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On discute beaucoup des services que Rome rendit eu monde. Je reprends qui les nie, mais je blâme qui les célèbre. Rome a propagé l'hellé-
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nisme, et avec l'hellénisme, le sémitisme et son convoi de bateleurs, de prophètes, de nécromans, agités et agitateurs sans patrie. Quel manque de discernement chez ses prêteurs et ses proconsuls 1 Non seulement ils ne surent point distinguer l'Hellène pur de l'Hellène contaminé, mais ils poussèrent à la contagion de l'Asie.
Marius était le plus grossier des soldats. Plutarque nous apprend qu'il traînait depuis Rome clans ses camps de Provence une devineresse née en Syrie et du nom de Marthe. A Rome, les débuts de cette Marthe avaient été durs. Le sénat l'avait éconduite. Mais un jour, dans l'amphithéâtre, s'étant flattée de deviner le gladiateur qui vaincrait, son présage se trouva juste. L'événement frappa d'admiration la femme de Marius. Cette Julie était crédule, elle dépêcha Marthe à son démagogue d'époux. Celui-ci, n'ayant aucun préjugé de sénateur, avait probablement tous les autres. Plutarque, qui fait très peu de cas de la prophélesse, se demande si Marius était plus fourbe que superstitieux. Dans les deux cas Marthe convenait. Elle lui plut et fit fortune. On ne la revit dans les camps que portée en litière avec de grands honneurs. Le général romain n'offrait de sacrifice qu'après avoir pris son avis.
Marthe avait de grands dons, l'impudence, l'entêtement, la solennité de l'affirmation reli-
gieuse, et beaucoup de souplesse. Gela est juif. Mais elle avait tiré parti de son séjour parmi les peuples civilisés, qui lui avaient appris des raffinements de costume. Quand Marthe allait au sacrifice, elle portait, selon Piutarque, « une « grande mante de pourpre qui s'attachait à sa « gorge avec des agrafes, et elle tenait à la main « une pique environnée de bandelettes et de « couronnes de fleurs. » Ce brillant appareil passait naguère encore pour inscrit sur un roc des Alpilles, aux Baux. On croyait reconnaître sur le bas-relief la figure de Marthe, entre un soldat que l'on appelait Marius et une femme qui correspondait à Julie: la pique et le manteau, joints à la mître orientale dont la fausse Marine est coiffée, donnent de l'apparence à cette attribution. Mais on la rejette à présent. Il est admis que Marthe ne nous laissa aucun portrait, ou qu'elle l'inscrivit sur une eau indécise et trompeuse comme elle-même.
Car cette comédienne (ainsi la dénomme Piutarque) dut plutôt se fixer sur le bord de nos marécages et dans les lieux les plus stagnants de la contrée. Un territoire moins sujet à la confusion primitive aurait moins secondé l'art de cette sorcière. Les auditeurs eussent trouvé sur les rochers de la montagne et dans les figures du ciel des points de repère et d'appui contre la maligne influence. Mais surtout, la barbare aurait risqué de
se heurter à la salubre sagesse de l'Ionie. L'esprit des Grecs ne s'était pas encore gâté dans ces parages, habités par Minerve, Apollon et Diane, les plus nobles de tous les dieux. Une religion comme celle d'Aristarchê faisait partie de la politique. C'était le cœur de la cité aussi bien que de la maison. Elle rejetait naturellement les prêtres libres et les prêtresses ambulantes. Un magistrat eût questionné notre histrionne sur son^ dieu inconnu et mal qualifié. Ou quelque aréopage lui eût répliqué sèchement qu'on l'entendrait une autre fois. Le sourire public aurait consommé la justice. Marthe ne s'y exposa point et resta dans le bas pays.
