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UN VENDREDI A AVIGNON

A Henri Calté.

On conte qu'Alfred de Musset, quand il toucha à la vieillesse et à la mort, conçut un beau désir qui fut satisfait. Les conservateurs du Louvre lui permirent de visiter leurs salles au milieu de la nuit, accompagné des gardiens qui portaient devant lui des lampes. Musset avait senti qu'il y a trop de visiteuses dans les musées. S'étant mis à l'abri de ses contemporaines, il put communiquer dans la nuit solitaire avec Raphaël et Vinci.

J'ai souvent envié au poète la liberté de sa promenade. Mais il me semble en avoir connu quelque chose dans la visite que je fis un jour à Avignon, ville qui vaut bien des musées. C'était un vendredi. Les rues étaient désertes, et les boutiques qui les bordent demi-closes. On avançait presque tout seul. De loin en loin, un ouvrier, ou quelque rangée de soldats. Mais on n'apercevait aucune Avignonnaise. Et toute la ville en avait changé d'aspect.

Je tenais Avignon pour la ville du sentiment, un peu dupe du va-et-vient lascif qu'y entretiennent quelques centaines de jeunes femmes dont la beauté ressemble aux premières minutes du matin et du soir en ce que ces heures présentent de rapide et de passionné. Elles ont la peau d'une transparence céleste, le teint nacré des blondes, le cheveu brun, l'œil vif des Parisiennes et leur pied léger ; mais elles y ajoutent je ne sais quoi qui fait songer en même temps aux anges et aux bêtes des bois. On les sent princesses et fées, faunesses et dames de cour. Et, par tant de mérites, elles détournent de connaître comme il le faudrait leur patrie. Elles étendent au-devant un voile délicieux d'une vie si tentante qu'elle reste maîtresse de toutes les curiosités. Ici est le naufrage des archéologues, des critiques et des historiens.

II débarque parfois aux portes d'Avignon des voyageurs bien possédés de ces beaux et graves métiers. A peine ont-ils passé l'octroi, qu'ils se transforment, leur cortège ne compte plus que des amants. Il ont vu de la route quel magnifique autel gothique couronne la roche des Doms et quelle solide dentelle ceint tout le corps de la cité ; parvenus au cœur d'Avignon, c'est d'une certaine nuance de châtain clair qu'ils ont l'âme prise.

Heureusement, le vendredi, ce sortilège se dissipe, car les doux objets qui l'exercent ont dis-

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paru. En Mémoire de la Passion et de la mort de Notre-Seigneur, les Avignonnaises se cloîtrent, comme le faisaient leurs grand'mères, à pareil jour. Fidèlement plus que pieusement peut-être. Mais dévotes ou non, qu'on prie ou qu'on se damne sous les voûtes de leurs logis profonds et sombres, elles ne sortent pas. Pas une, sinon vieille et laide ou de vie scandaleuse, ne se montrerait dans la rue. Les portes de chêne ouvragé ne se desserrent point. On peut sonder les lourdes grilles des fenêtres recourbées, pansues et fleuries, on n'apercevra pas beaucoup de ces visages dont le ton frais, la noble ligne, la fine, harmonieuse et suave pâleur vous eussent poursuivi la veille à chaque coin de rue. Vendredi, Avignon est libre de la fièvre qu'y sèment de jeunes démons. Ils se sont envolés sur un signe de croix des vieilles maisons papalines. La pierre se révèle. Depuis dix ans que je fréquente et que j'aime Avignon, c'est la première fois qu'il m'arrive de la bien voir.

On peut donner d'abord un furtif regret aux païennes recluses. Mais quelles délices ensuite l Avignon brille à son soleil. La merveille se sent aimée pour elle-même. Du pont Saint-Benezet, qui s'avance à pas mesurés jusqu'au milieu du Rhône, à la roche des Doms, d'où se distinguent, dit Mistral. « toutes les rivières du Comtat, toutes « les villes qui hérissent la riche terre du Venais-

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« sin », du marché de la place Pie à l'église Saint-Àgricol, on chemine, comme Musset à travers les salles du Louvre, entre deux rangées de lumineux et solides témoins du passé. Ce passé se ranime. J'ai retrouvé rétonnement de ma dixseptième année, quand, arrivé dans Avignon au tomber d'une nuit d'automne, se révéla soudain, à l'angle d'une rue obscure, la ciselure délicate d'un vieux palais et avec elle toute la réalité de l'Histoire, pour attester que notre monde a connu des âges meilleurs.

Cette sensation de la fin de l'adolescence me revenait accrue par de longues années de rêve. Rien ne m'en arrachait, la séduction d'aucun désir, ni un pas trop coquet, ni les parfums d'une insidieuse jeunesse. Mais j'éprouvais l'envie de me traîner sur le pavé et de poursuivre à genoux le pèlerinage pour réaliser la figure de l'indignité de nos jours. Le passé généreux revivait jusque dans les restes de l'austère tradition catholique qui tenait sous la grille un peuple de filles d'amour. Et combien ces petites filles sont difficiles à tenir, les prophètes de Memmi me le juraient du haut de leurs fresques pontificales, en hochant leurs yeux fins et leur grêle barbe de boucs.

Il ne m'était jamais arrivé de pousser du côté du Rhône au delà de l'île de la Barthelasse ; j'ai marché cette fois jusqu'au bout du pont, atteint la rive droite et, prenant possession de la terre lan-

guedocienne, visité Villeneuve, de loin reconnaissante à cette tour carrée dont le pied baigne dans le fleuve et dont les quatre faces font autant de miroirs aux flammes du Rhône et du ciel. Les maisons, d'une vétusté ou d'une ruine également éloquentes, montrent de solennelles fenêtres à larges baies, des arceaux en suspens et mainte ferrure brisée. L'enceinte ébréchée du vieux fort de Saint-André couronne la colline, au versant de laquelle se développe un grand village construit avec ce qui reste d'une Chartreuse. L'olivier, le figuier percent au milieu des quartiers de pierre blanche. Les bassins et des puits couverts, encore intacts, tranchent sur les cases pouilleuses, d'où se lèvent aussi quelques troupes de beaux enfants. Il me vient en mémoire une strophe éclatante du pauvre Aubanel : « Vieux Barroux, ton châ- « teau décline, — par l'homme et le temps acca- « blé, — mais le soleil verse à tes brunes — la « beauté... »

Aux portes d'Avignon, où je rentre, le soir descend, l'heure charmante dont le soleil va disparaître sous la nappe rose et verdoyante du fleuve. S'il n'était vendredi, ces rues, ces places seraient pleines. Tout rirait de plaisir. Une lueur papillotante, faite de robes claires et de clairs visages levés, courrait de toutes parts en petites vagues brillantes. Je ne trouve partout qu'une religieuse tristesse. Avignon se compose un air plus

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sévère, plus morne et plus conventuel encore que tantôt. La pensée rentre en elle même. C'est à peine si l'œil prend garde aux bandes d'écarlate, de vermeil et d'orange que le ciel développe, avant de s'amortir, sur une pyramide d'églises, de toits et de tours.

Hier, Avignon formait un temple sous le vocable de la jeunesse et de l'amour. C'est aujourd'hui la cathédrale illuminée où flotte un nuage d'encens.

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