducteur lui avait joué la comédie du repentir. « Je suis fiancée. Je ne dois pas vous écouter. Je ne suis pas libre. » Était-elle de bonne foi en s' abritant ainsi derrière un engagement, déjà brisé plus qu'à demi dans sa pensée? Oui et non, comme il arrive dans ces heures ambiguës, où l'on ne sait plus ni ce que l'on éprouve, ni ce que l'on veut. Etait-ce une ruse, une épreuve, une coquetterie? Toujours est-il que cet obstacle, soudain dressé devant le caprice sensuel du jeune homme, l'avait exaspéré. Très complexe lui-même, à demi roué, à demi impulsif, des mots lui étaient venus aux lèvres, dont il n'avait pas mesuré la coupable portée, et ils s'étaient séparés sur ce dialogue, lourd de drame. L'événement ne l'avait que trop montré :

— « Je vous aime et vous m'aimez. Je le vois. Je le sens. Rendez-vous libre. »

— « Et alors? " avait-elle interrogé.

— " Alors, je vous demanderai d'être ma femme. »

Et les visions affluaient, précipitées, tumultueuses, devant le souvenir de Fernande... C'était la conversation avec Antoine Gordes,

si pénible, et la rupture de leurs fiançailles, le professeur l'écoutant, — avec quel regard! — mais sans un reproche, et Fernande se rappelait la phrase résignée de Jeanne tout à l'heure : « S'il me laisse, je ne lui ferai pas des misères, comme y en a tant qui font. » Lui non plus, Antoine Gordes, ne o était pas vengé de ce brutal abandon. Elle croyait l'entendre :

— « J'ai bien compris que vous aimiez quelqu'un d'autre, allez. Soyez heureuse! »

Huit jours après, il demandait un congé au lycée, sous le prétexte d'une crise de santé. Il quittait Aix, et Fernande s'entendait ellemême dire à l'autre :

— « Je me suis rendue libre. Mes fiançailles sont rompues. '^

Au lieu de l'éclair de joie qu'elle espérait, elle avait distinctement vu, dans ces prunelles noires qui savaient se faire si caressantes, comme un retrait, une froideur que n'avait pas démentie cette réponse :

— « Il faut que j'en parle à mon père et à ma mère. Vous comprenez. Ça n'ira pas tout seul. «

Des jours avaient suivi. Combien? Fernande n'en aurait pas pu dire le compte. Une période d'abord, d'une indéfinissable gêne, quand ils étaient seuls. C'avait été ensuite le départ de

Bertrand pour une de leurs campagnes, sous le prétexte d'un refoulement d'affaires, — et il ne lui avait pas écrit durant cette absence, — son retour, et cette phrase prononcée dès leur premier entretien :

— u J'ai parlé à mes parents. Ils refusent leur consentement. "

Des protestations de cha(yrin avaient succédé, dont la jeune fille avait senti avec horreur la fausseté. Bertrand ne l'aimait pas. Quand on aime, on n'a pas cette voix, ces regards... Avait-il seulement parlé à ses parents? Non. L'attitude restée si simple, si cordiale, de M. et Mme de Mouvans vis-à-vis d'elle en était la preuve. Il lui avait menti! Bientôt c'était eux qui lui apprenaient les fiançailles de l'imposteur. Le reste avait suivi.

Le reste!... « Mais qu'ai-je fait? Mais qui suis-je? Gomme cette malheureuse vaut mieux que moi ! . . . » Au terme de cette demi-hallucination, Fernande Chantai se surprit jetant tout haut ces paroles de honte et de désespoir. Dans

son geste de vengeance, à elle, si féroce, quel déshonneur! Quel contraste avec le dévouement de la femme du peuple, s'accusant pour sauver la prison à « son homme » , à elle! Quel contraste aussi entre la misère de l'asile où Jeanne Besson avait su faire tenir le bonheur, et les sonf^es d'opulence et de grandeur nourris par la fille du libraire! Fernande en comprenait soudain la déraison, la mesquinerie, la pauvreté. L'accent du sentiment vrai, simple, complet, venait de la réveiller du mirage où elle s'hypnotisait depuis son entrée au château des Mouvans. Quelqu'un lui apparaissait dont elle écartait l'image, depuis des semaines, ce modeste, ce timide Antoine Gordes, ce disgracié qui l avait réellement simée, lui. Et le remords grandissait en elle, non plus de l'acte insensé qu'elle avait commis en tirant sur l'imposteur ce coup de pistolet, heureusement inoffensif, mais d'avoir si crueLlement sacrifié ce cœur tout à elle. Les yeux de cet humble amoureux la regardaient, comme à la minute de leur séparation, avec une tendresse soumise et passionnée, fidèle et innocente, toute pareille à celle de la pitoyable foraine. Elle revoyait aussi les yeux de sa mère lui demandant : « Pourquoi M. Gordes ne vient-il plus? » Pauvre mère, au cœur tout simple, elle aussi.

L'avait-elle ménagé davantage, ce cœur, quand elle s'était résolue au meurtre? Pour venger quoi? Une déception. Il n'y avait rien eu d'autre dans sa colère contre Bertrand de Mouvans, elle le comprenait à cette seconde, avec une évidence affreuse. Mais sa mère lui pardonnerait. Fernande savait si bien qu'à leur première rencontre la vieille femme n'aurait pour sa fille que douceur et que pitié. Antoine Gordes, lui, ne pourrait pas pardonner... Il croirait ce que croyait l'infirmière, ce qu'avait cru Jeanne, ce que tous croyaient certainement dans la petite ville, dont la lointaine et vague rumeur ari'ivait par les fenêtres de la prison. Tout d'un coup, cette idée qu'il ne saurait pas la vérité fut intolérable à Fernande. Il fallait qu'elle la lui apprit, qu'elle la lui criât. — Mais quand?... Tout de suite. — Mais comment?... Il y avait, sur la table de l'infirmerie, des feuilles de température destinées à être remplies par le docteur, puis accrochées au lit des malades. Dans son angoisse, et comme elle tournait sa tête de droite et de gauche, en tordant ses mains de détresse, la jeune fille aperçoit ces feuilles, l'encrier auprès, la plume. Elle se lève d'un bond, s'habille en hâte, va vers cette table. Elle commence d'écrire fébrilement sur ce papier d'hôpital une lettre qu'elle interrompt dès

LA r.OULOTTE 141

les premières lignes, et elle était là, le front (l;ins ses mains, à se répéter tout bas : " A quoi hon? A quoi bon? » quand le bruit de deux voix la rendit brusquement à la conscience du réel. C'était Jeanne qui rentrait du tribunal, son enfant toujours sur les bras, avec Mme Allègre. <>jmbien de temps avait donc duré cette espèce (I itccès de somnambulisme?

— " C'est fait, >' disait la foraine, " j'en ai jM)ursix mois. Il y en a déjà deux de passés. Ilestent quatre encore à tirer. Je le savais bien i|ue je serais libre aux vendanges. Faut que je iMuicle nion baluchon, à présent. Ça ne sera pas ires long. On n'est pas riche. »

— " Je vas vous aider, rapport à la gosse, » répondait Mme Allègre.

— « Ça n'est pas de refus, » dit Jeanne. " Mais peut-être vous voudrez bien prendre le

bébé quelques minutes, mademoiselle? » continua-t-elie en tendant la fillette à Fernande, qui la prit en effet, sans rien répondre. De sentir dans ses bras le petit être emmailloté et confiant achevait de lui fendre le cœur. Elle portait au cou une chaînette d'or avec une croix, que les fragiles mains de Madeleine saisirent pour s'en faire un joujou, tandis que les deux femmes vaquaient à leur besogne d'emballage. Quand tout fut prêt, Jeanne revint au

groupe formé par sa compagne de prison et l'enfant, et, reprenant celle-ci :

— « C'est ça qu'il vous faudrait, mademoiselle, pour vous consoler, une petite comme la mienne... Allons, adieu, et bonne chance... Peut-être qu'on se retrouvera un jour. . . Pas ici, j'espère. Ils vous acquitteront : ça, c'est couru. Quand vous serez libre, vous trouverez bien quelqu'un qui vous aime, gentille comme vous êtes. Alors, croyez-moi, aimez-le, et achetezvous tons deux une roulotte. Vous verrez comme on est heureux là dedans ! »

Tandis qu'elle s'en allait sur cette parole, lancée avec une gentillesse goguenarde, Fernande déchira en mille morceaux la lettre commencée, en se disant :

— « Mais je l'avais, la roulotte, et mieux que la roulotte, le foyer! Et j'ai tout perdu, par ma faute... r>

Et elle éclata eu sanglots.

Janvier 19^0.

Je me trouvais, une après-midi de l'automne dernier, dans le salon d'un M. Éberlé, un architecte de quartier, pour lequel un ami absent de Paris m'avait donné une commission d'un ordre très humble. Elle ne vaut pas la peine d'être metitionnée. Je ne m'attendais guère à rencontrer, dans cet entresol de la rue de Sèvres, visiblement meublé par les soins d'un petit tapissier du voisinage, un des chefs-d'œuvre de Robert-Lefèvre, le peintre si ferme, si fort, des maréchaux de Napoléon, et pas davantage à recueilUr un de ces « documents humains >', dont je suis resté aussi friand qu'à l'époque où, tout jeune homme, j'allais, chaque mois, rejoindre au café Procope le laborieux Zola et ses disciples. Vous souvenez-vous, mon cher Henry Céard, de ces modestes agapes littéraires, baptisées « le dîner du Bœuf nature » ? Dieu! Qu'elles sont loin!... Mais je crois entendre Zola me répéter, sur cette exclamation sentimentale, son sarcasiique : « G est du

romantisme... », et je reviens à cette toile de Robert- Lefèvre, appendue — par quel hasard? — sur le mur de ce salon d'affaires, où je passai un quart d'heure à l'étudier, le maître du logis étant occupé avec un autre client.

C'était le portrait d'un colonel du premier Empire, peint à mi-corps, le buste pris dans une tunique de drap rouge à revers et à parements noirs. La croix d'officier de la Légion d'honneur décorait cette robuste poitrine. Elle attestait, comme les épaulettes, que cet homme, au visage si jeune, — trente ans à peine, — s'était distingué très tôt et dans un temps où ce n'était pas chose aisée. Ces signes d'une éclatante valeur s'accordaient bien avec le masque puissant qu'un nez coupé court, un large front, des mâchoires fortes, une épaisse crinière de cheveux roux rendaient véritablement léonin. Je pensai aussitôt à la phrase de Michelet sur Kléber, sur « cette figure si mihtaire qu'on devenait brave en la regardant » . Pourtant non. Ce n'était pas tout à fait Kléber. Cette face vultueuse n'avait pas ï unité de physionomie qui donnait au vainqueur d' Héliopolis son martial rayonnement. Elle était celle d'un héros, mais aussi d'un méchant homme. Les oreilles étaient étroites. Les lèvres longues et minces frémissaient dans un retroussis cruel. Le clair des

yeux dardait un mauvais rejjard sous les épais sourcils roux. Comment ne pas penser aussi au Philippe Bridaude Balzac, à l'un de ces reîtres de la Grande Armée, admirables, tant qu'ils avaient suivi César et sa fortune, puis si dangereux dans la vie privée? Je ne m'étonnai donc pas trop, quand le possesseur de cette remarquable peinture, une fois réglée l'affaire qui m'amenait chez lui, me tint le discours suivant :

— « Vous regardiez mon Robert- Lefèvre?

Il est beau, n'est-ce pas? On m'en a offert cinquante mille francs. Il n'est pas à vendre. C'est le portrait de mon arrière-grand-père. Vous ne croiriez jamais que je descends de ce colosse. Le nom d'Eberlé était mieux porté, il y a cent dix ans... » L'architecte était en effet mince et fluet. « Cette peinture est signée et datée de 1809. Voyez. C'est le moment où le colonel fut promu à ce grade, après Essling. Il servait alors sous Masséna. Il avait d'ailleurs débuté avec ce maréchal à Zurich, dans la légion helvétique. Car nous sommes d'origine suisse. Le colonel était né à Lucerne en 1778. A vingt ans, il s'était engagé dans la légion, après une querelle de famille où il avait presque tué son frère. Ah! l'expression de ces yeux pers ne ment pas. C'était un caractère terrible. De cette

148 LE COISVIYE

légion il avait passé dans un des quatre régiments suisses organisés par l'Empereur, le troisième. De là ces parements et ces revers noirs. Le premier les avait jaunes, le second, bleu sombre, le quatrième, bleu de ciel. Ce n'est pas colonel, c'est général, c'est marécbal, duc et prince qu'il serait devenu, s'il n'y avait pas eu en lui deux hommes, l'un sans cesse occupé à détruire l'autre : un magnifique soldat, incomparable par le sang-froid, le coupd'œil, l'allant, le mordant, et à côté. . . Mais un mot vous l'expliquera : il buvait, et alors il changeait du tout au tout. C'était comme si l'alcool eût déchainé en lui une béte féroce. Il commettait, ivre, des actions dont il avait ensuite une honte affreuse. Pour les racheter, il redoublait d'ardeur dans le service. Seulement on n'était jamais sûr qu'au lendemain d'une journée où il s'était couvert de gloire, il ne se dégraderait pas jusqu'à une abjecte brutalité. Ce vice d'ailleurs lui a coûté la vie. Étant dans un café, en 1815, et pris de boisson, il souffleta un de ses compatriotes, un commandant Gredig. Ils eurent un duel le lendemain. Gredig lui fendit le crâne d'un coup de sabre. Et le motif de leur dispute? Il est intéressant comme un signe des moeurs militaires d'alors. Le colonel était très fier d'être Suisse. Il servait la France, mais comme Suisse. Dans ses

lettres, il ne dit jamais : « Notre armée... >' [l dit : « L'armée française... Les Français... », et toujours : « Nous autres Suisses... " C'était la tradition des aïeux. Us se louaient pour la guerre. Ce contrat de mercenaires comportait une loyauté intransigeante, celle du serment. Quand Napoléon eut abdiqué, les régiments suisses se considérèrent comme déliés. Ils s'engagèrent à Louis XVIIL Au retour de l'île d'Elbe, un cas de conscience se posa pour eux, que l'Empereur comprit. Il comprenait tout. H les autorisa à envoyer à la Diète fédérale un message pour demander des instructions sur leur devoir. L'aA-is de la Diète fut qu'ils rentrassent dans leur pays. Ils rentrèrent tous, sauf une centaine, dont Gredig. Vous devinez la scène : le colonel reprochant au commandant sa félonie professionnelle, et le reste... »

— '< Voilà en effet un type d'homme d'une originalité rare, » répondis-je. « Mais vous parlez de lettres écrites par lui. Il a donc laissé des papiers? »

— " Quelques-uns, " dit l'architecte. « Son fils, mon grand-père, avait eu l'idée de s'en sei'vir pour écrire sa vie. Songez aux campagnes faites par cet homme-là, depuis Zurich : Marengo, Austerlitz, léna, l'Espagne, Essling, Wagram, la Russie. Mon grand-père avait

recueilli sur lui toutes sortes de témoignages. Et puis il est mort trop tôt. Mon père a été trop occupé. Moi de même... »

— « Eh bien! » osai-je lui demander, « ne voudriez-vous pas me confier ce dossier? Peutêtre vous trouverai-je, parmi mes confrères, quelqu'un qui vous rédigera cette histoire?. .. »

Cette histoire, hélas! ne sera jamais rédigée. Ces lettres du colonel Eberlé justifient par trop la dédaigneuse épigramme de Stendhal sur ses compagnons de la retraite de Russie, qu'il appelait des « manches à sabre ». Mais, parmi les « témoignages » que m'avait annoncés l'arrière-petit-fiis du héros, figuraient quelques pages envoyées par un autre Suisse, un certain lieutenant Michotte, retiré à Baie, comme simple bourgeois, après avoir servi d'officier d'ordonnance à Éberlé en 1812. On verra dans quelles circonstances. L'épisode raconté par Michotte m'a paru illustrer d'une façon saisissante la duahté de nature signalée par l'architecte, cette duaUté si reconnaissable sur ce portrait de Robert-Lefèvre, et qui a fini par coûter la vie au modèle, M. Éberlé m' ayant autorisé à transcrire ce récit, je le donne tel quel, en supprimant le début, tout de politesse, et quelques commentaires inutiles. L'ancien lieutenant n'était pas familiarisé avec les indul-

LE CONVIVE i51

gences des psychiatres modernes. Il ne pressentait pas leurs théories sur les « états seconds » dans l'excitation alcoolique. Que cette heureuse ignorance soit son excuse pour la naïveté insistante avec laquelle il s'indigne tour à tour, puis essaye dejustifier son chef d'un injustifiable égarement. El quelle naïveté encore de raconter cette aventure à un fils ! Mais je lui cède la parole.

. . L'Empereur avait donc laissé notre régiment en arrière, à Plock, une petite ville sur la Vistule. Nous avions une triple mission : assurer le passage des convois de vivres pour l'armée entrée en Russie, — ramasser les traînards et les déserteurs, — enfin purger le pays des espions qui pullulaient sur l'arrière de nos troupes et des agents qui prêchaient la révolte aux paysans polonais et prussiens. J'ai eu depuis, sous les yeux, les effectifs des corps d'envahissement. Le nôtre, le 2% placé sous les ordres du duc de Reggio, comprenait 44661 hommes et 7 574 chevaux. Il était composé de Français, de Portugais, de Croates et de nous autres Suisses! Dans le l", celui du prince d'Eckmiihl, les Badois, les Mecklembourgeois, les Hessois, les Polonais se cou-

doyaient péle-méle. Dans le 10% celui du duc de Tarente, les Prussiens, les Saxons, les Bavarois se trouvaient avec les Westphaliens et les Wurtembergeois. Et ces corps n'étaient pas moins de onze, recrutés ainsi dans toutes les nations d'Europe ! Le premier échec risquait de désagréger une masse aussi composite. On l'a trop vu. Les ennemis de Napoléon le savaient bien, et les agents dont je parlais étaient chargés de préparer cette dissolution toujours possible.

L'Empereur s'y entendait en hommes. Il avait réservé le colonel Éberlé pour cette besogne de surveillance, connaissant ses talents de policier militaire. En sa qualité de Suisse, Éberlé savait l'allemand comme le français, et ces émissaires de rébellion étaient surtout des Allemands. Il possédait leur langue jusqu'à en discerner aussitôt les dialectes. « Toi, tu mens, tu es de Berhn..., « disait-il à un prisonnier qui se disait Autrichien, u Toi, de Munich... Toi, de Dresde... » Il avait un autre don, celui de démêler les métiers des individus. Quand et où avait-il observé le caractère des petites déformations imprimées aux membres par tel ou tel travail? Il ne se trompait jamais.. . " Marche, » disait-il à ces mêmes prisonniers. « Montre tes

mains... Montre tes épaules... Toi, tu es tailleur... Toi, maçon... Toi, mineur... Toi, tu n'as jamais travaillé de ton corps... » Sa divination tenait du prodige. Avec cela, infatigable. L'Empereur aimait ces grands laborieux, auxquels il donnait l'exemple, lui qui partait de Paris pour la Russie à quatre heures du matin, — de Châlons, le lendemain, à trois heures, — de Metz, le surlendem.ain, à deux heures, — et ainsi de suite jusqu'au jNiémen, toujours levé avant l'aube, toujours en action. Le colonel, pas plus que son maître, ne s'attardait dans son lit, à jouir de ce repos qu'a vanté si joliment je ne sais quel poète qui se décrit, couché entre ses draps, à midi tapant :

Comme un lièvre sans os qui dort en un pâté.

Durant les trois mois que nous garnisonnâmes à Plock, je ne comprends pas comment ce diable d'homme a pu y tenir : courant la campagne à cheval, la moitié du jour, inspectant la ville et les villages à l'improviste, au milieu de la nuit, prolongeant des interrogatoires pendant des heures, rédigeant des rapports, et surveillant par le détail les exercices du régiment. Résultats : 680 déserteurs ramassés, 15 espions arrêtés, jugés et fusillés, 26 agents dépistés, les uns reconduits à Varsovie sous bonne garde,

les autres exécutés sommairement, le tout vers la fin de juillet.

— « Il va, il va, notre tableau de chasse, mon petit Michotte, » me disait-il, en se frottant les mains. " Nous avons commencé en juin. Je veux que le 15 août, pour la fête de l'Empereur des Français, nous ayons notre chiffre de mille. Il verra : on n'est pas des fainéants, en Suisse. »

Et il riait. Oui, comme il riait haut et gai! D'autant plus qu'il s'était, depuis son entrée en fonctions, — je l'avais remarqué, — interdit de toucher à un verre d'eau-de-vie, même de vin. Je savais, pour l'avoir entendu raconter à des camarades, que des excentricités commises sous l'influence de l'ivresse avaient failli nuire à son avancement. Moi, je ne l'avais jamais vu boire que de l'eau.

— « C'est une consigne qu'il s'est donnée, » m'avait dit un des capitaines, celui justement avec lequel il devait se battre en duel plus tard, Jean Gredig. « Quand il y manquera, gare à la casse ! . . . Vous ne le reconnaîtrez pas. »

Dans l'après-midi de ce 15 août 1812, je pus vérifier, à mes dépens, l'exactitude de cet avertissement. D'ordinaire, le colonel était avec moi d'une bonhomie de grand frère. Nos

familles élant un peu alliées, il lui arrivait de m'appeler : « Petit cousin », quand il était content de ma besogne. Ce jour-là, je rentrais d'une course faite entre le déjeuner et le diner, aux environs de Plock, un peu tardivement. Un des fers de mon cbeval avait sauté sur un des cailloux de la route. L'animal s'était blessé et boitait. Éberlé m'accueillit par une bordée de reproches, et dans des termes si grossiers que j'en demeurai décontenancé :

— " Quand un cavalier en mission laisse sa bête se déferrer et se blesser, il est plus béte qu'elle, monsieur. . . Au rapport maintenant, monsieur, et vite. »

Cette phrase-là et d'autres pareilles, dites avec des yeux de baine, d'une bouche frémissante et d'un accent qui donnait comme une morsure aux mots, ne permettaient pas le doute... Entre mon départ et mon retour, le colonel avait manqué à sa consigne d'abstinence. Gredig avait raison : j'avais devant moi un autre homme. Tel était mon respect pour lui, telle mon affection, qu'un sentiment domina ma révolte contre la brutalité de cet accueil : la tristesse de voir cette belle figure de chef, si lumineuse de vaillance, altérée, dégradée par une férocité dont je comprends, à la distance des années et avec l'expérience de la vie, qu'elle

dormait en lui et qu'il la domptait. C'était un lion soudain devenu tigre. J'allais constater aussi, -^ ce qui justifiait l'indulgence de l'Empereur à son endroit, — que l'instinct du service demeurait intact dans l'officier ivre. L'expédition dont je revenais avait réussi, et elle avait son importance. Nous avions reçu avis qu'un de nos pires ennemis en Allemagne, — ce n'était rien de moins que M. le baron de Stein, — se cachait en Pologne. Or, au sortir de déjeuner, un homme s'était présenté, qui nous avait indiqué comme un des lieux de la résidence du ministre prussien pendant quelques jours, une maison de campagne, à vingt kilomètres environ, habitée par un propriétaire d'origine allemande, du nom de Sommerfeld.

— « J'ai été dix ans domestique chez lui, » avait dit le dénonciateur. *< Mais je suis Polonais et j'aime Napoléon. »

— « Depuis quand as-tu quitté cette place?» avait interrogé brusquement le colonel.

— « Depuis le 4 juin, où j'ai voulu assister à la revue passée sur la place de Plock par le vice-roi d'Italie. M. Sommerfeld me l'avait défendu. Je lui ai désobéi. 11 m'a mis à la porte. C'est un Prussien. Il déteste les Français, lui, et leur Empereur. »

Ces propos étaient tenus dans un patois ger-

maiio-slave qu'un interprète nous avait traduit en un allemand plus correct.

— « Ce gaillard m'a tout l'air d'une franche canaille. Tout de même, s'il dit la vérité?... " avait conclu le colonel, une fois finie la déposition. " Allez-y, Michotte, et si le Sommerfeld vous paraît suspect, amenez-le-moi. Nous ne ferons jamais trop d'exemples. »

J'amenai Sommerfeld, en effet, simplement parce que j'avais découvert dans le tiroir de son secrétaire, au cours de cette perquisition, un pamphlet imprimé en plusieurs langues, une espèce de rapsodie en prose, composée d'une série de strophes dont la première commençait : M Napoléon, je t'ai aimé... » La seconde : ^( Napoléon, je te liais... » et ainsi de suite, alternativement. C'était un résumé passionné de toutes les espérances soulevées par le génie de l'Empereur chez les peuples de l'Europe et de toutes les déceptions que son ambition leur avait infligées. J'ai retrouvé depuis une trace de cet opuscule dans les Mémoires de M. de Gœthe. Il était l'œuvre d'un habitant de Weimar, un M. de Massenbach. Je tenais en main ce cahier, que je tendis à Éberlé, pour seule réponse.