En un endroit que le navigateur Pythéas aurait comparé au visqueux élément du poumon marin, près d'un étang, entre une eau épaissie de bourbe et le sol toujours détrempé, sur des lits d'une algue« confuse et pestilentielle, cette femme syrienne affola tout ce que le pays contenait de rustres et de goujats. Elle les rapprocha des bêtes et ils la portèrent aux nues. Elle prophétisait, donnait le mal, l'ôtait, le rendait, et cette solitude tragique lui servant de vague trépied, le lieu impressionnant, l'opaque fumée du repaire, une fièvre pernicieuse éparse dans l'air alourdi ajoutaient à l'effet des incantations qu'elle psalmodiait du fond de la gorge. Elle agitait le cœur de l'homme. Elle l'isolait, régarait. On la salua
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bienfaitrice. Il ne fut question que de Marthe et de son étang. Si cette gloire abjecte dut se désagréger plus vite que ce corps hideux, il en resta les syllabes évocatrices qu'elle avait a Hachées au mauvais canton du pays. Une suite de dérivations régulières donna du marthicum siagnum, le moderne Marthègue ou Marthigue et Martigue.
Le véritable étang de Marthe s'est desséché comme la plupart de nos marécages, mais le nom passa et demeura fort longtemps à la nappe méridionale de notre petite mer de Berre. Le peuple apprit et conserva ce nom d'autant plus volontiers qu'une autre étrangère de même nom, venue dans la barque de Lazare et de Maximin, aborda, dit-on, dans nos parages au siècle suivant. Les deux types se confondirent, tous deux distincts de l'autochtone et tous deux venus de l'Asie.
Telle est une des destinées de notre patrie plusieurs fois recouverte par l'invasion. Peu de terres en France gardent le souvenir nominatif des premiers civilisateurs. Plus une race est étrangère, mieux son passage est accusé dans la nomenclature des lieux. A l'autre bout du territoire, en Neustrie, les goths Scandinaves n'ont pas introduit dix vocables dans le patois roman de la province, mais celle-ci s'appelle de leur nom Normandie. Ces Normands ont aussi nommé un certain nombre de villes comme Harfleur, Barfleur,
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Honfleur, Le Havre. Et le nom général de toutes nos provinces, la France, ne désigne pas le caractère gallo-romain qu'elles ont en commun, mais la petite horde franke qui leur a donné quelques rois.
Qu'ils soient de Sem ou de Japhet, les barbares errants écrivent leur nom sur les murs. Ils laissent ce nom propre en manière de monument. Le gracieux petit marbre que j'ai décrit résume le précieux apport de la Grèce dans ce district. Toutes les briques du pays comme tous les mots du langage sont le souvenir des Romains dont on conserve aussi plus d'un vestige religieux : un autel à Junon, retourné et creusé au socle et faisant ainsi office de bénitier dans une église de campagne, porte une dédicace latine à la reine des dieux. Pour tout bien, la syrienne Marthe a marqué de son nom les lagunes qu'elle infesta.
Les névropathes sont communément stériles. Est-il sûr toutefois que cette juive l'ait été ? Son mal sacré n'est-il jamais revenu troubler la région ? N'a-t-elle une ombre maléfique, comme Aristarchê donne le rayon bienfaisant? Et ne faut-il appréhender l'influence de ses prestiges ?
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Non plus sous la pourpre, les fleurs et la pique empruntées de Rome, mais nue, le poil dressé, cette sorcière ne refait-elle point son sabbat pendant les nuits d'hiver sur une plage mal séparée des étangs ? L'astrologue Nostradamus est venu mourir à peu de distance d'ici. Il a son tombeau à Salon. Le maréchal ferrant qui vint parler à Louis XIV de la part du fantôme de la reine défunte était né sur les mêmes bords. L'obscur génie de Marthe anima peut-être ces rêves. Si l'on faisait son interrogatoire en règle, il faudrait demander à Marihe quelle fut son action sur les trois grandes catastrophes qui, ayant suivi l'arrivée en Gaule des mœurs et des songes syriens, furent plus ou moins les effets de ces nouveautés douloureuses.
