DE FEMME
— " Ah ! mon Roger, quelle joie de te trouver à la maison! Je ne t'espérais pas avant le dîner. Embrasse-moi. . . Encore, . . Comme c'est bon de se revoir quand on ne s'y attend point!... Ne me gronde pas. Ne me dis pas queje ne suis pas raisonnable. Tu es mon mari et je t'aime. Je t'aime. Je t'aime, après deux ans, comme au premier jour. Qu'est-ce qu'il y a au monde de plus raisonnable, pour une femme, que d'aimer son mari? Répondez, monsieur... "
Et Marianne Cheverny regardait de ses beaux grands yeux bleus celui auquel s'adressait ce papotage enfantin et tendre, avec une passion qui éclairait tout son charmant visage. Elle avait vingt-deux ans à peine. Sa fine taille s'alourdissait un peu, signe d'une grossesse
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commençante qu'elle n'essayait pas de cacher. Elle en était trop fière. Elle en sauvait la disgrâce par une tunique de satin souple dont l'harmonie noire et bleue donnait un éclat plus vif à son teint de blonde, — toilette évidemment très étudiée, mais pour plaire à l'homme qu'elle étrei^nait contre elle, après une heure et demie de séparation, du même fîfeste qu'après une longue absence. Autour de ce couple, par cette après-midi de mai et dans le petit salon dont les fenêtres ouvraient sur les arbres de l'avenue du Bois-de-Boulogne, c'était le frais et coquet décor d'un appartement installé avec la prodigalité des débuts de ménage pour l'avenir d'un joli bonheur. Les silhouettes légères des meubles du dix-huitième siècle profilaient leurs lignes délicates sur des boiseries claires du même style. Quelques tableaux des maîtres de cette époque, épaves sauvées de la vente de la célèbre collection Mesnii — le nom de jeune fille de Mme Cheverny — achevaient de parer cet asile, dont chaque détail révélait l'opulence, depuis les vieux tapis de prière détachés sur un fond beige, jusqu'à la pendule de la cheminée, — un chef-d'œuvre de l'école de Caffieri. Les Chevernv étaient entrés dans la vie conjugale avec près de cent cinquante mille francs de rente. Dès sa première jeunesse, et malgré sa
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fortune, Ho^er n'avait pas voulu être un oisif. Il avait passé brillamment l'examen des Affaires étrangères, occupé avant la guerre deux postes à l'étranger. En lîJJ4,il avait, très simplement, mais très bravement, lait son devoir. Blessé une première fois, puis une seconde, c'est dans l'hôpital où cette deuxième blessure l'immobilisait qu'il avait connu Mlle Mesnil et qu'ils s'étaient fiancés. Retourné au iront après son mariage, et revenu indemne, il s était, aussitôt démobilisé, fait attacher au ministère. Amour, fortune, jeunesse, honneur — que de conditions pour être heureux ! Pourtant il conservait au fond de ses yeux, en rendant ses baisers à sa jeune femme, une anxiété qu'elle ne remarqtua point, tout à cette enfantine joie du « revoir » . Elle ne remarqua pas davantage, — mais comment eût-elle attaché une secrète signification à une phrase si simple? — que la voix de Roger s'assourdissait pour lui dire :
— « Tu sais. Ton réticule est retrouvé. >'
— « Ah ! )' fit-elle en battant des mains gaîment. « C'est trop de chance! Mais où? Mais par qui? Mais comment? »
— u Par le domestique de Mme Prunayre, en faisant le salon, ce matin. Tu l'avais oubhé sur un coin dn canapé. Il avait plisse sons un Ciîus-
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sin, tout bonnement. Elle l'a renvoyé à l'instant. Le voici. »
Il tendait à Marianne un petit sac de moire qu'elle saisit d'un geste joyeux en s'écriant :
— « Tu vas comprendre pourquoi j'étais si fâchée de l'avoir perdu. Mon grondeur me dira encore que je ne ne suis pas raisonnable... Tiens. Regarde ce que j'y ai toujours. »
Elle avait tiré du réticule lui mince écrin de cuir qu'elle ouvrit en pressant sur le fermoir. Elle découvrit ainsi une photographie de son mari, sur laquelle, avec une gaminerie câline, elle appuya ses lèvres.
