‹ Anthinea; d'Athènes à FlorenceChapitre 27 sur 34 · L'AME DES OLIVIERS · texte numérisé non relu

L'AME DES OLIVIERS

A Lucien Corpechot.

J'ai gravi aujourd'hui le tertre qui domine toute cette contrée. Son sommet, garni d'un ermitage et d'une chapelle, porte de vieux cyprès taillés par la foudre et le vent. A mi-côte s'étend un bois de pins, blond de lumière à ses touffes supérieures ; il traîne dans la nuit ses extrémités retombantes. Enfin, vers le soubassement de la colline est un long verger d'oliviers. Egales pour la gloire, ce sont trois races d'arbres bien inégales en beauté, car l'olivier passe de beaucoup les deux autres. Mais des traits qui leur sont particuliers distinguent les blancs oliviers de ce lieu.

Supérieurs au type ordinaire de ce bel arbre, ils montraient parmi les ondoiements de leur cime une beauté plus rare, un signe de vigueur et de perfection qu'ils ne font apparaître qu'en des circonstances choisies: je leur vis le souple

bouquet, frêle comme un bourgeon, dense et resserré comme un fruit, que se plaisait à reproduire la sculpture des Athéniens. Le ciseau des Attiques n'a aimé que l'exquis. Il nous conserve encore une fleur même de la fleur. Je me mis à l'étude du chef-d'œuvre de la nature éclos dans le sol maternel. Les purs rameaux me suspendaient amoureusement à leur forme, mais, en me révélant avec largesse ce trésor, les mystérieux petits arbres ajoutaient le conseil de les louer tout bas. Élevant à l'enthousiasme, ils recommandaient la pudeur.

« Pampres de Bacchus, pourquoi m'étreignez- « vous ? Otez vos raisins, je suis vierge et ne « m'enivre point. » Ainsi, se plaint chez un poète de l'Anthologie l'arbre chaste et sauvage qu'on voulait charger de présents. Comme il eût écarté, lui aussi, la grappe et le pampre, l'olivier provençal me faisait modérer les signes de ma religion. Mais le goût, la pudeur devaient être vaincus par la force d'un souvenir. L'olivier m'apparut, tel que je l'avais vu antérieurement un matin de jeunesse impétueuse et concentrée, épanoui dans le point central de mes songes qu'agitait le frisson de la silhouette argentée... Réminiscence de Platon, de Renan et de France, que je suivais alors tous trois, l'ancienne invocation se répéta presque telle quelle dans ma pensée.

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« — Petit arbre nerveux et pâle » , lui disais-je, en modifiant à peine le premier texte, « vous que néglige le vulgaire et qu'il a bien soin d'insulter : un rare privilège vous défend, olivier, de flatter l'indigne regard. Je vous refuse tout honneur de la part de ceux qui n'en méritent aucun : moins ils vous considèrent, plus il vous appartient d'exceller dans votre ordre, délice des cœurs exercés.

» Vous nouez vos racines au-dessus de la terre, mais vous les enfoncez fort avant dans un sol léger et aride comme l'esprit. Si votre tronc est court, s'il élève peu de rameaux, sous une écorce délicate, le plus frêle est solide et plein de vi gueur. De tronc rugueux, de rameaux lisses, lent à croître, long à mourir, ainsi que la sagesse, te dieu qui vous habite a l'âme curieuse. Pour atteindre à la paix, il est ennemi du repos. Comme les sentinelles et les coureurs de nuit, il se maintient par la sensibilité vigilante. Mais chaque pas des heures touche sa verte lyre du frémissement infini, le moindre ébranlement de votre air lui donne la fièvre, et personne ne montre plus de résignation à ce qui n'a point de recours. Ni langoureux abattement, ni vaine révolte : tous les fléaux ajoutent un éloge à votre vertu et, des pires injures qui lui tombent du ciel, votre automne compose un amer et généreux fruit.

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« Que votre bois, olivier, ait notre cantique, car les premières crosses des pasteurs en sont façonnées. Les rois pères des peuples vous ont pris le sceptre amical. Lorsque Thersite alla prêcher une confusion de pouvoirs qui eût imposé l'anarchie, c'est avec vous qu'Ulysse punit le bavard impudent, c'est à coups d'olivier que lui furent scandées les inestimables doctrines : — Le gouvernement de plusieurs n'est pas bon. Qu'il y ait un seul chej , un roi... À Ithaque, dans sa mai- S3n, au centre d'une cour, s'ouvrait le plus beau d'entre vous. Ayant été ployé et débité des mains d'Ulysse, il devint son lit nuptial et l'arbre, dont le tronc et la maîtresse branche n'avaient été ni déplacés, ni retranchés de leurs racines, mais abrités d'une toiture et clos de toute part, connut l'hymen de Pénélope, sa défense innocente et la chasteté de sa foi.