— «Ah! ce Sommerfeld avait cette ordure?» interrogea-t-il.

i58 LE CONVIVE

— " Oui, » répondis-je.

— « Il est là? »

— « Oui. >'

— « Qu'on l'introduise. »

Je vois encore, après un quart de siècle, et comme si c'était hier, les deux hommes vis-à-vis l'un de l'autre : le colonel assis, sanglé dans son uniforme rouge et noir, les deu.x mains appuyées sur le pommeau de son sabre, qu'il tenait, l'extrémité du fourreau fichée en terre, et quel rictus de bourreau! Quel regard! Un tigre, je reprends le mot. Sommerfeld, lui, était un lourd Allemand, d'un blond de filasse, aux gros yeux du bleu des vergiss mein nie lit de son pays, visiblement terrorisé par le redoutable inquisiteur dont il ne pouvait pas soupçonner l'ébriété. L'automatisme mihtaire fonctionnait dans ce soldat avec une perfection qui ne se démentit pas une seconde, au cours de cet interrogatoire, poussé avec une netteté dont je demeurais étonné, moi, sachant ce que je savais. Durant le temps que j'avais mis à passer dans l'antichambre, pour y prendre mon prisonnier, ce même Gredig m'avait dit — il me guettait pour me prévenir :

— « Il a recommencé à boire, cette aprèsmidi, avec deux officiers de passage, qui ne sont restés que deux heures. C'est le 15 août!

Ils se sont grisés de compagnie. Méfiez-vous. " Avis inutile. Encore une fois, j'avais deviné la vérité aussitôt. J'en doutais presque, en écoutant le colonel poser ses questions : « De qui tenez-vous ce papier?... Pourquoi le gardez-vous?... Depuis combien d'années habitezvous Plock?... Qui avez-vous reçu cette semaine?... Pourquoi avez-vous défendu à votre domestique d'assister à la revue du Vice- Roi?... N'essayez pas de nier : vous avez eu chez vous, à demeure, un homme de cinquantecinq ans, qui est arrivé à la nuit, grand, avec un visage rasé, un long nez, de petits yeux. Il n'a pas mis les pieds hors de la maison, pendant les deux jours qu'il y a passés. Il est reparti à la nuit. Pourquoi ce mystère?... Qui était-

ce

J'ai lu souvent, dans les livres, que l'innocence trouve en elle une force cpii lui permet de s'imposer. Sommerfeld était innocent. Nous avons su depuis que M. de Stein, au même moment, se trouvait en Russie. Il était parti de Troppau, en Sibérie, le 27 mai. Arrivé à Wilna le 12 juin, il avait gagné Saint-Pétersbourg tout droit. Le « manifeste moral " de Massenbach, — comme disait M. de Gœtbe, — avait été distribué à des millions d'exemplaires, gratuitement. Il était très naturel qu'il en fût arrivé un

chez Sommerfeld, et non moins naturel que celui-ci le conservât, à simple titre de curiosité. Le soin qu'il avait eu de le mettre sous clef prouvait qu'il ne se souciait guère de le répandre. L'état du papier, immaculé, à peine froissé, attestait qu'il n'avait point couru de mains en mains. Le domestique congédié l'avait été pour indélicatesse. Une plainte, déposée quinze jours plus tôt par son maître, chez le bourgmestre de Plock, démontrait que son accusation n'était qu'une ignoble vengeance. L'idée lui en était venue, en lisant sur les murs une affiche promettant une récompense à qui livrerait « le nommé Stein, ennemi de la France et de la Confédération du Rhin, caché dans le pays ». (C'étaient les termes du décret impérial, proscrivant le ministre prussien.) Le mystérieux personnage, descendu de nuit chez Sommerfeld, reparti de même, était tout bonnement son frère, un riche commerçant de Thorn, qu'un rhume contracté en voyage avait cloué quarante-huit heures au lit. Ces éléments de justification, l'accusé les tenait à sa disposition, tous, excepté le séjour de M. de Stein à la cour de Russie. Qu'importait, puisqu'il offrait de rester en prison jusqu'à la vérification de ses dires sur la visite de son frère chez lui? Hé bien! il mit à sa défense une telle gaucherie, sa parole s'em-

barrassait si maladroitement pour affirmer les faits les plus simples, qu'un instant, je fus tenté de le croire coupable. Cette offre cependant de l'enquête à Thorn, la gredinerie du domestique accusateur, soudain disparu, pour éviter la confrontation avec son ancien maître, le caractère si évidemment inoffensif du bonhomme, ces signes tous convergents m'avaient ébranlé, enfin sa réponse quand Eberlé lui avait demandé :

— u Voyons, que pensez-vous de l'Empereur? n

— " Qu'il a causé la mort de trop de mes compatriotes, pour que je puisse l'admirer comme je le voudrais, "

Un coupable aurait protesté de son enthousiasme pour Napoléon. En parlant avec cette simple droiture, Sommerfeld se donnait, à mes yeux, un brevet de sincérité. Tel ne fut pas l'avis de son juge :

— « Il faut le fusiller, ce brigand-là, » me dit-il, quand nous fûmes seuls. « Vous allez me prendre quatre hommes. Le temps de lui laisser dire sa prière, puisqu'il prétend croire en Dieu. «D/eu m'est témoin que je suis innocent h^ Vous

l'avez écouté? En attendant, quatre pruneaux dans la tète, mon petit. Que ce soit fait avant le diner, Michotte. Nous dînons à six heures, poui*

avoir le temps de boire à Sa Majesté l'Empereur et Roi, que nous aurons bien servi aujourd'hui...Des exemples! Encore des exemples! . .. »'

— Cl Fusiller un homme quand nous n'avons que des soupçons sur lui, et pas une vraie preuve, qu'une accusation dont le porteur se dérobe, remarquez? Mais ce n'est pas possible, mon colonel! >'

— « Et ce papier? » Il montrait, resté sur la table, le manifeste contre Napoléon. « Ça ne vous suffit pas, comme preuve? »

— « Non, mon colonel. "

— 't A moi, si... " répondit-il durement.

— « Mais s'il ne l'a communiqué à personne, ce papier? Il est intact. Regardez. Si... >' Et je continuai, développant les motifs de doute que j'indiquais tout à l'heure, en ajoutant d'autres, insistant sur le danger qu'il y avait, en pays envahi, à exaspérer la population par des procédés brutaux. Pendant dix minutes peut-être, il me laissa aller. Puis, ironique :

— « Vous avez eu tort de vous faire soldat, Michotte. Vous parlez bien. Vous auriez été un excellent avocat... " Et, tout d'un coup, éclatant de rire : « Tiens. Vous m'avez donné une idée. Oui, une magnifique idée... Je vais faire quelque chose pour votre protégé. Qu'il soit fusillé à six heures ou à huit heures, ya ne

change rien. D'ici là nous allons lui procurer un bon moment. Il va dîner avec nous. »

Avant que je n'eusse pu lui dire un mot, il avait ouvert la porte, et s' adressant au prisonnier, debout entre ses gardiens :

— « Monsieur Sommerfeld, c'est aujourd'hui la fête de cet Empereur que vous voudriez pouvoir admirer. Vous boirez tout de même à sa santé, n'est-ce pas? Je vous invite, en son nom, à dîner avec nous, tout à l'heure. . . Entendonsnous. Le lieutenant ne vous quitte pas. Vous n'êtes pas encore libre. " Il me regardait en prononçant cet encore. « Ce n'est pas une raison pour ne pas goûter à la bonne cuisine suisse. Car nous sommes ici en Suisse, quoique dans l'armée française. Vous lui expliquerez ça, Michotte. Je vous le confie pendant le dîner. Faites-le conduire dans une chambre avant, qu'il se repose, pour avoir bel appétit. »

Je ne crois pas avoir, de toute mon existence, éprouvé un sursaut d'indignation égal à celui dont me secoua ce discours, prononcé avec un mauvais rire au coin de cette bouche mince et une gaieté dans ces prunelles, où brillait l'abominable plaisir d'une farce réellement infernale. Un cri me vint aux lèvres : « Mon colonel, c'est infâme! infâme! Monsieur Sommerfeld, n'accep-

164 LE COISVIVE

tez pas ! ... » Je ne le poussai point, ce cri, à voir la subite métamorphose et la physionomie du prisonnier. C'était une résurrection, dans la stupeur et le ravissement. La conduite de l'interrogatoire l'avait convaincu qu'il allait être fusillé sur l'heure. Cette volte-face subite le déconcertait. Comment l'interpréter, sinon par un regret chez un officier généreux? « Il m'a questionné brutalement. Il a compris que j'étais innocent. Par acquit de conscience, il va m'envoyer à Thorn, chez mon frère. D'ici là il me garde, mais il tient à réparer sa dureté... » Ce raisonnement s'était fait du coup dans cet esprit. Je le devinai. Je le sentis. A quoi bon le désabuser et pour aboutir à une exécution immédiate? Dans la crise de férocité où le démon de l'alcool avait jeté le colonel, la chose était certaine. Encadré par les soldats qui assistaient à cette scène, aucun moyen de faire s'échapper ce malheureux. Et puis, ce dîner, c'était quelques instants de gagnés, durant lesquels une saute d'humeur pouvait se produire chez Éberlé. — Ce n'était pourtant pas un monstre. — Un événement pouvait survenir, cet imprévu que les hasards de la guerre habituent les soldats à toujours attendre. Bref, je me tus. Je laissai l'infortuné Sommerfeld se confondre en remerciements. Une demi-heure plus

tard, j'étais assis à côté de lui, le seul civil parmi les officiers qui se pressaient à cette table de banquet, garnie de Heurs, étincelante de cristaux et d'argenterie. Et un assassin la présidait! Pire qu'un assassin. De quel nom appeler un chef qui s'amusait, avant d'envoyer à la mort un accusé contre lequel il n'avait que de si faibles indices, à cett'î mystification, rendue plus diabolique par ma présence? En me contraignant, moi, son subordonné, à me faire son complice par mon silence, il aggravait son inhumanité d'un manquement à l'honneur militaire, lui dont l'armée était la vie. Mais non, ce n'était pas lui qui regardait complaisamment, par-dessus les têtes des convives, mon voisin manger et boire. Ce n'était pas lui qui m'interpellait : « Michotte, versez donc de ce bourgogne à M. Sommerfeld... Michotte, M. Sommerfeld va reprendre de cette poularde. Servez-le bien, voyons... Et vous-même, vous ne mangez pas, vous ne buvez pas!... » Ce n'était pas lui qui, levant une coupe de Champagne à la santé de Sa Majesté l'Empereur et Roi, déshonorait son toast en y associant l'étranger dont il se préparait à faire une victime. Non, non, non. Ce n'était pas lui. C'était son double, un être à sa ressemblance, qui n'avait ni son âme, ni sa noblesse, ni rien de ce qui m/e l'avait fait tant

admirer, tant aimer. Tout simplement, hélas! c'était un homme ivre, en qui cette ivresse développait un criminel délire de férocité. Des appétits obscurs de tyran et de tortionnaire que les hautes parties de sa personne contrôlaient sans cesse, étaient comme libérés par le poison du vin et de Teau-de-vie. Il continuait à lamper ce bourgogne et ce Champagne qu'il nous recommandait, par larges rasades, sans se départir — contraste quasi miraculeux, quand j'y songe, — d'une tenue qui, d'ailleurs, ne trompait personne. Pour tous les gais compagnons qui bâfraient et bavardaient autour de cette grande table en fer à cheval, le " plumet du colonel » — pour parler leur langage — n'était qu'une gaieté de plus. Pour moi, et à mesure que l'aiguille avançait sur le cadran d'une grande horloge dressée au fond de la salle, quelle révolte ! Quelle angoisse! Comment supporter les effusions de reconnaissance du condamné à mort, mon voisin, qui, troublé lui aussi par la bonne chère, les vins chaleureux et l'excitation communicative des propos, me disait, — il parlait le français assez correctement, mais avec un accent dont j'aui'ais souri ailleurs; dans l'occurrence, il ajoutait encore au sinistre de ce discours :

— « Quel brave homme, que votre colonel;

mais qu'il m'a fait peur!... Il faudra, quand vous aurez du loisir, que vous veniez, vous et lui, déjeuner chez moi. Vous goûterez des plats du pays. Nous chasserons. Nous avons du gibier que vous ne connaissez pas dans l'ouest de l'Europe... Mon frère sera là aussi. Il m'a promis une plus longue visite. Il a voyagé en Italie et en iSuisse... Vous êtes de Bâle et le colonel de Lucerne, m'avez-vous raconté. FVitz connaît ces deux villes. . . Vous y avez des agréments que nous n'avons pas, mais ce bord de Pologne a bien son charme. Avant la mort de ma femme, j'étais si heureux, sur ma petite terre ! ... »

Et il me racontait sa paisible existence de riche campagnard, — celle que j'ai toujours rêvée, jusqu'à un moment. . .

... Je viens de poser" ma plume, tant ce souvenir m'émeut à distance. Oui. Jusqu'à un moment où le colonel, m'interpellant de nouveau, et à moitié dressé sur sa chaise, me dit, toujours avec son terrible rire, la phrase attendue depuis le commencement de ce tragique repas :

— « Michotte, vous n'oubliez pas ce que vous devez faire... Conduisez M. Sommerfeld... Et vous, monsieur Sommerfeld, au revoir!.. . »

Comme je me levais, il m'appela d'un geste

de la main, et quand je fus auprès de lui, tout bas :

— " Les quatre hommes sont à la porte, en armes. J'ai donné l'ordre. Que ce soit réglé dans cinq minutes. . . rran. . . rran. . . Et revenez pour le café. »

Ma résolution était prise. Adviendrait que pourrait. Je ne laisserais pas s'accomplir un crime qui eût fait horreur à un sauvage. Où avais-je lu que le sultan Saladin, après la bataille de Tibériade, ayant prié à dîner les plus notables parmi les Croisés, ses prisonniers, avait de sa main tué un d'entre eux avant le repas? « Si nous avions touché au sel ensemble, » avait-il dit, « c'eût été mon convive, et il m'aurait été sacré. » Notre convive, — celui avec qui nous avons communié dans ie sublime mystère du pain quotidien, mais c'est l'hôte par excellence, et il n'est pas de devoir qui prévale là contre.

— « Vous pouvez aller, mes amis, « ordonnai-je aux soldats qui stationnaient, en effet, à la porte de la salle du banquet, leurs fusils à côté d'eux. " Le colonel a changé d'idée et il m'a chargé de vous renvoyer. «

Puis, quand ils furent à quelques pas :

— « Monsieur, » dis-je à Sommerfeid, qui m'avait entendu avec autant de surprise que

l'avait fait précédemment Éberlé, " sauvez-vous par là, » je lui montrais une ruelle derrière le bâtiment, » vite, vite, et ne rentrez pas chez vous. Ces hommes vous attendaient pour vous fusiller. Je devais commander le feu... Pourquoi le colonel a-t-il voulu que vous dîniez avec nous auparavant? Je n'en sais rien. Ce que je sais, moi, c'est que je ne veux pas qu'il ait, demain, le remords d'avoir fait fusiller son hôte... Mais sauvez-vous. Sauvez-vous. Il n'aurait qu'à sortir, et nous serions perdus tous les deux. »

L'épouvante avait de nouveau saisi le convive rassuré de tout à l'heure. A peine s'il eut la force de balbutier une exclamation inintelligible, et déjà je le voyais s'enfoncer dans la ruelle. J'attendis qu'il fût loin pour rentrer dans la maison et affronter la question de mon redoutable chef :

— « Eh bien? >'

— " Eh bien! C'est fait, mon colonel... »

— « Je n'ai rien entendu pourtant. . . »

— " Je l'ai conduit derrière la maison, afin de ne pas troubler ces messieurs. »

— « Vous avez eu tort. L'exemple n'est jamais assez public... Vous êtes tout pâle, Michotte. Il faut soigner ça. Ce sont des nervosités de petite maîtresse... Allez prendre votre

café, et corsez-le de ce cognac. Il est excellent. . . excellent. . . "

Cette Fois, Tivresse commençait d'épaissir sa langue. Il bredouillait. Ce fut une chance pour moi que ce dialogue, tenu ainsi à voix basse, n'eût duré que cinq minutes. Mon trouble, même dans son demi-coma, lui aurait appris mon imposture. Il ne la soupçonna pas, et la soirée s'acheva sans aucune autre allusion à Sommerfeld.

Tout n'était pas fini cependant. Les heures passeraient. Elles passent toutes. Le colonel se réveillerait, dégrisé. Que m'arriverait-il, le lendemain, quandil apprendrait, lui, si implacablement strict sur la discipline, ma désobéissance et les ordres que j'avais donnés aux soldats, car il les apprendrait, et cette disparition du prisonnier? Je ne dormis pas de la nuit. Vingt projets me traversèrent la tête : disparaître moi-même, et m'en aller loin, bien loin d'un chef dans lequel je venais de découvrir des coins de nature si effrayants? — M 'entendre avec les soldats, obtenir d'eux le silence, et raconter que Sommerfeld s'était évadé sans que je pusse savoir comment ni le rattraper?... Je finis par m'arréter à la décision virile, celle d'aller droit chez Éberlé, dès le réveil, lui déclarer ce que

j'avais fait et pourquoi. Je le trouvai assis à son bureau, examinant des papiers de service, déjà en uniforme, le teint un peu brouillé de l'orgie de la veille, mais bien lui-même, cette fois. Il écouta ma confession sans une remarque.

Avait-il oublié la cruelle démence de son ivresse, et mes phrases réveillaient-elles chez lui la conscience de son égarement? M' écoutaitil pour se punir? Quand j'eus achevé, il me dit, avec autant de calme que s'il se fût agi d'un menu incident de notre vie militaire :

— « Miclîotte, vous me ferez huit joiu's d'arrêts de rigueur pour négligence dans le service... >'

— " Bien, mon colonel, " répliquai-je, et comme j'avais les doigts sur le bouton de la porte pour sortir, je le vis, — avec quelle émotion! — se lever et venir à moi, la main tendue, et me tutoyant pour la première fois :

— i< Donne-moi la main, petit cousin. Et merci. "

Mars 1920.

TELEPATHIE

Valait-il la peine de noter cette conversation? Oui, ai-je pensé sur le moment, et qu'elle intéresserait ceux que tourmente le sens du mystère et qui croient à la « réalité de l'Invisible " , comme disait Williams James. Puis en relisant ces pages, j'ai jugé bien exceptionnelle, et par suite malaisément interprétable, l'anecdote qui s'y trouve rapportée. Je les donne pourtant comme un de ces documents singuliers qui doivent provoquer la réflexion. Dans cette même scène où Hamlet prononce les mots célèbres : « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, Horatio, que n'en rêve notre philosophie, » au cri de son confident épouvanté par la vue du spectre : « Voilà un prodige bien étrange! « il a répondu d'abord : « Offrons-lui donc l'accueil de bienvenue que l'on doit à l'étranger (1). » Non moins étrange risquera de

(1) Horatio ; O day and uight, but this is woudrous strange! Hamlet ; Aad therefore as a siranger give it welcome.

Hamlet, scèue V.

paraître à des Parisiens de 1920 l'endroit où se tenait ladite conversation. Qui donc aujourd'hui va causer sous les tilleuls séculaires du Jardin des Plantes? Mais des deux interlocu teurs de ce dialogue, l'un sortait de la Salpêtrière toute voisine. Cette sténographie expliquera pourquoi et aussi comment l'autre était venu péleriner dans les vieilles allées dessinées par Guy de La Brosse. La profession des deux causeurs n'importe pas plus, dans la circonstance, que leur âge et leur situation. Je leur cède la parole.

— «... Cet homme s'était donc paisiblement couché le soir auprès de sa femme. Au milieu de la nuit, il se réveille. Il pousse un cri qui fait sursauter cette femme. « Il y a quelqu'un d'autre « dans le lit, » hurle-t-il, "je tiens sonbras. Al- «lume. Allume. » Elle allume la bougie, et elle le voit qui tenait d'une main crispée par l'épouvante, un bras en effet, — son bras à lui, qu'il ne sentait plus comme sien!... Ce bras bougeait. Les doigts remuaient. C'était pour lui le bras et les doigts d'un autre. Il y a quinze jours de cela, et ce phénomène bizarre continue. Mon ami, le grand psychiatre Courrioles, qui me sait friand de ces curiosités médicales, m'a fait signe. Je

n'ai pas perdu ma matinée. Les dissociations de la sensibilité nerveuse sont si intéressantes! Mais quelles énigmes ! "

— « Hé! Qu'est-ce qui n'est pas énigme dans l'être humain? Tenez : ma matinée à moi. Pourquoi suis-je venu ici du parc Monceau où j'habite? Parce que la nouvelle de la mort d'un camarade de jeunesse, apprise hier soir, m'a rappelé avec trop de force mon existence d'étudiant au Quartier Latin. J'ai voulu en revoir le cadre. De l'École de droit j'ai poussé jusqu'au Muséum. Nous avons tant passé d'après-midi sous ces arbres, cet ami mort et moi! Quand vous m'avez abordé, je les revivais par le souvenir, ces après-midi, avec une telle intensité que vous m'avez réveillé comme d'un songe. La voilà, l'énigme : le moi que j'étais, quand mon ami et moi nous nous promenions sous ces branches, je ne le suis plus et je le suis encore. Pas une molécule démon corps qui n'ait changé. Mes sentiments, mes idées, mes goûts, mes intérêts, mes occupations, tout est autre, excepté ce je ne sais quoi : ma personne. . . Remarquez : chez votre malade de la Salpêtrière, la personne continue d'exister, mais diminuée dans ses rapports avec une partie de son corps, autant dire dans l'espace. La mienne vient d'être comme multipliée dans le temps. »

— « Et VOUS concluez?»