— " Ton portrait de blessé, mon Roger. Il m'accompagne dans mes courses. Quand je suis seule dans l'automobile, je lui parle. Je me souviens de ton départ pour le iront, tout de suite après notre mariage. C'est ce portrait à qui je racontais mon horrible inquiétude. Quand je pense maintenant à ce qui aurait pu arriver, j'en ai la petite mort, et je dis merci au bon Dieiï^ du fond de mon cœur, de t'avoir préservé. Voilà pourquoi j'étais si triste, à l'idée que ce petit sac était perdu... Quel bonheiu' que ce domestique l'ait retrouvé! Une chose m'étonne : j'avais bien cru l'avoir posé à côté de mol, près de la table à thé. J'aurai eu une distraction. Il y avait tant de monde chez Mme Prunayre ! . . , «
— < En e^^fet, c'était son jour, » reprit Chevcrny, et, comme distraitement, — encore là, si sa femme l'avait observé, l'anxiété de ce repard l'eût étonnée, — « tu ne m'as rien dit de cette visite. Qui as-tu vu? »
— >< Qui n'ai-je pas vu! » répondit-elle. « Il y avait Mme Ethorel et Mme Moraines. Ah! elles ne rajeunissent pas!... Mme de Lignerac, plusjolie que jamais. . . Mme Morsan, Mme Verdier, cette folle de Sabine Liauran... Quelques hommes, les mêmes. Ceux que Mme Prunayre appelle sa vieille garde : Crucé, Gourtin, d'Aydie. . . » — Et, rieuse : — «Mais étes-vous inquisiteur, mon doux tyran ! Et qu'est-ce que tout cela peut bien vous laire?. . . Vous savez si bien que je n'ai pensé qu'à vous!... Venez plutôt dans ma chambre, que je me débarrasse de ce chapeau qui me serre la tête... Je l'ai pris parce qu'il te plaisait. Je le crois seyant, mais ce qu'il pèse, avec son velours ! . . . Tu viens?. . . »
— u Non, » dit Cheverny. «Je dois absolument sortir. J'ai besoin de causer avec Daubarède pour la prochaine élection au cercle. . . »
— « ïl était là aussi, Daubarède, hier. Nous avons beaucoup bavardé, et de qui?... Tu ne devines pas?... Mais de toi. Quand je me trouve avec un de tes camarades d'enfance, et de jeunesse, je suis si heureuse. Je voudrais
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tout savoir de tout ce que tu as fait depuis que tu existes... Allez chez votre ami, monsieur mon quitteur. Mais, si vous pouvez, rentrez prendre le tiié avec votre Marianne qui n'attend personne... Non, ciiéri, va et viens comme tu veux. Prends la voiture. Je n'en ai plus besoin. >■
— " Comment aurais-je pu l'interroger?... » se (lisait Cheverny, quelques minutes plus tard, en roulant dans l'automobile de sa femme vers la rue du Cirque, où demeurait son ami. « Il y a des questions qui sont des insultes... Elle, une voleuse? Mais c'est monstrueux, et ce n'est pas vrai! Quand elle a ouvert le petit sac, si elle avait été coupable, elle aurait eu une hésitation d'abord, puis une surprise en constatant qu'il ne contenait plus l'objet volé. . . Ou bien elle est la plus abominable comédienne, et cela, non, non, non!... Alors, comment expliquer?... Pauvre Daubarède ! Comme il était ému pour m'apprendre cette horrible histoire! Il faut qu'il mêla répète et dans tout son détail... Maintenant que je sais que Muie Morsan était là, tuut
s'éclaire... Quand même, ça aussi, c'est monstrueux. Ce n'est pas possible... Pourtant?... Ah! si je n'avais pas Julien pour en parler, je crois que je deviendrais fou ! . . . »
Cbeverny avait la réputation méritée d'être mi caractère très ferme, très réfléchi. Gomme beaucoup de jeunes gens de la Carrière, il s'était dressé à cette espèce d'impassibilité voulue, qui devient chez quelques-uns un véritable stigmate professionnel. Chez lui, cette froideur du masque correspondait à une aversion foncière pour l'étalage de ses sentiments intimes. Aussi, quand il entra dans le fumoir où se tenait Daubarède, celui-ci ne put retenir un geste de surprise devant les traits décomposés de son visiteur, d'ordinaire si maître de soi.
