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L'ÉTANG DE MARTHE ET LES HAUTEURS D'ARISTARGHÊ

OPTVMO. SIVE. PESSVMO. PEIOR1.

TAMEN. ET. MELIORI. VTRÏQVjE NEFANDO. NVMINI. VEL. MONSTRO.

SACRVM.

Ma petite ville est assise sur les confins de deux pays presque contraires, et cependant elle est l'ouvrage de l'un et de l'autre. Par Arles, par Marseille, elle tient à la plus ancienne histoire de l'Occident ; par la Basse Camargue à des terres sans nom, à peine tirées de l'abîme.

Vers le soleil couchant, sur un bandeau grisâtre qu'on aperçoit de la fine pointe de nos collines, travaille le Rhône divin. Il accumule Grain à grain les îlots sablonneux à sa barre d'écume

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blanche, et les terres, gagnant ainsi d'un siècle à l'autre, ont repoussé la mer. Du temps de Constantin, la mer baignait encore le pied des remparts arlésiens. Elle est donc refoulée de plus de douze lieues dans la direction du sud-est. Il y a un siècle et demi, la tour Saint-Louis marquait l'embouchure ; cette tour se trouve maintenant en pleine campagne. Entre elle et le rivage s'étend un immense pays. Chaque année, le limon maçonné et consolidé allonge une pointe nouvelle au-dessus d'un fleuve de fange. Ainsi naissent autour de la première épave, dépourvus de toute fondation de rocher, les pâtés de vase liquide qui émergent avec lenteur.

Aucune origine n'est belle. La beauté véritable est au terme des choses. Élevées de quelques lignes au-dessus de l'eau et creusées de larges cuvettes où l'infiltration de la mer se mélange à celle du fleuve, ces îles ont peut-être une sorte de charme triste. La terre est grise, crevassée, la flaque du milieu y luit malignement comme une prunelle fiévreuse. Sur la rive frémit parfois un tamaris aux flexibles tigelles roses, qu'un maître vent plie et balance, rebrousse et fait tourner sans que l'arbrisseau solitaire élève un murmure de plainte, si vague et si légère est sa vie ! Plus près du sol, rampent les soudes et les salicornes humides, grasses touffes qui servent de pâture aux chevaux et aux taureaux sauvages, quand ils des-

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cendent jusqu'ici, dans ia belle saison. Des chasseurs, des gardiens, des pâtres accompagnent au désert le libre bétail. Mais, à l'hiver, tous s'enfuient devant la tempête. Elle est reine de ces parages, quelquefois assez forte pour rompre les dunes et remmêler les îles, les étangs, le fleuve et la mer.

Sable mou, petits arbres maritimes, herbage salin, rompu et couché par le vent, ô l'inqualifiable et mélancolique étendue ! Cela n'ondule presque pas. Tout ce vaste lieu vide est occupé des voix contraires de l'immensité déchirée, accrues du son gémissant des vagues voisines. Saturés de sel et de miasmes, de fièvre lourde et de liberté surhumaine, la lande née d'hier nous apprend tout ce qui se peut enseigner de la Mort, car elle nous confronte, en métamorphose secrète, avec le va-et-vient continu de ses éléments. Ce sont des nouveau-nés, et déjà moribonds. Rien de fixe, tout naît et tout périt sans cesse. Nulle vie vraie ne se dégage qu'après dix mille efforts manques. Une incertitude infinie. Des débris coquilliers demi-engagés dans le sable aux vols de goélands qui ne font que tourner en cercle inutile, des galets blancs pris et rendus, repris encore, aux ibis migrateurs dont la rose dépouille flotte avec le soleil sur le plat moiré des étangs, il n'y a rien qui n'avertisse le sage promeneur des menaces de son destin.

Il est tout seul avec lui-même. Il y est sans amis, ou les amis qu'il a disparaissant de toutes les sphère? du souvenir, réduit au pauvre centre 'de son individu, il se répète, à chaque pas qu'il i ifait, pour seules paroles : « Moi et moi, nous mourrons. Moi, celui qui me parle, moi, celui qui \ m'écoute, nous allons mourir tout entiers. » Les choses provisoires, instables, fugitives qu'il a devant les yeux imposent en lui leur chaos. Il voit, ii sent, il expérimente ses propres ruines. Et. dissolu, dans l'antique force de ce beau terme, reconnaissant que sa fertile illusion s'est brisée, il ne découvre aucun objet d'assez humain, d'assez flatteur, d'assez spécieux, d'assez faux pour lui cacher la douceur sacrée de l'abîme. Le néant et la mort ont soulevé pour lui leur voile, et il les voit enfin i.jut nus.