— " Que cette personne est susceptible de se rétracter ou de s'étendre. Donc elle n'est pas localisée. J'en vois la preuve dans ces faits de télépathie que je considère, avec le professeur Richet, comme scientifiquement établis. Que des individus en danger soient apparus à des amis et à des parents, dans la minute précise de ce danger, je ne crois pas que la chose soit contestable. »

— « Non. Mais il reste à donner l'explication. Si je vous comprends bien, vous pensez, vous, que leur personne — pour employer votre mot — s'est projetée à travers la distance, comme un son sur une ligne de téléphone, comme un courant électrique sur un fil de télégraphe. Je pense, moi, que nous passons notre vie à nous poser des questions sur ceux que nous aimons, sur leur humeur, sur leur santé. Des milliards et des milliards de fois, cette phrase s'est prononcée dans des milhards d'esprits : " Il ou elle

« voyage. Que lui arrive-t-il?.. . // ou elle ne « m'écrit pas. Est-ce un ennui? Est-ce une maladie?... » Et puis, une fois, deux fois, une rencontre se produit entre notre inquiétude et l'événement. Nous redoutons que l'absent coure un danger. Au même moment il le court. — Que l'absent soit souffrant. — Au même mo-

ment il meurt. L'imagination fait le reste, et nous parlons de double vue, quand il n'y a qu'une simple coïncidence. »

— « C'est une hypothèse substituée à une autre. Mais explique-t-elle des faits comme celui que je vais vous raconter, et qui m'est arrivé, à moi? Il remonte à plus de vingt ans et il m'est aussi présent que s'il datait d'hier. Dans ce témoignage-là, il n'y a pas de trace d'imagination. »

— « Vous le croyez. »

— « Comment, je le crois?. . . »

— « Mais oui. Qui peut affirmer de sa mémoire qu'elle est absolument exacte? Autour des souvenirs que nous portons en nous, il se fait comme une cristallisation constante, quand ce ne serait que par la parole. Écoutez un causeur professionnel raconter, devant des auditoires différents, la même anecdote. A chaque récit, c'est un coup de pouce donné à la réaUté. . . Oh ! bien léger! A la fin, que reste-t-il de cette réalité première? »

— « Tout, dans ce cas-ci. J'ai noté la chose à l'époque même, et depuis j'ai trop souvent relu cette page de mon journal pour n'être pas sûr que je vous rapporterai cette histoire sans rien y ajouter, rien en retrancher. Mais peut-être aurez-vous une objection préalable. Répondez-

moi par oui ou par non : croyez-vous à l'âme des bêtes? »

— « Dites à leur psychisme et je vous répondrai : oui. Seulement, en quoi consiste ce psychisme des animaux? Jevousl' avoue, je n'ai aucune idée là-dessus, pas plus d'ailleurs que sur leurs sens. Gomment me figurerais-je, par exemple, ce que c'est que le flair d'un chien? Rien ne lui pue. Preuve que sa fonction olfactive n'a rien de commun avec la nôtre. 11 distingue, sur une piste, la trace laissée par un lièvre qui a passé là une seconde. Je veux bien appeler odorat cette puissance de saisir des atomes d'odeur. Mais, entre cet odorat et le mien, y-a-t-il une commune mesure? Et cet autre sens, celui de l'orientation? Vous mettez un chat dans un sac. Vous l'emportez, par chemin de fer, à cent kilomètres, et il retrouve sa maison. Vous emmenez, toujours par chemin de fer, un pigeon voyageur de Bruxelles à Bordeaux. Vous le lâchez. Et il retourne à Bruxelles. Et le cormoran qui suit sur la mer un banc de poissons et qui revient à son rocher, la pêche terminée, quand aucun rivage n'est plus en vue et que l'oiseau vole, perdu entre le ciel et l'eau? Et l'aigle des Alpes qui émigré dans la plaine parce que le gibier y est plus abondant, à l'automne? Au printemps, il regagne son aire

TELEPATHIE 181

et il ne se trompe pas plus de route que l'hirondelle, quand elle rentre à son nid. Quelques naturalistes l'ont localisé, ce sens de l'orientation, dans les canaux semi-circulaires de l'oreille. Une chose est certaine : ce sens existe. Je m'en tiens là et je répète à ce propos, une fois de plus, la sage formule du vieux Dubois- Reymond sur les énifjmes de l'univers : ignorainus et iynorabimus (1). »

— « Très sage, en effet, pourvu que vous ne fassiez pas, du verbe ignorer, comme tant de scientistes et Dubois-Reymond lui-même, un synonyme de méconnaître. Mais voici mon histoire. Vous savez ou ne savez pas que je suis originaire de Mornant, un village situé dans la demi-montagne, à dix-sept kilomètres de Lyon. Ce détail a son importance. Sans cette proximité, cette aventure n'aurait sans doute pas eu lieu. Cette vieille métropole de la Gaule celtique demeure un des grands centres médicaux de France, les noms d'Ollier et de Poncet le prouvent. Il y a vingt ans, un des élèves d'Ollier justement, le professeur Roubaud, villégiatin-ait à Mornant, et dans une maison contiguë à celle que j'ai héritée de mes parents. J'y passais mes vacances, et naturellement ce voisinage était

(I) « Nous ignorous et nous igaorerong, «

182 TELEPATHIE

ma grande ressource. Le professeur était un quinquagénaire gros et lourd, avec quelque chose de presque éléphantin dans sa démarche, timide tout ensemble et cérémonieux. A la campagne comme à la ville, été comme hiver, il portait une longue redingote de drap noir que décorait une grosse rosette. Même à Mornant, il ne quittait pas la cravate blanche. Il se contentait de changer son chapeau haut de forme contre un feutre mou, pour marquer le passage de sa vie officielle à une vie plus libre. Mais quand ce provincial renforcé vous regardait de ses yeux noirs, tout petits dans son énorme visage, la sensation de l'homme supérieur s'imposait. L'intelligence émanait de ses prunelles, comme aussi de ses mains, dont les longs doigts agiles mimaient avec une éloquence singulière les opérations qu'il se plaisait à expliquer. Car il ne parlait que chirurgie, comme il ne pensait que chirurgie, avec une puissance de vues générales qui faisait de lui, pour un passionné d'idées, tel que moi, le plus intéressant des causeurs. J'ajouterai qu'il était, comme vous, un scientiste déclaré. »

— " Ce qui signifie qu'il pratiquait, comme j'essaie de le faire, la maxime de Bossuet : le plus grand dérèglement de l esprit, c'est de croire les choses telles qu'on veut qu elles soient^

et non pas ce qu'on a vu qu'elles sont en effet. «

— « Mais non. Il ne la pratiquait pas. Non plus que vous. Pour lui, comme pour vous, il n'y avait de Science que des phénomènes pbysico-chimiques. Ce qui ne l'empêchait pas, comme vous encore, de se conformer, dans sa conduite, à cette loi morale qui suppose le monde spirituel. Je n'ai connu personne de plus désintéressé, de plus probe, de plus charitable que ce négateur de tout fait qui ne relevait pas du scalpel, du microscope et de la cornue. Et tolérant! Il avait épousé une femme plus que religieuse, dévote. Il avait respecté sa foi. Il la laissait non seulement pratiquer, mais élever leur fille, une enfant unique, dans la piété la plus fervente. »

— " C'est le ménage Littré que vous me peignez, le seul logique pour un positiviste sincère. Du moment que nous n'avons aucun dogme à substituer aux dogmes de l'EgUse, à quoi bon toucher à ceux-là dans les intelligences auxquelles ils suffisent et dans les sensibiUtés auxquelles ils servent? »

— " Dès qu'ils servent, de quel droit ditesvous qu'ils sont faux, au nom d'une Science qui n'est elle-même qu'une explication plus commode des faits?. .. Mais si nous nous engageons sur ce chemin, je n'arriverai jamais à mon

histoire. Donc, à Mornant, Mme Roubaud et sa fille Marie-Rose ne manquaient pas un office. Elles rendaient le pain bénit, quêtaient à la messe, recrutaient des (>arçonnets et des fillettes pour le patronage, édifiaient la paroisse, pendant que le professeur étonnait les simples par une occupation qui eût franchement tourné au scandale n'eût été le respect intéressé qu'inspirait sa bienfaisance. Que de gens il avait soignés et guéris dans le village, sans jamais demander d'Iionoraires! Mais voilà. En sa qualité d'élève d'Ollier, il poursuivait infatigablement des travaux de chirurgie osseuse. Pour ne pas perdre ses vacances, il s'était fait construire, tout contre sa maison, un pavillon en retour sur le jardin, ce que nous appelons dans le pays un marteau, et il y aA^ait installé un laboratoire de vivisection! Il existe à Lyon un marché aux chiens. Il en était le chent le plus assidu. Pas de semaine qu'il ne s'y rendît, par le petit chemin de fer électrique qui dessert Mornant, et il en rapportait des bétes sur lesquelles il étudiait in anima vili, — c'est le cas de le dire, — quelque procédé de résection, tantôt d'un membre, tantôt d'un autre. On entendait de la rue hurler ces victimes, et vous jugez ce qu'en pensaient les commères de l'endroit? "

TELEPATHIE 185

— « Ce que j'en pense. J'ai l'horreur, moi aussi, de ces ataviques qui se font chirurgiens, comme a dit je ne sais phis qui, pour satisfaire impunément des instincts de bourreau. »

— i< Non. Roubaud était infiniment bon, infiniment tendre. Voir souffrir lui était une vraie souffrance. Mais il avait fait la guerre de 1870 avec son maître, dont il était l'aide. Il prévoyait, à une date plus ou moins rapprochée, un nouveau et sanglant conflit, et il considérait que sa mission de chirurgien était de se préparer au service de l'ambulance. Je l'entends encore, et précisément à l'occasion de l'animal qui va devenir le héros ou mieux l'héroïne — car c'est une chienne — de mon trop long récit, formuler sa profession de foi, avec une flamme de conviction qui m'émeut à distance. Il s'agissait d'une bassette ramenée de Lyon, la veille, et si jolie, si fine, toute mince, toute frêle, toute douce. La pauvre béte tremblait nerveusement, couchée sur les genoux de Mlle Roubaud, comme j'entrais dans le salon : — " Je suis sûr que M.*** va être de notre avis,

« à maman et à moi, » dit-elle aussitôt. « N'est-

« ce pas qu'il faut épargner Myrza? » C'était

le nom peu original sous lequel avait été vendue

la petite chienne. " D'autant plus que la

« malheureuse est aveugle. » Et la jeune fille

186 TELEPATHIE

soulevait le long museau, pour me montrer les yeux sans regard de sa protégée. — « C'est de « naissance, » dit le chirurgien, " une cata- « racte congénitale... " Et comme j'appuyais de mon mieux la supplication de sa fille : « Vous n'êtes pas plus raisonnable que Marie- " Rose et que ma femme, » reprit-il. « Vous « plaignez une bete et vous ne plaignez pas les « blessés de la prochaine guerre. Mais oui, de « mes expériences actuelles une technique peut « sortir, elle doit sortir, qui permettra de con- " server des mains et des pieds, des bras et des « jambes à des milliers de nos soldats... Tenez, « feuilletez ce petit livre. » Et il avisait un volume à couverture bleuâtre sur la table du salon. Il en tournait devant moi les pages : " C'est un « bouquin d'Ollier sur la régénération des os et « les résections sous-périostées. Regardez ces " images. C'est une suite de vivisections. Ici « OUier vous montre l'ossification d'un lam- « beau de périoste enroulé autour des muscles « de la jambe, chez un lapin^ — ici une résec- « tion du cubitus sur un pigeon, — là une « ablation de l'extrémité inférieure du radius « chez un chat, — maintenant c'est une abla- « tion totale de l'omoplate chez un chien... " Autant d'expériences, autant de bétes sup- ^( pliciées. Mais considérez ces deux photogra-

« phies, à la fin. Elles sont de 1887, et celles « d'un homme blessé d'un coup de feu au com- « bat de Villersexel, le 10 janvier 1871. OUier " lui a fait la résection du coude, d'après sa " méthode. Voyez comme, après seize ans, ce « blessé fléchit son avant-bras, voyez comme il « porte à bras tendu une haltère de sept kilo- « grammes sans appui d'aucune sorte, et à la « place du coude observez l'espèce d'encoche « qui marque la trace de l'intervention du chi- « rurgien. Sans lui, cet individu aurait con- « serve quoi? Une articulation ballante, dont « il. n'aurait jamais pu se servir. Certes Ollier a u torturé des lapins, des chats, des pigeons, « des chiens. Le regrettez-vous devant ce soldat « guéri? ))

— « Et votre croyance à l'âme des bêtes, qu'en faisiez-vous en écoutant ce discours? »

— « Je me disais une fois de plus que la loi delà concurrence vitale est une loi bien dure. J'en rencontrais là une application, inattendue mais tragique, dans ce chirurgien — bourreau, en effet, mais par humanité. Et je lui sus gré, comme d'une fenêtre ouverte sur l'air pur dans une chambre suffocante, dujoU geste du cœur qu'il eut tout de suite, voyant sa fille accablée qui caressait toujours la petite chienne, et celleci toujours tremblante : u Allons, Marie-Rose, »

188 TELEPATHIE

dit-il, « on te la conservera, cette gentille bête, « puisque tu le veux. Le Ailain roquet, que j'ai « acheté en même temps qu'elle, me suffira « pour mes expériences de cette semaine. D'ail- « leurs, elle ne me sera pas inutile. Je vais " l'opérer de sa cataracte, ou essayer. Car, » — il se tournait vers moi, — « avec les ani- « maux, ces opérations sont difficiles. L'orga- " nisation de leur œil n'est pas absolument celle « de notre œil à nous. Dupuytren, qui en valait " un autre, pas vrai? a échoué avec les che- « vaux. Pourtant, ici, j'espère réussir. Re- « gardez. Il y a au centre de la prunelle une « tache opaque toute grise et que le cercle noir « de la pupille entoure bien nettement. Le cas " est très simple. Si je rends, ou plutôt si je « donne la vue à cette johe Myrza, pardon- " neras-tu à ton vieux père ses méfaits de vivi- « secteur? Hein?... Avez- vous jamais assisté " à une tiératotomie? Non. Vous assisterez à « celle-là, et sur un chien. » Il s'adressait à moi de nouveau. « Vous pourrez vous vanter " d'avoir été témoin d'une tentative peu ba- « nale. »

— « Et qui, je suppose, a tué la bête? »

— " Et qui lui a, comme il disait, non pas rendu, mais donné la vue. Je vous passe la description de cette scène peu banale en effet : cet

élève de M. Ollier, employant toute sa science, toute son adresse de praticien à ouvrir la cornée d'une bassette, par tendresse pour sa fille. Il n'eût pas été plus heureux d'avoir guéri une impératrice qu'il ne le fut quand il se tint pour assuré, après plusieurs jours, d'avoir gagné cette gageure. « Vous m'avez aidé comme j'ai- « dais Ollier, « m'avait-il dit. « Il est juste que « vous ayez le premier regard de notre mira- « culée, si elle doit y voir. » Et il m'avait fait signe, au moment dedétacher le bandeau maintenu classiquement sur les yeux de la bête depuis l'opération. J'étais chargé de la chose. Il vibrait d'anxiété, lui, l'audacieux par excellence, à l'idée du premier mouvement que ferait l'animal, débarrassé du linge protecteur. Peu s'en fallait que ma main, à moi aussi, ne tremblât, pour retirer les épingles. Elles sont toutes parties. J'ôte le linge. La bête, comme ramassée sur elle-même pendant ce travail, tend sa tête vers moi. Craintivement elle me lèche la main. « Elle voit! » s'exclame Roubaud avec l'accent d'Archimède criant : Eurêka. «Marie-Rose, elle « voit. '' Il appelle sa fille, qui attendait dans le jardin, et qui, pour une fois, entra sans frémir dans ce laboratoire dont elle ne passait guère le seuil et que remplissait maintenant l'aboiement de la chienne, immobilisée par la surprise

190 TELEPATHIE

d'un sens si absolument nouveau. Elle en demeurait épouvantée. »

— '< Ce qui dut être bien curieux, ce fut l'apprentissage de ce sens nouveau, l'accommodation du mouvement à ce milieu soudain révélé. "

— « Curieux, oui, mais très court. Avec cette prudence innée qui est celle des bêtes, la miraculée, pour parler comme Roubaud, commença par se servir à peine de cette faculté qu'elle ne se connaissait pas. On eût dit qu'elle l'essayait, qu'elle l'éprouvait, n'usant librement que de son flair, qui lui avait suffi auparavant pour se diriger, comme elle faisait, respirant les objets avec son museau, les tâtant avec sa patte. Il lui fallut à peine trois semaines pour achever cette éducation de ses mouvements. Un rien de timidité lui demeurait, pour le saut, par exemple. Elle mesurait mal ses distances, et elle le savait. Elle subissait aussi des chocs nerveux désagréables, devant certaines couleurs trop vives. Un foulard d'un rouge cru, déployé devant elle, la faisait se réfugier sous un meuble ou se sauver à toute vitesse, la queue entre ses jambes, les oreilles basses. A part cela, vous n'auriez pu constater de différence entre elle et ses congénères. Mais, psychiquement, pour en revenir à notre point de

départ, un phénomène, bien autrement singulier, s'ol)servait en elle : ma présence la frappait d'une fascination, d'une sidération, d'un liypnotisme. Appelez du terme que vous voudrez l'empire que j'exerçais sur cette bête, rien qu'en étant là. Elle ne me quittait plus du regard. Elle s'approchait de moi avec une mimique de tendresse émue qui disait sa reconnaissance tont ensemble et sa stupeur. J'étais pour elle celui qui lui avait donné le bienfait de la vue. Elle devait, dans son obscure conscience, me considérer comme le thaumaturge, auteur de ce prodige, puisque j'avais détaché le bandeau dont l'enlèvement coïncidait avec la première révélation des formes et des couleurs, et j'étais aussi cette première révélation. Je lui étais apparu. Je crois que c'est le mot exact, cette fois. "

— « Osez davantage et dites que vous lui étiez un Dieu. C'est un commentaire du fameux : Primus in orbe Deos fecit timor... Car c'est une terreur que votre apparition a dû infli{jer d'abord à cette bête. Permettez à un Scientiste de vérifier là cette théorie sur l'origine animale desrehgions qui vous fait horreur, j'imagine. »

— " Nullement. Oui dit animal, dit anima. C'est ma thèse favorite au contraire qu'il y a de

l'âme partout. Si vous êtes un Scientiste, je suis, moi, un Panpsychiste. Pourquoi l'émotion toute mêlée d'étonnement et de gratitude qui s'éveille dans la sensibilité d'une béte guérie de son infirmité ne serait-elle pas un balbutiement de prière, un commencement de piété? Saint François disait bien à la cigale exaltée par le soleil : « Chante, ma sœur la cigale, et loue « ton créateur. » Et un jour qu'il traversait les marais de la Vénétie avec un de ses compagnons, parmi un concert d'oiseaux : « Voici « nos sœurs les avettes qui louent leur créa- « teur. Allons au milieu d'elles pour chanter « nos heures. » Peu importe d'ailleurs la nature et la qualité de l'amitié que me portait la pauvre Myrza. J'insiste simplement sur ce point : cette amitié existait, si partiale que, moi présent, elle en oubliait Mme et Mlle Roubaud, ses deux maîtresses qui la comblaient pourtant de gâteries. Descendais-je dans mon jardin, séparé de celui du docteur seulement par une haie vive? Elle me devinait, et, après quelques minutes, je l'entendais qui m'appelait par un gémissement doux, et j'entrevoyais son pelage doré à travers les feuillages. Acceptais-je à dîner chez les Roubaud, elle se couchait sous ma chaise et n'en démarrait pas. Elle ne regardait même pas le domestique placer, comme

TELEPATHIE 193

c'était la patriarcale habitude de la maison, l'assiette, qiii contenait la pâtée du soir, au coin de la cheminée. Cette pâtée était de la viande. Elle préférait le pain que je lui tendais, pour la plus grande joie du professeur, qui disait en riant gai : « Elle vous croit son guérisseur... « Ah! Si la clientèle humaine avait cette grati- « tude canine, quelle dot tu aurais, Marie- " Rose! »

— « Et lui, le professeur, comment se comportait-elle avec lui? Car enfin, elle devait bien reconnaître au flair la main qui l'avait opérée. »

— « Justement. Elle la leconnaissait, et cette reconnaissance lui représentait la douleur de cette opération, uniquement cela. .Jamais Roubaud ne s'approchait d'elle sans qu'elle frissonnât de tout son corps. Moi, elle m'associait au soulagement, lui, à la blessure. De lui, elle n'a jamais accepté même un morceau de sucre. Oh ! C'était une bête bien étrange par la finesse de son appareil sensitif. Pour Marie-Rose et pour moi, elle avait un jeu de physionomie que je n'ai vu qu'à elle, un retroussis de sa lèvre supérieure sur ses dents, par excès d'émotion. . . »

— « L'origine animale du sourire, maintenant. "

— « Non. Un vrai sourire, celui d'une vraie

personne. Expliquez autrement l'épisode dont tout ceci n'est que ie préambule. L'opération de la cataracte avait eu lieu dans les premiers jours de juin. îs'ous étions au début d'octobre. Les Roubaud se préparaient à réinté^^jrer leur domicile de Lyon. Moi-même je dus partir pour Paris, assez précipitamment. Une affaire d'intérêt m'y appelait, minutieuse et qui ne me permettait guère de méditer sur l'âme des bêtes et la sensibilité de la chienne Myrza. Notez ce point, je vous prie. Il y avait dix jours que j'avais quitté Mornant. Notez cet autre point : il était neuf heures du matin. De cette heui'e, je suis sûr. J'attendais sur le trottoir du boulevard Saint- Germain, devant la succursale de la banque où j'avais mes fonds. C'est le moment de l'ouverture des bureaux. Tout d'un coup, comme je m'amusais à observer les allées et venues des passants et des passantes, ie pit toresque éveil de la vie du travail à Paris, un bouleversement se fait en moi, un brusque et complet déplacement de mon plan intérieur. Je n'étais plus sm* le boulevard. J'étais là-bas, dans la maison du professeur Roubaud, à Mornant. J'entendais un gémissement, un appel, tout pareil à celui qui m'avait fait si souvent écarter les branches de la haie vive, entre le jardin du chirurgien lyonnais et le mien. Le

sentiment me saisit d'une souffrance aiffuë éprouvée à cette minute, et par qui? Par la pauvre petite bête qui s'était attachée à moi si passionnément. Ce ne fut qu'un éclair, aussitôt disparu, et j'entrai dans le bureau, dont le lideau de fer s'était relevé bruyamment pendant ce temps, pour y donner mes ordres de bourse qui m'avaient amené là, l'esprit cette fois singulièrement troublé. Notez bien ce point encore : ce n'était qu'un étonnement intellectuel. Il n'y avait en moi aucun déséquilibre nerveux d'aucune sorte. Je me souviens. En vaquant à mes autres courses, je me raisonnais : « A pro- <^ pos de quoi ai-je pensé à Mornant tout à " l'heure avec cette intensité et à cette petite « bête? Si pourtant il lui était arrivé quelque « chose, j'aurais là un fait indiscutable, celui ^< d'un transfert de pensée entre un minimal et « moi. Est-ce possible?... >' Hé bien! Savezvous ce qui lui arrivait, ce matin-là, et précisément à cette minute? Je vous ai dit que lesRoubaud se préparaient à partir pour Lyon. Cette gentille Myrza, nerveuse comme elle était et sans doute à cause de cela, n'était pas une chienne d'appartement. Elle aboyait à la moindre occasion, davantage encore, paraît-il, depuis que j'étais parti. Bref, le professeur hésitait à l'emmener dans le second étage qu'il

occupait quai de la Charité, par crainte d'incommoder ses voisins du premier et du troisième. Le hasard voulait qu'il eût, cette semaine-là, institué sur une autre bête une expérience à laquelle il attachait une importance extrême et que cette bête fût morte. »

— i< Et il recommençait l'expérience sur Myrza? «

— « Oui, et, je vous répète, à neuf heures du matin, ce jour-là, exactement. Je ne peux pas avoir de doute là-dessus. Le professeur tenait un mémorandum, minutieux comme un livre de bord, de ses vivisections et de leurs détails. Il me l'a communiqué quand je l'ai revu à Lyon. Lui ayant raconté en riant mon phénomène hallucinatoire ou presque, il m'apprit le martyre scientifique et la mort de la malheureuse petite bête, à la minute où elle m'apparaissait, car c'était elle qui m'apparaissait cette fois. »

— " Et il vous aura expliqué votre soi-disant phénomène de télépathie par un hasard si simple. L'image de Myrza vous a traversé la mémoire, d'une Myrza g^émissante, comme à son habitude. Il s'est trouvé qu'au même moment le professeur Roubaud exécutait sur elle une de ses opérations familières, par hasard, je vous répète, par hasard. »

— « Ce ne fut pas son avis, à lui, car je l'ai

TELEPATHIE 197

VU singulièrement étonné de cette rencontre lui-même et bien troublé... J'attribue même à l'effet produit sur sa pensée, par cette histoire d'une si fantastique télépathie, le commencement d'évolution qui se fît dans ses idées. Vous savez peut-être qu'il a reçu un prêtre avant de mom'ir. »

— u Gomme Littré toujours. Allez, ce n'est ni vous ni Myrza qui l'avez troublé. Et rien ne l'a troublé, soyez-en sûr. Il a voulu reconnaître le dévouement de sa femme et de sa fille en leur donnant cette dernière joie. »

— r " Oh! Scientiste, Scientisteî Quand aurezvous la modestie, devant ce que vous ne comprenez pas, de [)Oser au moins un point d'interrogation? y>

Février i920.

C'avait été pour Mlle Augustine Ruelle une grande consolation, que son demi-frère, Mathieu, fût mort du moins bravement et chrétiennement, après une existence de honteux désordres qui l'avait désespérée. Leur père, le célèbre avocat, leur avait laissé une large indépendance : quatre cent mille francs à chacun. Mathieu avait, en outre, hérité de sa mère, la seconde femme de M* Ruelle, un peu plus de cent mille francs, au heu qu' Augustine n'avait rien eu de la sienne, — une simple ouvrière épousée par amour, quand l'avocat était un modeste étudiant. Mais elle tenait, de ce mariage romanesque, une sensibilité profondément, passionnément tendre. C'était la raison pour laquelle, en 1918, au moment où se passa le petit drame que je voudrais conter, et à quarante-cinq ans, elle se préparait à finir vieille fille. Elle avait aimé, avec un dévouement qui

lui avait fait sacrifier sa propre destinée, ce demi-frère, plus jeune qu'elle de quinze ans, et dont la naissance avait coûté la vie à la seconde Mme Ruelle. A cause de cet enfant, à qui elle servait de mère, Auguetine avait refusé, les uns après les auti'es, les divers partis qui s'étaient présentés. Une mauvaise grippe, prise au Palais, avait emporté l'avocat, le jour même où Mathieu achevait sa quatorzième année.

— « Je lui servirai aussi de père, » s'était dit la grande sœur. Résolution hélas! plus généreuse que bienfaisante. Continuer l'éducation que ce père avait donnée à son fils unique, c'était le gâter, et Mathieu n'avait que trop de dispositions à la dureté implacable de l'égoisme et à la fourberie de la comédie sentimentale — ces deux vices fonciers des enfants mal élevés. L'enfant gâté s'habitue à se considérer comme le centre du monde. Il perd le contrôle de ses désirs. Tout lui est dû et tout lui est permis. Ayant observé que sa gentillesse a aisément raison des résistances de ses trop faibles éducateurs, il apprend à jouer de cette gentillesse. Ses grâces et ses chatteries ne sont plus que des impostui'es utilitaires. Gomme il arrive aux simulateurs, il se rend de la sorte incapable de vérité. Tous les crimes de la vie privée sont au terme de cette dépravation dont le principe semble

bien innocent. C'avait été l'histoire des rapports de Matliieu et d'Au^ustine. Grâce à la faiblesse de celle-ci, à peine si l'adolescent avait achevé ses études. xVrrivé cependant à son baccalauréat, il avait soi-disant commencé son droit, — honnête prétexte pour mener au Quartier Latin une existence d'ignoble et folle crapule. Les créatures, les courses, le baccarat, les parasites de café avaient, en quelques années, dévoré son demi -million. Quel patrimoine résiste à l'action continue de cette prodigalité quotidienne?