— « Tu as parlé à ta femme? » interrogeat-il presque épouvanté. « Qu'a-t-elledit? Et toi, qu'as- tu fait? Que s'est-il passé? »
— " Ceci, » répondit Cheverny. " J'ai remis le sac à Marianne sans rien lui dire, ni lui dememder. Si tu l'avais vue le prendre, l'ouvrir, si tu l'avais entendue ensuite, et ce qu'elle m'a dit, elle, tu saurais comme moi qu'il n'y a rien de vrai dans cette immonde accusation, rien, absolument rien! Je n'ai même pas pu la lui formuler. C'était l'outrager. Mon ami, elle n'est
pas coupable de cette infamie. Je te jure qu'elle n'est pas coupable.»
Il serrait les mains de l'autre dans les siennes, en proférant ce serment, avec une énergie désespérée, celle d'un homme qui se débat contre des circonstances dont l'évidence matérielle contredit pour lui, trop douloureusement, une évidence morale. Dans ces minutes d'extrême émotion, où le fond le plus intime de l'être est touché, nos atavismes semblent nous remonter au visage, et dégager, dans notre physionomie, le type héréditaire, dont nous ne sommes qu'un moment. Les Gheverny viennent des Gévennes, de ce rude pays où les montagnes dévalent vers la Provence et qui a fourni aux guerres reli- 'gieuscstant de soldats, à la fois durs comme leurs rochers et ardents comme ce Midi tout proche. Les yeux sombres de Roger, avec leurs prunelles noires et brûlantes dans sa face osseuse, son front obstiné, son nez aquilin, son menton frappé d'une fossette, apparentaient Aisiblement le correct secrétaire d'ambassade de 1919 à ces Camisards de 1702, capables de toutes les violences pour la défense de leur foi. La foi, le fanatisme de celui-ci, c'était, après une jeunesse dont les passions avaient toujours été mêlées de remords, l' honneur de son foyer si récent, auquel il s'était donné tout entier. Quel
contraste avec l'aini fraternel qUi avait provoqué cette crise, en acceptant de se charger d'une cruelle mais nécessaire révélation! Julien Daubarède était un grand garçon de trente ans, comme Roger, tout rose et blond, avec des yeux gris très fins, pris entre des paupières déjà bridées. C'était un Tourangeau paresseux et subtil, qui s'était, lui aussi, bien conduit pendant la guerre, — comme l'attestait le ruban noué à la boutonnière de son veston. A peine libéré, il s'était réinstallé dans ses indolentes habitudes de célibataire riche. Il s'occupait, quand son camarade était entré, à disposer sur une table volante les cartes d'une u patience " . Quel contraste encore que cette amusette de ^< clubman -' au repos, avec la solennité de cet entretien !
