LE FAUX PRINTEMPS
Nous avons traversé la France couverte de neige. Le petit jour qui s'est levé au midi de Vienne nous présente le même paysage glacé ; mes yeux faits à considérer ces campagnes par des matinées de soleil cherchent inutilement à les reconnaître. Des murailles fameuses autrefois saluées au passage d'un nom ami fuyaient sans souvenir, comme des étrangères. Seuls, accablés de neige, les plans horizontaux donnaient quelque vie au regard.
A la frontière de Provence cette neige se dissipa. Dans un air coloré de longues franges roses, flottèrent, du levant au couchant, des flotilles de nuages de toute forme. Mais ces nuages s'empourprèrent ; sous leurs plis redoublés se manifesta le soleil.
La lumière jaillit bientôt, dora les écailles du Rhône et courut multipliée comme un feu subtil entre les verges noires des petits arbres qui se
succédaient dans la plaine. Ces lumières du ciel sont peut-être le souverain bien. Elles apportent le courage et l'égalité à notre âme et ramènent à leur proportion les maux que centuplait chaque folle imagination de la nuit. 0 consolatrice de l'homme ! J'avais le corps, l'esprit trop malades pour les nommer ; mais elles me sourirent en se distribuant sur toutes les choses. Les vieux murs ravivés s'échauffaient sous la flamme agile. Les teintes naturelles y refleurissaient à vue d'œil.
Nous avions dépassé ces coteaux du Valentinois que baigne la Drôme, d'aquèa Valentines que Droumo arroso, comme chante Mistral. Avenues de platanes et de mûriers, jardins déserts encore, maisons caduques et nouvelles adossées à la roche ou construites en plein champ, les petites villes prospères du Comtat se mirent à défiler dans cette splendeur. L'air dépouillé comme la terre nous laissa voir du haut en bas de leur structure les gloires romaines d'Orange. Ce fut un peu pins loin que la voie reprit sa tristesse. Introduits en Provence par une espèce de portique composé des nuances les plus délicates du ciel, ce portique franchi nous laissait retomber sous la loi de l'hiver. Point de neige, mais ces larges gouttes d'eau glaciale qui sont de la neige fondue, et toute la campagne pénétrée d'une demi-brume d'où sortaient çà et là des créneaux, des clochers, des tours.
Je serais retombé dans l'état de langueur qui m'avait chassé de Paris si, en suivant le fil du Rhône, sous la mélancolie de l'espace supérieur, les formes des collines ne m'eussent révélé le mérite essentiel de leur composition. À la faveur de ce gris matin de février, elles m'ont fait comprendre qu'elles n'ont pas besoin des revêtements du soleil. Oui, ce pays vaut par lui-même. Les petites hauteurs qui environnent le monastère de Frigolet, le thym modeste qui les borde et les oliviers nains alignés en pâles bosquets témoignaient d'intentions exquises, et parfaitement réussies.
J'imaginais qu'il faisait peut-être un froid vif et n'osais me risquer à la croisée de la voiture. Quand il fallut descendre en avant de Marseille, la bienveillance universelle me saisit, comme par la main. Dans l'air calme la pluie tombait légère sans répandre cette humidité pénétrante qui autre part menace de dissoudre l'âme et la chair. La pluie cessa ; l'air aussitôt devint sec et brillant. Il brillait non du lustre que laisse parfois une averse, mais, véritablement, de sa lucidité. Si le ciel restait floconneux, ces flocons se bombaient à des hauteurs divines et formaient une voûte qu'approfondissait le regard.
Entre tant de remarques faites pour enchanter un transfuge et un exilé, le hasard du chemin me présenta un vieil amandier couvert de cre-
20 4 AXTHIXEA
vasses, que l'habitude de plier sous le même vent avait allongé sur le sol. Deux semaines plus tôt, on l'aurait pris pour quelque bûche monstrueuse réservée sur le bord du talus par les paysans. Mais à peine l'écorce noire était-elle visible sous la profusion éclatante des fleurs qui en avaient jailli. Non seulement la pointe des tigelles, mais une infinité de tétines imperceptibles échappées de l'écorce crevaient en nuage de fleurs. Entre le bois inerte et cette fleur aérienne, pas une feuille. Il m'en ressouvint, ma Provence allait ouvrir ses semaines de faux printemps.
De toutes nos saisons, c'est assurément la plus belle. « Chaude, pure, dorée », trois mots d'un ancien hymne que je lui composai dans mon adolescence, me revenaient sur un rythme persécuteur. Mais, à quinze ans, tout enthousiasme exagère. A dire vrai, la pluie et le soleil se disputent ces jours charmants. Et, cette année, le soleil n'est pas assez pur pour sécher la terre amollie. Là-dessus, les paysans invoquent le mistral. Et le mistral accourt. Un fleuve aride passe sur la campagne, en boit toute l'humeur, durcit et maçonne la terre. Déjà le blé nouveau montre sa pousse d'un vert tendre et se met à trembler avec une inquiète douceur. Dans les arbres, le haut des vergeltes se tend comme un mamelon trop gonflé. Des formes indécises en travail évident ponctuent la longueur des ramilles.
ANTHINEA 2o5
Ce qui bourgeonne ainsi, malgré le mistral de février, brûle facilement six semaines plus tard. Notre Mars s'applique à mériter les noms redoutables que lui ont décernés les pères latins. A peu près certains de la ruine, les paysans se défendent d'un désespoir prématuré et tout en se donnant à des précautions infinies :
— C'est la saison, assurent-ils, il faut que la sève travaille.
Peut-être convient-il de suivre comme eux la nature. Parmi tant de sagesse émanée de ces bons rustiques, la bourrasque a beau faire, les joncs et Tes roseaux plier eux-mêmes en tournoyant. Des abîmes de l'air à toutes les racines végétales de l'être, le ciel renouvelé impose sa jeune vigueur. La croissance de la lumière, une tiédeur manifeste de jour en jour, les fleurs de toute sorte qu'elle fait s'exhaler avec un soupir de plaisir, le souffle retenu mais sensible de tant d'autres fleurs latentes encore ont bouleversé la face et l'intimité des vivants. Hier n'est plus et tout s'efface de ce qui n'est point l'avenir.
Ce matin, un pêcher en train de défaire sa fleur m'a tenu sans haleine et dans une espèce d'angoisse. Je ne trouvai à comparer à cet effort mystérieux que le bas-relief des divinités d'Eleusis. Mais, comme je priais ces Mères ineffables et le tendre jeune homme élu pour le signe sacré, les visibles déesses apparurent dans le ciel clair.
20Ô ANTHINEA
Je les reconnaissais, la plus âgée à son sceptre trois fois fleuri, sa fille à la torche éternelle, préparant l'une et l'autre nos mortelles félicités.
— N'en doutons plus, dis-je à mon ami : // approche.
— Qui ?
— Le véritable Printemps l