Les frasques de l'absurde viveur avaient été trop étalées, trop bruyantes. Comment la sœur aînée, avec laquelle il continuait d'habiter, — pour la forme, — les eût-elle ignorées? Sa dévotion lui en avait fait condamner l'immoralité, son bourgeoisisme le scandale. La déraison de sa tendresse avait tout pardonné. Sa fortune mangée, Mathieu avait continué sa basse fête aux frais de cette sœm* trop indulgente. Devant des demandes d'argent de plus eu plus répétées, de plus en plus pressantes, elle s'était débattue, elle avait cédé. Cent mille francs avaient été dévorés de nouveau, à travers quels épisodes de repentirs et de promesses aussitôt démenties, quelles alternatives de chatteries et de bouderies, de protestations et de menaces! Et, pour

conclure, une scène atroce, dont le souvenir, dans cette année 1918 et après cinq ans, glaçait encore le sang de la pauvre demoiseMe.. . Une nuit, le grincement d'un outil dans une serrure l'avait réveillée. Elle ouvre les yeux et voit Mathieu qui force le secrétaire où elle enfermait ses bijoux, de l'or, quelques valeurs. Elle bouge. Il s'approche de son lit. Elle feint de dormir, terrorisée, sous la lueur de la lampe électrique tenue par le brigand. Elle venait de voir une lame de couteau briller dans sa main! Le jour suivant, et sans explication, elle quittait l'apartement de la rue Linné, tout près du Jardin es Plantes, où elle s'était installée pour que son frère fût à proximité de l'École de droit. Elle s'en allait, mais sans donner congé, avec l'arrière-pensée qu'il aurait là un asile. Le drôle en avait déménagé et vendu les meubles, tandis qu' Augustine se réfugiait en province, dans une maison religieuse, où il n'était pas venu la relancer. Il avait deviné qu'elle avait surpris et son vol — quarante mille francs, raflés du coup — et le reste !

La guerre avait trouvé la misérable femme dans cette retraite. Son frère lui avait écrit qu'il partait. En dépit de ses justes ressentiments, elle était revenue à Paris afin de l'embrasser avant ce départ, et de lui donner tout l'argent dont

LA MEILLEUKE l'ART 205

elle pouvait encore disposer. Elle l'avait trouvé (le glace à cet adieu. Parti, elle n'avait reçu de lui que de rares lettres, et pour lui demander de largent de nouveau. A cliatjue permission, même requête : de l'argent, de l'argent encore, toujours! Et puis, le 6 janvier 1918, le jour anniversaire des fêtes joyeuses^ où la grande sœur pétrissait de ses mains le gâteau des rois, pour que son frère, tout enfant, eût la fève, elle apprenait que Mathieu avait été grièvement blessé sous Cambrai Aussitôt, grâce à la protection d'un vieil ami de leur père, elle obtenait de partir pour Amiens, où le malheureux avait été évacué. Elle arrivait à l'hôpital, juste à temps pour le revoir, vivant mais sans connaissance. Il avait passé durant la soirée, sans qu'elle pût avoir de lui le mot de regret et d'affection qui eût tout effacé dans son cœur. Mais il s'était confessé. Il avait reçu les sacrements, et elle avait voulu voir une preuve du repentir de ce frère indigne, dans ce petit fait que le portefeuille du mort contenait une enveloppe à soh nom, et cette enveloppe, une feuille en tête de laquelle elle avait lu ces quelques lignes, datées de r avant-veille de sa blessure :

« Ma sœur Augustine voudra bien, j'en suis sûr, régler ces dernières dettes, si j'y reste. »

Oui, elle avait été reconnaissante de ce

suprême appel à son dévouement, jeté par l'exploiteur, du fond de la tranchée. Elle avait versé des larmes de gratitude, en lisant la liste qui suivait, et qui représentait à sa toujours aveugle affection une probité et une confiance. Qu'elles étaient significatives, pourtant, ces dettes de l'incorrigible gouapeur! Il devait à des camarades, à des tailleurs, à des chemisiers, à des bottiers, à des restaurateurs. Il n'était pas jusqu'à des bureaux de tabac où il n'eût, par un prodige d'escroquerie, trouvé le moyen de se faire ouvrir un compte. Tout l'argent reçu depuis la guerre — la somme était tout près d'atteindre les six chiffres — avait passé en grossières noces. Pour Mlle Paiellé, ce suprême scrupule rachetait cet égarement Est-il besoin d'ajouter qu'aussitôt rentrée à Paris, son premier soin avait été de vendre, au cours du jour, les valeurs nécessaires pour acquitter ce reliquat, qui ne montait pas à moins de vingt-trois mille francs? A peine s'il lui restait dix mille livres de rente, des vingt mille d'autrefois. Elle avait dû chercher des adresses, envoyer des correspondances. Après six semaines, cette tâche, pour elle sacrée, était accomplie, sauf pour une de ces dettes dont le libellé lui demeurait énigmatique, et par sa date et par sa rédaction. Il datait delà veille de la déclaration de guerre.

" 29 juillet 1914. 100 francs au père Chadefaud, chezBrigard. «

Et en mar^^e, par une de ces bizarreries inexplicables, qui dénoncent les soubresauts nerveux des alcooliques, Mathieu avait, en revoyant sans doute sa liste, griffonné :

"Pour le chapeau deNana. Étais-je gourde!»

Ce prénom de Nana et ce commentaire ne permettaient guère le doute sur la personne pour laquelle le tapeur avait soutiré ceuL francs à l'énigmatique créancier, qualifié familièrement de père Chadefaud, sans autre adresse que ces deux mots : « chez Brigard » . Tant que Mlle Ruelle fut occupée au règlement plus important des autres dettes, elle remit l'enquête sur cette somme relativement insignifiante. Quand il ne resta plus à solder que celle-là, elle se morfondit en réflexions sur le procédé à employer pour tirer la chose au clair. Elle se dit d'abord que Brigard était sans doute le nom d'une boutique où Mathieu avait acheté le chapeau. Elle chercha dans le Bottin, et trouva

qu'a»ucun Brigard ne figurait à la rubrique : Modistes. Il y avait un Brigard marchand de parapluies, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Un autre était pâtissier rue du Bac. Un troisième tenait un café rue Monsieur-le-Prince. Augustine décida de s'y rendre, les tristes moeurs de son frère lui donnant l'idée qu'il avait dû fréquenter plus ou moins tous les établissements de ce genre, dans le pourtour du Luxembourg. Elle déboucha ainsi, derrière le lycée Saint- Louis, où Mathieu avait fait ses études — combien de fois l'avait-elle conduit là ! — dans la vieille rue qui fait le cœur même du Quartier Latin. Elle n'eut pas à la suivre longtemps pour arriver devant la devanture d'un cabaret borgne, dont lei fenêtres dépolies portaient, en lettres de cuivre, l'enseigne fatidique : " Café Brigard. » Des voix de femmes en sortaient, à cette minute, éraillées et criardes, qui la clouèrent sur le trottoir, paralysée d'une timidité qu'elle n'arriva pas à vaincre. Elle s'éloigna, — mais pour revenir et le même jour!

La porte était ouverte, à présent, et sur le seuil, un homme fumait urte pipe, nu-tête, et en jaquette. La serviette posée sur son bras dénonçait son accointance avec le service du café. Le cœur battant, Mlle Ruelle osa l'aborder.

— « Gliadefaud? Chadefaiid? » répéta cet homme, en réponse à la question de la vieille fille. « Je n'ai pas de client de ce nom-là. Mais Je n'ai acheté le café que depuis six mois. Je vais vous appeler Prosper. Il y a neuf ans qu'il travaille ici . . . Prosper ! . . . »

— « Voilà, patron, » clama, du fond de la salle où il servait des consommations à un groupe de jeunes soldats et de jeunes femmes, un garçon à mine usée et matoise. Son œil, sagace entre ses paupières plissées, étudiait la visiteuse, tandis que le successeur de . Brigard lui prononçait le nom de Chadefaud.

— « Mais oui, patron. U venait ici, pas comme client, pour mendier. Vous savez bien

^ que vous avez défendu de laisser entrer ces gaillards. C'est moi qui vous l'ai demandé. Ils nous prenaient tous nos pourboires. Le père Chadefaud était le plus malin. Il doit avoir quelque magot dans un coin. D'ailleurs, c'est tous des Crésus, ces truqueurs-là. Pardon, madame. Vous êtes peut-être de ses parentes? Un jour que ces messieurs l'avaient fait boire, il a raconté qu'il avait eu un commerce, dans la mercerie ...»

— « Je ne suis pas sa parente, » dit Augustine, « mais j'aurais besoin de savoir son

ik

adresse. " Elle ajouta, après une hésitation : « Pour un service à lui rendre. >'

— « Un service? » répondit Prosper, en haussant les épaules. " S'il vit encore, ce serait de l'habiller un peu. Patron, j'ai vu bien des loqueteux ici, mais comme celui-là, pas deux. Pour le haillon et la crasse, il leur faisait la pige à tous... Son adresse? Au cimetière, je croirais. Il toussait, l'autre hiver, à cracher sou âme... S'il vit toujours, et s'il n'a pas changé ses habitudes, vous aurez des chances de le trouver sous le porche de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. . . Vous savez bien : la première éghse, à droite, en venant de la rue Gay-Lussac. . . Ce n'est pas une fois, c'est vingt, i;'est cent, que je l'ai vu là, son chapeau à la main, faisant l'aveugle, le sourd, le cul- de-jatte... Et il voit, il entend, il court, comme vous et moi ! J'y passais chaque matin, patron, quand je logeais du côté du Val-de-Grâce. Essayez toujours, madame. Le sacristain pourra, en tout cas, vous renseigner. »

Augustine avait sur les lèvres une autre question : « Et M. Ruelle, l'avez-vous connu? " Elle ne la posa pas. Cette tabagie suspecte lui rendait vraiment trop présente la dégradation de son lamentable frère. La honte lui avait serré le cœur, en écoutant le jovial Prosper. Le signalement du père Ohadefaud éclairait d'un jour

[>ar trop sinistre l'énigme de la dette contractée pour le chapeau de Nana! Mathieu avait iiouvé le moyen d'emprunter à un mendiant... l^tait-ce possible? Cette idée avait été si douloureuse à la vieille fille, qu'elle demeura plus (le quarante-huit heures sans prendre sur elle il aller jusqu'à cette église deSaint-Jacques-duilant-Pas qu'elle connaissait, pour y être entrée c omme dans toutes les autres, depuis la guerre surtout, quand le hasard d'une visite ou d'un achat la conduisa't devant un de ces asiles de prière. C'étaient les seuls endroits où son âme, blessée dans la plus profonde affection de sa vie, et si inquiète du danger couru par son bourreau, trouvât quelque paix. Elle était allée aux renseignements « chez Brigard » un jeudi. Le dimanche matin, à l'heure de la grand'messe, elle eut enfin le courage de remonter du Jardin des Plantes, par cet envers de la montagne Sainte-Geneviève, tout hérissé de vieilles maisons et tout sillonné de vieilles impasses, vers la rue Gay-Lussac et jusqu'au porche de Saint-Jacques. Plusieurs mendiants et mendiantes se tenaient accroupis sur les marches, qu'elle n'eut pas l'énergie de dévisager. Ce ne fut qu'après l'office, et soutenue par l'admirable Mémento des défunts, où les fidèles implorent pour leurs morts « le lieu du

rafraîchissement, de la iumière et de la paix « , qu'elle revint à ce groupe de « loqueteux " , comme avait dit dédaigneusement Prosper, et qu'elle demanda :

— « Monsieur Chadefaud n'est-il pas là:?

— « Chadefaud, » gémit le plus vieux des mendiants, « Chadefaud, c'est moi, le pauvre Chadefaud!... Je suis bien malade, ma bonne dame. Je n'y vois plus. Je n'entends plus. Je n'ai pas mangé de deux jours. La charité, ma bonne dame, Dieu vous le re idra. »

Ce boniment avait été accompagné par un i chœuf des autres habitués du porche, ten- 1 dant leurs mains noires vers la vieille fille immobile :

— « La charité, la bonne dame!... J'ai soixante- seize ans... Je suis aveugle... Je ne peux plus travailler... J'ai six enfants à nourrir.... »

— « J'ai à vous parler, monsieur Chadefaud, » dit Augustine, en ouvrant son portemonnaie, et se débarassantde la bande par une distribution de gros sous. « Oui, » insista-t-elle, « et tout de suite. Pouvez- vous venir dans l'église? »

— « Pas facilement, ma bonne dame, » continua de gémir le mendiant... « Voyez, Je marche si mal. » Il tenait dans ses mains deux

LA MEII,LEURE PART 213

«Mimes, sur lesquelles il s'appuyait alternativement pour avancer. Mais la manière dont il levait ses pieds chaussés — par quel bienfaiteur?— de gros chaussons d'étoffe à forte semelle, révélait la simulation, déjà dénoncée par le f^arçon de café. Quel âge avait-il? Son corps, plié en deux, lui donnait soixante-quin.'-e ans, quatre-vingts ans, quatre-vingt-dix ans. La vitalité de ses prunelles, d'un bleu d'acier, démentait cette décrépitude — à demi jouée, comme son impotence. Ces prunelles brillaient d'un éclat presque métallique, dans une lace tannée, briiiée, corrodée, striée de veines variqueuses, mais rasée de frais, chose étrange. D'innombrables rides la plissaient, toutes convergentes vers la bouche édentée et serrée, et qui donnaient à ce masque une redoutable expression (le méfiance, d'attention aiguë et d'âpreté. Les mains se crispaient sur la crosse des cannes, dans une flexion crochue, comme agrippante, et qui semblait ne devoir jamais se desserrei". Sur un point, le témoignage de Prosper se trouvait inexact. Le pardessus du vieillard était bien élimé, bien sordide, délavé par les averses, décoloré par le soleil ; — il n'avait pas une déchirure. De soigneuses repriseï» les avaient réparées : autre signe qu'une protection veillait sur lui, trop peu efficace, puisqu'il devait

exercer, pour vivre, ce terrible métier de quémandeur ambulant.

— «Avez- vous connu M. Ruelle? » interrogea Augustine, quand la porte matelassée de l'église fut retombée et qu'elle se trouva en tête à tète avec ce singulier personnage, dans l'ombre d'un pilier.

Au m aître - autel , commençait une messe basse, dont les assistants étaient peu nombreux. La vieille fille et Chadefaud n'auraient pas été plus seuls sur une route déserte, que dans ce coin de cbapelle où leurs voix s'étouffaient pour suivre un dialogue, dont chaque parole accroissait encore l'angoisse et l'étonuement de la pauvre femme.

— « Vous avez son adresse, madame? »

avait répondu vivement le mendiant, « Il est parti pour la guerre, il y a quatre ans, sans la laisser ni à son bôtel, ni dans aucun de ses cafés. Je n'aurais jamais cru ça de lui, surtout avec un pauvre malheureux comme moi, qui me suis ôté le pain de la bouche pour lui... le pain de

La meilleure part 215

la boucbe, madame, " répéta-t-il, « c'est le cas de le dire, "

— « Il a été tué au commencement de janvier, » interrompit Augustinc; et, par terreur d'en apprendre davantage sur les honteux dessous de la vie de son frère, elle ajouta : « Je suis sa sœur. "

— " Alojs, madame, >' reprit le mendiant, après un silence, durant lequel il observa son interlocutrice avec une acuité de toute sa physionomie, plus déliante encore : ^ Alors, vous venez pour le billet? "

— r- « Le billet? Ah! » dit Augustine, « mon frère vous a souscrit un billet? Je suis ici pour faire honneur à sa signature. Il m'a laissé une Hste de l'argent qu'il devait. Votre nom y figure pour cent francs. »

— u Cent francs? Cent francs? » répéta Chadefaud. " Oui, madame, s'il m'avait payé dans la huitadne, comme il avait promis. Mais il est parti soldat. Moi, je suis tombé malade. Alors, ces cent francs, vous comprenez, depuis le mois d'août 1914, ils ont fait des petits. Car enfin, quand un b3au jeune homme, élégant, riche, éduqué, comme M. Ruelle emprunte cent francs — cent francs, — madame, à un père Cbadefaud qui vit d'aumônes, — madame, vous l'avez vu, — des cinq centimes que lui donnent

les bonnes âmes comme vous, madame, et il en faut de ces cinq centimes pour faire cent francs, deux mille, madame, — alors, quand on les lui emprunte, c'est bien le moins qu'ils portent intérêt. Calculez les mois, madame : nous sommes en mars 1918. »

A travers ce flux de paroles, volontairement volubiles, le regard du préteur ne lâchait pas les yeux de la sœur du débiteur. Il avait posé ses cannes, chacune sous un de ses bras, et il comptait sur ses doigts crochus :

— u Oui. Calculez. Quarante-quatre mois, ça fait quarante-quatre mois d'intérêt à vingtcinq pour cent. Oui, vingt-cinq. C'était convenu, madame. Vous comprenez, un indigent comme moi. Je vis de bons de pain que l'on veut bien me donner dans les œuvres. Ces cent francs, c'étaient toutes mes économies. Je n'ai pas payé mon loyer depuis. Fin juillet 1915, ces cent francs en faisaient cent vingt-cinq. En juillet 1916 : cent cinquante-neuf. En juillet 1917... Mais je ne sais pas calculer, moi. Je suis un ignorant. Vous savez, vous... J'aurais pu vendre la montre... «

— « Quelle montre? » interrogea Augustine.

— « Vous verrez sur le billet qu'elle était à moisi je n'étais pas payé. Je ne l'ai pas vendue, parce qu il m'a dit que c'était sa montre d'en-

LA MKILLEURE PART 217

laiit... U ne m'a pas payé à temps. Elle est à moi. . . Je vous la rendrai tout de même pour pas cher. Elle ne marche pas, et elle est en ar^jent. Seulement il y a sur la boite son nom gravé en écriture. Rapport à ça, il devait y tenir. Voiià pourquoi je l'ai gardée. J'ai pensé : ça lui fera plaisir de la ravoir. . . C'est le cœur qui m'a toujours perdu, madame, j'en ai trop. Ainsi pour monsiem* votre frère. Pourquoi lui ai-je prêté cet argent? Parce qu'il était trop malheureux des scènes que cette petite Nini, Tata, Nina, — je ne me rappelle plus, — lui faisait, à cause d'un chapeau dont elle avait envie. — « Tu finiras « mal, ma fille, " que je lui ai dit. — Elle est morte à l'hôpital, la première année de la guerre... C'est une de ses amies qui m'a appris ça. Elle aussi avait voulu m' emprunter de l'argent. Mais prêter aux femmes, le père Ghadefaud, ça jamais! D'ailleurs, il n'a rien, le père Chadefaud. Ainsi les cent francs... »

— u Si je vous en donne crois cents pour le billet, serez-vous content? » interrompit Mlle Ruelle, que le discours du mendiant d'église, soudain mué en usurier pour étudiants pauvres, épouvantait plus encore qu'il ne l'étonnait.

Le nez de Chadefaud avait tressailli, sa bouche s'était serrée davantage.

— " Trois cents et cent pour la montre, » . fit-il, " ça va. »

Et, dans un retour de défiance :

— « Mais quand? Mais où?.]'ai besoin, vous savez. Douze sous ce matin, voilà ce que j'ai ramassé. Ah ! les gens sont durs ! . . . »

— « Rh bien, » répondit-elle, « vous aurez vos quatre cents francs. Seulement, je ne les porte pas sur moi. Si vous voulez bien me dire où vous habitez? »

— « Ça n'a pas d'importance, '' répondit le vieillard, rendu plus soupçonneux par cette question. " Dites-moi l'heure où vous serez devant l'église. J'y serai. »

— " Le temps d'aller chez moi et de revenir. Dans une heure. "

— '< Dans une heure, donc, j'aurai le billet et la montre. »

fV

La curiosité de Mlle Ruelle était surexcitée au plus haut point, quand elle revint de la rue Linné à la vieille église. Ghadefaud ne se trouvait point parmi les mendiants qui stationnaient sous le porche. Elle avait devancé l'instant du

rendez- VOUS, tant était grande sa hâte de ravoir, non seulement ce billet, souscrit par son fière, qui témoignait des tristes procédés employés par lui pour suffire à ses dépenses, mais surtout cette petite montre d'argent dont le mendiantusurier parlait avec ce dédain. Le prénom sur la boîte, c'était elle qui l'avait fait graver là, et dans son écriture à elle. Cette montre, la première qu'eût possédée Mathieu, elle la lui avait donnée le jour de sa première communion, et il n'avait pafe eu honte d'en faire le gage d'un emprunt ignoble! De nouveau, les acres amertumes de sa vie remontaient du fond du cœur d'Augustine. Tandis qu'elle attendait le détenteur de cette relique, elle allait et venait, fouillant du regard la rue Gay-Lussac, tour à tour, et celle de l'Abbé-de-l'Épée qui coupe la rue Saint -Jacques à angle droit, juste devant l'église. A un moment elle s'engagea dans cette rue de l'Abbé-de-l'Epée pour monter jusqu'au jardin du Luxembourg, dont les arbres, encore dénudés par l'hiver, se profilaient tout au fond. Si souvent elle avait promené là, petit garçon, ce frère indigne qu'elle n'avait jamais tant aimé, tant regretté, comme si, pour certaines sensibihtés, souffrir par un être chéri, c'était le chérir davantage ! Elle poussa de la sorte jusqu'au boulevard Saint-Michel, en proie à une

nostalgie de cet innocent passé, qui lui mettait des larmes aux paupières. Comme elle retournait dans la direction de l'église, elle vit, sur le trottoir de cette même rue de l'Abbé-de-l'Épée; sortir d'une antique maison, tassée, affaissée sur elle-même, une silhouette qu'elle reconnut pour celle du mendiant-usurier. Il marchait, appuyé sur une seule de ses cannes, l'autre sous son bras, en attendant de reprendre, pour exercer son métier avoué, sa comédie d'impotence. Une femme l'accompagnait. Tous deux discutaient si vivement qu'il ne remarqua point l'approche de la sœur de son débiteur, à laquelle il avait une beure auparavant refusé son adresse. Celle-ci put arriver assez près du couple pour entendre les dernières répliques d'une conversation qui lui révélait un drame moral, étrangement pareil à celui qui s'était joué entre elle et son frère. Même dévouement et même dureté, ceiui-ci se meurtrissant à celie-la et s'exaitant dans cette meurtrissure.

— « Je vous dis que ce n'est pas raisonnable de sortir, après ce nouvel étourdissement que vous venez d'avoir. »

— « Et moi je vous dis que c'est vous qui me faites du mal en me donnant ces colères, à toujours me contrarie'". Entendez-vous, Marie- Procule Papou? »

— « Mais je vous contrario pour votre bien, père Chadefaud. Vous le savez trop. Quel besoin ave/--vous d'aller à Sainl-Jacques, par ce vent qui vous congestionne? Vous êtes rouge, rouge. . . Vous ne vous sentez pas mai?»