Celui qui ne meurt point de cette vue en tire une nourriture très forte. Il ne craint plus le mal, il ne le connaît même plus. Le paysage pisithanate procure à celui qui le subit et s'y conserva la force nécessaire pour vaincre toute vie et, conséquemment, pour la vivre. Comme Ulysse et Enée, il est descendu aux enfers. Son cœur mortifié s'est endurci et peut rejoindre au commun cercle les actions mesurées et systématiques des hommes.

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Que le fleuve poursuive ses travaux d'atterrissement et continue ses pilotis contre la mer, et le jour peut être prédit où les boues de Basse Camargue auront poussé leur nappe grise jusqu'au pied de nos claires falaises de Carro* et du cap Couronne, aujourd'hui battues par un flot vivant. Le golfe de Fos deviendra un étang fermé. On reverra de ce côté ce que nous voyons vers Saint- Mitre, une plate étendue de matière palustre, humide encore ou très gercée, interrompue soudain par un mur de calcaire qu'échauffe et dore le soleil. Ces bas et torpides terrains font témoignage d'un premier état submergé, d'où sortaient seulement les chaînons de collines blanches. Au surplus, de petits étangs achèvent çà et là d'exhaler une eau pauvre et muette. D'étroites chaussées, faites de main d'homme, quadrillent ceux qu'on exploite en marais salants.

Je connais un vallon qui donne l'image de l'ancienne configuration du pays. C'est une cuvette fort plane, spacieuse et désolée. On n'y peut faire un pas sans entendre céder la brillante

* Voir, à l'Appendice, la note IV,

croûte saline ; mais, presque en son milieu, la jetée qui s'avance entre un double marécage à peine épuisé, porte une file de puissants et noueux tamaris ; ils traînent leur feuillée avec une si grave expression d'affaissement et de deuil qu'on dirait quelque procession de royales veuves en larmes, agenouillées près du corps mort. Leur fantôme mouvant conserve le murmure de la petite mer qui rendit son âme à leurs pieds.

Cependant, du haut des éminences environnantes, collines et coteaux taillés d'un ciseau ferme et pur, on ne peut se défend e de quelque mouvement de pitié dédaigneuse pour ces extractions de marais, race triste, languissante et inférieure. Sur les degrés où ils se tiennent, l'olivier, le laurier, le figuier, le cyprès, le chêne et le pin respirent un éther salubre et leur racine pousse au roc fondamental. Çà et là, au-dessus des arbres, une crête chauve apparaît. Courbée avec mollesse ou taillée droit comme une table, elle porte "sur son cristal incandescent la limpide flamme du ciel... Bien que tout soit fait de limon, il y a pourtant fange et fange : ces quartiers de rochers montrent un meilleur ordre que la poussière du désert, et leur coulée antique prit en se condensant des figures supérieures.

Quand l'homme sera devenu assez savant et assez sage pour se rebâtir un Olympe, quelque

mythe rendra sensible à la raison * l'excellente structure, l'heureuse fonction des hauteurs. L'homme pieux louera alors la vertu des principes ou des élémentaux qui, au lieu de briguer tous à la fois la même portion de soleil et d'air, reçurent le système d'une inégalité infinie ; car, en se soumettant de la sorte les uns aux autres, ils permirent à l'ordre et à la beauté de fleurir. La plupart de ces atomes pères du monde vivent ensevelis, au ventre des roches obscures, sans se flatter d'aucun espoir qu'aucun mouvement naturel les pousse jamais au dehors, avant une multitude de siècles. D'autres, heureux, seront éternellement caressés des feux de la Nuit et du Jour. Le bonheur de ceux-ci, l'infortune des autres, conditions nécessaires à la qualité de chacun I Le monde entier serait moins bon s'il comportait un moins grand nombre d'hosties mystérieuses amenées en sacrifice à sa perfection. Hostie ou non, chacun de nous, lorsqu'il est sage et qu'il voit que rien n'est, si ce n'est dans Tordre commun, rend grâces de la forme qu'a vêtue son sort, quel qu'il soit ; il ne plaint que les disgraciés turbulents dont le sort est sans forme et que leur destinée entraîne à l'écoulement infini. *

* Pour compléter les lois, il faut des volontés, Auguste Comte.

