‹ AntarChapitre 8 sur 27 · AN TA K · texte numérisé non relu

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pour ainsi dire, l’Océan; elles se font porter par scs vagues, servir par ses vents; elles pèchent, elles naviguent de côte en côte; elles construisent des palais flottants ; elles équipent des flottes; elles disputent aux autres nations maritimes les flots de la mer, comme les peuples cultivateurs se disputent les plaines et les vallées de la terre. Elles forment des établissements lointains sur des rivages inconnus, elles jettent leurs colonies comme des essaims par toute la terre.

Nées sur les bords de la mer ou dans les iles, leur instinct voyageur et aventureux les pousse invinciblement à s’élancer toujours plus loin dans l’espace. Ce sont ces races qui découvrent les continents nouveaux et qui les peuplent. Les laboureurs sèment

le blé; les navigateurs sont les semeurs d’hommes.

Enfin il y a des races primitives qu’un insurmontable amour de mouvement, de variété et de liberté empêche de se domieilier jamais sur la terre. Pour elles, toute maison est une prison; elles croiraient abdiquer quelque chose de leur indépendance en se fixant dans des murailles ou dans des champs autour d’un foyer immobile. Elles voient avec mépris, pitié, horreur, ces villes, cloaques impurs où l’homme dispute l’espace, puis le soleil à l’homme; elles les fuient comme des pièges que la servitude tend à leur liberté; elles ont les troupeaux pour toute richesse, parce que ces troupeaux, libres et errants comme elles, se déplacent comme elles aussi

à leur moindre caprice, et transportent incessamment à travers l’immensité du désert, selon les saisons, les climats, les eaux, les pâturages, les simples trésors et les habitations mobiles de ces races. C’est ce qu’on appelle les peuples pasteurs, la civilisation pastorale.

Cette civilisation a pour signe une tente au lieu d’une maison. De cette seule différence dans les deux modes d’habitation des peuples, la maison ou la lente, naissent des différences organiques innombrables dans leurs mœurs.

Avec la maison, l’homme s’enracine, pour ainsi dire, comme la plante dans le sol. Il gagne en sécurité, en police, en nombre, en patrie, en lumière, en gouvernement ; il perd en liberté. Tout peuple domicilié abdique.

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par le fait meme de son domicile fixe, cette faculté de déplacement indéfini qui fait des peuples nomades et pasteurs les rois de l’espace, les possesseurs des sites, des climats, des montagnes, des plaines, des fleuves, domaine illimité de leur pérégrination. La tyrannie s’établit facilement chez les peuples domiciliés dans les villes, la conquête les asservit plus facilement aussi avec leur patrie. Leurs temples, leurs palais, leurs maisons, leur mobilier, leurs domaines, fertilisés de père en 111s par la culture, leurs arts, leur luxe, sont autant de gages qu’ils donnent à la partie du globe qu’ils habitent. Ils ne peuvent les emporter avec eux dans les mauvais jours; et quand le tyran ou le conquérant leur dit, le glaive ou la torche a la main : « Servez,

OU perdez vos demeures, vos champs et vos richesses! » Ils perdent leur indépendance pour conserver les foyers de leurs pères et de leurs enfants.

Chez les peuples qui habitent la tente, au contraire, ni la tyrannie ni la conquête ne peuvent s’établir. La patrie est vaste comme l’espace, l’homme la porte partout où il plante son pavillon. Conquise ici, on la retrouve là; et quant à la tyrannie intérieure, elle n’est jamais à redouter dans un mode de civilisation qui permet à tout homme, blessé dans sa liberté ou dans sa dignité, de déplacer sa lente, sa famille, sa richesse, et d’aller dans une autre tribu chercher une domination plus douce et un chef moins absolu. Ainsi, bien que l’autorité du père de famille soit la sou-

vcraineté naturelle de chaque lente, le despotisme et la dictature absolue sont inconnus chez les peuple pasteurs. Ces peuples ont des chefs, point de maîtres. Tout s’y fait du consentement commun et après des délibérations publiques. Les cites sont souvent monarchiques, le désert est toujours républicain.