— " Je me sens comme quelqu'un qui en a assez de n'être pas libre de faire ce qu'il a à faire... »

— « Ramasser dix sous 1 Ce n'est pas la peine. Tant que j'aurai de quoi manger, vous mangerez aussi, et il est entendu avec le propriétaire que vous ne payez plus de terme. Il vous donne la chambre gratis, votre vie durant. »

— » Est-ce qu'il me donnera aussi les médicaments, si j'ai cette attaque dont vous me parles toujours? Et vous pas davantage?... Ah! Vous auriez de quoi les payer, si vous n'aviez pas porté chez le commissaire le portefeuille que vous avez trouvé l'autre soir. Quand je pense qu'il y avait plus de mille francs dedans. . . Mille francs ! Vous ne les aviez peut-être jamais vus ! »

— " Mais ils n'étaient pas à moi, père Chadefaud. "

— « Tout ce qu'on tient est à soi, » dit le vieillard férocement. Et, impérieux : « Laissez-moi, Voici une dame que j'ai vue à l'église et qui veut me parler. Laissez-moi. »

Celle qu'il avait appelée d'un ton sarcastique Marie-Proeule Papon, obéit humblement à cette injonction. C'était une femme de soixante ans peut-être, toute menue, drapée dans un châle noir, avec un bonnet auvergnat sur sa tète dont la construction carrée s'accordait avec cette coiffure, conservée fidèlement après trente ans de Paris, et avec ce prénom de Marie-Procule. Elle était du Plateau central, comme Chadefaud lui-même, et du même village, de ce pittoresque Nébouzat que connaissent bien ceux des baigneurs de Royat et de la Bourboule qui ont eu la fantaisie de gagner le puy de Dôme par le col de la Moreno. Venue de son pays comme servante, Marie-Procule avait montré tant de dévouement à une maîtresse soignée plus d'un quart de siècle, que celle-ci lui avait, par testament, légué une petite rente. La servante libérée, sur le point de retourner à Nébouzat, avait, par hasard, rencontré son compatriote sur les marches de Saint-Jacquesdu-Haut-Pas, elle aussi. Elle avait parlé patois avec lui. Il s'était plaint de sa misère. Elle en avait eu pitié. Elle l'avait revu. Il s'était plaint davantage. La vieille fille n'était point partie. Une chambre était vacante sur le même palier que celui où le mendiant logeait. Elle l'avait louée, et depuis deux ans elle s'était faite l'es-

clave bénévole de ce despotique et obscur Ghadefaud, dont elle ne soupçonnait pas les rapaces trafics. Elle lui faisait à manjjer, recousait ses vêtements. Elle lui coupait les cheveux, le rasait. 11 acceptait cette domesticité volontaire, sans jamais la remercier, de plus en plus exigeant et rapace, au point que la petite rente de Marie-Procule y passait tout entière et ses pauvres économies, sans qu'il lui remît autre chose que quelques sous, de temps à autre. Plus tard, Mlle Ruelle devait connaître, un par un, les détails d'une situation trop analogue à la sienne. Les phrases entendues sur le trottoir suffisaient à lui en faire deviner le pathétique, et aussi l'aspect de Marie-Procule, toute consumée et fervente, avec son maigre et doux visage presque exsangue où des prunelles bleues, d'une pureté angéîique, mettaient comme une lumière. La sœur de Mathieu la regardait se retirer contre le mur, tandis que Chadefaud, simulant de nouveau le bancroche, s'avançait, appuyé sur les deux cannes :

— « Vous avez l'argent, madame? » interrogea-t-il, d'un accent plus étouffé encore que dansl'égUse. « Ne le montrez pas surtout, que cette femme ne le voie pas... Sous cette porte, là, venez sous cette porte... Ah! vous avez la somme dans votre cabas. Mauvais, ça, mau-

vais. Ça se vole, un cabas... Il y a bien quatre billets de cent francs?. . . Donnez. Donnez. . . que je les compte, et mettez- vous devant moi, qu'elle ne voie pas... Un, deux, trois, quatre. Parfait! le compte y est. . . Bon, attendez que je \ les serre, là, dans cette poche de mon gilet " de laine... Il me tiendra plus chaud... Hé! Hé ! . . . » Il riait en boutonnant ce gilet, puis sa houppelande, d'un rire profond qui découvrait: ses gencives dénudées où noircissait une unique dent. " Ça tient chaud, l'argent, » continua-t-il, « c'est pour ça que les pauvres ont si froid!... L'effet de votre frère, maintenant. Bon, où l'aije mis?... Danr, cette poche Le voici. »

Et de ses doigts qui semblaient ne se séparer de cette feuille qu'avec peine, il tendait un papier graisseux, sur lequel Augustine put lire :

« Je reconnais devoir à monsieur Amable Chadefnud la somme de cent francs que je lui rendrai dans les huit jours, en foi de quoi je lui ai remis une montre d argent à mon nom. qui servira de fjaqe- »

Ces lignes étaient d'une écriture que Mlle Ruelle ne connaissait pas. L'usurier, — qui, entre parenthèses, avait donné cinquante francs d'argent comptant contre ce reçu — avait tenu, toujours possédé par son autorita-

risme de maniaque, à tracer lui-même le libellé de sa créance. L'orthographe justifiait la légende d'une ancienne profession bourgeoise, rapportée par le garçon de café. Les caractères de cette reconnaissance étaient tracés avec une fermeté singulière, et les mots cent francs comme ciselés avec amour. Ces hautes et fortes lettres contrastaient avec la veulerie de la signature de Mathieu Ruelle, mise au bas. La date : 29 juillet 1914, était aussi de la main débile du viveur. Augustine tremblait un peu en touchant de sa main à elle, cette feuille où s'étaient posés les doigts de son frère.

— « Et la montre? " demanda-t-elle.

— « La montre? >' dit Chadefaud, « je ne 1 ai pas trouvée tout de suite. Alors j'ai eu peur de vous faire attendre... Vous savez, je suis très faible ds tête. Je mange si peu!... Je suis si pauvre! si pauvre!... La faim me donne des vertiges. Et puis cette femme est méchante. Elle est toujours là : « Faites ceci, « père Chadefaud. Faites cela... » Tout à l'heure, je n'ai pas été bien... J'ai cru m'évanouir. . . Mais je vais vous la chercher, cette montre... Seulement, chut! Vous me promettez. .. »

Il avait mis son index sur sa bouche et

il montrait d'un clignement de ses yeux durs Marie-Procule Papon, toujours à l'attendre. Par crainte sans doute d'une nouvelle bourrade, elle regardait du côté du Luxembourg.

— « Je vous promets, » dit Augustine, dominée, elle aussi, par le magnétisme que dégageait cette personnalité si évidemment despotique. Il redoubla :

— « Pas un mot à elle, des quatre cents francs. »

— «Je vous ai promis, " répondit-elle.

— « Sur la mémoire de votre frère, » commanda-t-il.

— « Sur la mémoire de mon frère. »

Cette insistance à dissimuler cette inespérée rentrée de fonds en disait long sur la systématique exploitation que le mendiant-usurier avait organisée autour de lui. Augustine le regarda s'éloigner, d'un pas agile maintenant. Il lui tardait d'aller enfermer les billets de banque avec ceux que son avarice devait accumuler dans son taudis. Il rejoignit son esclave — oui, quel autre nom donner à la docile Marie-Procule? — qui le suivit dans la maison d'où ils étaient sortis dix minntes plus tôt. Elle reparut seule après dix autres minutes, et marchant vite

vers Mlle Ruelle, de nouveau en train d'aller et venir :

— " Madame, » dit-elle, « M. Chadefaud vient encore une fois de se sentir mal. Il n'a pas pu trouver la montre dont il vous avait parlé et il m'a chargée de vous prévenir. . . »

— " Vous ne pouvez pas la chercher pour lui, mademoiselle? " interrogea Augustine.

— « La chercher? Mais je n'entre pas dans sa chambre comme je veux, madame. Tenez, en ce moment, il s'y est enfermé. C'est à travers la porte qu'il m'a crié qu'il n'était pas bien, et que je descende vous avertir qu'il ne trouvait pas la montre. »

— « Il faut pourtant qu'il me la rende, » insista Augustine. « Je la lui ai payée... Je monte chez lui moi-même. "

— « Ne faites pas cela, madame, " s'écria Marie-Procule qui se mit devant Mlle Ruelle, de manière à lui barrer l'entrée de la maison. « 11 n'a jamais reçu personne que moi. Encore pas toujours, je vous répète!... Il a tant souffert, voyez-vous. Il a été riche autrefois, il a eu un commerce, on l'a ruiné. 11 est brouillé avec tous ses parents. Ça le rend mauvais. Il ne l'est pas au fond... Je lui parlerai, je vous le promets. Cette montre est en argent, n'est-ce pas? »

— « Oui. »

— i< Avec un nom gravé en lettres d'écriture dessus? "

— « Oui : Mathieu. »

— u Mais il l'avait hier encore, madame, à côté de son lit. Elle ne le quitte jamais. Je la lui remonte quand il oublie. Il a eu bien faim quelquefois et il ne l'a pas vendue. Je ne comprends même pas que vous ayez pu l'acheter. C'est un dépôt, qu'il m'a dit. »

— « Oui, de mon frère qui vient d'être tué a la guerre. Écoutez, mademoiselle, voici ma carte avec mon nom et mon adresse. Vous êtes bonne, mademoiselle, je le vois, je le sens. Je vous ai entendu causer avec M. Chadefaud. Vous avez pitié de lui. Vous êtes pieuse aussi. » Elle montrait une épingle à l'effigie du Sacré- Cœur, qui fermait le châle de Marie-Procule. « Vous ne voudrez pas qu'il meure avec la conscience chargée d'un vol. S'il ne me rend pas cette montre, c'est un vol. . . Et puis, on ne sait jamais. Si cet homme devient plus malade, ou vous peut-être, vous ne serez pas fâchée que je sois là et que je vous aie de la reconnaissance. Et si vous me rapportez cette relique, je vous en aurai beaucoup. » Elle répéta d'une voix profonde : « Beaucoup. »

— « Je vous la rapporterai, » répondit simplement l'autre.

Il y avait vingt-quatre heures que Marie- Procule Papon avait fait cette promesse à Mile Ruelle, et celle-ci, n'ayant rien vu venir ni personne, commençait à méditer de nouveaux moyens pour reconquérir cette montre d'argent, humble et dernière relique, comme elle disait, qui lui restât de son frère. Elle hésitait entre deux démarches : s'adresser au commissaire de police, ou faire intervenir un des prêtres de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Elle s'était donné un jour encore avant d'agir, quand, vers les huit heures et demie du soir, et comme, assise dans son petit salon, elle travaillait à un ouvrage de tapisserie, commandé, hélas! par un marchand de meubles, — l'héritière du grand avocat en était là, — un coup de sonnette immobilisa soudain son aiguille.

— « A cette heure, ça ne peut pas être Mlle Papon, » se dit-elle.

Ce fut pourtant la pauvre vieille de la rue de l'Abbé-de-l'Épée que la bonne à tout faire introduisit, et qui, tout de suite, commença :

— « Je n'ai pas la montre, mademoiselle, je n'ai pas pu l'avoir. Il n'a fait que divaguer depuis l'autre jour, le pauvre bomme. Depuis que les gothas viennent sur Paris, il est devenu si nerveux ! Il ne veut pas descendre à la cave, et il a peur!... Heureusement, voici quelques jours qu'ils ne sont pas venus. Mais cette fois ce n'est pas la peur qui le tient. Il a eu une attaque la nuit, j'ensuis sûre. Avant-hier soir, il parlait encore. Hier matin, il s'est mis à dire des mots les uns pom* les autres, et alors, comme je ne le comprends pas, il se met dans des colères ! . . . Je lui ai demandé s'il voulait un médecin... Il s'est fâché encore plus... Il avait la montre a côté de lui. Il l'avait retrouvée. Je lui ai dit : « Voulez- vous que je la porte chez la dame à « qui vous l'avez promise? » Il l'a prise et il ne l'a plus lâchée... Ça a marché ainsi jusqu'à six heures aujourd'hui, où il a été pris d'une convulsion d'abord, puis d'une autre, puis d'une autre. Elles ont passé, mais maintenant il râle. . . Alors c'est moi qui ai eu peur. J'ai fermé la porte à clef, pour que personne n'entre sans moi. Il me l'a fait jurer dix fois, de ne pas remettre sa clef à qui que ce soit, s'il étaitjamais malade. . . Et j'ai couru chez un médecin que je connais, rue Royer-Collard. Il n'était pas là. Je suis entrée chez un pharmacien, qui m'adonne

une autre adresse, rue Monge. Absent encore. Alors, comme j'étais tout près de chez vous, je me suis dit : « Cette dame est si charitable, elle « m'a parlé si gentiment, elle en connaît certai « nement un, de docteur. Demandé par elle, ce « docteur viendra. »

— « En effet, » dit Mlle Ruelle, ^ mon médecin habite tout près d'ici, rue des Écoles. Nous allons y passer. Je mets mon chapeau. »

Gomme elle posait la main sur le bouton de la porte, elle s'arrêta tout d'un coup. 8a bonne entrait dans la chambre en disant :

— " Écoutez, mademoiselle, la sirène ! « C'étaient les gothas redoutes par l'humble

protectrice de Ghadefaud. Un strident et tragique hululement déchirait l'air. Il se prolongeait, s'éloignait, reprenait. Presque aussitôt, des éclats de canon succédèrent à l'avertissement, d'abord lointains, puis rapprochés. La violence subite de ces tirs de barrage annonçait un danger «mmédiat. Les trois femmes restaient immobiles, comme paralysées par le sursaut de l'alerte.

— u Encore eux! » dit enfin la sei'vante. « Je sais bien qu'on ne meurt jamais qu'où qu'c'est qu'on doit. Tout de même, ils nous embêtent trop souvent.... Alors, mademoiselle, il faut retourner à la cave. »

— « Vous y descendez avec nous, mademoiselle Papon? » dit Mlle Ruelle.

— «Non, madame, » fit Marie-Procule, qui continuait de donner cette appellation à Augustine, tant elle avait prêté peu d'attention à ce qui ne touchait pas son idée fixe. « Je rentre rue de l'Abbé-de-l'Épée. Qui est-ce qui s'occupera de lui, si je ne suis pas là? "

— « Mais puisqu'il ne se connaît plus? » reprit Augustine.

— « Et s'il a retrouvé ses esprits, et s'il entend ce canon, tout seul, et ces bombes!... Tenez, celle-ci. Ah! c'est là-bas, dans la direction du Luxembourg... Laissez moi aller, mademoiselle.. . »

— u Mais c'est de la folie, » cria la servante. «Tenez, cette autre ! A la cave, mademoiselle. . . Tant pis, moi, j'y cours. Venez, mademoiselle, venez.. . »

Les détonations se succédaient, formidables, et si voisines que les vitres tremblaient. Les trois femmes étaient à présent dans l'escaher, remph du murmure des locataires qui dévalaient le long des marches. Quand elles furent au rez-de-chaussée, Marie-Procule se dirigea délibérément vers la porte de la rue, suivie — à la stupeur de la servante qui répétait : « Mais c'est de la folie! '> — par

Mlle Ruelle. Le concierge avait quitté sa loge pour se réfugier, lui aussi, daus le sous-sol. Augustine tira elle-même le cordon, et, comme l'autre lui disait, en passant la porte : « Merci, madame. »

— «Je vous suis, » répondit-elle. Le courageux élan de charité de la vieille femme du peuple suscitait une émulation dans le cœur de la bourgeoise. « Allons chez le médecin. C'est tout à côté, rue des Écoles. Il y sera certainement, et certainement il ne refusera pas de venir avec nous... Prenez mon bras, que je vous conduise. Il fait si obscur. Mais, moi, mes pieds connaissent tous les pavés. Il y a dix-huit ans que j'habite ce quartier et cette maison. »

Tous les réverbères étaient éteints, en effet. Des ténèbres opaques emplissaient l'espace où les maisons dressaient leurs masses, fantômes plus noirs sur ce fond noir. Pas une étoile. De colossales fusées de lumière, projetées pour chercher l'ennemi, dans cette épaisseur d'ombre, la rendaient comme palpable et plus sinistre. On entendait le crépitement des tirs de barrage redoubler d'intensité et se mêler aux vrombissements des moteurs des avions en train de survoler la grande ville cuirassée de nuit. Par intervalles, une bombe éclatait, tantôt loin-

taine, tantôt rapprochée, et les deux femmes allaient, se conduisant l'une l'autre, rasant les murs, ne parlant plus, éclairées à de certains moments par une petite lampe électrique que tenait Mlle Ruelle et qu'elle éteignait ou rallumait selon les accidents du pavé. Elles avaient longé la Halle aux vins, contourné la place et la rue de Jussieu. Elles entraient dans la rue des Écoles.

— « Nous y sommes, » dit enfin Augustine qui, voyant la porte fermée, sonna une fois, deux fois, trois fois, longuement, plus longuement. Aucune réponse. Elle frappa de son poing, à coups répétés, sur le bois du battant. Aucune réponse encore : ^< Le concierge est à la cave, comme le mien. Mon Dieu! Que faire? »

— « Rentrer, madame, " dit Marie-Procule, « vous rue Linné, puisque vous en êtes tout près, moi, rue de l'Abbé-de-l'Épée. Demain matin, vous enverrez le docteur, n'est-ce pas?. . . Moi, je soignerai mon malade jusque-là. Du moins ii ne sera pas seul pour cette terrible nuit... »

— - «Je ne vous quitte pas, » fit Augustine, " nous ne serons pas trop de deux. . . »

Il n'y avait pas seulement dans ce geste la contagion d'un héroïsme de dévouement, qu'une âme généreuse comme celle de Mlle Ruelle

devait subir. Il y avait la pensée de son frère, des relations, quoi qu'elles eussent pu être, qui avaient uni ce frère au grabataire de la rue de rAbbé-de-l'Épée. Il y avait l'idée de la relique, de cette montre de première communion que l'usurier ne voulait pas rendre. Elle en savait assez sur lui déjà pour comprendre que Chadefaud était un avare. Elle n'avait que des notions bien indécises sur cette catégorie de maniaques que la psychiatrie appelle les mendiants-thésauriseurs, d'un terme paradoxal comme cette manie elle-même, perversion singulière de l'instinct de conservation aboutissant à cette saisissante anomalie : la destruction par l'épargne. Elle entrevoyait vaguement une monstruosité morale dont sa compagne de cette nuit de bombardement était la victime, et voici qu'elle se sentait comme apparentée d'âme à cette sacrifiée dont elle avait repris le bras. Le couple fantastique continuait d'aller dans les rues désertes et de raser les murs, tantôt s'abritant sous une porte, tantôt s'arrêtant pour épier le ciel, jusqu'à une minute où les tirs de barrage se firent soudain plus faibles, plus reculés, l'éclatement des bombes plus rare, et une sonnerie commença à retentir.

— « C'est la berloque, » dirent-elles ensemble, et elles se lâchèrent le bras. Elles étaient d'ail-

leurs devant le porche de Saint-Jacques-du- Haut-Pas, et elles arrivaient à la maison.

— " On sera remonté de la cave, » ajouta Marie-Procule. « J'avais si peur que la porte ne fût fermée, et que nous ne pussions pas entrer. »

— « Ah! mademoiselle Papon, " dit le concierge, remonté en effet du sous-sol et reconnaissant sa locataire. '1 Vous nous en avez fait une belle peur! Ne vous voyant pas descendre, une femme est montée vous appeler dans votre chambre. Personne. Elle est chez le père Chadefaud, qu'elle a pensé. Alors elle y est allée. Elle a frappé. Elle a entendu gémir. Mais pas de clef, et juste à cet instant, un fracas à faire crouler la maison. C'est une bombe qui tombait sur l'École des Mines. Mme Poulard a dégringolé quatre à quatre. Dans ces moments-là chacun pour soi. Elle est remontée maintenant. Vous la trouverez là-haut... "

Marie-Procule était déjà dans l'escalier, qui gravissait les marches, aussi vite que l'épouvantée Mme Poulard les avait descendues une

LA MEILLEDRE PART 237

demi-heure auparavant. Elle se hâtait tellement que Mlle Ruelle n'arriva qu'après elle sur le palier du dernier éta^e, pour entendre la porte s'ouvrir, un grand cri, et ces mots : « Il est mort! » prononcés par la concierge d'abord, puis par la vieille fille qui répétait : « Mort ! Et mort tout seul. Ah! je n'aurais pas dû le quitter! ..."

Chadefaud était couché sur le lit, la face tournée vers la porte, le torse à moitié hors des couvertures. La lampe à essence de la concierge, posée à terre, éclairait un visage où les yeux vitreux n'avaient plus de regard. Ce visage, dont la bouche s'ouvrait en un trou noir, exprimait la terreur à laquelle les dernières secondes de l'agonisant avaient été en proie. Évidemment, il avait perçu les rumeurs de l'alerte, [explosion des bombes, les appels de la concierge contre sa porte, et interprété tous ces l)ruits dans le sens de sa démence. Cette démence elle-même, épisode suprême de la crise dont il était mort, avait revêtu la forme de la furieuse passion qu'il avait cachée foute sa vie. Il avait pensé à une attaque contre ses trésors, car c'étaient des trésors qu'il conservait, entassés dans cette mansarde misérable avec ses carreaux descellés, sa fenêtre en tabatière fer-

mant à peine, le papier déteint de ses murs. Pas d'autres meublés que deux chaises, une table de bois et la couchette de fer où gisait le cadavre, ses deux bras enfouis sous le traversin. — «Qu'est-ce qu'il a dans ses mains qu'il ne voulait pas que l'on vît? » dit la concierge, et, découvrant le corps avec l'aide de Mlle Ruelle, tandis que Marie-Procule priait à genoux au pied du lit : « Une montre et un porte-monnaie, » continua-t-elle. '< Dieu ! les tenait-il serrés!... Et ca? Un portefeuille... Ab! Par exemple. Par exemple! " L'étonnement étranglait sa voix, et elle comptait : « Un, deux, trois, quatre ! ... » Et quand elle fut à vingt : « Vingt billets de mille, et quatre de cent. Vingt mille quatre cents francs ! . . . Le père Chadefaud, vingt mille quatre cents francs!... Et là . . . » Elle avisait une caisse en bois, cloutée et dévernie, sur laquelle le bonhomme posait ses vêtements. — u II y a une clef dans le portemonnaie. Ce doit être celle de la malle. Oui. C'est la clef. . . Ah ! ça, par exemple !.. » Et, de la malle ouverte, elle extrayait des haillons sous lesquels plusieurs liasses de titres étaient entassées. Elle déplia les premières tombées sous sa main et commença de lire : « l"janvier 1918, . . . 15 juillet 1917,.. 1" janvier 1917... 1*' janvier 1910, 1909, 1908... Que de coupons, et

pas un détaché!... Mais il y a une fortune là dedans... Si c'est vous qui héritez, mademoiselle Papon, vous voilà riche. . . Ah ! Foulard me disait bien : il est malicieux, le père Chadefaud. Il doit avoir un ma^ot dans un coin. . . Mais quel magot!... Et puis, au fond... Ça, c'est trop drôle : des cailloux, des clous, des bouts de bougie... Quelle idée d'amasser toutes ces saletés! Qu'est-ce qu'il pensait en faire? Mais il faut que j'aille chez le commissaire, pour les scellés... Mademoiselle Papon et vous, madame, je ne peux pas vous laisser ici, j'aurais des ennuis... Le commissaire viendra tout de suite. Il doit être à son bureau, à cause de l'alerte... Nous nous occuperons de l'ensevelir après, ce vieux sournois. "

Douze mois après cet événement, jour pour jour, Mlle Ruelle faisait célébrer une messe dans une des chapelles de l'église de Saint- Jacques-du-Haut-Pas pour le repos de l'âme du terrible homme qui avait si longtemps joué devant le porche sa comédie d'indigence, afin

de joindre quelques sous à son trésor d'avare. Cent soixante-quinze mille francs ! avait constaté le fisc — lesquels étaient allés, Chadefaud n'ayant pas fait de testament, à un parent éloigné de l'ancien mercier. Le renseignement du garçon de café s'était trouvé exact. Chadefaud avait amassé une petite fortune dans un commerce dont il s'était retiré vers soixante ans ; c'était l'époque où l'égoisme naturel aux vieillards avait commencé d'intensifier chez lui l'instinct auvergnat de l'épargne, jusqu'à en faire ce véritable délire d'avarice, dont cet héritage avait révélé la violence. L'héritier n'avait rien donné à Marie-Procule, dont il ignorait le dévouement — et le dénuement — car tout le petit capital de la vieille domestique avait été mangé par le tyran qu'elle avait cru un malheureux et dont elle s'était, par un plus noble délire, celui de la pitié, faite la chose. Elle était allée jusqu'à s'endetter sur sa petite rente ! Par bonheur pour la pauvre femme, un témoin s'était rencontré, capable de la comprendre et de la plaindre. La sœur, martyrisée autrefois, du féroce égoïste qu'avait été le prodigue Mathieu, avait pris à son service la victime martyrisée du féroce égoïste qu'avait été le père Chadefaud. Marie-Procule avait trouvé très naturel de recommencer son métier de domestique

;i après de Mlle Ruelle, qu'elle continuait d'appeler humblement : " madame », et à qui elle [)()uvait parler de l'avare, toujours avec la même étrange indulgence. Elle était donc là, iioenouillée auprès de sa nouvelle maîtresse, et qui suivait cette messe d'anniversaire dans son paroissien à grosses lettres. Quand, l'office ri ni, elles se retrouvèrent toutes deux sur ces marches du porche où le mendiant-thésauriseur avait tant de fois assis ses loques sur la pierre Iroide, pour escroquer à la charité des fidèles un peu d'argent encore, elle dit :

— " Il m'a bien menti, madame. Il m'a bien tourmentée. Il ne m'a rien laissé. Il était bien dur. Je suis bien heureuse auprès de vous, madame. Croiriez- vous pourtant qu'il me manque? »

Mlle Ruelle ne répondit rien. Elle touchait de ses mains gantées la petite montre passée à sa ceinture et qu'elle s'était fait rendre par l'héritier. Elle aussi pensait à son bourreau, à son frère. Elle aussi le regrettait, et elle se demandait, en cheminant sur le trottoir avec l'autre Sacrifiée, quelle loi mystérieuse veut qu'à côté de toute personnalité dure et implacable, un dévouement se rencontre, méconnu, il le sait, voué à l'ingratitude, il le voit,

et qui trouve une espèce de joie amère et profonde à se renoncer, à s'immoler. Et elle songeait :

— « A moi aussi, Mathieu me manque... » Et, regardant sa compagne, eJle songeait

encore, retrouvant dans sa mémoire pure le mot sublime de l'Évangile :

— " Tout de même, nous avons eu la meilleure part. )'

Octobre 1919.

— " Eh bien! monsieur le juge d'instruction, que dis-tu de cela? » Et maître Cantelme, le grand notaire de Riom, à peine entré dans le cabinet de son ami, le juge Pingre, sortit de sa poche deux billets de mille francs, qu'il agita d'un geste ironique devant le magistrat.