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Le genre humain est le principal bénéficiaire de la divine économie qui distribua les hauts lieux. De quelque façon qu'il se nomme, le génie qui tailla et qui mesura leur stature, disposa leurs précipices et leurs gradins, sera loué des hommes pour avoir façonné un socle à leur pensée. Personne n'eût pensé dans le tourbillon d'une matière qui se décompose à vue d'œil. Il y faut la solidité, la durée, la constance. Par cet esprit sublime, au lieu d'errer dans la solitude, nous nous groupâmes ; au lieu de-songer à la mort, toutes les industries de la vie nous sollicitèrent; quittant le vain caprice, l'inquiétude et ses ferments corrupteurs, notre activité fît son œuvre et, Prométhée aidant, un autre monde, le nouveau monde de l'homme, brisa et recréa les formes de l'ancien.

Quelques historiens provençaux veulent que ma petite ville ne soit née qu'au xme siècle ; d'autres la signalent au commencement du xir% Je dirai hardiment qu'elle est tout au moins du xic, puisque l'année io4o y vit naître ce Gérard Tenque, fondateur des moines hospitaliers de

Saint-Jean qui devinrent les chevaliers de Rhodes et de Malte.

Quelle que soit la date de la ville fondée, toute la région supérieure du pays fut certainement occupée parles peuples antiques, dont la trace est écrite sur les monticules rocheux qui lèvent leur échine dans notre région des marais au pourtour de l'étang de Berre et qui meurent enfin au bord de cette mer, après des courbes et des détours multipliés. La plus sauvage et la moins fréquentée de ces presqu'îles forme un entablement décharné où sont les débris de trois ou quatre centres d'habitats successifs, imposés presque l'un sur l'autre. L e dernier date de la fin du moyen âge ; le premier, d'une antiquité mal évaluée. Des appareils de blocs rectangulaires dessinent des fondations de remparts, des bases de tours : la science indécise murmure là-dessus des noms puniques, ligures et pélasgiques. Non loin, plusieurs centaines de tombeaux, creusés dans une pierre assez tendre, indiquent par la variété de leurs dimensions le séjour prolongé d'une peuplade, avec ses enfants et ses femmes. Violées maintenant, les tombes pleines d'eau de pluie servent d'abreuvoirs aux troupeaux ou portent des corbeilles de menthe sauvage et de thym,

Une pièce mieux définie, plus élégante et d'un passé presque sans brume, faillit donner à ce rivage un très beau nom.

C'est un petit tableau de marbre trouvé en 1801 par un chirurgien du pays dans une île qui s'est longtemps appelée l'île Marseillès. Il représente une prêtresse qui, chargée d'une statuette, se prépare à monter dans un navire. Un jeune homme portant pour tout habit le capuchon des gens de mer, s'avance dans la barque au-devant de la passagère. Ce curieux groupe* acquiert tout son sens par un texte, d'ailleurs bien connu, de Strabon.

Le géographe dit que les Phocéens, quand ils s'éloignèrent de leur patrie, reçurent un oracle leur enjoignant d'aller prendre un guide désigné par la Diane d'Ephèse. Ils poussèrent donc à Ephèse, s'enquérir du guide inconnu. Mais l'une des plus illustres dames d'Ephèse, Aristarchê (nom bienheureux pour cette fondatrice de colonie) venait précisément d'avoir un songe, dans lequel Diane lui avait ordonné de suivre en mer des étrangers après s'être munie d'une image île ses autels. Aristarchê n'objecta rien, mais obéit. Les Phocéens charmés lui firent grand

* Le Commandant Espérandieu y voit un Enlèvement d'Hélène.

accueil et, plus tard, une fois fixés à Marseille, quand ils eurent bâti à Diane un temple magnifique, Aristarchê en fut constituée la grande prêtresse et comblée de tous les honneurs. Chaque colonie de Marseille eut, dit Strabon, son Ephesium ou temple de Diane, pareil à celui de la métropole. Diane y tenait le premier rang et son image était placée et honorée, suivant le rite éphésien.

