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l’avenir, le drame éternel de l’humanité dans ce grand cirque bordé de tombeaux, dont la poussière est la cendre même de ce que fut l’homme avant nous. L’histoire est ce spectacle des choses humaines auquel il nous est donné d’assister parla mémoire, tantôt avec admiration et applaudissement, tantôt avec horreur et frisson, selon que la vertu ou le crime, la barbarie ou la civilisation sont en scène, mais toujours avec profit pour notre propre amélioration. L’histoire, en un mot, est au peuple ce que la faculté du souvenir est aux individus, le lien d’unité
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et de continuité entre notre être d’hier et notre être d’aujourd’hui, la base en nous de toute expérience, et, par l’expérience, le moyen de tout perfectionnement. Sans l’histoire donc, point de moralisation, de perfectionnement et de progrès de civilisation pour un peuple. Avec l’histoire, presque aucun besoin d’autre leçon; elle sait tout, elle contient tout, elle dit tout, et, au lieu de le dire en paroles fugitives, qui passent par l’oreille sans y rester, elle le dit en actions saisissantes et pathétiques. Elle fait de notre cœur, fortement impressionné, l’acteur sym-
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pathique des scènes passées ; elle s’écrit dans nos yeux avec nos larmes, dans notre cœur avec les mouvements de noire sang; elle nous transforme par l’enthousiasme ou par la pitié qu’elle nous communique dans la personne de ces héros, de ces sages ou de ces victimes qui ne font plus qu’une même âme et une même chair avec nous; et, comme la distance des événements nous rend plus impartiaux et que l’imparliahté nous rend plus justes, nous profitons moralement bien davantage du spectacle de l’histoire que du spectacle même des choses présentes. De-
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vant ces hommes qui ne sont plus, rien n’altère notre conscience. Il n’y a là pour nous ni intérêt personnel qui nous corrompe, ni popularité qui nous fascine, ni impopularité qui nous repousse; nous contemplons, nous sentons et nous jugeons avec le désintéressement et avec l’infaillibilité de notre sens moral tout entier. La conclusion intérieure de toutes nos impressions est l’horreur du mal et l’enthousiasme du bien . La vertu grandit et se fortifie dans les nations avancées en âge avec ces impressions et ces conclusions historiques, et l’on pourrait
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dire, sans se tromper, que le peuple qui a le plus d’histoire est, par cela seul le peuple qui a le plus de vertus.
Tout homme, en passant sur cette
terre, ne se fait-il pas éternellement en lui-même ces deux questions : « D’où viens-je? où suis-je? » Les philosophies et les religions lui répondent dans l’odre surnaturel, sans toutefois que ces deux questions obstinées cessent de se renouveler de siècle en siècle par tout homme venant en ce monde.
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Dans Tordre de la civilisation purement humaine, Thomme se fait également ces deux questions : « D’où viens-je? où vais-je? » Le plus grand nombre n’a pas seulement le loisir d’écouter la réponse, et passe sans avoir rien su de ce mystère de son origine, de sa marche et de son but : fils de famille dont l’héritage est immortel, et qui ne connaît ni ses litres ni ses aïeux.
A ceux qui, comme nous, ont le pain gagné et le temps d’écouter lu réponse, l’histoire seulement répond.
Nous voulons qu’elle réponde maintenant à tous. Nous voulons que nul ne
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vienne en ce monde et n’en sorte sans se rendre compte de la place qu’il y occupe dans le temps, de l’origine et de la filiation de sa race, du point de départ et de la marche des idées et des choses qui forment ce qu’on appelle sa civilisation, des progrès successifs, interrompus, repris, croissants ou décroissants de cette civilisation, époque par époque, peuple par peuple, et pour ainsi dire homme par homme. Nous voulons de plus que ce tableau complet de l’humanité, dessiné à grands traits pour les yeux du peuple au lieu d’être un tableau ana-
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lyliqiie sans vie comme toute chronologie, sans intérêt comme tout abrégé, soit vivant comme un homme et palpitant comme un drame. L’intérêt est la vérilable mnémonique du cœur humain. Il ne se souvient que de ce qui le remue et de ce qui le passionne.