— « Tu as retrouvé ton argent? » interrogea celui-ci, toujours flegmatique. « On ne t'avait donc pas volé? >-

— u On m'avait parfaitement volé, « répondit le notaire, " mais on a restitué... >»

— « On?... n insista Pingre, « ce n'était pas ton second clerc? »

— « C'était mon second clerc... J'avais raison de le soupçonner, tu vois, et tu avais tort de le défendre. Un vieux basochien peut être plus malin qu'un juge d'instruction... Hé, hé !.. . »

Et un rire d'orgueil éclaira sa bouche et ses

246 L'AVEO MENTEUR

yeux, aussitôt remplacé par une expression de tristesse.

Maître Artbème Cantelme était un homme de ciaquante ans, trapu et carré comme un véritable Auvergnat, avec de grands traits qui révélaient une origine paysanne pas très lointaine. Sa tenue, l'air a'affirmation comme répandu sur toute sa personne, disaienl aussi le bourgeois, grandi et nourri dans un milieu bien établi. Ce milieu, c'était son Étude. 11 y avait vécu tout enfant, son père exerçant là les fonctions de premier clerc. 11 y avait été clerc luimême. Puis, ayant épousé la fille du patron, il avait très naturellement hérité de la charge. Il avait pris son métier au sérieux, et il en possédait toutes les vertus, celles que résume ce mot, défiguré par l'hypocrisie, mais si beau quand il correspond à des choses vraies, — c'était le cas pour Cantelme, — l'honorabilité. De constater qu'un des jeunes gens attachés à sa chère Etude avait pu commettre un vol lui était affreusement pénible. Après avoir, au premier moment, triomphé dans une de ces rivalités professionnelles comme il en surgit, entre amis de métiers voisins, il cédait maintenant à un sentiment plus généreux.

— «Tout de même, " ajouta-t-il, "j'aurais préféré que tù. aies raison. "

LAVED MENTEUR 247

— « Je ne t'ai pas dit que ce j^etit Gervais Moreuil n'était pas coupable, » rectifia le jufje.

Celui-ci, ancien camarade du notaire au lycée de Clermont, n'était Auvergnat qu'à demi. Son père, d'origine provençale, venu à Clermont comme professeur à la Faculté des lettres, s'y était marié. Il y était mort. Sa veuve Y était restée. Leur fils Honorât avait lui-même épousé une Riomoise, apparentée aux Cantelme. Entré dans la magistrature, il s'était fait nommer, à cause de sa femme et de sa mère, dans la vieille cité de la Limagne. Coup sur coup, il les avait perdues, mais cette parenté l'avait retenu dans ce Riom, qu'il méditait de ne plus quitter. Le Méridional se reconnaissait à ses yeux bruns, à ses cheveux noirs qui grisonnaient à peine, et aussi à un je ne sais quoi de plus fin, de plus vif dans son profil et dans sa structure. La physionomie de la pièce où avait lieu ce dialogue attestait que ce fils d'un Toulonnais et d'une montagnarde du Centre s'était épris d'un amour singulier pour la patrie maternelle. Les murs étalaient, sur des rayonnages de bois, une immense collection de minéraux. Ce petit musée géologique rappelait à son créateur d'innombrables excursions, la gibecière au dos, le pic à la main, à la recherche des quartz de la Sioule, des chalcédoines de Cournon, des opales

résinites deGergovie, des zoolithes des volcans. A cette existence de marche et de pJeia air, Pingre devait d'avoir conservé, en dépit de ses longues séances dans son cabinet de magistrat, une tournure agile et une vigueur nerveuse, empreinte sur son osseux visage basané. Son musée, avec ses étiquettes soigneusement collées sur toutes les pierres, révélait aussi un esprit de méthode poussé jusqu'à la minutie, et son ton pour redresser l'assertion de son visiteur avait cette sécheresse que donne l'habitude des précisions judiciaires :

— « Je t'ai dit, » insista-t-il, « que tu partais, pour incriminer ce garçon, sur des données insuffisantes et qui exigeaient un examen plus complet. Du moment qu'il restitue, tout change. Mais comment lui as-tu arraché cet aveu, après qu'il avait nié si obstinément? Tu l'as revu? »

— « Pas lui. Sa mère. Après la disparition des deux mille francs, tu te rappelles, Moreuil n'était pas revenu à TÈtude, sous prétexte de maladie. Du moins j'avais cru que c'était un prétexte. C'avait été pour moi un motif de plus de le soupçonner. . . "

— « Et pour moi de douter, » interrompit le juge. « Cette absence subite, c'était par trop maladroit... Mais oui, » continua-t-il sur un geste du notaire, et, l'instinct de combativité

professionnelle l'excitant derechef à la discussion : « Posons à nouveau les faits : tu sors de ton cabinet pour reconduire un client jusque dans la rue. Tu laisses tes clefs sur un tiroir de ton bureau, où tu viens d'enfermer deux liasses de billets de bancjue apportées par ce client. Ton second clerc est seul à travailler dans la pièce à côté. [1 est au courant de l'affaire que le client avait à régler. Il sait que tu as dû recevoir cet argent. Il ne t'entend pas sortir. Il entre dans ton cabinet, pour te remettre les pièces qu'il a copiées. Tu n'es pas là. Il va pour poser ces pièces sur le bureau. Il aperçoit le trousseau de clefs, as-tu supposé. Il ouvre le tiroir. Il est tenté. Il prend deux billets de mille francs sur les vingt que contiennent les deux liasses. Tu le vois, cinq minutes après, passer devant toi qui continues à causer sur le trottoir. Il ne manifeste aucun trouble. Ça, c'est d'un voleur. Mais il ne peut pas ne pas se rendre compte qu'il sera soupçonné. Alors ce qui n'est plus d'un voleur, c'est de ne pas reparaître, sous l'enfantin prétexte d'une maladie qui n'existe pas. Autant se dénoncer tout de suite. . . "

— « En effet, " répondit le notaire, ^ et il aurait très certainement reparu... Mais, par hasard, la maladie existait. Je t'ai raconté ma visite chez lui pour l'interroger. Je t'ai dit que je

l'avais trouvé couché, avec une mine affreuse. Ce pouvait être l'émotion causée par cette visite, l'épouvante de se voir- découvert et convaincu, malgré ses dénégations. Non. Il est véritablement malade. Le docteur Pacotte est venu de Glermont. Il a diagnostiqué une fièvre typhoïde. Cette nuit, le pauvre garçon — je le plains, malgré sa faute — a eu deux heures de délire, et, dans ce délire, il s'est dénoncé lui-même : .( Voleur ! Voleur ! " criait-il, «j'ai volé... Deux « mille francs. . . Le tiroir ! ... Il y avait vingt bil- «lets. Il n'eu reste que dix-huit.. . La prison ! ... « Les assises !.. La guillotine ! ... » Voilà les mots qu'il n'a cessé de répète]', et il mimait la scène du vol, devant sa malheureuse mère qui le veillait. Quelle épreuve, après qu il avait eu le front de l'appeler pour me jurer son innocence devant elle! Tu te souviens? »

— " Oui, " fit Pingre. « Ainsi c'était une comédie? Il spéculait sur l'estime où nous tenons tous Mme Moreuil? »

— " Et qu'elle mérite, tu vas voir. Devant cet aveu, d'autant plus indiscutable qu'il était plus involontaire, elle n'a pas hésité. Ce matin, le malade s'est endormi. Une voisine s'est offerte. La brave femme a pu quitter son fils un moment. Elle en a profité pour venir droit chez moi, me remettre ces deux billets, et me sup-

plier, quand Gervais serait guéri, s'il guérit, de ne pas saisir la justice. Ça va de soi, puisqu'elle restitue. Elle m'a supplié aussi de ne parler à personne. J'ai pu lui promettre le secret absolu. Je l'avais déjà observé, sur ton conseil, vis-à-vis de ma femme et de mon fils. Quant à toi!... Un juge d'instruction est un confesseur. Voilà donc une affaire liquidée... ou presque... 11 reste un parti à prendre. Vaisje garder ce garçon dans mon étude? "

— i> Le garder?... Je ne t'y engage pas, » dit le juge.

— " Pourtant, lorsque tu m'as conseillé de ne pas porter plainte contre lui, que m'as-tu objecté? Que je risquais de perdre son avenir, s'il était innocent et si 1 on ne trouvait pas le vrai coupable, à cause du soupçon qui pèserait toujours sur lui. Et tu ajoutais : " S'il est coui< pable, c'est une première faute. Il a été irré- « prochable jusqu'à ce jour. Il peut se repentir, « redevenir un bonnète bomme. . . »

— i< Sans doute, » répliqua vivement Pingre. « Une donnée me manquait, que tu viens de me fournir, cette vilenie, dûment constatée cette fois : faire couvrir son vol par sa mère. Tu me le donnais, au contraire, comme un fils passionné, anxieux de s'établir le plus tôt possible pour assurer plus de bien-être à cette mère.

«52 L'AVEO MENTEUR

C'était même là ton explication de ce vol. Précédemment il avait, à ta connaissance, jouaillé à la Bourse, par l'intermédiaire d'un camarade eaiployé à la succursale Riomoise du Grand Comptoir. Tu supposais qu'il s'était laissé tenter par une valeur en tiain de monter et qu'il avait pris les deux mille francs, avec l'idée qu'un coup définitif lui permettrait cet établissement, l'achat de cette Étude à Volvic qui va être libre. Ça, c'était le voleur romanesque, — rarn avis in terris, — pourtant on le rencontre. Mon conseil d'indulgence portait sur cette hypothèse. Mais l'escroc, qui, sitôt pris, a le front, comme tu dis, de faire intervenir sa maman, c'est un coquin fieffé.. . Non, non, ne le garde pas. Même à ta place, je mettrais une condition à mon silence : c'est que ce drôle s'engage à changer de carrière, à prendre un métier où il n'ait pas de fonds à manier, .. "

— " Tu as raison, » dit le notaire après un temps. . . « A cause de sa mère, je trouverai un prétexte pour que son départ de l'Étude ne provoque pas de commentaires... Seulement, il ne sera pas commode à remplacer. Un garçon si intelligent, si exact, si laborieux ! Par cette fin d'après-midi, avant de commettre ce vol, il était là encore à faire la besogne du premier clerc, à classer un dossier que l'autre

avait laissé, pour s'en aller cartonner au café. >' — « Ces hypocrites travailleurs sont les pires," dit le juge. «Réjouis-toi que celui-ci soit démasqué. L'automne prochain, ton hls aura fini son droit. Tu lui donneras la place de Gervais Moreuil. D'ici là tu serreras un peu la vis à messieurs tes clercs... Et surtout pas de sentimentalisme autour de ce jeune brigand, qui n'a même pas le mérite de son aveu. Il a parlé dans le déhre. Profite de l'occasion pour insister auprès d'Edmond afin qu'il ne rate pas son examen, puisque tu vas avoir besoin de lui plus tôt qu'il ne pensait. . . »

Quarante-huit heures après cette conversation, les deux amis se retrouvaient en présence, dans ce même cabinet du juge. Celui-ci, à l'arrivée du notaire, étudiait, le crayon à la main, une grande carte, teintée de couleurs diverses, qui représentait la coupe géologique du département, entre la chaîne des Puys et celle du Forez. Le papier était zébré de traits qui mar-

quaient les corrections faites par le magistrat minéralof^iste à la distribution des terrains. H avait accueilli son visiteur par cette phrase, en frappant du doigt sur un endroit particulièrement souligné :

— " Et ils n'ont pas reconnu là du volcanique pliocène! "

Puis, avec un bon rire :

— « Pardon, Arthème. Je te parle hébreu, mais pour un homme dont c'est le métier de recueillir des témoignages, ceux-là et qui remontent à des milliers de milliers d'années sont passionnants. On est plus sfir d'eux que du témoignage humain. "

— « Je t'en apporte une preuve, " dit le notaire. " Il s'agit encore de mes deux mille francs. Cette fois je dépose mie plainte. C'est bien décidé, "

— u Contre qui et sur quoi? La maman de Gervais Moreuil a restitué. .. »

— u Elle avait restitué, " rectifia Cantelme. u En me voyant si débonnaire, elle et son fils ont réfléchi sans doute. Ils ont pensé que j'étais une simple poire. Bref, j'ai vu cette femme débarquer chez moi ce matin, mais chanù[ée, mais aussi agressive et insolente qu'elle était humble avant-hier. Elle est la complice de son gredin de fils, tout uniment. . . "

— >' Mme Moreuil? Mais tu me disais toimême. . . »

— ^i Avant ce matin, je ne la connaissais pas. Je la vois donc arriver à l'étude, avec une de ces figures que j'appelle noires. Je crois que son fils est plus mal. « Au contraire, il va beau- « coup mieux, » répond-elle à ma question. Elle me raconte que le délire est tombé avec la fièvre, que ce garçon a retrouvé ses esprits, qu'il lui a demandé où en est l'affaire du vol commis à l'Étude et si Ion a découvert le coupable. Elle reste étonnée. — Je te rapporte son témoignage à elle. — 11 insiste. Elle lui apprend qu'il a tout avoué dans son délire. Alors — c'est toujours elle qui parle — il manifeste une émotion extraordinaire. Il affirme n'avoir aucun souvenir des paroles qu'il a prononcées... Suit ime histoire à dormir debout, comme quoi il demande que l'on appelle un prêtre. Il se confesse. Il communie, et, resté seul avec sa mère, il lui jure, presque l'hostie aux lèvres, qu'il n'est pour rien dans ce vol, qu'il a posé son travail sur mon bureau, sans même s'apercevoir que les clefs étaient sur le tiroir. " Il m'a sup-

" plié de venir vous jurer de nouveau son inno- " cence, " conclut la mère. "Et je suis Acnue. »

— u Et tu lui as répondu?.. . »

— « Oh! bien simplement. Tandis qu'elle me

débitait cet étonnant récit, je pensais : " Toi, tu " regrettes d'avoir restitué les deux mille francs » dans un moment d'affolement. " Je tenais là un moyen de vérifier sa sincérité : offrir de les lui rendre, ces deux mille francs, en ne lui cachant pas que je continuais à croire son fils coupable. Suppose-toi dans un cas pareil. Quelle sera ta réaction? >< Vous ne me croyez pas? « Gardez cet argent. » C'est le geste instinctif de la fierté qui ne supporte pas le soupçon, parce qu'elle se sait innocente. . . »

— " Et Mme Moreuil, elle, a pris les deux mille francs? »

— « Parfaitement. Et de quel air! " Cet " argent est à nous, monsieur, » a-t-elle dit. « Je "l'ai pris sur mes pauvres économies, et vous « l'ai apporté sans hésiter, quand j'estimais que " nous vous le devions. Je le reprends sans « hésiter. Maintenant, c'est vous qui nous le " devez. » En face de cette impudence, la colère m'a pris. Je lui ai dit : " Fort bien, madame. « Vous reprenez votre argent. Moi, je reprends (1 ma liberté. Je vais mettre cette affaire entre «les mains de la justice. " Elle a paru tout émue. Puisse ressaisissant : " Faites, monsieur. » Et elle est partie, comptant évidemment sur ma bonté, sur mon ancienne affection pour son fils, sur ma crainte d'un scandale autour duperson-

nel de mon Étude. Elle se trompe. Ah! comme tu avais raison, avant-iiier, quand tu traitais ce petit Moreuil d'affreux hypocrite. Il a de qui tenir. Tu vois. »

— « Alors ce n'est plus à l'ami Pingre que maître Gantelme vient parler. C'est au magistrat. Nous voici devant l'article 63 : « Toute ' personne qui se prétendra lésée par un crime « ou délit pourra en rendre plainte et se consu tituer partie civile auprès du juge d'instruc- « tion. » Nous allons la rédiger, en bonne et due forme, cette plainte. "

Débarrassant son bureau de ses documents minéralogiques, il prépara du papier, une plume, et dit au notaire en lui montrant le fauteuil :

— « Assieds-toi là, je vais te dicter la pièce. » Cantelme s'assit, et le juge commença d'aller

et de venir dans la chambre en réfléchissant. Puis, s'arrétant devant le bureau :

— « Tout de même, c'est un peu drôle que cette femme ait accepté l'argent, sachant son fils coupable? »

— « Elle n'était venue que pour ça, » fit Cantelme.

— « Soit, mais avec l'idée que tu la croirais, quand elle te dirait : « Mon fils a parlé dans le « délire. Il ne se connaissait plus et ses aveux

258 L'AVED MENTEUR

« ne comptent pas. » Tu ne la crois point? Si elle t'a joué la comédie, que doit-elle faire? Agir en comédienne, donc exactement comme aurait agi ce personnage, innocent et fier, que tu imagines et que le soupçon révolte. Au lieu de cela, cette revendication hautaine, cette reprise de l'argent sous la menace du procès, cette dignité dans sa sortie... «

— « Si tu disais ce cynisme. «

— « Mme Moreuil cynique!... Enfin tout arrive, puisque ce petit Gervais Moreuil, le fils de ce pauvre Moreuil, un si brave homme, a volé. De cela nous ne pouvons pas douter. C'est justement parce qu'il ne se connaissait plus, que son aveu est indiscutable. Entre parenthèses, y a-t-il eu d'autres témoins de cet aveu? Tu me dis que le docteur Pacotte a été appelé? »

— La crise a eu lieu la nuit. Pacotte était-il là ou non? Je n'en sais rien... Mais je ne peux pas passer ma matinée à méditer sur le plus ou moins de sincérité de Mme Moreuil. J'ai trop de travail à l'Étude, avec deux clercs seulement. Faisons-lui crédit, si tu veux, de penser qu'elle est de bonne foi et la dupe de son fils. Moi, qui ne le pense pas, je veux le procès. Qu'est-ce bue je dois écrire? »

— « Ce que je vais te dicter. «

Quand la pièce dénonciatrice eut été rédit^ée, le juge la reprit et commença de la lire à mivoix en appuyant, malgré lui, sur les mots : Contre inconnu .

— « Signe, » concluL-il. " C'est bien. Je ferai le nécessaire. Je ne suis pas sorti de ce matin. J'ai besoin de marcher. Attends-moi. Je te reconduis chez toi. »

Maître Cantelme habitait un vieil hôtel parlementaire, comme il s'en trouve beaucoup à Riom, bâti en pierres noires de Volvic, avec de hautes fenêtres à volets intérieurs. Au-dessus de la porte sculptée les panonceaux professionnels prenaient tournure d'armoiries. Le rez-de chaussée était réservé à l'Étude, les appartements du premier étage à l'habitation. Ceux du second servaient à la fille du notaire, dont le mari était ingénieur dans le Nord, quand elle venait, avec ses enfants, passer les vacances à Riom. Par derrière, la maison s'accotait au boulevard de la Poterne, ménagé sur l'emplacement des anciens remparts, comme celui de l'Hôpital, qui lui fait suite. Arrivé sur le seuil,

le juge, au lieu de quitter son ami, l'accompagna dans son cabinet de travail, comme entraîné par la conversation. Sans doute avaitil en tête une autre idée, car, à peine entré dans cette pièce, théâtre du vol des deux mille francs, il demanda, sans transition, en montrant le bureau :

— « Dans quel tiroir avais-tu serré tes billets de banque, l'autre jour, avant de reconduire ton client? »

— " Dans celui d'en haut, à droite, » fit le notaire, " mais pourquoi? »

— « On pouvait donc voir, à travers la fenêtre, que les clefs étaient sur le tiroir, « reprit le juge. « Cette fenêtre, » — et il la montrait, —

« elle était fermée ou bien ouverte? »

— « Je ne me rappelle pas, » dit Cantelme.

— a Voyons, c'était mardi dernier. Il faisait très bon, ce jour-là. Mais par crainte de l'humidité, à cause de ton rhumatisme, tu avais allumé du feu, comme, aujourd'hui? »

— " Sans aucun doute. »

— « Tu as dû avoir trop chaud, et, comme la fenêtre est au couchant, et pleine de soleil à cette heure, l'entr' ouvrir, pour te donner de l'air. "

— « C'est probable. Où veux-tu en venir? »

— u Dujardin,!' escaladerait-on facilement?"

continua Pingre, comme obstiné à ne pas répondre clireclement à son ami. Et allant vérifier lui-même : « L'appui est haut, mais un cambrioleur est volontiers un gymnaste... Seulement, par où serait-il entré dans le jardin? Par la maison? Il y a une sonnette à la porte qui commande le couloir. On l'aurait entendu... Du dehors? 11 y a le rempart. Ça, c'est impossible. Il tombe à pic... Eh bien, adieu, mon ami. Tu me permets d'aller un momentdanstonjardin? »

— « Mesurer la distance du parapet au boulevard? » dit le notaire en riant. « Tant que tu voudras. La justice est saisie, tu as tous les droits; mais, vraiment, quand on tient un bon aveu, perdre son temps à chercher autre chose! Un aveu, et involontaire, c'est l'équivalent du fait lui-même. »

Et, montrant les dossiers amoncelés :

— " Je ne t'accompagne pas. Tu m'excuses? "

— « Chacun son métier, » repartit le iuge.

Il passa dans le jardin, longue terrasse plantée d'énormes tilleuls, qu'il connaissait bien pour y avoir pris le frais si souvent, par les belles et douces soirées des étés auvergnats, où la brise vitale, venue des montagnes, soulage la brûlante atmosphère émanée du sol volcanique. Il

continuait de suivre une pensée de plus en plus précise, car il marcha sans hésiter vers une tonnelle — une fjloriette plutôt — dans laquelle on remisait, pendant la mauvaise saison, les chaises destinées à ces repos du mois de juillet. La porte fermait simplement au loquet. Pingre l'ouvrit, en observant que la clenche n'était qu'à demi rabattue sur le mentonnet, détail qui trahissait un geste pressé. Un des sièges, à l'intérieur, était isolé des autres, rangés en tas dans le fond. Il gisait par terre : autre signe d'une hâte chez la personne entrée pour la dernière fois dans la tonnelle . Ce siège était un escabeau de bois, très léger et facilement maniable. Pingre remit ce meuble debout. Avec son mouchoir, il prit la dimension exacte des pieds. Puis il retourna dans le jardin jusqu'à la fenêtre du rez-de-chaussée qui donnait sur le cabinet du notaire. Là, il constata qu'un homme de sa taille pouvait, en se dressant un peu, apercevoir le bureau devant lequel Cantelme était, en ce moment, occupé à feuilleter ses paperasses. Monté sur un escabeau de la taille de celui que Pingre venait d'examiner, arriver à l'appui était, sinon facile, possible avec un petit effort. Une fois sur l'appui, et que la fenêtre fût entr'ouverte, détacher l'espagnolette, puis sauter dans la pièce n'&tait qu'un

L'AVEU MENTEOR 263

jeu. Arrivé à ce point de ses imaginations, le juge se surprit, répétant à mi-voix et pour luimême sa question de tout à l'heure :

— c( Mais par où serait-on entré dans le jardin? Par le dehors, c'est impossible, en plein jour, avec un mur de six mètres... Par la maison, impossible encore. »

Il considérait, en ce moment, la porte qui donnait accès sur la terrasse. Elle faisait l'aboutissement d'un corridor qui passait juste entre l'Étude et le cabinet de Cantelme. Sur ce corridor donnait un escalier tournant, par où le notaire pouvait monter à l'étage supérieur. Le tout séparé du vestiûule d'entrée, où se trouvait le grand escalier, par une porte munie d'une sonnette. On a vu que Pingre s'en était avisé tout de suite. Il y songeait de nouveau.

— « Le voleur ne serait ni entré ni sorti sans que les clercs en fussent avertis. Et puisque Moreuil était là... A moins que... Mais non. Pourquoi Moreuil aurait-il eu un complice? S'il est capable de voler, il a volé seul, comme le croit Cantelme... Tout de même, cette confession, cette communion, cette révolte de sa mère, ce procès bravé ! La restitution arrangeait tout... A moins que... Non. Cette attitude-là, c'est de la vérité... De la vérité?... Oui. Chez elle. A sa charge, à lui, il reste l'aveu... Ça

26* l'aveu menteur

compte pourtant, un aveu. Cantelme dit bien : c'est un fait, lejait. C'est comme si nous avions vu ce garçon ouvrir le tiroir et prendre les billets. Chercher autre chose, c'est perdre son temps. Tenons nous-en à l'aveu, et allons transmettre la plainte à qui de droit. »

Comme il se préparait à quitter le jardin, il leva la tête machinalement, pour regarder une tourelle collée à l'angle du vieil hôtel, et qui en faisait une des originalités. Il n'eut pas le loisir d'admirer une fois de plus sa paradoxale sveltesse. Il s'aperçut qu'à travers une des croisées de cette espèce d'échauguette, il était luimême regardé, par quelqu'un qui se retira aussitôt. Ce mouvement avait été bien rapide, pas assez pour que Pingre n'eût pas reconnu, dans ce visage appuyé contre la vieille vitre verdàtre, celui d'Edmond Cantelme, son filleul et le fils du notaire, l'étudiant en droit venu dans sa famille pour les vacances de Pâques. Cette pièce en rotonde servait de bibliothèque. Ce garçon s'y trouvait. Rien de plus naturel. Rien également de plus naturel que ce regardjetésurlejardin dans l'intervalle de deux lectures. Mais le juge d'instruction était en proie à cet érélhisme de toutes les facultés que produit l'extrême attention professionnelle chez les êtres qui exercent leur métier en artistes, et

quoiqu'il eût fixé son existence dans le cadre étroit d'une fonction provinciale, Pingre appartenait à cette race supérieure. Par un jeu automatique de sa pensée, l'image du jeune homme le regardant et disparaissant si vite s'inséra dans la trame de son raisonnement :

— <i Pourquoi s'en est-il allé, au lieu d'ouvrir la fenêtre et de me parler? Aurait-il peur de moi? »

Cette question enveloppait déjà un soupçon, encore indistinct, qui se précisa, quand le juge sortit enfin de la maison. C'était le matin. Le domestique des Cantelme, dont la femme servait de concierge, achevait de halayer le vestibule et le trottoir. Il était déjà occupé à cette besogne quand le notaire et le juge avaient passé le seuil, vingt minutes plus tôt.