Il est trop évident que le marbre trouvé au Martigue fournit un abrégé délicat de cette anecdote. Voici le rivage d'Ephèse, voici Aristarchê, comme elle finit d'obéir. Elle s'embarque. Le pied droit pose sur la terre et la quitte, le gauche appuie déjà sur le bas de la planche qui monte du sol au vaisseau... Heure sacrée, Aristarchê vient de commencer son émigration. Audessous, se recourbe et serpente le flot de la mer vagabonde. Nu-tête, de très beaux cheveux ondes glissant en chignon sur la nuque, les plis du manteau à la brise, elle-même emportée par son mouvement, elle semble esquisser toutefois un recul léger. C'est qu'elle a sur l'épaule la déesse éphésienne de la ville future et que, trop obligeant ou mal instruit du rite, l'homme qui la reçoit veut lui enlever cette charge. De quel geste elle la défend !

La statue a la forme des xoana, mais c'est un xoanon embelli, poli et dégagé, nullement la gros-

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sière idole primitive. Si elle affecte une rigide forme oblongue, un peu égyptienne, la cause n'en est point un défaut de science, mais souci d'observer un certain canon religieux. L'hiératisme a stimulé la recherche de l'élégance. Rien de mieux fait, ni qui soit indiqué plus fidèlement que cette gaine lisse dans laquelle les pieds divins sont emmaillottés. Un pan de voile est ramené en carré sur le haut du front à peu près comme dans la coiffure de nos madones. Chaque détail de barbarie, étant ici la chose sainte, y est mis en valeur de toutes les forces de l'art.

En même temps qu'elle repousse les offices du Phocéen, Aristarchê, d'un souple effort, raffermit la déesse sur son épaule. Si elle a quitté la patrie, on ne la verra point négliger le dieu paternel. Aucun autre qu' Aristarchê n'en transmettra le culte à la terre étrangère ; mais elle le fera dans les circonstances et selon le cérémonial convenus.

Si nous voulons entendre battre le cœur de l'homme antique, l'occasion nous en est proposée dans ce petit marbre. Depuis le sol éphésien, paré d'un arbre sans feuillage, jusqu'à l'élégante nef de Phocée, ce qui passe, ce qui franchit le feston de la mer sur cette planche oblique, c'est autre chose qu'une sainte femme exaltée, c'est le corps, c'est l'âme vivante de la religion, et dans ce corps, et dans cette âme, une tradition, une politique, une patrie, une intelligence, des

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mœurs. La ville de demain est comprise dans la déesse. Elle a chargé la délicate Aristarchê. La mer. les vents, le ciel, la destinée n'ont plus qu'à se faire propices : moyennant quelque sourire des conjonctures, Marseille lèvera des semences mystiques enfermées dans cette poitrine et sous ce beau front.

Il faut bien se garder de juger de Marseille antique par un coin de la ville moderne, le rendezvous des levantins, des nègres et des juifs. Il ne faut même pas s'arrêter aux éloges que lui prodigua Rome après qu'elle l'eût occupée., quand elle la priait de lui enseigner la grammaire et les lettres grecques comme une maîtresse d'école. Avant d'être aux Romains, Marseille était comptée entre les plus polies des villes de la Grèce. On donnait en modèle sa constitution aristocratique, la sagesse de ses sénateurs, ou timouques, nommés à vie au nombre de six cents et pris dans les seules familles ayant droit de cité depuis trois générations. On vantait son hospitalité libérale, sa frugalité et sa retenue. Des lois équitables, en petit nombre, exposées à la vue de tous, fournissaient une règle aux actes de la vie,

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et ceux-mêmes qui voulaient se donner la mort étaient invités à soumettre leur projet aux débats du conseil de ville. Jamais la fantaisie et l'humeur du privé ne furent à ce point tempérées pour le bien de tous.

Cette remarquable sagesse s'expliquera d'un mot. Elle était athénienne. J'entends qu'elle était venue d'Athènes tout droit. Phocée avait été fondée par un Athénien, Philogène, et Ephèse par Androclès, fds de Godrus, Athénien encore, en même temps que les dix autres colonies athéniennes de l'Ionie : Chio, Priène, Côlophon, Lebedos, Myonte, Milet, Erythrée, Teos, Glazomènes et Samos. Smyrne en sortit un peu plus tard. C'est de ces émigrés athéniens de l'Ionicon qu'Homère naquit, s'il naquit. Les Phocéens qu'Aristarchê suivit à Marseille étaient donc deux fois Athéniens, par leur ligne directe et par l'adoption religieuse d'Ephèse. Comme s'ils eussent dû participer de toutes les forces du monde antique, ils s'assurèrent, en passant à la hauteur du Tibre, l'amitié du peuple romain. Ce premier traité fut conclu vers l'an 600 et sous Tarquin.