Ces peuples vivant sous la tente, presque inconnus de l’Europe, occupent encore aujourd’hui et occuperont vraisemblablement toujours les plus vastes espaces de l’Afrique et de l'Asie, la Tartarie, la Mongolie, les déserts de l’Afrique intérieure. C’est là l’incommensurable domaine qu’elles parcourent depuis le commencement des siècles. Quelques villes rares se sont élevées et s’élèvent de temps en temps sur les bords des déserts

parcourus par ccs peuples ou au milieu même de leur solitude, comme le Caire en Égypte.

Palmyre en Mésopotamie, Baalbek en Syrie, Samarcande et les grandes villes de la Tartarie et des plaines au pied du Thibet. Mais ces villes, comme des caps avancés d’une civilisation que la nature de ces races nomades repousse, ne sont que de magnifiques entrepôts de commerce, des rendez-vous de caravanes, des foires lointaines construites à perpétuité aux frontières des races pastorales pour acheter les laines de leurs troupeaux et pour leur vendre le peu d’objets manufacturés nécessaires à leurs habitudes. Incessamment battues par les flots des tribus errantes, circonscrites par le désert, ces capitales, souvent conquises, promptement anéanties par

les excursions des nomades, ne laissent sur le sol que de splendides débris , comme Thèbes, Héliopolis, Palmyre,. Babylone, Persépolis, Utique : ruines énigmatiques! le voyageur qui les contemple s’étonne que tant de grandeur ait pu sortir du désert et s’écrouler dans le sable. Les populations sédentaires de ces fourmilières de tribus ont tari, et la population pastorale plante encore ses tentes sur la place où furent ces empires. Le chameau, qui est au règne animal ce que le cyprès est au règne végétal, un signe de deuil et d’éternité, broute la ronce et le chardon entre les colonnades renversées de Baalbek et de Palmyre.

Nous ne voulons parler ici que des peuples pasteurs qui nous touchent de plus près par l’Asie Mineure : ceux-là ont vu passer autour

d’eux les Mèdes, les Perses, les Égyptiens, les Romains, les croisés d’Europe, sans être entraînés ni dans le courant de ces civilisations diverses ni dans l’écroulement successif de ces empires. Ces tribus ont enfanté Mahomet, le restaurateur de l’unité de Dieu dans le quart du globe; elles se sont rangées les premières sous sa loi morale, elles l’ont suivi dans ses croisades contre l’idolâtrie, et, après avoir conquis toutes les capitales de l’Orient et des Indes à la religion du Prophète, elles ont repris paisiblement leur vio pastorale et leur campement éternel dans leurs solitudes. Ce sont les pasteurs et quelquefois les guerriers des trois Arabies.

L’Arabie, divisée dans l’antiquité en trois régions, Arabie //"ewre use, Arabie Pétréc, Arabie Déserte^ occupe sur le globe cet immense espace qui s’étend de l’Égypte et de la Syrie entre les montagnes du Liban et de la Palestine, la mer Rouge et l’océan Indien. Damas et Bagdad sont aujourd’hui les deux grandes capitales qui s’avancent le plus loin dans ce domaine illimité des Arabes pasteurs, et qui ont le plus de contact avec ces races. La

Mecque, celte métropole de l’islamisme; Médine, tombeau du prophète, et Djidda, principal port de l’Arabie, élèvent çà et là leurs villes saintes peuplées d’Arabes sédentaires à de grandes distances les unes des autres, au milieu de ces contrées abandonnées à l’Arabe errant. A l’exception des environs de ces villes et de quelques oasis de culture dans l’Yémen, partie cultivée de l’Arabie Heureuse, le désert s’étend sur tout le reste. Dans les quarante jours de marche entre Damas et Bagdad, comme dans les soixante jours de marche entre Bagdad et Médine, les caravanes ne rencontrent d’autre habitation que des tentes et d’autre végétation que l’herbe épineuse et rare qui ensanglante les lèvres du chameau.