— « M. Edmond est rentré, n'est-ce pas? » demanda Pingre à cet homme.

— « Il y a un quart d'heure, » répondit celui-

— « En même temps que M. Cantelme et moi? » insista le juge, poursuivant d'instinct une inquisition dont il n'entrevoyait pourtant pas l'aboutissement.

— « Juste derrière ces messieurs, » dit le domestique.

L'autre eut aux lèvres une phrase qu'il ne

prononça pas, sur la direction par laquelle était venu le jeune homme. Il considérait la rue à gauche, où ils marchaient, son ami et lui, quelques instants auparavant. Une nouvelle vision s'esquissait dans son esprit, imaginaire celle-là : le jeune homme apercevant les silhouettes de son parrain et de son père, et ralentissant son pas. Pourquoi? D'instinct toujours, et par un cheminement irrésistible d'hypothèse en hypothèse, à cette supposition invérifiée Pingre en ajoutait une autre :

— «Pourquoi? C'est qu'il avait peur, comme à la fenêtre. . . Peur de qui? Mais peur de moi. »

Coup sur coup, plusieurs menus faits, inaperçus quand ils s'étaient produits, ressuscitèrent dans la mémoire du magistrat : les silences d'Edmond depuis son retour à Riom, — sa physionomie comme absente au cercle de famille, — son amaigrissement et les lassitudes de son teint, signes de fatigue que son indulgente mère avait exphqués par une trop grande assiduité au travail, — enfin, ces derniers jours, et précisément depuis le vol, une gène étrange, la suppression soudaine de ses visites chez son parrain. L'étudiant avait eu, au collège, un gentil talent de dessinateur, abandonné ou presque, depuis des années, et pour lequel il s'était retrouvé un engouement. Sous prétexte

de faire des croquis, d'abord des environs, puis d'une vieille et célèbre église, celle de Mozat, dans la banlieue de Riom, il disparaissait le matin et une partie de l'après-midi. Ces indices se raccordaient si bien aux idées soudain apparues dans l'esprit du juge, qu'il les réunit, malgré lui, dans une construction dont il eut horreur aussitôt. Il aimait à répéter de lui-même avec une bonhomie orgueilleuse : " Moi, je ne suis qu'un juge d'instruction, mais je le suis des pieds à la tête : je pense juge, je sens juge, je respire juge, je collectionne juge. " C'était légitimer par son métier sa manie de minéralogiste. « Jusqu'au tuf, partout et toujours, c'est ma devise, » disait-il encore. Pour la première fois, ce tour de son intelligence qui lui faisait, dans la vie ordinaire, chercher des dessous aux moindres incidents, ce dressage technique au soupçon, lui fut douloureux. Il venait, dans un sursaut d'intuition, de voir Edmond à Paris, tenté par le jeu et perdant sur parole une grosse somme ou bien s'éprenant d'une maîtresse, contractant des dettes pour elle, partant pour ses vacances, avec la nostalgie de cette femme quittée et la terreur d'une dette à confesser; puis ce même Edmond dans le jardin, arrêté devant la fenêtre du cabinet de son père, apercevant les clefs sur le tiroir. Le notaire était

coutumier, quand il recevait des fonds, de les enfermer dans son bureau, s'il était occupé. Il les portait dans son coffre-fort le soir seulement. Cette habitude, son fils la connaissait.

— " Je rêve, " se dit le juge en secouant sa tête grisonnante, pour exorciser ce cauchemar. i< Edmond, un voleur? Non. Non. Non. Et l'aveu de l'autre, l'aveu, l'aveu, » se répéta-t-il comme pour s'enfoncer plus profondément ces deux syllabes dans l'esprit, « qu'est-ce que j'en fais? »

D'autres images s'évoquaient maintenant : le malade dans son lit, mimant la scène du vol devant sa mère épouvantée, puis la rétractation et faite avec un tel accent qu'elle avait emporté la conviction de cette femme. Car d'admettre, comme Gantelme, que cette vieille Mme Moreuil eût joué la comédie dans sa seconde démarche, à cela aussi Pingre disait : non et non! La vie de la petite province comporte une connaissance réciproque des caractères qui va jusqu'au tuf, pour reprendre la métaphore du magistrat. Sa curiosité était si forte éveillée qu'il allait maintenant d'un pas hâtif, pour rentrer plus tôt chez lui et introduire sur l'heure la plainte du notaire. Il pourrait alors procéder à une enquête immédiate, et savoir... Mais si le jeune homme était innocent? Quel drame cette instruction représenterait et pour

lui et pour la mère! Devant la feuille de papier sur laquelle le notaire avait écrit la dénonciation, un scrupule soudain saisit le juge. Il demeurait immobile, à se demander s'il ne trouverait pas un moyen pour débrouiller cette énigme, avant de pousser plus loin. Mais oui. Ge moyen existait. Gervais Moreuil prétendait ne pas même se rappeler cet aveu échappé à son délire? Une telle amnésie était-elle possible? S'il mentait sur ce point, il était pris. Cette question en enveloppait une autre d'ordre général : est-il possible qu'un délirant s'accuse faussement d'un acte dont, lucide, il s'est vu soupçonné? "

— « Il faut que je consulte un médecin, » pensa Pingre, " mais lequel? » Et l'exclamation familière aux paysans auvergnats, avec lesquels il causait dans ses promenades, lui venant aux lèvres : «Pardi! Pacotte... »

Un train partait à dix heures et demie. Le juge avait douze minutes devant lui. Le temps de décommander son déjeuner, il gagnait la gare,

270 l'aveu menteur

montait en wagon, et à onze heures il était à Clermont, cheminant de son pied leste d'ascensionniste par l'avenue Charras et la place DeUlle A-ers la rue du Port où logeait le vieux praticien. Pacotte habitait, comme Canlelme, j un de ces noirs hôtels de l'ancienne Auvergne dont les lignes austères attestent la sévérité du dix-septième siècle, aggravée encore par la sombre teinte de la lave. A quatre-vingts ans passés, il restait alerte, par la vertu d'une hygiène proverbiale dans la ville. Les pieds chaussés de fortes bottes à triple semelle qu'il ne quittait jamais, même chez lui, son long et maigre torse pris dans une redingote de drap brun à revers de velours qui lui servait d'uniforme, sa petite tète mobile d'aigle déplumé émergeant d'une cravate blanche enroulée deux fois au-dessous des pointes souples de son col de chemise, les yeux aigus derrière ses énormes besicles toutes rondes, ce fantastique personnage achevait, quand Pingre entra, son frugal repas du milieu de la journée. Un bol de lait au grand matin, une tasse de chocolat le soir complétaient un régime dont il avait la coquetterie : — " Je vous vois venir, » dit-il au juge,

« vous faites d'une pierre deux coups : c'est jour de séance à l'Académie de Clermont. On

en profite pour consulter le docteur Pacotte. Si

VOUS mangiez comme lui, vous n'auriez pas besoin de lui... »

Et il montrait le plat de pâtes à l'eau qui faisaient, avec deux œufs à la coque, des biscuits secs ou des fruits ciiils, son menu quasi quotidien. Il avait mis dans son accueil une bonhomie gouailleuse que démentait son perçant regard, plus inquisiteur encore quand Pingre eut répondu :

— « C'est vrai. Il y a séance à l'Académie. . . Je l'avais oubliée,. . "

Puis, rieur lui-même :

— « Je n'ai pas mangé beaucoup plus que vous aujourd'hui. »

Il avait, en effet, dans sa hâte et pour être bien sûr de ne pas manquer Pacotte, trompé son appétit en achetant, à la gare de Riom, un peu de pain fourré de jambon, et toujours sur le même ton de cordiale jovialité :

— « Ce n'est donc pas comme client que j'ai sonné à votre porte. J'ai dû pousser jusqu'à Clermont pour une affaire sans importance. Comme vous dites, l'idée m'est venue de faire d'une pierre deux coups. Je voudrais vous consulter poui' un travail que je me propose justement de communiquer à notre Académie... »

Pacotte eut dans les yeux un éclair d'étonnement qui n'échappa point au juge. Tout de

suite il avait compris que le médecin, directement ou non, savait toute l'histoire de Gervais Moreuil, mais il la savait comme médecin, et il appartenait à la vieille école, celle qui pratiquait la religion du secret professionnel. Nul doute qu'il n'attribuât la présence de son visiteur à sa véritable cause. Nul doute non plus qu'il n'opposât, à toute question sur les paroles prononcées par son malade devant lui ou derrière lui, le plus rigoureux silence. Sur quoi le magistrat s'était soudain senti, comme avec le notaire tout à l'heure, piqué d'une émulation de métier. Lui aussi avait un secret professionnel à garder, puisque l'affaire n'était pas introduite, et qu'il n'avait convoqué Pacotte ni comme témoin, ni comme expert. En même temps, il avait une victoire à remporter : faire parler cette bouche, fermée, au repos, d'un pli si volontaire. Aussitôt, avec la souplesse singulière d'imagination qui est celle des policiersnés, il avait conçu un moyen. L'allusion faite à cette Académie de Clermont, dont le vieux docteur et lui étaient membres, le lui avait fourni :

— « Oui, » insista-t-il, « un mémoire sur le témoignage. "

Les prunelles de Pacotte étaient devenues aussi ternes que les vitres dépolies des carreaux par lesquels ce maniaque d'hygiène atténuait

la lumière du jour dans sa salle à manger, pour lutter contre l'usure de ses yeux.

— a A la bonne heure ! . . . » dit-il simplement. " C'est votre tour, à vous autres, les jeunes, de collaborer à notre Bulletin... J'ai justement fini, « continua-t-il. « Vous permettez? »

Il passa dans sa chambre à coucher sans en fermer la porte. Pingre l'entendit qui se brossait les dents avec la conscience qu'il apportait à ces menus soins de santé. Et revenant :

— « Huit lavages par jour, le matin, le soir, avant et après chacun des trois repas... Et voyez. »

Il sourit en montrant sa mâchoire intacte :

— « Mâcher, c'est la moitié de digérer, » ajouta-t-il sentencieusement, et, ouvrant une autre porte d'un geste cérémonieux :

— « Passez dans mon bureau pour votre consultation... Miette va nous y apporter le café, du vrai café, du moka, comme Voltaire. Vous connaissez les vers de notre compatriote De'ille, celui de la place :

Il est une liqueur au poète plus chère,

Qui manquait à Virgile et qu'adorait Voltaire,

C'est loi, divin café... »

Et quand la servante en serre-tête auvergnat, à peine moins âgée que son maître, eut déposé

sur un guéridon les tasses contenant le précieux breuvage, dans le bureau dont les hautes fenêti'es donnaient sur un froid et sombjre jardin. « Humez, ce parfum, humez, humez. Ça ne sent ni la chicorée ni les graines marines. Ce café-là n'a rien perdu de sa caféine... Ma recette? Je le fais torréfier à la poêle, comme les Turcs, et non dans un de vos brûloirs, où vous ne dosez pas le degré de chaleur... Je ne vous offre pas de fumer. Entre la nicotine et le docteur Pacotte, il y a brouille à mort... Du sucre? De canne, bien entendu. Est-il pur, hein? Je vous donnerai l'adresse du marchand, à Nantes... Etes- vous confortable maintenant, comme disent les Anglais? Bon. Contez-moi votre affaire. Quoique je ne voie pas trop quelles lumières un docteur peut fournir sur un sujet où il est, par définition, incompétent. » Puis, regardant Pingre en face :

— « Vous connaissez le serment hippocratique? Nous n'avons même pas le droit d'y manquer et de témoigner, quand il s'agit d'un avortement à punir, si nous l'avons connu comme médecin, ou d'un mariage à empêcher d'une jeune fille parfaitement saine avec un tuberculeux, par exemple ! . . . »

— " Je sais cela, " dit le juge, toujours bon homme; « mais mon mémoire doit porter sui*

I/AVED MENTEUR 275

la critique du ténioigna^je, et j'en suis à étudier cette sorte d'individus, que vous appelez, en médecine mentale, je crois, les auto-accusateurs — un mot mal fait, " ajouta-t-il, en hochant la tête gaiement, pour bien indiquer une totale liberté d'esprit; '< mais oui, auto vient du grec, accusateur du latin : c'est un de ces vocables hybrides... "

— « Qui disent tout de même ce qu'ils veulent dire, » répondit Pacotte, en buvant son café par lentes gorgées, u L'auto-accusation? C'est très simple : un mélancolique se fait des idées tristes, de ruine, de persécution vague, d'empoisonnement, de déshonneur. Qu'il se considère comme la cause de son propre malheur, il arrive à la culpabilité imaginaire. '^

— " Mais comment reconnaître si cette culpabilité est imaginaire? »

— " Comment reconnaître qu'un aliéné est un aliéné? " dit le médecin. « En nous l'envoyant. »

— " Alors, pour vous, le témoignage d'un auto-accusateur ne compte pas? »

— « Non, puisque c'est un malade, et qui parle dans une espèce de rêve. »

— " Pourtant, Lady Macbeth, » fit le juge, « elle aussi parle dans un rêve, et elle dit la vérité. »

Une espèce de détente passa sur le visage de Pacotte. Il eut un regard qui signifiait : « Tout ce que vous voudrez sur le terrain scientifique ou littéraire, mon cher Pingre, tout ce que vous voudrez, mais pas plus loin, n'est-ce pas? »

Il posa sa tasse, pour aller droit à sa bibliothèque. Il en retira un volume dont la couverture, reliée en veau, datait de la Restauration, et, le feuilletant :

— « Étudions un peu le texte... Ça vous étonne qu'un médecin ait un Shakespeare chez lui? C'est quelquefois utile. Vous voyez. Dans notre profession, tout est utile... Bon. Nous y sommes. Scène XIX : En Ecosse, Dunsinnne. Une salle dans le château. . . Lady Macbeth La dame de service. Le médecin... Ecoutez : Les consciences infectées déchargent leurs secrets sur les sourds oreillers. . . Oh ! la bonne formule, et qui prouve l'infaillible divination du génie ! Infectées, remarquez le mot. Qu'est-ce que nous disons d'autre, nous, quand nous parlons à' intoxication? Un auto-accusateur, ce n'est que cela : un cerveau intoxiqué de microbes infectieux et qui fonctionne mal. »

— " Pourtant Lady Macbeth?... » insista le

— cl Eh bien? Lady Macbeth est une malade

l'aveu menteur Î77

qui voit sur sa main une tache de sang non existante... »

— « A cause d'un crime qui a existé, lui. . . »

— « Soit. Mais n'allez pas plus loin. » Après un silence, Pacotte fixa de nouveau le

juge, et, pesant ses mots :

— « Dans un procès intenté à Lady Macbeth, moi, médecin, et si, ne l'ayant pas soignée, j'avais le droit de parler, je dirais : « Ces « phrases prononcées dans un accès de délire « onirique prouvent une seule chose, qu'il s'est '< produit un fait dont elle a été violemment u impressionnée. Les aveux proférés dans cet u état de désordre intellectuel doivent être " acceptés à titre de simple renseignement sur « les préoccupations du malade... Insistez sur ce point dans votre mémoire, si vous voulez qu'il soit scientifique. C'est par les faits, et objectivement, qu'un témoignage doit être contrôlé... »

— ■•< Mais, dans le cas de Lady Macbeth, » insista Pingre, ^ qu'appelez-vous une vérification objective? »

— « Celle qui porte sur les circonstances d'abord. Oui ou non, le crime dont elle s'accuse a-t-il été commis, et dans des circonstances qui rendent probable qu'elle y ait participé? Oui ou non, était-il dans son caractère d'y parti-

ciper? C'est ici que l'hérédité, l'éducation, le milieu, l'âge, le passé interviennent. Oui ounon, se sait-elle soupçonnée? Si c'est non, l'aveu du délire prend une valeur énorme. C'est qu'alors l'obsession sort du fond même de sa pensée. Si c'est oui, l'aveu peut devenir une présomption d'innocence. C'est la preuve qu'elle nepeut pas supporter la honte de cette accusation. . . »

— « Il me semble, " objecta le juge, « qu'alors elle devrait protester, tout au contraire. "

— « Et le délire, qu'en faites-vous? » dit le médecin. « C'est un fumeux afflux d'images non contrôlées qui envahissent le malade. Il ne les distingue plus de lui-même, il devient ces images. Quand il a su qu'on le soupçonnait, il s'est représenté vivement les conséquences de ce soupçon, il s'est vu arrêté, jugé, condamné. Tous ce j épisodes s'animent, se réalisent devant lui. Le départ entre sa personne vraie et celle que ses accusateurs incriminent n'est plus possible, et il avoue le crime qu'il n'a pas commis. Il croit qu'il l'a commis. Rappelez-vous cette sorcière brûlée à Clermont au moyen âge, et sur laquelle notre confrère André nous a lu une note si intéressante à l'Académie. Elle a confessé sa présence à un sabbat qui ne pouvait être qu'hallucinatoii'e. C'était marcher au bCi-

cher. Elle le savait. Mais elle délirait, et elle avouait un acte qu'elle n'avait jamais commis et qui la perdait... L'observation était très complète. Vous me direz : " elle s'est rétractée v< ensuite. » — Oui, mais comment? En déclarant qu'elle n'avait jamais fait ces aveux, au tribunal même devant qui elle les avait faits. La torture n'a pu les lui arracher de nouveau. Sur quoi, vous vous rappelez, le vieux chroniqueur s'indigne. S'il avait un peu fréquenté le Bois de Gros de son époque, il aurait su que cet oubli total est de règle, après les délires. Quand la dame de service a demandé au matin à Lady Macbeth : « Comment la reine a-t-elle " dormi? » celle-ci a certainement répondu : « Très bien . »

— " Mais cet oubli n'aurait-il pas été simulé? »

— " C'est peu probable. Des simulations de ce genre supposeraient une connaissance scientifique des troubles mentaux. C'est pourtant possible, et j'en reviens à mon principe : la recherche objective, celle du caractère d'abord. Est-ce à vous, le géologue, qu'il faut apprendre que tout se tient dans un terrain? Si vous rencontrez dans notre Limague des sédiments argileux, argilo-calcaires ou marneux, c'est qu'il y eut là une nappe lacustre. Un simulateur ne simule pas une seule fois. »

— « Les caractères changent pourtant. Il y a un premier crime. . . »

— « Certes, » dit Pacotte. " A vous alors de chercher objectivement encore ce que les astronomes appellent la troublante, l'astre qui produit une déviation dans la marche d'un autre astre. Là " — et il eut son petit rire silencieux — « il faut du diagnostic. Mais c'est tout l'art d'observer, le diagnostic, cette intelhgence des rapports. Quand un monsieur vous raconte qu'il a une sensation de doigt mort, des crampes dans les mollets, une difficulté à se réchauffer, ces petits signes ne vous apprennent rien, à vous. A moi, ils me révèlent la néphrite, aussi sûrement que si j'avais ouvert mon bonhomme et vu de mes yeux son rein rétracté, rouge, induré, chagriné... »

— « Nous en revenons au témoignage, » fit le juge. « Votre diagnostic, dans ce cas, ce n'est que son témoignage interprété. »

— « Non pas, non pas, » fit le médecin. " C'est son témoignage vérifié d'abord et contrôlé, par le pouls dépressible, le faciès blafard et bouffi, l'albumine... Au fond, il n'y a pas de problème du témoignage. Il n'y a qu'un problème des signes. Mais, » conclut-il en regardant la pendule, « il est midi passé. Je dois faire ma sieste. Vous savez, je me couche une heure,

à ce momenl-ci, tous les jours, dans mon lit, et déshabillé, sans dormir. A deux heures, je serai à la séance de l'Académie. Je vous y verrai? »

— « Non, )' dit Pingre; « je dois rentrer à Riom le plus tôt possible, pour une fin d'enquête. . . »

— " A la bonne heure, » fit Pacotte, « vous êtes comme moi. Vous pensez à l'inquiétude de votre inculpé, comme je pense à celle de mes clients. Je ne les fais jamais attendre. Ceux qui se croient gravement menacés et qui n'ont rien, quelle joie de leur dire : .< Vous n'avez rien. » La même, j'imagine, que celle d'un juge d'instruction quand il vient annoncer à un prévenu innocent qu'il n'a rien à craindre... Allons, adieu. Je vais chercher dans ces bouquins « — il montrait sa bibliothèque de sa vieille main, cordée de rides — « si je ne trouve pas quelques bons textes pour votre travail. J'ai là les deux volumes d'Esquirol — ils sont de 1838 — et le Traité médico-philosophique de Pinel, qui est de 1808. Ça n'est pas d'hier, mais c'étaient des chniciens, et la clinique ne vieilht pa.s. C'est ce qui la distingue des théories. Adieu, adieu. Heureuse enquête je vous souhaite, rapide et juste! » ;

« Le brave et cher hoTiime! » songeait le juge, une demi-heure plus tard, dans le train qui l'emportait de nouveau vers Riom. « Je l'ai fait parler tout de même, » songeait-il encore avec une singulière satisfaction. « Tout ce qu'il m'a dit de Lady Macbeth, il me le disait de GervaisMoreuil. Et ses derniers mots : Heureuse enquête, rapide et juste! que signifiaient- ils, sinon qu'il ne le croit pas coupable et que les aveux de son délire prouvent simplement le bouleversement que lui a causé l'accusation de son patron... » Et Pingre se répétait : « Il ne le croit pas coupable! Il a raison de se vanter de son diagnostic. C'est un fin clinicien et qui a un coup d'œil! ... Je n'étais pas entré depuis une minute, il savait le motif de ma visite. C'est égal, quand il parle d'aveux qui n'en sont pas, qu'est-ce qu'il fait, sinon de la théorie et de la plus arbitraire? » Un antagonisme grandissait en lui maintenant contre une affirmation qui dérangeait par trop ses habitudes d'esprit. v< Mais acceptons sa théorie » , conclut-il, « et

L'AVEU MEÏSTEDR 283

procédons d'après sa méthode, objectivement, et pensons aux circonstances, comme il dit. » 11 s'efforça d'appliquer toute son intelligence à cette analyse. Il revit en imagination le cabinet du notaire, le bureau, le tiroir, puis la croisée, le jardin en terrasse et, par une invincible association d'idées, la silhouette d'Edmond Cantelme derrière la fenêtre de la tour en échauguette. Le soupçon, si brusquement surgi dans sa pensée devant le geste de disparition aussitôt accompli par le jeune homme, venait de le reprendre. Etait-ilpossible, cependant, qu'avec un caractère que lui, son parrain, avait toujours connu si loyal, cet enfant eût commis cette abominable action, qu'il eût volé son père? Mais la troublante? C'était comme si Pingre eût entendu distinctement Pacotte prononcer ce mot chargé de tant d'inconnu. Quel procédé employer pour tirer la chose au clair? S'enquérir des relations d'Edmond à Paris? Pourquoi pas sur les spéculations de bourse de Moreuil? C'est qu'en dépit de ses affections, de ses désirs, de sa résistance même à la suggestion du médecin, l'instinct du limier judiciaire menait le juge sur la vraie piste. Il connaissait à Riom deux étudiants en droit comme son filleul, venus eux aussi en vacances pour les congés de Pâques. S'il les interrogeait? A quoi bon? Us

ne trahiraient pas leur camarade. D'ailleurs cette enquéte-là voudrait du temps, et il fallait agir vite. Ce soir, demain matin au plus tard, Gantelme reviendrait demander où en était l'affaire de sa plainte. Mais pourquoi ne pas communiquer son soupçon sur Edmond à Gantelme lui-même, qui procéderait aune recherche dans la chambre de son fils? Si l'on y retrouvait les billets de banque, tout serait fini. Oui, mais de quel droit, sur une impression très douteuse encore, infliger à un père un tel affront, une telle douleur? Et puis on pouvait ne pas retrouver les billets et qu'Edmond les eût cependant volés. S'il avait une dette pressante de jeu à régelr, ou bien une maîtresse exigeante à contenter, sitôt l'argent pris, sitôt expédié. Sur ce point, la vérification était aisée.