— « Mais non, mon ami, » répondait-il à la protestation passionnée du mari, outragé dans la probité de sa femme. « Non, Marianne n'est pas coupable. On n'est pas coupable d'avoir des accès de kleptomanie. C'est le cas ici. Il est trop évident qu'en prenant, chez Mme Prunayre, une petite boîte d'or parmi vingt bibelots, sur un guéridon, et la cachant dans son réticule, elle n'a pu obéir qu'à une impulsion morbide. Riches comme vous êtes, gâtée par toi comme elle est, que pouvait-elle faire de
cette boîte if . . . La vendre? Non. . . Pas seulement la mettre dans une \itrine, puisque Mme Prunayre vient chez vous et l'aurait reconnue. Mais ta pauvre femme est enceinte, et dans cet état, les médecins s'accordent tous là-dessus, il se produit des détraquements nerveux qui disparaissent avec la délivrance. Quand je t'ai appris la triste cliose, tu admettais toi-même cette explication. »
— "Je ne l'admets plus, parce que j'ai vu Marianne ouvrir le sac. Je te répète : si elle m'avait joué cette comédie-là, elle ne serait plus ni une kleptomane, ni une détraquée. Elle serait un monstre. »
— " Te voilà justement dans le chemin où tu m'avais promis de ne pas entrer, » reprit Daubarède, «celui des exagérations. Happelle-toi. Je t'ai dit : Mon ami, je suis chargé auprès de toi de la mission la plus pénible. Mais notre amitié a vingt ans de bouteille. Depuis notre entrée au collège, nous fraternisons. J'ai été le témoin de ton mariage. Si quelqu'un peut t'avertir d'une situation à laquelle il faut couper court, c'est moi. Mais tu vas me donner ta parole de ne pas te monter la tête, et d'agir avec bon sens, c'est-à-dire froidement. »
— «Jeté l'ai donnée, » répondit Gheverny, «et je l'ai tenue, tant qu'il s'est agi de savoir
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d'abord, ensuite d'épargner la sensibilité de ma femme. Je sais maintenant qu'elle n'est pour rien dans l'action dont on l'accuse, et alors.. . "
— « Alors, quelle explication donnes-tu à des faits qui ne sont pas discutables? Mme Cheverny est en visite chez Mme Prunayre. Sur le point de partir, elle n'a plus son réticule. On retrouve ce réticule sous un coussin, le lendemain matin. Dans l'intervalle, Mme Prunayre s'est aperçue qu'une des boites les plus précieuses de sa collection, qu'elle laisse d'ailleurs fort imprudemment à portée de toutes les mains, a disparu. Son domestique lui apporte le sac. Elle le reconnaît, au chiffre, pour appartenir à ta femme. En tâtant l'étoffe, distraitement, elle a la sensation d'un objet de métal qui la fait songer à sa boite. A trois ou quatre reprises, ces temps-ci, elle avait entendu parler de Mme Gheverny en des termes qui l'avaient frappée, notamment à propos d'un bijou, perdu par une de ses amies qu'elle n'a pas voulu me nommer, un jour que cette amie avait reconduit ta femme dans sa voiture. Elle prend sur elle d'ouvrir le réticule. Elle y trouve sa boîte. . . Tu ne la supposes pas capable d'avoir inventé cette histoire de toute pièce? Gomme elle est une excellente personne, <jlle me fait venir.
sachant eombieu nous nous aimons, pour que tu avises k empêcher les conséquences d'un trouble meniai qu'elle considère, elle aussi, remarque, comme uniquement dû à la péi^ôde que ti'averse ta femme. Et veux-tu mon avis? Que Mme Gheverny n'ait aucun souvenir d'avoir dérobé cette boite, c'est précisément la preuve qu'elle est irresponsable. Elle a fait ce geste, comme les somnambules donnent des coups de couteau, mettent le feu, sans le savoir... »
— « Elle ne l'a pas fait, » dit Gheverny, avec une décision plus affirmée encore. " Je t'ai laissé tout me raconter de nouveau. Tu expliques, toi, ce prétendu vol, par un trouble mental que, moi, je n'admets pas. De tels désordres nerveux en supposent d'autres. Je vis avec Marianne dans une intimité qui n)'a permis de constater, bien au contraire, qu'elle n'a jamais été plus elle-même que depuis cette grossesse, qui la rend si heureuse. Jamais plus gaie, plus vraie, plus saine... Si je suis ici, c'est pour te dire cela, et surtout pour te demander, comme à un frère, que tu m'aides à déjouer la criminelle manigance dont elle est la victime. Pas de la part de Mme Prunayre, mais d'une autre femme de notre monde. C'est cette femme, — j'en suis certain.