« Telle étant sa substance, votre feuille, olivier, porte en sa couleur double le signe de la vérité. Son ovale acéré défie le reproche et sa coupure nette ne redoute aucun examen. Toutefois, épaissie en touffes légères qui tremblent, elle se mêle à tous les fantômes de l'air. Des sophismes pressés y confondent leur aile grise, les nuances subtiles y décrivent agilement un mystère discret qui ne peut tenter le profane. L'œil du peuple ne voit qu'un bouquet confus et cendré : mais, voisins des dieux, les paysans taillent ou courbent

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chaque plant selon la forme des cratères, et le Sage qui passe une fois ou deux chaque siècle, n'en pourra nier la leçon.

« Que l'amandier bachique anime son branchage de grimaces désespérées ; que le cyprès, du flanc d'une métairie solitaire, élève sa colonne blanche et noire contre le ïgzxv ; que le pin turbulent se précipite en indiscernables troupeaux : ô nobles oliviers, il ne saurait vous plaire d'interrompre d'aucun dissentiment la courbe déliée des collines de nos pays. Non, vous faites corps avec elle. Ni ennui, ni orgueil ne vous jetteraient au désert, et vous vous aimez trop, car vous vous sentez trop bien vivre, pour vous mêler les uns dans les autres, comme ces pins. O Énergies, mais indomptables, ô Patiences, mais redressées, Constances, Industries, plus que fertiles Inventions, osant tout et tout supportant, mais tout méprisant au besoin, vos mépris n'ont été durables qu'à l'égard du crime inutile, l'Excès. Distant des bas fonds et des crêtes, c'est en chœur, oliviers, qu'il vous intéresse d'aller. Sans vous presser l'un l'autre, sociables rameaux qui communiquez entre vous, vous aimez vous toucher en rendant un son qui ressemble aux discours de la Mer intelligemment mesurée et des hommes qui la longèrent. Vous savez une langue bien accordée à l'âme. Parole et pensée n'y font qu'un, et le même mot les révèle, pensée toujours con-

duite à la perfection de son signe, mais signe plein et dense, vertueux et signifiant*.

« De sorte, clairs feuillages, qu'il n'y a presque rien qui altère votre bonheur ! La méditation n'impose ni fatigue, ni souillure à vos transparences et la nuit ne les couvre pas. Voulant des clartés, vous en faites. En montant vers le ciel, vous formez un chapeau de mystérieuse lumière. Le phosphore divin brille à la pointe de vos tiges, comme dans l'œil des chats sacrés et des oiseaux de nuit et de tout ce qui fut conçu et procréé du sein de la Vierge elle-même.

« Fils certains de Pallas, rangées d'yeux pers fleuris des modérations éternelles, athénienne semence qui, à son tour, compose le plus délicat des boutons, vous êtes apparus par la sûre volonté de cette déesse : premiers, derniers, maîtres du monde, secoués des déluges et victorieux de la nuit, pacifiques, guerriers, auteurs et enfants des cités, exterminateurs des désordres, extincteurs des barbares nuits, il n'y a point de siècle qui ne vous ait reconnus les pères et les mères de ses destinées favorables. Vos diffuses liieurs étant choses humaines, aucun trouble n'en provenait : mais quand, formés de votre chair et bourrés de vos fruits, les pressoirs épanchèrent un rayon de chrême doré, la Déesse ouvrière en fit éclater son

* AOrOS, VERBUM, RESOUN.

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orgueil. Aliment ou breuvage, douce onction de l'athlète ou baume des corps déchirés, elle s'applaudit elle-même et pour que son collaborateur, le peuple athénien, eût sa part de satisfaction, elle lui prit la main et la serra, du geste que le marbre a perpétué.