Or, qu’est-ce qui remue et qu’est-ce qui passionne les masses dans l’histoire? Sont-ce les choses ou les hommes? Ce sont les hommes, les hommes seuls. Je vous défie de vous intéresser à une mappemonde ou de vous passionner pour une chronologie !
Ces procédés abrégés et analytiques
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sont l’algèbre de l’histoire; l’histoire, alors, glace en éclairant. Il faut laisser cette algèbre de la mémoire aux savants dans leur poussière delivres, qui, après avoir lu toute leur vie et entassé dans leur répertoire des millions de faits, de noms et de dates, veulent se faire la table résumée de leur science, afin de pouvoir mettre à toute heure le doigt sur le chiffre d’une année du globe ou sur le nom d’une dynastie.
Le peuple des lecteurs ne procède pas ainsi : il n’est pas érudit, il est pathétique. Il n’attache aucune importance à ces cartes des siècles, à ces ra-
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mificalions confuses de l’arbre généalogique de l’espèce humaine, qui noircissent sans profit la sphère historique d’autant de lignes entre-croisées que le compas du géographe en trace et entre-trace sur l’épiderme de son globe.
Non, le peuple va droit à un petit nombre de faits culminants qui dominent l’histoire, comme les hautes chaînes de montagnes dominent et divisent les continents; il personnifie ces faits dans sa mémoire en un petit nombre de noms d’hommes supérieurs et véritablement historiques qui ont attaché leur âme, leur vie ou leur mort à ces
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faits ; et, si rhislorien a l’art ou le don de bien entrer par la pensée dans l’esprit, dans le cœur, dans la passion, dans la vie publique ou même dans la vie domestique de ces grands hommes, le peuple des lecteurs néglige avec lui tous les hommes et tous les événements secondaires, il s’identifie par la pensée, par l’admiration, par l’émotion, par les larmes, aux pensées, aux actes, aux vicissitudes, aux vertus, aux grandeurs, aux chutes, aux triomphes, aux supplices de ces grands acteurs de la tragédie humaine. Il entre dans leurs destinées, il assimile son cœur à
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l(Hir cœur, il y palpite des mêmes sentiments, il y saigne des mêmes blessures, il y brûle du même zèle pour le bien public, il s’y soulève des mêmes indignations contre le crime heureux, il y venge les mêmes injustices, les mômes ingratitudes, les mômes persécutions du temps par les mêmes appels à la postérité ; et alors aussi le pays, le peuple, l’époque où ces grands aïeux de la famille humaine ont vécu, pensé, écrit, chanté, agi, les événements auxquels ils ont participé, prennent un corps, une âme, un visage, un nom, une individualité pour le lecteur.
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Le sentiment intéressé, passionné, ne fait plus qu’un avec la mémoire ; la science a passé dans la fibre la plus intime du cœur, la médaille historique s’est imprimée toute chaude en nous; l’histoire était morte parce qu’elle s’était faite livre, et elle devient vivante parce qu’elle se fait homme.
Le peuple peut apprendre ainsi tout ce qu’il y a à savoir pour lui de véritablement important dans le passé du monde : les grands hommes et les
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grandes choses, les grandes ténèbres et les grandes lumières, les grandes perversités et les grandes perfections morales de son espèce. L’ensemble lui apparaîtra suffisamment à travers les pensées et les actes de ces individualités principales et culminantes dont la revue va passer devant lui. Sur cette carte vivante et palpitante du genre humain il entreverra l’œuvre et le plan de Dieu dans l’humanité, comme il les entrevoit dans les éléments sur la carte morte du géographe. 11 se comprendra lui-même dans ses ancêtres, comme il se comprendra d’avance dans ses fils.
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Il ne se découragera pas des lassiludes et des chutes, en considérant l’immensité de la route, les progrès de la marche, rinfini du but. II saura que cette famille dont il fait partie s’avance éternellement avant lui, avec lui, après lui, vers des destinées providentielles qu’il dépend de lui d’accélérer par ses vertus ou de ralentir par ses vices. Tout ce qui a été pensé ou fait de beau ou de grand dans le monde se résumera dans son esprit; ses préjugés tomberont peu à peu avec ses ignorances. Il ne vivra plus en lui seul, ou dans ce milieu élroil de nation, de temps, de profes-
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