tu m'entends, — qui a trouvé le moyen de mettre la boîte d'or dans le réticule, puis de le cacber. C'est elle, j'en suis éf{alement certain, qui a colporté l'histoire du bijou perdu dans la voiture où elle était avec Marianne. Cette calomnie du vol est la pire de toutes, dans notre monde, la plus perfide, la plus difficile à dépister. Ça ressemble à cette femme, cette vengeance-là. .. Moi aussi je vais exip,er de toi une parole d'honneur, c'est d'oublier le nom que je vais te dire. Me la donnes-tu? »
— «Roger, » interrogea Daubarède qui s'était levé et marchait dans la pièce, " cette femme, à laquelle tu penses, a été ta maîtresse? "
— '< Oui. »
— «Je ne te donnerai pas ma parole. Je ne veux pas avoir entendu son nom, parce que je ne veux pas que tu manques à ton honneur d'homme, en me le disant. "
— « C'est l'honneur de Marianne qui est en jeu, >' répliqua Cheverny. « Quant à moi, j'estime que l'on n'a plus rien à ménager envers une femme capable d'une scélératesse comme celle que représente cette calomnie. 11 faut que je sache si c'est elle qui en est l'auteur. Il le faut. "
— « Hé bien! va le lui demander à elle, toi même, " fit Daubarède, » et, encore une fois,
ne me la nomme pas. Souviens-toi du mot de M. de Turenne, qui gardait sa parole à des voleurs : « Ce n'est pas à eux que je la tiens, » disait-il, " c'est à moi. » En admettant que cette personne ait, pour se venger de toi, essayé de salir la réputation de ta femme, tu peux, tu dois en effet le savoir, et arrêter net cette vilenie. Mais l'affaire doit se passer de toi à elle, à moins que tu ne veuilles, toi, lui ressembler. »
— « Tu as raison, » répondit Cheverny. « Tu m'as remis dans le droit chemin. Merci. Je vais chez elle. «
Quand le mari de Marianne entra dans le salon de Mme Morsan, — ce nom à peine prononcé, on se le rappelle, avait fait aussitôt éclair en lui, — celle-ci, étendue sur une chaise longue, lisait un roman nouveau qu'elle posa sm* le haut d'une petite bibliothèque tournante placée à côté d'elle. Elle avait mis à ce geste une tranquillité, — sincère ou jouée? Minutieusement, elle avait marqué la page avec le coupe-papier qui lui servait de
si^jnel. Puis, avec la grâce du plus cordial accueil :
— " Vous allez me faire bénir la migraine qui m'a retenue chez moi, mon cher Roger, puisqu'elle me permet de ne pas manquer votre bonne visite. "
Et, gentiment coquette :
— « C'est qu'elles sont rares, vos visites, beaucoup trop rares. "
Du regard, elle l'étudiait, tout en prononçant ces mots de bienvenue, de sa voix, naturellement un peu sèche, qui s'adoucissait, à cette minute, en inflexions caressantes. C'était une très jolie personne de trente-cinq ans, restée très mince, avec des traits si fins qu'ils donnaient à son délicat visage quelque chose d'aigu. Au frémissement du coin de ses lèvres dans cet engageant sourire, au je ne sais quoi de méchant jusqu'à la cruauté qui se dissimulait sous la chatterie de cette physionomie, une invisible témoin eût pressenti un mystère entre cette femme et le jeune homme à qui elle tendait la main. 11 l'avait prise, après avoir hésité, cette petite main, aux ongles acérés comme des griffes et qui ne se donnait jamais sans se retirer un peu. Et, s'asseyant sur le fauteuil qu'elle lui indiquait, après un temps :
— " J'ai à VOUS parler bien sérieusement, Denise. »