« Tout autrement beau que le marbre, soyeznous, Olivier, le garant animé des assentiments de Pallas. Redites son grand témoignage. Ne vous lassez point d'enseigner ce qu'elle aime et approuve, et comment elle sait sourire à celui qui la sert. L'homme qui la comprend n'a pas besoin d'être encouragé à la suivre. S'il connaît la sagesse, il s'y précipite après vous. Oh ! redoublez l'éclaircissement de votre sagesse ! Sous une pâle armure d'émeraude voilée, annoncez la brillante agoniste delà raison, parairymphe de 1 homme qui, digne de son nom, apprivoise, domine, conduit ses frères bestiaux. Bel ordre des Sciences et fine mesure des Arts, gardez-en, communiquezen plus que n'en veut, plus que n'en souffre l'imbécile dégénéré. Sur les coteaux où procèdent vos théories, rien ne pourra se perdre du moment que vous subsistez, la Merveille du monde ne s'abîmera qu'avec vous ! »

LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES

LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES

Suite de la deuxième Lettre : Premiers pas»

Ne comptez pas sur un récit de ces courses ou de celles qui furent faites le lendemain et le jour suivant. Erreurs précipitées, stations désordonnées, je n'en écris pas le journal. Ou je fatiguerais par un bruit de paroles, ou j'embarrasserais d'indigestes détails locaux.

Qu'en me promenant sous la citadelle, j'aie arrêté, une minute ou une heure, mes yeux charmés sur le monument choragique, ses contours délicieux et sa molle frise, ou que j'aie choisi l'esplanade du temple de Thésée pour le théâtre de mon premier exercice de méditation et d'intelligence athénienne ; qu'enfin troublé ici, là pleurant presque de plaisir, j'aie fait une suite d'épreuves avant de ne former l'idée juste

* Dans la première édition d'Anthinca, les pages qui puivent faisaient partie du livre premier, « le voyage d'Athènes ».

et les sentiments qui me convenaient, les résultats seuls vous importent, non le détail quotidien des préparations.

Deux fois déjà, j'ai vu le soleil se coucher, je l'ai vu deux fois se lever, aux deux pointes de l'Acropole. Aujourd'hui, avant de partirpour les Jeux Olympiques, car je vous dois une chronique de ces jeux, j'irai revoir l'éclat des marbres au plein midi. La journée est superbe ; le ciel, tout à la fois très pur et divinement dégradé. Les jeux ne seront point gâtés comme il le fut hier par la bise. Mes amis athéniens étaient fort en colère contre le vent. Néanmoins nous nous sommes très honnêtement divertis.

Dans les beaux temps d'Athènes, le Stade où eurent lieu tant de jeux illustres était fait de simple gazon ; les gradins pratiqués au flancdel'Hymettene portaient aucun revêtement étranger. Le précepteur de Marc- Aurèle, Hérode iVtticus, inventa de les recouvrir d'un appareil de marbre. Tel est le monument qu'Athènes vient de restaurer, grâce aux munificences d'un marchand grec d'Alexandrie, M. Averof. Il a payé jusqu'à 750.000 francs, selon les uns, et, selon les autres, le double. En pareille occasion, les Athéniens de la décadence eussent décerné à leur bienfaiteur quelque trois cents statues d'or massif ; on s'est contenté de lui en ériger une seule, de marbre fin à la porte même du Stade. Les gens de goût déplorent que l'image mortelle du nouvel Hérode Atticus arbore une paire de moustaches scythiques d'autant moins supportables que le menton est glabre ainsi que les joues. Que n'a-t-il une barbe pareille à celle qui fleurit M. Philémon, le président des Jeux, taillée comme un portique, la plus belle barbe d'Athènes. Le peuple ne

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' fait pas attention à ces différences. Généreusement, sans critique, il ne perd pas une occasion de crier 1 Vive Averqf I Ce cri est devenu en peu de temps aussi vulgaire que Vive le Roi ! ou môme que Vive le diadoquc ! Le diadoque est l'héritier présomptif du trône des Grecs, leur dauphin.

Venons aux Jeux, qui sont fort beaux. Mais j'ai eu l'ennui d'assister, pour mon début, à trois victoires de gymnastes prussiens. Trois fois le drapeau blanc et noir a été hissé sur le Stade. La première, je dois le dire, n'alla point sans huées. Le peuple entier était debout ; tout le monde criait adika ! adika! (injustice, injustice !) Il paraît que les juges n'avaient pas bien jugé ; la palme décernée à l'équipe prussienne aurait dû revenir à l'équipe hellénique. Pourtant le beau travail de deux ou trois de ces barbares borusses et germains a fini par conquérir l'admiration générale. C'est qu'ils n'avaient point de concurrents français devant eux. Cette réflexion faite, j'aipum'abandonner au sentiment commun.