— « Je passe à la poste >» , se dit Pingre. « Je demande au directeur le cahier des recommandées delà semaine. Si le nom d'Edmond y figure et qu'il ait envoyé une lettre chargée, ce serait une preuve aussi ! . . . »

Ce projet avait cela pour lui, qu'il représentait une action immédiate, seul soulagement dans les crises de trop pénible incertitude. Le juge s'y fixa donc. A sa descente du train, au heu de prendre à droite, après l'avenue de la Gare, le boulevard du Gollège sur lequel il

habitait, il s'enfjagea, pour {magner le bureau fie poste, dans la rue du Marthuret, sang donner un regard à l'église de ce nom et à la célèbre Vienje à l'oiseau qui en décore le portique. D'ordinaire, et en dépit de l'accoutumance, il s'arrêtait toujours devant cette merveille de la sculpture auvergnate. Elle avait, pour le minéralogiste passionné, ce charme d'être en domite, cette trachyte d'origine ignée qui compose la masse rocheuse du puy de Dôme. Il s'agissait bien du problème des roches éruptives, maintenant! Il avait pris la rue Grenier II était devant le bureau de poste... Il n'y entra pas. Un scrupule d'ordre professionnel le saisissait de nouveau, et le paralysait :

— i< Du moment que l'affaire n'est pas introduite, je n'ai pas le droit de faire acte déjuge d'instruction. Demander cette communication au receveur, c'est lui demander une illégalité. . . »

C'était sui^tout — mais Pingre se rendait-il compte du fond dernier de sa pensée? — c'était provoquer la curiosité de ce receveur qu'il savait perspicace et fureteur. C'était risquer, lui parti, que ces yeux réfléchis — il les voyait à cette minute — consultassent à leur tour ce registre des recommandées; et qu'ils rencontrassent le nom d'Edmond Cantelme accolé à celui de quelque

286 l'aveu MiiNTEUR

femme demeurant au Quartier Latin. A quel degré le juge aimait son filleul, ce recul devant cette seule possibilité en témoignait, et la volteface d'idées qui le faisait maintenant se diriger vers la rue où logeaient lesMoreuil. Ne valait-il pas mieux écarter, au moins momentanément, ce soupçon sur ce filleul, qui ne reposait que sur une hypothèse, et couler à fond d'abord le fait indiscutable, celui de l'aveu du clerc? Si Pacotte ne croyait pas à la véracité certaine de cet aveu, il n'en niait pas l'importance. Il l'admettait à titre d'indication, mais de quoi? D'un bouleversement, également exphcable parla révolte et par le remords. Il y avait tout de même une enquête à pousser sur ce point. Comment? En insistant pour que la mère interrogeât encore son fils. A mesure que Pingre approchait de la maison de la veuve, il se sentait, lui si déterminé d'habitude dans ses démarches de magistrat, incapable, une seconde fois, d'aller jusqu'au bout de cette démarche-là. Elle était trop dure. La malheureuse femme devait déjà tant souffrir! Autre arrêt, comme sur le seuil du bureau de poste tout à l'heure. Autre départ le long des boulevards qui cernent Riom de leur ceinture. Le premier projet, celui de l'enquête sur Edmond, ressaisissait le juge :

— « hsi troublante?. . . » songeait-il. "Pacotte a

LAVEC MENTEUR 287

raison. Nous en subissons tous, des troublantes. ( '/est la déviation de l'astre, mais si la déviation fausse la ligne de l'orbite, elle ne la détruit pas. Nos troublantes nous font commettre des actions hors de la courbe de notre caractère. Ce caractère n'est pas détruit. Tel que je connais Edmond, et en supposant qu'il ait pris k s deux mille francs, il n'en est pas moins un j^;arçon de cœur. S'il savait que son père soup- ( onne Moreuil, lui coupable, il ne le supporterait pas. Mais s'il est coupable, il doit bien penser que son père fait des recherches pour retrouver les deux mille fraacs, et, par conséquent , qu il soupçonne quelqu'mi . . . Hé , non ! Quel a été son calcul? Que Gantelme remettrait les deux liasses de billets de banque dans son coffre-fort avant de remonter pour le dîner, et ne les recompterait pas. Une fois dans le coffi*e-fort, et mêlés aux autres, quand constaterait-il le déficit? Dans plusieurs jours, peutêtre plusieurs semaines, trop tard. Il devrait passer la somme manquante aux profits et pertes, comme ils disent. Oui. Voilà le principe de la tranquillité d'Edmond. . . Sa tranquillité? En attendant, il nous fuit tous. Il a peur. Qu'il apprenne qu'iui innocent va être inculpé, — et quel innocent ! — l'honneur en lui se révoltera, s'il est coupable. De cette ligne -là, aucune

288 L'AVEU MENTEDR

troublante ne le fera dévier. . . Mais est-il coupable? Je le verrai bien à ses yeux, pendant que je lui parlerai — car je vais lui parler. »

Et déjà il suivait la route qui, par le faubourg, mène à la vieille église de Mozat, débris d'une abbaye bénédictine où se ti'ouvent les châsses fameuses de saint Galmin et de saint Austremoine. Vingt minutes de marche, et il arrivait devant le porche en plein cintre du douzième siècle. Il resta déçu de ne pas apercevoir le jeune homme en train de dessiner. Ces soi-disant séances de croquis, d'après le vénérable sanctuaire riomois, n'étaient-elles qu'un alibi? Pingre fit le tour du monument. Toujours rien. Il entra. Les chapiteaux romans de l'intérieur, ces chefs-d'œuvre de l'art auvergnat, pouvaient avoir tenté le crayon de l'étudiant. . . Edmond Gantelme était là en effet, qui copiait l'un des plus étranges, représentant des hommes nus à cheval sur des chèvres. Le bruit des pas du nouveau venu sur le pavé lui fît relever la tête. Il reconnut son parrain. Il pâlit, puis rougit, avec une violence qui se raccordait trop bien à son geste de retraite derrière la croisée, quelques heures auparavant. Il avait reçu un coup au cœur. Le juge aussi. Cette pâleur et cette rougeur, c'était l'évidence. Pourtant il voulait douter encore.

D'ailleurs l'évidence ne suffisait pas. Il fallait la preuve.

— - « Je ne savais pas te trouver, » commencat-il. "Voyons ton dessin? » Et avec bonhomie : u Mais ce n'est pas mal du tout, ce croquis-là. Qu'elles sont drôles, ces chèvres affrontées, avec leurs barbiches qui se rejoignent et font ornement! Tu as bien raison d'aimer ce solide Roman auvergnat... On a un peu gâté cette église, en couvrant la nef centrale de cette voûte en croisée d'ogive. C'est égal, quels artistes que ces anonymes du moyen âge ! C'est jusqu'ici, ou jusqu'à Ennezat, que je dirige ma promenade, quand je veux me distraire de quelque gros soucis. Aujourd'hui j'en ai vraiment un, et très gros. Tu devines lequel? "

— -ii Non, » fit le jeune homme, penché de nouveau sur son dessin. Mais sa main tremblait un peu et elle écrasait la pointe du crayon sur le papier.

— " Comment? Ton père ne t'a rien dit?»

— « Sur quoi?" demanda Edmond.

— « Mais sur l'incident de l'autre mardi. Un vol, tout simplement, commis chez lui, dans son cabinet, a cinq heures et demie du soir! Un client lui apporte vingt mille francs en deux paquets de billets de banque épingles. Il met ces paquets dans le tiroir de droite de son bureau et

290 L'AVEU MENTEHR

raccompagne le client, sans se rappeler qu'il a laissé les clefs sur la serrure. La conversation se prolonge. Ils font les cent pas dans la rue, un quart d'heure peut-être. Ton père rentre. Il reprend les billets, pour les serrer dans son coffre-fort. Il les avait comptés avec son client. Il les recompte, bien par hasard, distraitement. Il n'y en avait plus que dix-huit. Or, il n'était entré qu'une personne dans la pièce, une seule.. . »

— « Et laquelle? »

— « Le second clerc. »

— « Gervais Moreuil? » dit Edmond, d'une voix étranglée. " On le soupçonne? »

— « On ne le soupçonne pas, » rectifia le juge. « On le tient. Il était resté dans l'Étude, seul,

je te répète, après le départ de ses camarades, à classer quelques documents. Pendant que ton père et son client causaient sur le trottoir, il est entré dans le cabinet pour poser ces documents sur le bureau, comme il était convenu. Quand il est soiii de la maison, ensuite, il ne s'est pas arrêté pour dire à ton père qu'il avait fini son travail. Il allait vite, très vite, d'une allure qui s'explique trop, celle de quelqu'un qui Adent de faire un mauvais coup. Avec cela, nous avons su qu'il jouaille à la Bourse. Enfin, c'est le flagrant délit. S'il n'était pas tombé,

aussitôt, malade d'une fièvre typhoïde, il serait déjà en prison. »

— « En prison? » répéta l'étudiant, qui ne feignait plus de dessiner maintenant. Son saisissement était trop fort.

— « Oui, la plainte de ton père est entre mes mains. Je la garde par devers moi, uniquement à cause de cette fièvre, pour éviter au malade une émotion qui risquerait d'être fatale, à lui et à sa pauvre brave femme de mère. Mais dès qu'il se remettra!... La loi d'abord, n'est-ce pas?... Le croirais-tu? A mon âge, après tant d'années d'exercice, je devrais être endurci contre les émotions de cette sorte. Eh bien, non! Je suis malheureux, oui, malheureux, je n'exagère pas, à l'idée qu'un jeune hommebien né, bien élevé, fils d'un père irréprochable, que j'ai connu haut comme ça et si gentil, avec une mère comme la sienne, ait pu se dégrader au point de commettre une pareille vilenie, un cambriolage! C'est le vol qui n'a même pas pour lui le courage dans le danger... Et voilà un garçon perdu. Condamné, c'est pour lui la fin de tout. Acquitté, — avec le jury, tout est possible, — c'est qu'il aura bénéficié d'un dernier restede doute, mais qui laissera planer à jamais sur lui quelque chose d'infamant. Il devra quitter Riom, quitter son métier. S'il veut se

292 L'AVEU MEINTEQR

replacer, on demandera des renseignements à ton père. Tu devines ceux qu'il donnera, qu'il devra donner... En ai-je vu, dans mon métier, de ces catastrophes de vie privée ! Celle-là, vraiment, est trop sinistre. Elle m'a jeté dans une tristesse contre laquelle j'ai essayé de lutter en venant à Mozat, chercher une belle impres- \ sion d'art. Et puis, je t'ai rencontré, et tu vois!... J'ai eu tort de te parler. Je l'ai encore aggravée, cette tristesse... Allons, adieu, mon enfant. Finis ton dessin. Moi je pousse jusqu'à Tournoël. La minéralogie, c'est mon autre remède. Je trouverai bien quelque scorie intéressante au bas du volcan de la Bannière. »

— « Ainsi, c'est lui le coupable. C'est lui! C'est lui!... » se disait le juge en commençant d'exécuter le programme de promenade qu'il venait d'énoncer. « Plus de doute possible. Comme il a tremblé quand il m'a vu! Et quand je lui ai nommé Moreuii, comme son visage a changé ! C'est tout de même la preuve qu'il reste l'enfant sensible que j'ai connu. Sa faute

est un accident. Pacotte a l'aison : il y a dans sa vie une troublante. Laquelle? Le jeu? L'amour?... Quoi que ce soit, comment n'a-t-il pas avoué tout de suite? C'était si simple... Mais non, mais non, monsieur Pingre, ce n'était pas simple. Je viens de le constater par Moreuil : l'aveu impulsif, ça ne compte pas. C'est l'aveu voulu qui a de la valeur. Pourquoi? Parce qu'il se raccorde à tout le caractère. C'est aussi cet aveu-là qui efface la faute. Il prouve le repentir.. . Edmond va-t-il se repentir?... En m'en allant comme j'ai fait, je lui facilite son retour à Riom, auprès de son père. Il m'a vu partir pour Tournoël, il n'aura pas peur de me rencontrer. . . Son père? Ça lui sera dur de parler à son père. Ils ne se sont jamais très bien entendus. Au lieu qu'avec moi... Ah! si c'était mon fils! Alors il n'aurait jamais commis cette action-là Je l'aurais suivi de tout près. Cantelme, lui, c'est l'homme d'une idée toute faite sur les gens, et puis qui ne les regarde plus. « Mon fils, je le connais. . . » Que de fois il m'a rembarré avec cette phrase, quand je n'étais pas de son avis sur Edmond! Tout de même, c'est un si brave cœur et qui ne méritait pas ce chagrin... Quelle heure est-il?... Trois heures et demie... Si Edmond avait sa bicyclette, il serait peut-être à Riom déjà. Mais l'avait-il?

J'aurais dû vérifier cela. Je ne pensais qu'à l'étudier, lui. Vous avez eu tort, monsieur Pingré. Un bon juge d'instruction a l'œil atout. »

Triste et spéculatif, tantôt ramassant une pierre, tantôt mâchonnant une herbe, l'excellent homme allait devant lui, dans ce paysage, dont il connaissait si bien et les lignes visibles et les dessous. Non. Il n'avait pas l'œil à tout, le pauvre juge! Le puy de la Bannière, celui de la Nugère, celui de la Louchadière, celui de Jumes, surgis là-bas, n'intéressaient plus, durant cette longue promenade, le parrain d'Edmond, uniquement fixé sur cette question : « Va-t-il parler à son père? »

Et il ne se hâtait pas de revenir, obéissant à cette loi singulière de certaines anxiétés qui veut que nous reculions la minute où nous saurons. C'était comme s'il eût, par son absence, donné un peu de temps à son filleul pour ce revirement de conscience. Il était six heures, et la nuit tombait, quand il fit tourner la clef dans la serrure de sou appartement. Il avait cette habitude de rentrer ainsi sans bruit, et nul accueil ne lui plaisait mieux que celui de son vestibule désert, où une grande vitrine prolongeait son musée de minéraux auvergnats. D'un pas lassé, il se dirigea vers son cabinet de travail. Debout devant la fenêtre, son buste mince

détaché sur le tulle à fleurs des rideaux, Edmond Cantelme attendait! Le juge sursauta de le reconnaître, et l'émotion de cet instant alla rouvrir en lui la plus profonde source de tendresse.

— « C'est moi, parrain, » dit simplement Edmond d'une voix étouffée.

— « Eh bien! mon enfant!... » répondit Pingré qui n'acheva pas sa phrase. La voix lui manquait aussi, et il se mit à chercher des allumettes, en répétant pour s'affermir : « On n'y voit plus. Pourquoi n'as-tu pas demandé une lampe? "

— « Non, parrain, pas de lumière, » reprit le jeune homme. '< Pas de lumière... Écoutemoi d'abord... J'ai quelque chose à te dire. » Et, après un silence : « Quelque chose de très lourd. Les deux billets de mille francs qui ont disparu de chez mon père, c'est moi qui les ai volés. Je viens de les déposer sur son bureau, bien en vue, dans une enveloppe. A l'heure qu'il est, il les a retrouvés, il va retirer sa plainte. . . Mais je n'ai rien écrit sur l'enveloppe, rien mis dans l'enveloppe que les billets. Il va retirer sa plainte, mais il pourrait garder un soupçon sur Gervais Moreuil. . . Toi aussi, peutêtre, tu l'aurais gardé, si je ne m'étais pas dénoncé. » Et sur un geste dubitatif de Pingre :

« Tu vois. Pauvre Moreuil! Il faut que papa également sache la vérité. Il le faut pour l'honneur de ce garçon, pour son avenir, » et d'un accent ferme cette fois : " pour mon honneur aussi. C'est le seul moyen de réparer le tort que je lui ai fait. Mais, parrain, il y a une épreuve que je n'aurais pas la force de supporter : une explication avec mon père. C'est toi qui lui diras ce qui est, parrain. Je te le demande, je t'en supplie... » Il joignait ses mains, dans un geste de désespoir que le juge arrêta en l'attirant contre lui. « Oh! mon parrain! Que tu es bon! Tu me comprends, toi! Tu diras à père que je suis prêt à tout pour racheter, mais, s'il ne veut pas que je m'en aille de chez lui, qu'il ne me parle pas. Encore ma mère, ce serait bien dur. Mais elle m'aime tant!... Papa aussi m'aime. Je le sais, je le sais, " insista-t-il. " Seulement. . . Enfin, s'il me parle, il me dira des mots qui me feront m'en aller de chez nous... Ah! parrain, promets que tu obtiendras cela de lui, qu'il ne me parle pas. Si tu m'aimes, promets, promets. .. »

— « Assieds-toi, » dit Pingre, qui tremblait aussi. Par- dessous le drame des remords du jeune homme, il en apercevait un autre, une de ces tragédies latentes comme la vie de famille en comporte trop souvent, l'irréductible et doulou-

reux malentendu de deux êtres du même sang et qui ne se sont jamais montrés l'un à l'autre dans leur vérité. Il avait souri bien des fois, à part lui, des jugements portés par Cantelme sur son fils, en essayant un peu de les redresser, avec une infinie prudence. Il se rendait trop com.pte que le père jalousait obscurément l'affection du filleul pour le parrain. » Comme il serait étonné si Edmond lui était présenté! » se disait-il souvent à lui-même, sans deviner pourtant à quel degré ce père et cet enfant étaient devenus étrangers l'un à l'autre, l'un engoncé dans son métier jusqu'à la convention, l'autre... Mais il allait savoir quelle troublante, pour parler toujours comme Pacotte, avait dévié l'autre. « Oui, » iusista-t-il, «assieds-toi. " Et, cherchant parmi ses papiers la feuille sur laquelle le notaire avait écrit sa dénonciation, il la déchira par menus morceaux, en disant au jeune homme qui le regardait étonné :

— " C'était la pièce accusatrice, celle que je devais remettre au procureur. Elle est détruite. Moreuil n'a plus rien à craindre. Te voilà un poids de moins sur le cœur. A présent, et si tu veux que je fasse ce que tu me demandes, il faut me répondre. A Paris, tu as joué? »

— u Jamais, mon parrain. "

— « Alors, cet argent, tu Tas pris pour une maîtresse? "

— « Oui. »

— « C'est elle qui t'a entraîné, qui t'a dit : « Ton père est notaire. Les notaires sont « riches... »

— « Non, parrain, non, non, » interrompit l'étudiant. « Elle n'est pour rien dans tout cela.. . »

— « Pour rien? Pour tout, voyons! Elle t'a demandé de l'argent. "

— « Non, mon parrain. »

— « Mais puisque tu avoues que tu as volé pour elle! Encore une fois, ne mens pas. Sinon... Réponds : tu vis avec elle à Paris? "

— « Non, mon parrain... Ah! C'est une histoire bien simple, mais qui m'a fait déjà tant souffrir! Mon amie est établie. Je l'ai rencontrée au théâtre. Je lui ai parlé. Elle est modiste. Je l'ai revue. J'en suis devenu amoureux. De son côté, je crois qu'elle m'aime. Malheureusement, elle est coquette. Elle est courtisée. Elle est ambitieuse aussi. Il y a quelqu'un de plus riche que moi qui s'occupe d'elle. Jusqu'ici elle s'est défendue, mais elle a, pour cette fin de mois, une grosse échéance, de deux mille francs exactement. J'ai eu peur, quand je reviendrai, qu'elle ne me dise : « On s'aime bien, les deux.

L'AVEU iMENTEUR 299

« mon petit, mais tu sais, il y a la vie. » Depuis mou départ pour les vacances, je ne pense qu'à ça. Comment l'aider pour empêcher ce qui me désespérerait? Vingt fois, parrain, j'ai été sur le point de te raconter mon histoire et de t'emprunter ces deux mille francs. Et puis j'ai reculé, j'ai pensé : « Il dira tout à « mon père, et on m'empêchera de retourner « à Paris." J'étais dans le jardin, l'autre aprèsmidi, à me ronger le cœur. A ce moment je passe devant la fenêtre du cabinet de papa. Elle était entrouverte, la pièce vide, les chefs sur le tiroir. . . Alors. . . »

Il s'arrêta. La honte de ce souvenir était trop forte.

— "Alors, » dit le juge, «tuas couru chercher une des chaises de bois du kiosque, pour te hausser jusqu'à l'appui. C'est pour cela qu'en me voyant aller et venir, de ce kiosque à cette fenêtre, tu as eu peur?. . . » Et même dans le mouvement de pitié qui lui secouait le cœur il éprouvait une petite satisfaction de métier à constater la justesse de sa construction de détective. Et sur un geste d'assentiment du jeune homme : « Tout cela, » continua-t-il, « c'est du passé et qu'il s'agit d'effacer, comme tu dis.. . "

Il marcha quelque temps dans la chambre,

300 l'aveu menteur

puis, s' arrêtant devant le fauteuil où Edmond était assis, et solennellement :

— u Je ferai ce que tu me demandes. Oui, j'obtiendrai de ton père qu'il ne le parle jamais de ton égarement, mais tu vas écrire une lettre sous ma dictée et me jurer sur l'honneur, sur ton honneur retrouvé, que tu te conduiras comme il sera dit dans cette lettre. Ce sera pour moi la preuve — la seule preuve — et je n'en admets pas d'autre, tu m'écoutes? — que tu te reprends véritablement. Quand je te l'aurai dictée, cette lettre, si tu trouves cet engagement trop dur, nous la détruirons, comme la plainte tout à l'heure. » Il en montra les fragments dans la corbeille. " Mais je ne me mêle plus de rien. Je fais mon devoir en prévenant ton père, et tu t'arranges avec lui. »

— " Dictez, parrain, " fit le jeune homme, et prenant une feuille dans le casier à papier, d'un geste décidé : « Vous avez ma parole. »

— " Comment s'appelle cette femme? » dit le juge.

— « Charlotte Dardenne. »

— « Écris : Mademoiselle Dardenne » .

— «Mais?... » interrogea Edmond dont la plume resta suspendue.

— « Mademoiselle Dardenne >' , répéta le parrain d'une voix si impérative que le filleul obéit,

L'AVEU MEINTEUR 301

cette fois. « f'^ous trouverez ci-inclus les deux billets de mille francs cfui vous sont nécessaires pour l'échéance dont vous m'avez parlé. Je vous les envoie par pli recommandé et avec un accusé de réception. Ne prenez pas la peine de me répondre. Mon père a décidé de me garder dans son Etude pour remplacer un de ses clercs qui lui fait défaut. Je ne retournerai donc pas à Paris. Je vous prie de recevoir mes meilleurs compliments. » Signe... Maintenant l'adresse. Voilà une enveloppe. »

La plume du coupable demeurait de nouveau suspendue.

— « Je déchire la lettre? » demanda le juge en étendant la main pour prendre la feuille.

— «Non, parrain, " dit le jeune homme, et, d'une écriture redevenue ferme, il libella :

Mademoiselle Charlotte Dardenne

modiste

37 bis, rue Saint-Placide, Paris.

— « Je me charge de fermer la lettre et de l'envoyer,» reprit Pingre, « avec les billets. Tu me rendras cet argent plus tard... Relève la tête, mon ami. Tu es un honnête homme pour toute ta vie. Tu vas rentrer chez toi. Tu dineras, comme si de rien n'était. Je verrai ton père

ce soir, après le dîner, soit qu'il \denrie ici, comme c'est probable, m'annoncer la restitution de l'argent disparu, soit que j'aille chez vous. Je saurai lui dire les mots qui l'empêcheront de te parler. U t'aime à sa façon, qui n'est pas toujours adroite, mais il t'aime, profondément, paternellement, et il te le prouvera en se taisant. . "

— u Et Moreuil? " fit le jeune homme.

— ^< Ton père ne peut pas le reprendre. Il ne faut pas que vous vous trouviez en face l'un de l'autre. Tu serais trop peiné. Mais nous le placerons. J'en fais mon affaire. Allons, adieu, mon enfant. Ne nous attendrissons pas. Ce n'est pas sain, et c'est de santé que tu as besoin » — il montra la lettre — « pour ne pas faiblir. »

— « Je ne faiblirai pas, " dit Edmond. « Ça m'a fait trop de bien d'être délivré, d'avoir avoué. "

— « D'avoir avoué, et il est délivré, » songeait Pingre, demeuré seul. « L'autre aussi avait avoué, et cet aveu l'accablait. . . Si je l'écrivais, ce mémoire sur le témoignage dont je parlais à

Pacotte, ce serait un point à marquer : l'état mental où l'aveu laisse celui qui l'a fait... Délivré? I^e pauvre petit l'est de son remords, et de cette femme, parce qu'il l'associera désormais à ce remords.., Mais je l'écrirai, ce mémoire. Je dois l'écrire. Comment n'en ai-je pas eu l'idée plus tôt?... Et puis, si je l'écris, Pacotte ne pensera plus que je ne suis venu chez lui que pour l'affaire Moreuil. Il ne faut pas qu'il soupçonne jamais la vérité sur le fond de cette affaire. J'écrirai le mémoire... Allons, monsieur Pingre, vous n'avez pas perdu votre journée. »

Janvier 1920.

Page 1