Les émigrants avaient aussi passé en Corse, peut-être en d'autres lieux de ces mers d'Hespérie qu'ils connaissaient de longue date, les ayant écumées pour y faire la pêche, le négoce et la course, qui, observe Justin, était alors en grand hon-

neur. Le même Justin semble dire que le premier détachement phocéen, formé déjeunes gens, ne toucha point le sol gaulois à Marseille, mais bien à la bouche du Rhône : le bon accueil qu'ils y reçurent les aurait décidés à retourner quérir le gros de leurs concitoyens qu'ils avaient dû laisser sur un autre point de la mer.

Ce texte de Justin a retenu l'attention des archéologues. Ils se sont demandé si la Marseille primitive ou, du moins, le premier établissement phocéen ne fut pas dans cette île Marseillès où le marbre d'Aristarchê a été découvert. Le nom de l'île donne à songer. Sans doute elle n'est pas située à la bouche du Rhône, comme il le faudrait pour vérifier absolument le texte de Justin. Mais les premiers colons phocéens, commettant une erreur qui fut fréquente plus tard, purent se croire au bord du fleuve même, quand ils n'étaient qu'au débouché d'une suite d'étangs. Ayant débarqué en ce lieu, ils y durent bâtir leurs premiers édifices.

Soit fille de Marseille, soit peut-être sa sœur aînée, la colonie phocéenne de Marseillès fut, de toute façon, l'un des centres helléniques de la Provence. Le bas-relief d'Aristarchê ne peut avoir été apporté d'autre part. Le docteur Terlier, auteur de la trouvaille, vit la stèle encastrée dans un petit monument qu'il appelle un tombeau. ïl dut l'en détacher. Le reste de l'ouvrage a disparu

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de l'île, que des carriers ont aujourd'hui à peu près nivelée, mais l'existence en est formellement attestée. Si quelque temple avoisina ce tombeau, c'était sans doute un Dianium, chacune des colonies marseillaises ayant le sien, et la tombe à laquelle se rapporte le bas-relief pouvait être d'une prêtresse de Diane, sans doute du même rite qu'Aristarchê. Il serait ambitieux de croire que nous possédions un fragment du tombeau de l'Éphésienne elle-même. Cependant, pourquoi pas?

Avec cette Diane d'Ephèse, présent d'Aristarchê, avec l'Apollon delphinien, commun patron de l'Ionien en quelque pays qu'il émigré, la Minerve athénienne devait être adorée ici. Non peut-être la Minerve de Phidias, trop postérieure aux premiers transferts d'Attique en Asie et d'Asie dans. les Gaules, mais cette très ancienne image de Minerve, qui figurait la déesse assise et aux genoux de qui la vieille reine Hécube, accompagnée des plus nobles dames de Troie, porta le voile d'or et, dit Homère, les prières qui ne furent pas exaucées. Phocée possédait une des Minerves assises. On en gardait une autre à Chio. Homme de Smyrne ou de Chio, Homère donna aux Troyennes la déesse de sa patrie. Un texte formel nous apprend que Marseille posséda également la statue honorée par Phocée et Chio. La patronne d'Athènes a donc régné sur nos rochers et leur pure corniche connut

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les pompes dérivées de Panathénées archaïques. Un ciel infiniment moins brutal que celui du reste de la Provence maritime flotte sur ces promontoires bleus et dorés ; la délicatesse de sa lumière ne pouvait n:anquer d'enchanter des yeux ioniens, soit qu'elle .s'éteignît sur les eaux du couchant, au milieu des plus vives nuances de la pourpre adoucies d'améthyste et d'or, soit que ses premiers feux revinssent couronner de safran et de rose le cône vigoureux où se lève notre soleil.