Ce désert, que j’ai parcouru moi-méme dans les plaines dont Damas semble le rivage et dans les vallées sablonneuses qui s’étendent entre le Liban et l’Anti-Liban, présente des dunes qui ondulent comme des vagues, de Jérusalem à l’Égypte; il inspire aux sens et à l’àme le même sentiment de l’infini que l’Océan. C’est un océan immobile, en effet, mais qui paraît, comme l’autre, sans autre bord que l’horizon. A mesure qu’on s’y en-

fonce, les sommets des montagnes du Taurus et du Liban décroissent aux regards et finissent par s’abaisser tout à fait et par disparaître sous la brume. On n’a plus pour limite que le firmament; on marche tour à tour sur un sol nu et rocailleux, qui résonne comme s’il était creux, sous les pas de la caravane, quelquefois sur une terre molle d’où sortent des tiges d’herbe poudreuse et de gros oignons do coloquinte, plus souvent sur un sable fin, tamisé éternellement par le vent, et qui forme des collines mobiles et des vallées profondes à travers lesquelles le chamelier cherche sa route à mille circuits.

Quand le chemin est entièrement fermé par un de ces bancs de sable, la caravane est forcée de le gravir, et l’on voit tout à coup

le premier chameau du cortège émerger du désert au sommet d’une de ces collines mouvantes, comme un navire, caché à l’œil par la profondeur des lames, qui se montre au sommet d’une colline d’écume et qui disparait en redescendant dans une mer creuse.

De temps en temps, à des distances d’un soleil à l’autre, et quelquefois de quatre jours do marche, on rencontre un puits ou une citerne, signalés au loin à l’œil par quelques joncs qui font une tache verte sur le fond jaunâtredu terrain, ou par un vaste sycomore dont les racines déchaussées et noirâtres portent la trace du feu des pasteurs et des caravanes.

On campe ordinairement dans le voisinage de ces puits. On attend patiemment que les chevaux, les chameaux, les chèvres et les brebis, harassés delà route ou rentrés le soir des pâturages, se soient désaltérés lentement dans les auges sans cesse remplies par les seaux de cuir que puisent et versent incessamment des esclaves noirs demi-nus. Les tentes s’élèvent. Les femmes, les enfants se dispersent dans les environs du campement pour glaner les tiges mortes des arbustes ou

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les fientes desséchées des chameaux, seuls comhiisiibles qui vont allumer le feu du soir. D’autres sont occupés à moudre les grains de dourah ou de froment entre deux pierres pour pétrir le pain. Les esclaves dessanglent le sac de cuir qui couvre pendant le jour la mamelle des chamelles pour empêcher de téter les jeunes chameaux; ils rapportent à la tente des vases remplis de lait, abreuvent les chevaux du lait qui dépasse les besoins de la famille, et livrent ensuite les mères aux petits.

Pendant ces haltes, les hommes oisifs et qui méprisent toute autre occupation que la guerre et la chasse, se groupent en cercle à la tente du cheik. Ils fument indolemment leur narguillé en s’entretenant des affaires de la tribu. Les orateurs doués de cette élo-

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qucnce noturcllc et exercée que lu délibération libre fait naître jusque parmi les tribus nomades, parlent tour à tour, les uns avec une gravité sententieusc et monotone, les autres avec des éclats gutturaux de voix, avec des attitudes et des gestes qui respirent autant de passion pour décider de la route d’une tribu dans le sable que j)Our se disputer le gouvernement d’un empire. Quelle que soit la valeur d’un guerrier, il ne peut jamais exercer une influence dominatrice dans son camp s’il n’a pas été doué par la nature du don de l’éloquence. L’Arabe pasteur n’estime le courage qu’autant qu’il est dirigé par l’intelligence; il ne SC confie qu’à ceux qu’il reconnaît supérieurs à lui par l’esprit comme par le bras; il résiste à la force, jamais à la persuasion.

La poésie est honorée dans le désert autant que l’éloquence. Peuple à la fois guerrier, harangueur et rêveur, l’Arabe n’exalte audessus de tous ses grands hommes, vivants ou morts, que ceux de ses frères qui furent à la fois orateurs au conseil, héros dans la mêlée, chantres et conteurs dans le loisir de la paix. Les jeux memes témoignent de cette passion de l’Arabe errant pour la poésie

associée à la musique. Un instrument à cor-

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