Mon voisin du Stade, un Hellène, avec lequel je converse en mauvais anglais (car il ne sait pas le français, coque j'ai de grec, prononcé à l'érasmienne, ne m'est d'aucun secours), cet Hellène me fait entendre que, dans une course de cycles qui fut la première de toutes, c'est un de mes compatriotes, M. Flamand, qui a obtenu le prix. Je lis sur son visage qu'il est certain de me procurer un plaisir extrême. Je l'en remercie de mon mieux dans l'idiome de Shakespeare, que j'ai bien soin d'estropier. Hélas ! môme écorché, qu'ont pu dire les Muses en tendant un pareil propos sous leur colline.

TROISIÈME LETTUE

LE STADE PAXATHENAIQUE

Figurez-vous, au flanc du mont Hymette, un monument de forme antique, dont la matière neuve, fraîchement coupée et polie, répond d'un éclat doux, point aveuglant, mais net au ciel varié de l'Attique. On n'a point demandé au Stade d'être beau. Il ne peut guère 1 être. Mais il répond exactement à son emploi. C'est à peine si la dixième partie des gradins est achevée. Ce qui manquait a été suppléé, non sans habileté, non sans art, avec des planches employées à l'état brut ou couvertes d'un enduit blanc. L'œil indulgent n'est pas choqué.

Les traités d'archéologie ont une phrase ingénieuse pour définir le Stade : c'est, disent-ils, une large avenue fermée et arrondie à l'une de ses extrémités. Je dirai, à mon tour, que c'est un U couché au sol, mais renversé. Tapissez de gradins les branches parallèles et la boucle du fond de l'U. Appuyez la boucle et les branches à un amphithéâtre de collines violettes et grises, presque sans herbe, mais d'où viennent quelques légères brises parfumées de lavande. Enfin, faites couler devant l'ouverture de l'U un petit fleuve aux ondes lentes entre des massifs de lauriers-roses encore défleuris, et que cette onde rare s'appelle l'Illissus.

Ce Stade athénien reçoit dans son enceinte quatrevingt mille spectateurs. De la longue chaussée sur laquelle se font les exercices athlétiques jusqu'au faite de l'édifice, j'ai compté soixante gradins, soixante étages ; ils régnent sur toute la longueur du Stade. Ils sont divisés en tribunes, traversés par des escaliers qui dégagent la circulation. Bien qu'on fût à l'étroit, Ton pouvait cependant, grâce à la largeur des degrés, s'y mouvoir d'avant en arrière et s'y renverser à l'aise. Les nouveaux Athéniens sont des gens expansifs ; mais je n'ai point vu d'accident. Hier comme aujourd'hui, l'on a seulement souffert de la bise quand elle venait du nord, et du soleil quand il nous faisait vis-à-vis. Tel est l'inconvénient des spectacles en plein air. Nous n'y sommes plus endurcis. Joignez que la saison est fraîche. D'ailleurs, en août comme en avril, c'est l'immobilité au grand air qui est pénible. Je me souviens de m'être alternativement transi et rôti aux représentations du théâtre antique d'Orange et elles avaient lieu en pleine canicule.

De ces quatre-vingt mille spectateurs, un bon quart était fort heureux : c'étaient tous ceux-là dont la place avait été marquée un peu haut, du côté de l'orient. Presque sans quitter du regard la suite des jeux célébrés et pendant que la vue des autres spectateurs se bornait au tour de la piste ou se brisait contre le rideau des grands arbres qui défendent le Zappion, nous avioDS sous les yeux un abrégé des plus belles choses d'Àttique : à gauche du triste portique d'Adrien, les hautes colonnes corinthiques du Jupiter; plus loin, les ruines du théâtre de Bacchus. Une clarté sublime nous élevait ensuite sur la pente de l'Acropole que couronne le Parthénon.

Le roi des Grecs a pris sa place sur l'un des trônes qui sont taillés, au fond du Stade, au milieu du premier gradin. Sur l'autre, il vient de faire asseoir le jeune Alexandre, roi de Serbie, son hôte.

A la gauche du roi Georges, se tient la princesse royale, femme du diadoque et sœur de l'empereur d'Allemagne. C'est une forte belle personne à cheveux blonds qui brillent d'un étrange éclat dans l'air de la Grèce. Ses deux enfants, vêtus en matelots comme tous les petits garçons de l'univers, s'appuient languissamment aux genoux de leur gouvernante. A la droite du jeune roi de Serbie, la princesse Marie, fille du roi de Grèce, rose et blanche comme Gretchen. Ses fiançailles ont été célébrées la semaine dernière avec le grand-duc Georges de Russie. Celui-ci se tient à la droite de sa fiancée. C'est un grand homme à fortes moustaches châtaines. Les Athéniennes sont unanimes à regretter qu'il se cache le front sous la visière d'une casquette ; il en faudra tomber d'accord, nos amis russes gagneraient à sacrifier le gâteau rose et vert qu'ils s'enfoncent au sinciput.