Du cône oriental de cette montagne maîtresse nommée plus tard par les Latins la montagne de la Victoire *, parce que la victoire de Marins ouvrit de là son aile sur la barbarie cimmérienne, le pays entier se compose, exactement comme l'Attique tire toute sa loi du Pentélique protecteur, qui étend son bras sur Athènes. Les coteaux qui descendent de cette Victoire azurée, les collines qui font le cercle à son entour

• Les chrétiens en ont fait sainte Victoire. Mais no£ marins ne connaissent ni la sainte ni la Déesse. Ils disent dalubre ou délabre, n'ayant gardé mémoire que du temple, Delubrum Victoriœ, qui brillait autrefois comme le flambeau du pays.

ne sont pas indignes de ce beau chef. La plupart se distinguent par la nervure et l'assemblage, d'une précision excellente. Leurs grands corps allongés déclinant à la mer suivant une courbe très pure m'ont rappelé parfois cette déesse que Phidias avait couchée à l'angle de l'un de ses frontons. Ils encaissent des vallons spacieux, dont quelques-uns sont égayés de vignes, de vergers, de labours et de petits bois. Là nymphes et sylvains menèrent à la danse la jeunesse des environs ; là dut s'épanouir cette fine et puissante conception de la vie qui, faisant la vertu plus vertueuse qu'aujourd'hui, l'innocence plus innocente, donnait aux différents plaisirs de l'esprit ou du corps un caractère de pureté ou de perfection.

Que la prêtresse Aristarchê ou ses élèves aient enseigné ici les arts de la sagesse et de la volupté, j'en ai des preuves plus certaines que le marbre, car elles vivent, elles sont de chair et de sang. Ces beautés naturelles sont issues de l'effort ardent et délicat du régime de la sélection de l'amour. Leur privilège se continue comme de lui-même ; il ne se forma point sans la palestre et les autres jeux qui sont les maîtres de l'élégance physique. Le torse, le buste divin de Y Amazone d'Epidaure à laquelle j'ai fait visite chaque jour de mon mois d'Athènes, je le revois ici, mais inflétri et sans blessure, quand la saison des bains fait accourir la troupe de nos vierges sur le rivage.

De tant de beaux corps demi-nus, il en est souvent jusqu'à deux ou trois dont la forme et l'impétueux mouvement ne dépareraient point le splendide coursier de marbre aux pieds brisés que chevauche cette Amazone... « Tu es parfaite, arrête ! » Mais aucune ne s'est arrêtée dans sa perfection et, sans être un vieillard, j'en peux nommer plus d'une qui se délie dans l'argile du cimetière. Jamais les dieux ne cessent de dissoudre ni de créer. Mais les générations répètent ta formule, Ordre de l'insertion et de l'involution, éternel au même rameau !

Àristarchê me paraît présente et comme vivante en divers autres caractères qui ne peuvent venir que d'elle, et, par exemple, un certain amour des tâches bien faites, le goût de l'achevé, du poli, du fini. Qu'il s'agisse d'une enceinte à prendre les thons ou d'un sauvetage très difficile, les pêcheurs du pays, dans la pratique de leur art, aiment, en quelque sorte, Fart. C'est une inclination qui ne fait pas uniquement des artisans habiles. C'est un principe de bonté. Celui qui sut aimer remploi coutumier de ses heures ne peine plus comme un esclave que reploie la main de son dieu. L'activité résulte du jeu même de ses puissances; elle jaillit d'une nature qui met sa force et sa gaieté à changer la face du monde. Il ne peut être homme nuisible ni mauvais homme.

Fier du produit, plus qu'intéressé au profit, ce

subtil artisan peut avoir des passions, mais il n'aura point de bassesses. Nos prud'hommes disaient en calant leurs filets : — Notre Père, Jattes nous prendre assez de poisson pour en manger, en donner, en vendre et nous en laisser dérober ! Le Juif cupide, l'étroit Latin, le Celte paresseux et léger n'auront pas fait cette prière. Elle est grecque, tant par l'épigramme finale que par le beau tour généreux, et devait s'adresser originairement aux esprits de l'abîme. Les dieux d'Aristarchê furent des génies biei veillants. Il serait un peu niais de leur imputer, comme on le fait parfois, l'invention de la justice surnaturelle, qui vient de Judée, ou l'idée de l'égalité entre les hommes, qui découle des mêmes sources turbulentes : mais justement à cause de ces fausses attributions, souvenons-nous que la bonté, la générosité, une souriante indulgence, tous ces privilèges des forts sont l'effet naturel d'une finesse et d'une netteté de l'esprit qui n'a de patrie que l'air grec.

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