L'emploi qu'ils faisaient de leurs prénoms, en s' abordant ainsi, eux qui ne se connaissaient pas trois ans auparavant, et qui depuis deux ans se voyaient à peine, était trop révélateur. Mais ce dernier reste d'une intimité clandestine ne révélait pas le caractère exceptionnel de la secrète aventure qui avait, quelques semaines durant, uni les destinées de ces deux êtres. C'avait été encore là un de ces innombrables épisodes de vie privée mêlés au formidable bouleversement de 1914. Sur combien de petits drames individuels l'immense drame national a-t-ileu ainsi d'étranges retentissements ! Denise Morsan avait pour mari un grand industriel, qui se trouvait servir dans le même secteur que Roger Cheverny. Les deux bommes s'étaient beaucoup liés. Cbeverny, après sa première blessure, était venu passer à Paris deux mois de convalescence, pendant lesquels il avait été présenté à la femme de son compaguon de trancbées. Il semble que, dans les époques catastrophiques, une contagion de vertige se dégage des événements. Balzac l'a marqué fortement, à propos des mœurs de l'Empire : " Les prétendues passions de ce temps-là se trouvaient frappées, '> a-t-il dit,
" d'une soudaineté assez inexplicable. Le beau sexe était-il entraîné vers les militaires par la certitude que le secret de ses passions serait bien gardé par des morts? Ou faut-il cbercher la cause de ce doux fanatisme dans le noble attrait que le coura^^^e a pour les femmes (l)? » J^i Mme Morsan, en sa qualité de Parisienne ultra-moderne, n'avait pas considéré la Comédie humaine comme illisible et démodée, elle aurait trouvé, dans ces lignes du plus sagace des observateurs, une excuse au coup de foudre qui, en buit jours, avait fait d'elle la maii/^sse de Gheverny. Était-il son premier amai. . ^i'-tte créature aux jolies façons, toujours si réservée dans ses propos, si stricte dans ses relations, appartenait-elle à cette classe des femmes galantes, aux caprices brusqués, pour qui l'audace est un procédé de dissimulation, et qui de la sorte multiplient impunément les plus hardies expériences? Roger ne devait jamais le savoir, mais l'étonnante rapidité de cette liaison, l'impérieuse ardeur que Denise y apportait, jointe à l'extraordinaire hypocrisie de tenue qu'elle gardait dans leurs rapports officiels, tout dans cette bonne fortune l'avait déconcerté, à l'instant même où il était le plus
(Ij La Paix du ménage.
entraîné. Il avait subi une de ces séductions sans enchantement, dont les hommes de sa race, chez qui les sens n'abolissent pas le sérieux intime, s'évadent aussitôt que le magnétisme de la présence n'agit plus sur eux. il en avait eu peur à l'heure même où il s'y abandonnait, et, revenu à l'armée, il en avait eu honte, quand il s'était retrouvé à côté du mari. Dès la première heure de cette rentrée dans une atmosphère de danger et de devoir, il s'était décidé à la rupture. Cette rupture n'avait pu se faire par correspondance. Mme Morsan était trop prudente pour écrire et pour recevoir des lettres compromettantes.
— « J'aurai de tes nouvelles par mon mari. . . » avait-elle dit à son amant, — une de ces phrases d'absolue amoralité qui glacent certains cœurs et leur rendent le courage de se délivrer — Gheverny avait tenu l'engagement pris envers lui-même. Il avait brisé avec sa maitresse de vive voix, lors de sa seconde blessure, et dans l'hôpital où quelques semaines plus tard il devait se fiancer. La vision delà mort possible avait achevé de lui rendre inacceptable la durée d'un sentiment de cet ordre. Mme Morsan était accourue le voir sur son lit de douleur. Là, il avait eu l'énergie de lui dire ses remords, sa volonté qu'elle ne revînt plus, sa résolution de faire de cet amour déloyal une
amitié vraie, si elle y consentait. Elle T'avait écouté, sans une larme, sans un reproche, avec une espèce de passivité sinistre.
