AIS'TAR
Mais le vieux cheik, persistant dans sa pensée, les retient encore.
« Mes cousins, leur dit-il à voix basse, n’écoutez pas ces conseils de la peur. L’imnaobilité d’Antar est le sommeil de la mort.
Eh quoi ! ne connaissez-vous pas son courage impétueux? Antar a-t-il jamais attendu son ennemi? S’il était vivant, ne fondrait-il pas sur nous comme le vautour sur sa proie?
Avancez donc hardiment, ou, si vous refusez de risquer vos vies contre son glaive, du moins restez ici jusqu’à ce que l’aurore vienne éclairer vos soupçons. »
A demi persuadés par le vieillard, les trente cavaliers se décident à rester où ils sont; mais, toujours inquiets et alarmés au moindre tourbillon de poussière que le vent soulève autour des pieds d’Abjer, ils passent la nuit entière à cheval, sans permettre à leurs yeux de se fermer au sommeil.
Enfin le jour commença à blanchir le ciel et à éclaircir les ombres qui couvraient le désert. Antar est toujours dans la même atti-
tude à l’entrée du défilé ; son coursier, docile à srt pensée, même après lui, est immobile comme son maître.
A cette étrange apparition, les guerriers étonnés se consultent longtemps avant de prendre une résolution. Toutes les apparences leur disent au cœur qu’Antar a cessé de vivre ; et cependant aucun d’eux n’ose s’avancer pour s’en assurer, tant est forte l’habitude de la terreur que ce héros leur inspire !... Le vieux cheik veut se convaincre lui-même et les convaincre par une épreuve avant de fuir ou d’avancer. Il descend de sa jument, lui lâche la bride, et, la piquant sur la croupe de la pointe de sa lance, il la chasse vers l'entrée du défilé. A peine la jument a-t-elle atteint dans sa course les bords du désert voisin de
\NTAK.
la gorge, que Tardent étalon Abjer, respirant ses miasmes, s’élance en hennissant sur les traces de la jument sans cavalier. Au premier bond du coursier, Antar, soutenu seulement par ie bois de sa lance qui se dérobe sous lui, tombe comme une tour, et le bruit de ses armes retentit dans le défilé.
A cette chute, à ce bruit d’un corps inanimé tombant sur la terre, les trente cavaliers volent autour du cadavre étendu aux pieds de leurs chevaux. Ils s’étonnent de voir couché sans mouvement sur la poussière celui qui faisait trembler l’Arabie. Ils ne peuvent se lasser de mesurer des yeux ses membres et sa stature colossale. Renonçant à attaquer la caravane d’Abla , à qui la ruse d’Antar mourant avait donné une nuit entière pour
atteindre les tentes de la tribu d’Abs, les guerriers se contentent de dépouiller le héros de ses armes pour les emporter à leur tribu comme un trophée conquis sur la mort. En vain ils s’efforcent de s’emparer de son coursier. Le fidèle et superbe Âbjer, après avoir flairé son maitre mort, sent qu’il n’aurait plus désormais de cavalier digne de lui : plus rapide que l’éclair, il leur échappe, disparait à leurs yeux, et s’enfonce pour toujours dans la liberté du désert.
On dit que le vieux cheik, attendri sur le sort d’un héros qu’avaient illustré tant d’exploits, pleura sur son cadavre, le recouvrit de sable et lui adressa ces paroles :
« Gloire à toi, brave guerrier qui, pendant ta vie, as été le défenseur delà tribu, et qui.
ANTAK.
même après ta mort, as sauvé tes frères par la terreur de ton cadavre et de ton nom !
Puisse ton âme vivre éternellement ! Puissent les rosées rafraîchissantes humecter la terre de ton dernier exploit ! »
Telle est l’histoire d’Antor ; tel est le poëme dont cet Arabe, pasteur, guerrier et poëte, fut à la fois le chantre et le héros. Ce poëme historique, égal souvent par l’instinct, par les mœurs, par la poésie, à Homère, à Virgile, au Tasse, est récité encore aujourd’hui sous les tentes des Arabes du désert de Damas, d'Alcp, de Bagdad, pendant les veillées des chameliers, ou pendant les haltes des caravafies. Ne méprisons personne. Si la
poésie littéraire d’un peuple est un des monuments nationaux sur lesquels la postérité peut mesurer avec le plus de certitude le degré de civilisation morale et intellectuelle auquel ce peuple en masse est parvenu, convenons que ces races simples et pastorales, qui ornent leur mémoire et qui charment leurs loisirs par la lecture d’une épopée traditionnelle aussi héroïque et aussi pure que le poème d’Ântar, sont au moins égales en délicatesse de goût et en nobles plaisirs d’esprit à ces populations sédentaires de l’Occident, à la fois si orgueilleuses et si vulgaires, qui n’ont pour poèmes que les complaintes sur quelques scélérats illustrés par leurs crimes, en quelques refrains cyniques pleins de crapule, d’immoralité et de vin. Entre
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cette poésie de la taverne et cette poésie du désert, quel cœur honnête et (ju’elle imagination chaste pourraient hésiter? C’est la tente qui est civilisée, c’est la taverne qui est barbare.
11 y a deux civilisations que l’on ne doit pas confondre : la civilisation matérielle et mécanique qui agit sur la matière et produit pour dernier résultat des idées, des mœurs, des héroïsme, des vertus.
Nous apprécions la première ce qu’elle vaut, (î’est-à-dirc du bien-être ! nous apprécions la seconde ce qu’elle inspire, c’est-à-dire du sentiment !
Les peuples véritablement civilisés sont ceux qui les réunissent toutes les deux, et c’est à ce but que doivent tendre les gouver-
nemenls, les législateurs, les économistes, les moralistes, les écrivains, les poètes.
Mais, s’il fallait absolument choisir entre ces deux civilisations souvent opposées, nous n’hésiterions pas à nous prononcer pour la civilisation des âmes contre la civilisation des corps. Il y a, selon nous, plus de civilisation dans un verset de l’Évangile, dans un axiome de philosophie ou dans un vers de poète jeté à perpétuité dans la mémoire et dans les mœurs d’un peuple, qu’il n’y en a dans un palais de cristal et dans l’exposition de toutes les industries de l’univers.
Vos ateliers, vos fabriques, vos manufactures, vos machines, produiront des merveilles de tissage et de ciselure, mais toutes les machines de l’iinivcrs ne produiront jamais
ni une idée ni un sentiment; elles sont la main de l’humanité, elles n’en sont pas l’àme.
Ce n’est pas la main qui fait l’homme ; quelques-uns des êtres les plus méprisés de la création ont une main aussi complète et aussi articulée que la vôtre, et cependant ils sont relégués dérisoirement au dernier rang de l’échelle. .. .
Pourquoi ? parce qu’ils n’ont pas la parole, et que la parole seule, machine vivante de la vérité, contient de la lumière, de la religion, de la morale, du beau et du bon, une âm3 enfin.
Gloire à la parole! elle est la seule mesure de la civilisation des races.
Voilà pourquoi de pauvres Arabes pasteurs
ont un poëme épique dans leurs déserts.
Vous n’avez, vous, dans vos capitales industrielles, pour votre peuple de travailleurs, que des tavernes et des refrains .