Après le Grand-duc, en continuant sur la droite, se tiennent les derniers infants de Grèce, vêtus, eux aussi, en marins. Le teint transparent, les yeux d'un bleu pâle, tous deux font songer comme leur sœur au climat hyperboréen.

Je ne crois pas que tout ce monde tarde trop à s'helléniser. Le peuple hellène absorbe et assimile tous les barbares qu'il lui plaît, et cette famille régnante semble absolument disposée à tout recevoir et à tout souffrir. Il n'est aucune fantaisie hellénique à laquelle le roi ne se prête de bonne grâce, et ses trois fils aînés, circulant dans le Stade, paraissent populaires.

L'héritier présomptif est président des Jeux. Il les

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préside réellement. Aucun détail ne lui échappe. Sanglé à la prussienne dans son uniforme d'officier général d'infanterie, le diadoque Constantin veut tout surveiller par lui-même. Il est secondé de près par son frère le prince Georges, en capitaine de vaisseau. Ces deux princes suggèrent toute sorte de souvenirs. On peut les comparer soit aux fils de Nestor dans la belle Pylos, soit encore au prince Polydamas, qui fut l'ordonnateur des Jeux dans l'île de Schérie, sur laquelle régnait Alcinoiis son père, selon l'ordre de Jupiter. Comme ils s'empresssnt de chaque cêté du trône, au repos, on les nommerait les vivantes colonnes de la dynastie Scandinave. Le prince Nicolas, leur frère, qui porte l'uniforme d'officier d'artillerie, me paraît un peu moins actif que ses deux aînés ; il ne règle pas les querelles qui s'élèvent à tout propos du sable fumant, mais passe pour ami des belles-lettres, des sciences et des arts.

On continue à me montrer, toujours sur le premier gradin, et sur la droite du roi de Serbie, immédiatement après les petits princes, avant le corps diplomatique, nonchalamment assis et occupé à tordre de longues moustaches brun clair, le colonel Pappadiamantopoulos, aide de camp du roi de Grèce, et qui est, si je ne me trompe, le proche parent d'un poète français, né athénien, dont l'œuvre et la personne doivent être également chères, M. Jean Moréas. Au delà, sur le même rang, plusieurs ambassadeurs, de pompeuses ambassadrices. Les membres du cabinet grec sont placés avec leurs familles, du côté opposé, sur la gauche du roi, à la suite de la princesse royale et des enfants de celle-ci. Tel est ce premier gradin de la tribune centrale, rempli d'un bout à l'autre par des personnages de sang royal ou revêtus des premières

charges d'État. Ensuite viennent les gradins secondaires de la même tribune qui se trouvent occupés par les députés, leurs femmes et leurs filles.

Plusieurs sont d'une beauté assez pure. Il en est beaucoup de jolies. Les anciens historiens et les modernes voyageurs s'accordent à médire des Athéniennes. On leur concède de l'esprit et de la vertu. Je ne sais trop pourquoi on leur refuse si généralement la beauté. Celles que j'ai aperçues avaient, au moins, beaucoup de grâce. Quelques-unes d'un teint de lait. Je distingue une chevelure dorée de la nuance la plus pâle, et deux ou trois d'un fauve ardent. C'est le foncé qui domine, comme il convient. Deux visages des plus délicats montrent la couleur de l'olive parfaitement mûre, on leur redirait volontiers l'épigramme d'Asclépiade à cette belle Didymé, fleur de l'Anthologie : « Elle est noire et qu'importe ? Les charbons aussi « sont noirs, mais quand ils sont en feu, ils sont « brillants comme des calices de rose ». Et les beaux yeux ! Vifs et mouillés, aigus et tendres, on ne nous parle pas assez des beaux yeux de l'Athénienne.

Ces yeux m'ont mis en grand retard. Le courrier va partir. Il me faut ajourner la suite de mes tableaux du Stade. J'ai dit l'aspect du monument. Mais le stade est plein et les collines sont couvertes de peuple. Çà et là un Cosmétôr place les gens ; un époptès, coiffé d'un casque colonial tout rouge, affublé d'un justaucorps de même, fait sa ronde; un médecin, sous le poteau indicateur, où l'on peut lire iatros, attend qu'on réclame ses soins. Et la foule chante et s'agite. Mais pourquoi fait-elle une tache dans la clarté ? Les Athéniens viennent au Stade la boutonnière fleurie de violettes blanches, ils devraient y ajouter des vêtements clairs.

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