— « Il en sera comme vous le souhaitez, >' avait-elle répondu simplement, et elle était partie sur cet adieu, laissant Cheverny plus troublé que s'il avait dû subir l'éclat de la scène à laquelle il s'attendait. Il n'avait plus oublié l'expression redoutable que ce délicat visage prenait dans son mutisme. C'était le rappel de cette minute, si brève pourtant, — il n'avait ensuite rencontré que des sourires sur cette bouche mince et souple, — oui, c'était ce rappel qui, devant l'innocence évidente de sa femme, ouvrant le petit sac, avait suscité soudainement en lui l'idée, tout de suite admise, que l'ouvrière de la perfide et abominable calomnie était son ancienne maîtresse. Le souvenir de cette menace latente n'avait été effacé ni par l'attitude si correcte de Mme Morsan vis-à-vis de lui depuis dans leurs relations du monde, — il avait bien fallu les reprendre, à cause de Morsan, — ni par la courtoisie bienveillante avec laquelle la délaissée avait accueilli la nouvelle de son mariage, ni par les grâces qu'elle prodiguait en chaque occasion à sa jeune et triomphante rivale. Et maintenant, il était devant elle, la baissant de toute la force de
ses remords, de toute la force de son amour pour celle qui allait le rendre père, à laquelle il avait juré protection en l'épousant, et qu'il venait défendre. S'il se trompait, cependant?
— " Me parler bien sérieusement?. . . » avaitelle répondu, sur un ton de badinage mondain, à ces premiers mots. Et de quoi, mon cher ami?»
— « Vous ne devinez pas? » interrogea-t-il.
— « Mon Dieu, non, » répliqua-t-elle, toujours avec le même sourire.
— « Vous étiez chez Mme Prunayre, hier? »
— " A son jour? Mais oui. . . J'ai même eu le plaisir d'y voir votre charmante femme, bouleversée à cause d'un réticule qu'elle avait perdu, et qui contenait votre portrait de blessé, m'at-elle dit. Elle s'en désolait. . . C'était touchant, touchant. .. »
Elle avait mis, cette fois, dans ces deux syllabes répétées sur ce ton, une ironie qui acheva d'exaspérer Gheverny.
— «Pourquoi me persiflez-vous? » réponditil. « A quoi bon?.. . »
Et s'approchant d'elle, les yeux dans les yeux, d'une voix âpre :
— u Voulez- vous que je vous dije ce que vous avez fait? Vous avez dérobé ce réticule que ma femme avait posé sur un guéridon, pour prendre
le thé. Vous l'avez caché. Elle partie, vous avez trouvé le moyen d'y mettre un des bibelots que Mme Prunavre a sur ses tables. Puis vous avez placé le sac sous un coussin, pour qu il soit retrouvé ensuite, et que Ton accuse ma femme d'avoir volé ce bibelot... Vous n'en êtes pas à votre premier essai afin d'établir cette ignoble légende. Vous avez raconté à Mme Prunayre, sous le sceau du secret, que, rentrant en voiture avec ma femme, un de vos bijoux a disparu. Dieu sait quels autres propos vous avez tenus contre Marianne, afin de la salir. Ayez du moins la franchise de votr-e méchanceté, et dites que c'est vrai. Dite?!... Mais dites!... » — " Vous avez trouvé cela tout seul?, . . r répliqua-t-elle, avec une ironie plus amère encore, où la colère tressaillait déjà. « Ce n'est pas trop mal combiné. Et vous ne vous apercevez pas que vous venez de dresser contre vous-même le plus terrible réquisitoire?... Car enfin, admettons que j'aie machiné ce que vous racontez. A cause de quoi l'aurais-je fait? Pour me venger. De quoi? Du plus abominable des procédés qu'un homme à qui une femme s'est donnée puisse avoir pour elle... Monsieur Cheverny, on a le droit d'avoir^es remords avant, et alors on ne prend pas le cœur d'une femme, on ne lui dit pas qu'on l'aime, on ne s'en lait pas