D'abord, quand une troupe de barbares, d'un autre sang que Marthe, aux corps blancs et aux cheveux roux, se montrèrent sur nos lagunes, les guidait-elle de ses yeux et de ses cheveux sombres ? Mena-t-elle le chœur des étranges pythonisses couleur de lune? Et si, dès le ixe siècle, cette barbare d'Orient avait fait alliance avec les barbares du Nord, n'y a-t-il pas lieu d'estimer que, au seizième, Marthe dut conspirer pour ce réveil de l'esprit juif et l'impur délire biblique que nous appelons ironiquement la Réforme ? Au xvme siècle, n'était-elle point l'âme de la Révolution ? Qu'une folie se fasse, qu'une faute de goût et de sens in-
suite au soleil, la présence de Marthe doit être retenue et scrutée avec attention. Toute déraison nous vient d'elle, la rupture des hautes traditions de l'esprit, le retour aux états sauvages. Mais l'influence fut petite. Nos Scandinaves furent vite romanisés. C'est de ligueurs détermines plus que de huguenots que furent remplies nos murailles, et M. Taine cite un curieux document qui démontre que le pays de Marthe ne comptait pas plus de quatorze sans-culottes en pleine Terreur. Sur dix mille habitants, la proportion paraîtra faible. Elle est toujours assez forte pour témoigner des perturbations que causèrent l'âpre folie de l'Orient, et sa religion sensitive, et le goût de l'orage proposé de la sorte aux esprits fatigués. Les grands malaises historiques s'interprètent, pour notre Occident tout entier comme pour l'étroite bourgade, par les chaleurs du même miasme juif et syrien.
Telle a été l'épreuve. Je ne crois pas qu'elle
doive nous inquiéter. La plus ancienne Grèce a
connu avant nous cette molle et funeste écume de
l'Asie. Elle aurait pu la dissoudre et la rejeter :
son vif esprit jugea préférable de l'employer dans
le concept sublime de sa Vénus marine et ainsi de tirer du principe de toules les tempêtes de l'âme une divinité rayonnante qui les apaise. La lumière qui brille sur le front des héros ne vient que des luttes antiques accrues du sentiment d'un triomphe définitif. La nature des terres grecques se prononçait pour la réussite de ses enfants. Si la nature de notre pays le veut, nous aurons le même bonheur.
De nos bas fonds déserts, de ces platitudes fiévreuses où l'enfance du monde se recommence à l'infini, il ne faut pas marcher longtemps pour gagner les hauteurs où. l'ordre se construit et se continue ; tout le temps du trajet, le ciel, le vent, les astres sont des guides et des amis :
— Courage, disent-ils, tes premières folies sont les mères de ta sagesse. Tu veux la vérité, ton erreur en est le chemin ! Ta race antique n'est point lasse, et ton vieux sang n'est pas aigri. Le feu, tant qu'il flamboie, la vie, tant qu'elle brûle, sont la noble substance qui s'épure en se dévorant. Ton esprit qui veut vivre élimine de toi tout ce qui n'est pas le meilleur.
» Courage, le filet des pêcheurs, tes amis, est redescendu sous l'eau vive. Le pic des charpentiers heurte à coups sourds contre la er-1 ries nvires en construction, et les calfats armés de torches de résine secouent ces lueurs dans le soir. Bientôt les jeunes filles aux hanches balancées se
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seront mises en route pour la fontaine. Au même instant qu'une agonie se résoudra, le soupir de l'amour prophétisera des semences. Tu peux vérifier qu'il n'y a nulle part une chose si humble qui ne soit animée d'un immense vœu de grandir. Va, personne n'en désespère. Rejoins donc ta prêtresse et, auprès d'elle, oublie tout ce qui n'est pas de son chœur. Plein des forces d'en bas, demande à sa lumière un modèle de leur usage. Le corps de l'Ephésienne scintille comme Diane sur le plus voisin des coteaux. Àristarchê t'attend pour t'initier au mystère et le chant de sa lyre te révèle déjà une enceinte de la cité, »