aimer. Apres, on ne l'a plus, ce droit. Et si on le revendique, si on s'abrite derrière, pour la jeter là, comme les enfants une orange vidée, on lui donne un droit à elle, celui des représailles... Descendez dans votre conscience. Vous aussi, ayez la franchise de votre mauvaise actioti. Et dites que c'est vrai et que j'ai raison... -i
— "Ainsi, vous ne niez pas? » reprit-il. « C'est vous qui calomniez ma femme. . . "
— « Croyez ce que vous voudrez, » interrompit-elle. « Gela m'est égal. »
— " Et vous vous imaginez que je vous laisserai continuer cette infamie? >'
— " Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous, je suppose. "
— « Vous en recevrez pourtant, et que vous exécuterez. Il ne s'agit pas de moi et de mes torts envers vous. Il s'agit de quelqu'un qui ne vous a rien fait. "
— « Elle est votre femme. "
— " Précisément parce qu'elle est ma femme, j'exige, entendez-vous, j'exige que vous alliez chez Mme Prunayre et que vous lui disiez que c'est vous qui avez mis la boite d'or dans le petit sac. Expliquez cela comme vous voudrez, par une distraction, par une plaisanterie. Mais il faut que la démarche soit faite, et aujourd'hui. Sinon... »
— i Sinon? »
— ' C'est à votre mari que je m'adresserai. )'
— «A mon mari? » fit-elle. " Eh bien! essayez. >'
Et pressant sur une petite poire électrique à portée de sa main :
— « Prévenez M. Morsan, '> dit-elle au domestique venu à l'appel, « que M. Cheveniy est ici et demande à lui parler... »
Il y eut un nouveau silence entre eux, tragique et qu'interrompit seul l'entrée, dans le petit salon, du gros et jovial Morsan. Il arrivait, souriant, heureux de vivre, la main ouverte, le cœur ouvert, respirant la confiance et la bonté par tout son aspect.
— "Ce bon Roger,» dit-il avec une cordialité qui n'avait rien de ridicule, tant il mettait de chaleur d'âme dans son élan d'amitié pour un frère d'armes aux côtés duquel il avait risqué sa vie aux heures héroïques. « Ce que ça me rappelle de choses de vous revoir ! Quand on a
été marmite de compagnie, ça ne s'oublie pas, hein?... Comment va Mme ChevernyV Quel soir avons-nous de libre, Denise, pour organiser un petit dîner, à quatre, ici ou au cabaret, avec une bonne soirée de théâtre ensuite? »
L'ancienne maîtresse regardait son amant, à qui le mari trahi avait pris le bras dans un mouvement d'effusion, et qui balbutiait une réponse, les paupières baissées, lui. Un sourire d'un inexprimable orgueil flotta sur la bouche et dans le creux des joues de la jeune femme tout le temps que dura la conversation entre les deux hom.mes, et quand, enfin, après un échange de propos insignifiants, Cheverny eut pris congé du ménage, elle dit :
— «J'oubliais. J'ai un message à donnera notre ami pour sa femme. "
Elle Aànt à l'antichambre, où le domestique achevait de remettre le paletot du visiteur, et, le reconduisant jusqu'à la porte, elle lui dit tout bas :
— " N'ayez plus peur de moi maintenant. Nous sommes quittes. Ce quart d'heure que je vous ai vu vivre là m'a vengée. »
Qu'aurait pu répondre Cheverny? En profanant, comme il avait fait, dans un vertige que
les circonstances rendaient criminel, le foyer d'un autre, il avait perdu le droit de défendre le sien, et il retjardait avec horreur sa complice devenue son bourreau — comme il arrive toujours.
Septembre 1919.
JEÂN-LOUIS COSTE